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Full text of "Histoire de Sixte-Quinte : sa vie et son pontificat"

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HISTOIRE 


DE    SIXTE-QUINT 


Paris   Imp.  P.-A.  BOURDIER,  r.APlOMONT  bt  r>  ,  rue  de»  Poitevins,  6. 


HISTOIRE 


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DK 


SIXTÊ-Ql^INT 


sa/yie  et  son  pontificat 


M.-A'C-jJDVULEaîill. 

OFFICIER  DE  LA  LÉGION  D'hONNEDR,  MEMBRE  OU  CONSEIL  GÉNÉRAL  DU  LOIRET 
AUTEUR    DE    L'HISTOIRE   DES   PLUS  CÉLftBRES    AMATEURS 


•      1 


a Je  ne  crains  que  le  péché  et  nullement 

les  hommes. 

[Sixte  aux  cardinaux  en  Consistoire  ) 


PARIS 

LIBRAIRIE  DE  V«  JULES  RENOUARD 

0,   RUE  DE  TOURNON,    <) 

1869 

Tous  droits  réservés.    ^ 


<i—Êm 


THE  NEW  YORK 

PUBLIC  LÎBRARY 


A8TOK»  LENOX 
T1L0BII  roUHDATiOM 


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AVERTISSEMENT 


Sixte-Quint  est.up  des  hommes  les  plus  extraordi- 
DaifrèS  <}tre  TEglise  ait  produits.  Bien  que  son  ponti- 
^       fifat'u'^if  duré  que  cinq  ans  et  quatre  mois,  le  sou- 
j<*  *•  iifiiiî.fl§\îoïï  gouvernement  s'est  conservé  parmi  le 
t*.^  *•    PP^V^4^  Rome  comme  une  légende,  et  il  est  encore 
1^  .*  plu^  •prél^^nt  à  sa  mémoire  que  celui  des  règnes  ré- 
it        cçpts'jje  ses  successeurs.  L'impression  que  ce  grand 
a    '  p^.la  laissée  est  celle  d'une  volonté  énergique,  iué- 
•  jy      branWble,  appliquée  à  la  direction  des  affaires  de  la 
f^      I\e4igion  et  de  TÉtat  ;  d'une  sévérité  inexorable  à 
l'égard  des  criminels,  d'une  sollicitude  constante 
pour.la  sécurité,  le  bien-être  de  ses  sujets,  d'un  es- 
prit* de  domination  inflexible  pour  élever  le  Saint- 
i. •   .  Sj^ge  au-dessus  des  princes  étrangers;  enfin,  d'un 
•/•      afnoùr  éclairé  pour  les  arts,  attesté  par  les  nombreux 
V'     .  monuments  dont  il  a  décoré  la  ville  de  Rome. 


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AVERTISSEMENT. 


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La  vie  de  Sixte-Quint  a  été  plusieurs  fois  é^iiie;  ôt  -\**it 
comme  il  arrive  presque  toujours  lorsqu'il  s'agit  ^  ^  ^  *.  y 


dans  ce  pape,  un  des  champions  les  plus  ardents:  Vè«^ 
du  tribunal  redouté  de  l'Inquisition,  et  ils  Font  ae-  .  **  «;; 

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cusé  d'une  sévérité  poussée ,  contre  les  dissidents, 
jusqu'à  la  plus  grande  cruauté.  Ils  lui  reprocheat 
également  une  coupable  duplicité  dans  ses  négo'cfar- 
tions  avec  l'Espagne  et  la  France!.  Enfin,  mécorvna^^^ 
sant  le  bienfait  de  la  sécurité  publicmç,^  rétablie  p.at* 
lui  dans  ses  États,  ils  ne  lui  accordéjs^  pas  mêm^  d^g* 
voir  soustrait  ses  sujets  aux  attaques  et  aux  violenôfea 
des  brigands  et  des  sicaires  qui,  avant  sop  ^teçét 
ment,  infestaient  Rome  et  les  provinces^'^ijtftiô-* 
cales.  ':•>•  •H<^ 

,  D'autres,  au  contraire,  aveuglés  par  un^lif'  «irî-> 
dent,  pour  la  foi  catholique  et  la  papauté,  ont.j^fii^G)^ 
Sixte-Quint  un  homme  incomparable,  et  Tont'iifip.. 
bien  au-dessus  de  ses  prédécesseurs  et  des  princes- 
de  son  temps,  allant  jiisqtfàlui  attribuer  des-  mi^ 
racles ,  afin  de  pouvoir  le  placer  au  rang  Jle^ 
saints.  .•  /   . 

Ces  deux  manières  de  le  juger  pèchent  par  uhé'gal 
excès.  Si  Felice  Peretti  s'est  montré  supérieur  à  beau/ 
:Coup  de  souverains  pontifes  par  ses  grandes  vuesv 
par  son  amourdubieupublic,  par  l'ordre  et  la,  prér 

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AVERTISSEMENT.  Ili 

voyance  qu'il  avait  introduits  dans  les  finances,  par 
les  travaux  utiles  et  les  embellissements  qu'il  a  fait 
exécuter,  il  peut  être  accusé  justement  d'avoir  usé, 
dans  plus  d'une  circonstance,  d'une  rigueur  excessive, 
quelquefois  même  inutile;  d'avoir  cédé,  avec  faiblesse, 
aux  sollicitations  de  sa  famille,  et,  comme  beaucoup 
d'autres,  d'avoir  subordonné  sa  politique  extérieure 
à  des  considérations  d'intérêts  temporels. 

Mais,  si  la  conduite  du  souverain  n'est  pas  exempte 
de  critique,  la  personnalité  de  l'homme  reste  comme 
une  des  plus  curieuses  à  étudier  dans  l'histoire  de  la 
papauté.  Je  me  suis  efforcé  de  la  faire  connaître  en 
remontant  aux  sources  originales,  et  surtout  en  met- 
tant sous  les  yeux  du  lecteur  les  actes  et  les  paroles 
émanés  de  Sixte  lui-même,  ses  brefs,  ses  constitu- 
tions, ses  bulles,  ses  instructions  aux  nonces  et  aux 
légats,  ses  conversations,  ses  discours  et  ses  répon- 
ses, soit  dans  les  consistoires  des  cardinaux,  soit 
ailleurs. 

J'ai  puisé  la  plus  grande  partie  de  ces  citations 
dans  deux  ouvrages.  Le  premier  est  une  table  ana- 
ly tique  des  vingt-sept  volumes  in-foUo  du  Bullarium 
Romanum  et  des  dix-neuf  volumes,  même  format, 
du  Bullarium  Magnum^  lesquels  ne  comprennent 
que  les  bulles  publiées  jusqu'à  Clément  XIV.  Cette 
table  dressée  par  un  docteur  en  théologie,  Louis 
Guerra ,  forme  quatre  volumes  in-folio ,  imprimés  à 
deux  colonnes  de  petit  texte.  Sans  son  secours,  il  se- 


IV  AVERTISSEMENT. 

rait  souvent  difficile  de  retrouver  les  bulles  de  cer- 
tains pontifes  ^ 

Le  second  ouvrage  que  j'ai  suivi  dans  beaucoup 
de  passages,  est  intitulé  :  «  Storia  délia  vita  e  geste 
di  Sisto  Quinto^  Sommo  Pontifice  deWordine  de'' 
Minori  Conventuali  di  San  Francesco^  scritta  dal 
PadreM.  Casimiro  Tempes ti,  delmedesimo  ordine. 
Roma  1734,  con  licenza  de'  superiori^2  vol.  in-4°.  » 
Cette  histoire,  écrite  comme  un  panégyrique  de  Sixte, 
par  un  religieux  de  son  ordre,  renferme  les  docu- 
ments les  plus  intéressants,  dont  quelques-uns  n'exis- 
tent plus  en  originaux  et  dont  beaucoup  d'autres  ne 
seraient  pas  communiqués  aujourd'hui  à  un  laïque.  Le 
père  Tempeslien  donne  la  liste  (t.  1,  p.  XXIX  àXXXI), 
et  indique  les  sources  dans  lesquelles  il  les  a  puisés. 
J'ai  vérifié  plusieurs  de  ces  documents,  et  j'ai  pu  me 
convaincre  de  la  parfaite  exactitude  des  citations 
faites  par  l'auteur.  Mais,  si  Ton  ne  peut  rien  repro- 
cher à  sa  bonne  foi,  il  en  est  autrement  de  ses  ap- 
préciations. Elles  tendent  toutes  à  faire  de  Sixte  un 
un  homme  non-seulement  extraordinaire,  le  modèle 
des  papes  et  des  souverains,  mais  à  le  présenter 
comme  un  véritable  saint,  qui  n'a  pas  pu  se  tromper 


] .  Voici  le  litre  de  celte  table  :  Pontificiarum  constitutionum 
in  BuUariis  Magno  et  Romano  contentarum ,  et  aliunde  desumpta- 
rum  epitome,  et  secundum  materias  disposition  cum  indicibus  com-^ 
plelissimiSf  opère  et  studio  Aloysi  Guerra,  S,  T.  D.  (sacras  theologi» 
doctoris?).  Venetiis,  sumptibus  heredis  Nicolai  Pezzana,  1772,  «u- 
periorum  permissu  ac  privilegio,  —  4  vol.  in-fol. 


AVERTISSEMENT.  V 

dans  la  conduite  des  affaires  humaines.  Ce  jugement 
est  inspiré  au  père  Tempesti,  bien  qu'il  affirme  le 
contraire,  parla  gloire  de  son  ordre,  auquel  le  pontife 
appartenait ,  et  en  Thonneur  duquel  le  religieux  a 
composé  son  ouvrage.  En  outre,  on  regrette  de  ren- 
contrer dans  son  livre  une  grande  prolixité,  qui 
s'étend  jusqu'aux  moindres  détails ,  une  confusion 
des  faits  et  des  idées  les  plus  disparates,  se  mêlant  et 
s'enchevêtrant  les  uns  dans  les  autres,  sans  aucun 
ordre  logique,  fatiguant  Tattention,  et  faisant  ainsi 
perdre  le  souvenir  et  la  suite  des  principaux  événe- 
ments. 

Cette  confusion,  si  difficile  à  éviter  dans  les  livres 
d'histoire,  devient  encore  plus  embarrassante,  lors- 
qu'on entreprend  d'écrire  la  vie  d'un  souverain  pon- 
tife. Le  gouvernement  temporel  et  le  pouvoir  spiri- 
tuel se  trouvant  réunis  dans  sa  main,  s'exercent  en 
même  temps  sur  des  objets  tout  à  fait  différents,  et 
qui  n'ont  entre  eux  aucun  rapport.  L'exposé  des  né- 
gociations extérieures,  qui  constituent  une  partie  es- 
sentielle et  très-importante  des  attributions  du  chef 
de  l'Église  catholique ,  vient  ajouter  aux  difficultés 
de  l'écrivain.  Dans  cette  situation,  il  m'a  paru  que  la 
clarté  du  récit,  qui  doit  être,  après  la  recherche  delà 
vérité,  le  but  principal  de  l'historien,  exigeait  la  di- 
vision de  l'ouvrage  en  autant  de  parties  distinctes, 
qu'il  y  a  d'objets  différents  soumis  au  gouvernement 
et  au  pouvoir  du  souverain  pontife.  C'est  pourquoi, 


YI  AVERTISSEMENT. 

sans  m'écarter  de  Tordre  chronologique,  qui  est  la 
base  de  toute  narration  du  passé,  j*ai  divisé  Thistoire 
de  la  vie  et  du  pontificat  de  Sixte-Quint  en  cinq  livres, 
comprenant  :  le  premier,  la  vie  de  Sixte,  depuis  sa 
naissance  jusqu'à  son  élection  à  la  papauté  ;  le  se- 
cond, le  gouvernement  temporel  de  ses  États  ;  le  troi- 
sième, l'exercice  de  son  pouvoir  spirituel  ;  le  qua- 
trième, la  politique  extérieure;  et  le  cinquième, 
l'historique  et  la  description  des  monuments  de  tou- 
tes sortes  élevés  par  lui  à  Rome  et  ailleurs.  De  cette 
manière ,  on  pourra  suivre  plus  facilement  les  faits 
présentés  dans  le  même  ordre  d'idées;  surtout,  on 
ne  perdra  pas  le  fil  des  négociations ,  qui  tiennent 
une  si  grande  place  dans  l'histoire  de  Sixte,  ce  pon- 
tife s'étant  trouvé  mêlé  à  des  événements  extraordi- 
naires, qui  ont  exercé  une  influencé  considérable  en 
Europe,  dans  les  dernières  années  du  dix-septième 
siècle. 

J'ai  dit  que  le  cinquième  livre  était  entièrement 
consacré  aux  monuments  élevés  par  Sixte.  J'en  ai 
pris  le  plus  souvent  la  description  dans  l'ouvrage  de 
Domenico  Fontana,  qui  fut  son  architecte  et  comme 
son  surintendant  des  Beaux- Arts  *.  Le  livre  de  cet 


] .  Délia  trasporlazione  delV  obelisco  Vaticano  e  délie  fabriche  di 
nostro  signore  Papa  Sixto  V  Jatte  dal  cavalière  Domenico  Fontana , 
architetto  di  Sua  Santita,  con  licenza  de*  superiori, —  In  Roma  ap- 
presso  Domenico  Basa.  MDXC.  ^-  Intagliaio  da  Natal,  Bonifacio 
daSibenicco,  t  vol.  in-fol.  —  l\  existe  une  seconde  édition  égale- 
ment pui)liée  par  D.  Fontana,  en  2  vol.  in-fol,  Napoli,  1 604. 


AVERTISSEMENT.  VII 

artiste  est  d'autant  plus  précieux,  qu'il  est  accom- 
pagné d'un  grand  nombre  de  gravures  de  Bonifazio 
da  Sibenicco,  d'après  les  dessins  de  Fontana  lui- 
même. 

En  terminant,  je  ne  dois  point  dissimuler  ma 
crainte  d'être  resté  fort  au-dessous  de  la  tâche  d'é- 
crire l'histoire  de  l'un  des  glorieux  chefs  de  l'Eglise 
catholique.  Mais  quelque  chose  qu'on  puisse  penser 
ou  dire  de  mon  travail,  j'oserai  affirmer,  avec  un  des 
plus  respectables  historiens  du  seizième  siècle,  «  que 
j'ai  apporté  dans  cette  entreprise  une  sincérité  en- 
tière, et  que  la  haine  et  la  flatterie  n'y  cacheront  point 
la  vérité  *.  » 


1.  De  Thou,  Histoire  des  choses  arrivées  de  son  temps  ^  traduite 
en  français  par  Du  Ryer;  3  vol.  in-fol.  Paris,  1G59,  t.  1 ,  liv.  I, 
préambule,  p.  5. 


HISTOIRE 

DE  LA  YIE 

ET    DU    PONTIFICAT 

DE   SIXTE-QUINT 


LITRE  PREMIER 

VIE  DE  FELICE  PERETTI,  DEPUIS'SA.  NAISSANCE  JUSQU'A 

SON  ÉLECTION  A  LA  PAPAUTÉ 


CHAPITRE  PREMIER 

Naissance  de  Felice  Pcretti.  —  Origine  de  sa  famille  ;  son  établissement  k 
Montalto.  —  Sa  sœur  Camilla.  —  Son  oncle  Salvator  se  charge  de  son 
éducation  dans  le  cuuvent  de  Montalto.  —  A  onze  ans ,  il  prend  l'habit  de 
Saint-Franço'S.  —  Ses  études. —  11  devient  régent  dans  plusieurs  collèges. 
—  Protection  que  lui  accorde  Ridolfo  Piu  da  Carpi  ;  il  se  lie  avec  son  secré- 
taire. —  Ses  prédications  à  Rome  et  ailleurs.  —  Il  devient  Pami  de  saint 
Ignace  et  de  saint  Philippe  de  Néri,  et  fonde  la  Confrérie  des  Douze  Apô- 
tres. —  Il  étudie  la  philosophie  d'Aristote  pour  dresser  le  Table  d'Or,  — 
Il  est  envoyé  inquisiteur  à  Venise.  —  Son  rappel  réclamé  par  le  Sénat  vé- 
nitien. —  Faveur  dont  il  jouit.  •—  Son  retour  à  Rome.  — -  Il  est  envoyé  en 
Espagne.  —  Il  revient  par  suite  de  la  mort  de  Pie  IV.  —  Il  est  nommé 
vicaire  apostolique.  — -  Ses  visites  aux  couvents  de  son  ordre.  —  Il  est  fait 
évéque  de  Sainte-Agathe.  —  Tombeau  qu'il  élève  à  Jean  à  Ripii.  —  Révi- 
sion des  décrets  de  Gratien.  —  Il  est  promu  au  cardinalat.  —  Il  résigne 
l'évèché  de  Fermo,  quMl  avait  échangé  contre  celui  de  Sainte-Agathe.  — 
Ses  occupations  à  Rome.  —  Tombeau  de  Nicolas  V  et  chapelle  de  la  Sainte- 
Crèche.  —  Il  travaille  à  une  édition  des  œuvres  de  saint  Ambroisc.  —  Sa 
correspondance  avec  saint  Chai-les  Borromée.  —  Jugement  des  Bénédictins 


2  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

de  Saiot-Uaur  sur  cette  édition.  —  Yilla  Blontallo  achetée  et  embellie  par 
le  cardinal.  — *  Aasassinat  de  son  neveu  Francesco  Peretti.  —  Le  cardinal 
diftiimule  son  ressentiment. 

(Du  13  décembre  1521  au  24  avril  1585.) 


Felice  Peretti,  qui  devint  pape  sous  le  nom  de  Sixte- 
Quint,  naquit  le  13  décembre  1521,  à  Grotte  à  Mare, 
bourg  du  comté  de  Fermo,  dans  la  marche  d'Ancône, 
situé  à  environ  dix  milles  ^  de  la  petite  ville  de  Mon- 
talto.  Son  père  Pier  Gentile  Peretti,  et  sa  mère  Ma- 
riana,  de  la  ville  de  Camerino,  avaient  abandonné 
Montalto  en  1515,  et  s'étaient  réfugiés  à  Grotte  à 
Mare,  pour  échapper  aux  excès  commis  par  les  soldats 
du  duc  d'Urbin,  Francesco  I",  alors  en  guerre  avec  le 
pape  Léon  X.  Pier  Gentile  Peretti  et  sa  femme,  per- 
dirent dans  cette  fuite  tout  ce  qu'ils  possédaient  à 
Montalto  ;  mais  ils  retrouvaient  à  Grotte  a  Mare  une 
maison,  quelque  bien  et  des  parents  disposés  à  les 
secourir. 

La  famille  Peretti  était  originaire  de  la  Dalmatie: 
vers  le  milieu  du  quinzième  siècle,  elle  avait  été  con- 
trainte, par  les  persécutions  des  Turcs,  de  quitter  ce 
pays,  avec  un  grand  nombre  d'autres,  et  de  chercher 
un  asile  en  Italie.  On  ignore  le  motif  qui  lui  fit  choisir 
Montalto  pour  résidence  :  mais  il  est  certain  que  dès 
le  commencement  du  seizième  siècle,  on  trouve  un 
membre  de  cette  famille  prieur,  c'est-à-dire  premier 
administrateur  de  cette  ville.  Il  est  également  incon- 
testable qu'elle  possédait  sur  son  territoire  des  mai- 
sons, des  terres,  des  vignes,  et  des  champs  plantés 


!•  Environ  15  kilomètres;  le  mille  italien  équivaut  à  1489  mè- 
tres 478  millimètres. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  3 

d'oliviers.  Enfin,  les  Peretli  étaient  alliés  aux  meil- 
leures familles  non  nobles  du  pays.  Ces  différentes 
circonstances  démontrent  que  l'origine  de  Sixte  n'est 
pas  aussi  basse  qu'on  s'est  plu  à  l'affirmer.  Eût-il 
appartenu  d'ailleurs  aux  rangs  les  plus  infimes  de  la 
société,  il  n'aurait  eu  que  plus  de  mérite  à  ne  devoir 
son  élévation  qu'à  sa  seule  valeur  personnelle. 

Il  fut  baptisé  le  26  décembre  1521,  et  son  père  lui 
donna  le  prénom  de  Felice.  Plusieurs  historiens  veu- 
lent que  le  choix  de  ce  prénom  ait  été  dicté  à  son 
père  par  une  sorte  d'inspiration  prophétique  de  la 
future  grandeur  de  son  fils.  Une  voix  intérieure  lui 
aurait  dit,  pendant  que  sa  femme  Mariana  était  en- 
ceinte et  qu'il  se  lamentait  de  la  perte  de  ses  biens 
de  Montalto  :  —  «  De  quoi  te  plains-tu,  Peretti?  ne 
crains  rien,  prends  courage  :  ta  femme  enfantera  un 
fils  qui  fera  le  bonheur  de  toute  ta  maison.  »  —  Mais 
cette  prédiction  ne  se  trouve  que  dans  des  auteurs  qui 
ont  écrit  la  vie  de  Sixte  après  son  élévation  à  la  pa- 
pauté :  elle  doit  donc  être  considérée  comme  une  de 
ces  flatteries  rétrospectives  dont  certains  historiens 
sont  prodigues  * . 

Felice  Peretti  eut  un  frère,  Prospero,  qui  mourut 
en  1560,  sans  laisser  d'enfants,  et  une  sœur,  Camilla, 
qui  vint  le  rejoindre  à  Rome  lorsqu'il  fut  nommé 
cardinal.  Elle  joua  un  rôle  considérable  pendant  son 
pontificat.  C'était  une  femme  sagace,  ambitieuse,  douée 
d'an  esprit  pénétrant.  Elle  exerça  une  grande  in- 
fluence sur  son  frère,  môme  dans  les  affaires  poli- 
tiques les  plus  importantes. 

1.  Il  Codice  Valicano,  il  Galesino,  ilario  altobelli,  il  Ciaconio 
e  gli  illustratori  di  luij  cités  par  le  P.  Tempesti,  t.  I,  1.  I,  n°  xxxv, 
p.  15. 


4  VIE   DE   SIXTE-QUINT. 

Dès  l'âge  de  sept  ans,  Felice  fut  envoyé  dans  un 
couvent  de  religieux  augustins ,  établi  à  Grotte  à 
Mare ,  pour  y  apprendre  les  premiers  éléments.  A 
neuf  ans,  Salvator  Peretti,  frère  de  son  père,  religieux 
do  Tordre   mineur  conventuel   de  Saint-François, 
voulut  se  charger  de  l'éducation  de  son  neveu.  Il  ha- 
bitait Montalto,  et  il  parvint  à  déterminer  Pier  Gen- 
tile  à  rentrer  dans  cette  ville  en  <530.  L'année  sui- 
vante, le  père  Salvator  fît  admettre  Felice  au  noviciat 
du  couvent  de  Saint-François  de  Montalto,  et  à  peine 
une  année  après,  le  dimanche  des  Rameaux  i53i,  le 
novice  de  onze  ans  était  admis  à  prononcer  ses  vœux 
perpétuels.  Ainsi  lié  indissolublement  à  la  vie  monas- 
tique, le  jeune  religieux  continua  son  éducation  dans 
le  même  couvent.  Pendant  trois  ans,  il  y  suivit  les 
cours  de  latin  et  de  grec,  sous  la  direction  du  père 
Vincenzo  Fernato,  connu  pour  son  érudition  et  la 
gravité  de  ses  mœurs.  En  1535,  il  eut  pour  professeur 
de  rhétorique  le  père  Manfilio  Filarete,  de  Santa  Vit- 
toria,  qiii  passait  pour  un  excellent  prédicateur.  Ce 
maître  lui  rendit  familiers  les  discours  de  Démos- 
thène,  les  oraisons  et  les  traités  de  Cicéron  et  de 
Quintilien.  La  rhétorique  terminée,  Felice  se  mit  à 
étudier  les  poètes  latins,  sous  la  direction  du  père 
Pietro  da  Patrignone.  Il  fît  de  si  rapides  progrès, 
qu'il  fut  lui-même  bientôt  en  état  de  composer  des 
vers   en  langue  latine,  avec  élégance  et   facilité. 
En  1538,  il  fut  envoyé  à  Pesaro  pour  faire  sa  philo- 
sophie, qu'il  alla  continuer  en  1539  à  lési,  et  en  1540, 
à  Rocca-Contrada.  Dans  le  mois  de  septembre  de  cette 
année,  il  se  rendit  à  Ferrare,  où  il  passa  de  l'étude 
de  la  philosophie  à  celle  de  la  théologie,  dont  les 
cours   duraient  trois  années.    Il  quitta  cette  ville 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  5 

eu  1543  pour  Bologne,  où  il  étudia  la  métaphysique 
pendant  une  année  sous  la  direction  du  père  Giovan- 
ni daCorreggio. 

Ses  études  ainsi  terminées,  le  général  de  son  ordre 
le  jugeant  capable  d'instruire  les  autres,  le  nomma 
lecteur  des  saints  canons  à  Rimini,  où  il  demeura 
jusqu'en  1546.  L'année  suivante,  il  ipassa  à  Sienne 
avec  le  môme  emploi  ;  c'est  dans  cette  ville  qu'il  fut 
ordonné  prêtre.  Ensuite,  il  se  rendit  à  Ferme  pour  y 
recevoir,  le  26  juillet  1548,  le  diplôme  de  docteur  en 
théologie.  Après  l'obtention  de  ce  grade,  il  revint  à 
Sienne  reprendre  son  emploi  de  lecteur  des  saints 
canons.  Mais  il  n'y  resta  que  peu  de  temps,  ayant  été 
appelé,  en  1549,  au  couvent  d'Assises,  pour  assister  à 
l'élection  d'un  nouveau  supérieur  général  de  son 
ordre.  Il  y  soutint  brillamment  en  public  plusieurs 
thèses,  en  présence  du  cardinal  Ridolfo  Pio  da  Carpi, 
protecteur  de  l'ordre  des  Franciscains.  Cette  cir- 
constance contribua  puissamment  à  l'avancement  et 
à  Télévation  du  père  Felice  Peretti  :  car  le  cardinal  fut 
si  satisfait  de  ses  connaissances  en  théologie  et  de 
son  éloquence,  qu'à  partir  de  ce  moment,  il  le  prit 
sous  son  patronage  d'une  manière  toute  spéciale,  pro- 
fitant de  toutes  les  occasions  favorables  pour  le  sou- 
tenir et  le  pousser.  Afin  de  mieux  s'assurer  la  faveur 
de  ce  puissant  dignitaire  de  l'Église,  le  père  Peretti 
out  adroitement  se  lier  avec  Sigismundo  Bozio,  secré- 
taire du  cardinal,  dont  il  reçut  par  la  suite  les  plus 
grands  services. 

Après  l'élection  du  supérieur  général,  il  fut  nommé 
régent  à  Sienne,  où  il  enseigna  de  1549  à  4551. 
L'année  suivante,  il  alla  exercer  le  même  emploi  à 
Naples,  dans  le  couvent  royal  de  San-Lorenzo,  où  il 


<î  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

composa  deux  commentaires  sur  les  évangiles,  dont 
Tun  sur  Tévangile  de  saint  Mathieu,  a  été  imprimé 
dans  cette  ville.  Il  paraît  que  le  pèreFelice  était  déjà 
connu  comme  prédicateur,  car  il  vint  de  Naples  prê- 
cher le  carême  à  Rome,  et  il  y  resta  jusqu'à  la  fin  de 
cette  année,  à  la  sollicitation  de  plusieurs  cardinaux  : 
il  y  fut  employé  à  expliquer,  trois  jours  par  semaine, 
répitre  de  saint  Paul  aux  Romains.  Sur  les  instances 
de  quelques-uns  de  ses  auditeurs,  il  y  publia  un  re- 
cueil de  ses  sermons,  dont  un  exemplaire  existait  en- 
core à  la  bibliothèque  Barberini,  vers  le  milieu  du 
dernier  siècle  ^ 

C'est  de  ce  premier  séjour  à  Rome  que  date  le  com- 
mencement de  la  fortune  du  père  Felice  Peretti.  Sa 
réputation  d'éloquence  était  déjà  si  bien  établie,  qu'il 
comptait  au  nombre  de  ses  auditeurs  les  personnages 
les  plus  éminents.  La  régularité,  la  sévérité  de  sa  con- 
duite, lui  attiraient  l'estime  et  l'attachement  des 
prêtres  et  des  religieux  les  plus  considérés  pour  l'aus- 
térité de  leurs  mœurs  et  la  sainteté  de  leur  vie.  Parmi 
ceux  qui  se  lièrent  avec  lui,  on  cite  saint  Ignace,  fon- 
dateur de  l'ordre  des  Jésuites,  saint  Philippe  de  Néri, 
créateur  de  l'ordre  de  l'Oratoire,  et  saint  Felice,  de 
l'ordre  des  Capucins.  Saint  Ignace  établit  avec  le  père 
Peretti  la  confrérie  des  Douze  apôtres,  chargés  d'ac- 
compagner le  Saint-Sacrement,  lorsqu'il  était  porté 
aux  malades,  et  de  recueillir  des  aumônes  pour  les 
pauvres.  Lorsqu'il  fut  devenu  pape.  Sixte  voulut  que 
cette  institution  fût  élevée  au  rang  d'archiconfrérie, 
et  qu'elle  primât  toutes  les  autres  ^ 

1.  N®  XXXV,  B;  87,  de  celle  bibliothèque,  selon  le  P.  Tempesti, 
1. 1,  lib.  Il,ii0vi,  p.  23. 

2.  Confraternitaiem  sanctorum  duodecim  apostolorum  predictam 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  7 

La  lecture,  l'explication  des  livres  saints,  la  prédi- 
cation n'absorbaient  pas  si  complètement  tous  les 
instants  du  père  Peretti,  qu'il  ne  sût  trouver  encore 
le  temps  de  se  livrer  à  d'autres  travaux.  Gomme  tous 
les  hommes  instruits  de  son  siècle,  il  était  fortement 
imbu  de  la  philosophie  d'Aristote.  Pour  rendre  hom- 
mage à  ce  grand  maître,  il  entreprit  de  composer  la 
Table  d'Or  de  toutes  les  œuvres  d'Aristote,  avec  les 
Commentaires  dtAverroès.  Cette  table  devait  élre  une 
savante  exposition  de  tout  ce  que  ces  deux  auteurs 
avaient  écrit.  Comprenant  qu'un  si  vaste  travail  exi- 
geait beaucoup  plus  de  temps  que  les  rares  moments 
dont  il  lui  était  permis  de  disposer,  le  père  Peretti 
voulut  s'adjoindre,  pour  mener  à  fin  cette  entreprise, 
un  de  ses  anciens  élèves,  Antonio  Posio,  de  son 
ordre  ^  :  il  l'emmena  avec  lui  à  Venise,  où  ils  étaient 
rendus  le  30  juin  1556. 

A  peine  installé  dans  ses  nouvelles  fonctions,  le 
père  Piîretti  se  trouva  exposé  aux  dénonciations  et 
aux  attaques  de  plusieurs  religieux  de  son  ordre,  qui 
menaient  une  vie  licencieuse,  et  qui  redoutaient  sans 
doute  sa  sévérité.  Son  zèle  ardent  pour  la  religion, 
l'austérité  de  sa  vie,  si  éloignée  de  la  corruption  géné- 
rale des  mœurs  à  Venise,  aussi  bien  dans  les  couvents 
qu'ailleurs,  ne  pouvaient  manquer  de  lui  susciter  de 
nombreux  ennemis.  Aussi,  soit  qu'il  y  eût  été  contraint 
par  ses  supérieurs,  soit  qu'il  eût  voulu  se  soustraire 
aux  persécutions  de  ses  adversaires,  dès  le  mois  de 


in  archiconfratemitaiem  et  caput  omnium,,,  perpétua  erigimus  et 
instiiuimus,  —  BuUe  de  Sixte  —  Prxclara  pietatis  ;  —  Tempesli , 
t.  I,  lib.  II,  p.  24,  ad  noiam  (12). 

t .  On  a  de  lui  imprimé  un  traité  De  motibus  animi  obscuriSj  et 
une  dissertation  De  rébus  theologicis,  Tempesti,  1. 1,  p.  26-27. 


8  VIE   DE   SIXTE-QUINT. 

septembre  de  la  môme  année,  il  s'était  retiré  à  Fer- 
rare,  où  il  resta  cinq  mois  entiers.  Grâce  à  Tamitié 
de  Bosio,  secrétaire  du  cardinal  da  Garpi,  cette  retraite 
fut  bien  interprétée  à  Rome.  Gest  pourquoi,  dès  le 
mois  de  janvier  1557,  il  fut  fait  provincial  de  Hojigrie, 
régent  et  inquisiteur  de  Venise  et  de  TÉtat  vénitien  : 
il  s'empressa  donc  de  rentrer  dans  cette  ville,  et  de- 
venu plus  puissant,  à  l'aide  de  son  office  si  redouté, 
il  crut  qu'il  lui  suffirait  de  se  faire  craindre,  sans 
garder  aucun  ménagement.  Cependant,  la  résistance 
qu'il  éprouva  pour  ramener  plusieurs  religieux  à  l'ob- 
servation du  vœu  de  chasteté  et  de  la  règle  fut  telle, 
qu'il  résolut  de  quitter  Venise  après  la  mort  de 
Paul  IV,  dans  le  mois  d'août  1559.  Il  fallut  l'inter- 
vention des  trois  cardinaux  da  Carpi,  Ghislieri,  qui 
devint  Pie  V  et  Panco,  pour  faire  triompher  le  père 
Peretti  des  intrigues  et  de  l'opposition  de  ses  enne- 
mis. Il  raconte  lui-même,  dans  ses  Mémoires  ^,  que  le 
22  février  1560,  il  revint  à  Venise  avec  un  bref  du 
pape  Pie  IV,  et  qu'il  y  resta  jusqu'à  la  fin  de  juin, 
époque  où  il  fut  rappelé  à  Rome  par  ce  pontife. 

Ce  rappel  avait  été  motivé  par  les  réclamations 
énergiques  de  l'ambassadeur  de  la  République  de  Ve- 
nise à  Rome,  auxquelles  le  pape  ne  céda  qu'après 
plusieurs  mois  de  négociations  ;  car  la  présence  du 
père  Peretti  à  Venise  soulevait  une  véritable  question 
d'État,  aussi  bien  de  la  part  du  pape  que  de  celle  de 
la  Sérénissime  République. 

On  sait  jusqu'à  quel  point  le  gouvernement  véni- 
tien était  jaloux  de  son  autorité.  Le  sénat  et  le  conseil 
des  Dix  avaient,  de  tout  temps,  résisté  avec  la  plus 

î.  Cités  par  Tempesti,  1. 1^  lib.  If,  n°  xxx  in  fine,  p.  33. 


VIE  DE   SIXTE-QUINT.  9 

grande  énergie  à  l'ingérence  et  aux  empiétements  de 
la  cour  de  Rome,  même  dans  les  matières  purement 
de  discipline  ecclésiastique.  C'est  ainsi,  par  exemple, 
que  le  clergé  séculier  et  régulier  de  Venise  était 
soumis  à  la  surveillance  et  à  la  censure  attentive  et 
très-sévère  des  magistrats  laïques,  nommés  ad  hoc  par 
le  sénat.  C'est  ainsi  que  le  patriarche  archevêque  de 
Venise  était  à  la  nomination  des  Doges,  sous  l'influence 
et  la  présentation  du  sénat;  que  les  curés  de  la  ville 
étaient  élus  par  leurs  paroissiens,  et  que  la  censure 
des  livres  imprimés  et  la  permission  de  les  mettre  en 
vente  appartenaient  entièrement  aux  fonctionnaires 
laïques  délégués  à  cet  effet  par  le  sénat  et  le  conseil 
des  Dix.  Mais  c'est  surtout  contre  le  tribunal  de  l'in- 
quisition, que  l'aristocratie  vénitienne  se  tenait  en 
garde.  De  tout  temps,  elle  avait  subordonné  l'exé- 
cution des  sentences  rendues  par  le  Saint-Office  à 
l'approbation  de  l'autorité  civile,  et  le  sénat  s'était 
toujours  réservé  de  recevoir  ou  de  refuser  les  inqui- 
siteurs envoyés  par  la  cour  de  Rome,  selon  les  con- 
venances de  sa  politique.  Les  démêlés  que  le  père 
Peretti  avait  eus  précédemment  avec  plusieurs  reli- 
gieux de  son  ordre,  l'avaient  signalé  au  conseil  des 
Dix  comme  un  prêtre  d'une  énergie  à  toute  épreuve, 
incapable  de  céder  soit  à  la  crainte,  soit  à  la  corrup- 
tion. En  outre,  ses  ennemis  l'avaiei^t  dénoncé  aux 
inquisiteurs  d'État  comme  un  fanatique,  qui  refu- 
sait ouvertement  de  se  soumettre  aux  lois  de  la  Répu- 
blique ,  et  qui ,  par  un  zèle  poussé  à  l'excès ,  était 
capable  d'exciter  des  troubles  parmi  le  peuple.  Ils  l'ac- 
cusaient, notamment,  d'avoir  recommandé  aux  con- 
fesseurs de  ne  pas  donner  l'absolution  à  ceux  qui 
auraient  en  leur  possession  des  livres  défendus  par 


10  VIE  DK  SIXTE-QUINT. 

la  congrégation  du  Saint-Office ,  ainsi  qu'aux  per- 
sonnes qui  ne  dénonceraient  pas  les  hérétiques  contre 
lesquels  le  tribunal  de  Tinquisition  devait  informer. 
Ces  accusations  émurent  le  sénat,  et  il  fit  écrire 
par  le  Doge  à  Tambassadeur  vénitien  à  Rome,  d'exi- 
ger le  rappel  du  père  Peretti.  Mais  le  pape,  de  son 
côté,  trouvant  son  autorité  spirituelle  engagée  dans 
cette  question,  refusait  d'obtempérer  à  la  réclamation 
de  la  République.  Le  débat  traîna  en  longueur  pen- 
dant plusieurs  mois,  et  on  échangea  de  part  et  d'au- 
tre un  certain  nombre  de  dépêches.  Toutefois,  l'in- 
sistance de  l'ambassadeur,  soutenu  par  son  gouver- 
nement, ne  faiblit  point  :  la  résistance  aux  volontés 
de  la  cour  de  Rome  était  admise  comme  une  maxime 
d'État  à  Venise  :  l'aristocratie  qui  composait  le  gou- 
vernement y  avait  trop  à  cœur  la  conservation  de  ses 
privilèges  et  de  son  indépendance,  pour  en  aban- 
donner jamais  la  plus  minime  partie.  D'ailleurs, 
l'inquisition  lui  était,  à  juste  raison,  très-suspecte  : 
le  pape  et  ses  conseillers  le  savaient  bien  ;  ils  finirent 
donc  par  sacrifier  le  père  Peretti  aux  exigences  de  la 
République.  Le  cardinal  da  Carpi,  auquel  l'inquisiteur 
de  Venise  devait  son  avancement,  écrivit  au  nonce  du 
pape  accrédité  auprès  du  gouvernement  vénitien  dans 
les  termes  suivants  :  —  «  Lorsque  le  précédent  am- 
bassadeur de  la  Sérénissime  République  vint  prendre 
congé  de  moi  avant  de  partir,  il  me  fit  beaucoup  d'in- 
stances, ainsi  que  les  nouveaux  ambassadeurs  récem- 
ment arrivés,  pour  que  j'eusse  à  éloigner  de  Venise  le 
père  Montalto  \  Je  répondis  qu'encore  que  Montalto 


1.  PereUi  était  connu  sous  ce  nom,  qaMI  avait  pris  en  eouvenir 
de  la  ville  et  du  couvent  où  il  avait  été  élcvé« 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  ii 

eût  été  reconnu  innocent  de  ce  dont  il  avait  été  accusé, 
je  consentais  à  son  rappel,  pour  donner  satisfaction  à 
rillustrissime  Seigneurie,  de  laquelle  ils  me  mon- 
trèrent les  dépêches.  Ainsi,  Montalto  devra  quitter 
Venise  ^.  » 

A  la  réception  de  cet  ordre,  le  père  Montalto  se  mit 
en  devoir  de  l'exécuter.  Il  se  rendit  d'abord  à  Padoue, 
pour  faire  ses  adieux  à  des  religieux  de  Saint-Fran- 
çois, et  en  môme  temps,  pour  adresser  ses  prières  à 
Saint-Antoine,  le  patron  de  cette  ville.  —  Il  revint  au 
bout  de  quelques  jours  à  Venise  afin  de  prendre  congé 
du  Doge.  A  l'audience  qui  lui  fut  accordée  par  le  pre- 
mier magistrat  de  la  République,  il  fut  accompagné 
par  le  père  Divo,  provincial  de  Padoue,  qui  écrivit  en 
ces  termes  à  Bozio,  secrétaire  du  cardinal  da  Garpi, 
ce  qui  se  passa  dans  cette  entrevue  ^. 

a  Le  révérend  Montalto  prit  congé  de  notre  séré- 
nissime  prince  avant  de  partir;  il  lui  dit  qu'il  n'é- 
prouvait d'autre  regret  que  d'avoir  appris  le  bruit 
répandu  qu'il  partait  parce  qu'il  était  coupable  de 
quelque  méfait,  tandis  qu'il  en  était  innocent  :  pre- 
nant à  témoin  de  son  innocence  Dieu  et  môme  ses 
propres  ennemis,  qui  n'avaient  pu  trouver  dans  sa 
conduite  quoi  que  ce  soit  à  reprendre.  Sa  Sérénité  lui 
répondit,  qu'il  ne  devait  pas  se  lamenter  de  l'opinion 
qu'avaient  de  lui  quelques  particuliers;  car  les  hom- 
mes ne  pouvaient  pas  vivre  sans  envieux,  encore  qu'ils 
fussent  innocents  et  qu'ils  n'eussent  rien  à  se  repro- 
cher. Mais  qu'il  avait  lieu  de  se  féliciter  de  ce  qu'il 
jouissait  de  la  meilleure  réputation  auprès  de  lui  et 

1.  Tempesli,  t.  1,  lib.  H,  n©  xxxviii,  p.  36. 

2.  Ibid.,  no  xxxix. —  Le  doge  élnif  alors  J.  Priuli»  élu  en  1559. 


\2  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

de  la  République,  et  que,  quant  à  ce  qui  lui  arrivait 
maintenant ,  c'était  pour  la  conservation  des  ordon- 
nances de  la  République^  :  mais  qu'il  espérait,  dans 
dix  années,  le  voir  inquisiteur,  et  qu'il  le  verrait  tou- 
jours volontiers.  » 

Ainsi,  le  père  Montai to  était  bien  sacrifié,  comme 
le  lui  dit  le  Doge,  à  la  conservation  des  ordonnances 
de  la  République,  et  nullement  à  cause  des  tracasseries 
qu'il  avait  éprouvées  de  la  part  des  religieux  ses  con- 
frères. 

Toutefois,  si  la  politique  lui  fut  contraire  à  Venise, 
il  éprouva  une  ample  compensation  d'amour-propre, 
par  la  publication  qu'il  y  fit,  de  concert  avec  son  dis- 
ciple Posio,  des  œuvres  d'Aristote  et  d'Averroès  dont  lo 
douzième  volume  contient  la  Table  d'Or,  Aureo  Indice. 
Bien  que,  dans  la  préface  de  ce  dernier  volume,  Po- 
sio reporte  au  père  Montalto  tout  l'honneur  de  cette 
vaste  entreprise,  les  ennemis  de  Perclti  s'obstinèrent 
à  le  lui  refuser.  Mais  ces  attaques  ne  troublèrent  pas 
le  cœur  de  l'élève,  qui,  restant  fidèle  à  son  maître, 
voulut  quitter  Venise  avec  lui  et  le  suivre  à  Rome. 

Arrivés  dans  cette  ville ,  ils  s'empressèrent  d'aller 
se  prosterner  l'un  et  l'autre  aux  pieds  de  Pie  IV.  Le 
pape  reçut  Montalto  avec  la  plus  grande  faveur,  lui 
sachant  gré  d'avoir  résisté  aux  exigences  du  Sénat  vé- 
nitien, et  de  n'avoir  obéi  qu'à  ses  ordres.  Assuré,  par 
cette  lutte  soutenue  contre  le  corps  politique  le  plus 
habile  et  le  plus  redoutable  de  l'Europe,  de  l'énergie, 
du  dévouement  et  de  la  capacité  du  père  Montalto,  le 
pontife  l'en  récompensa  sur-le-champ,  en  le  nommant 


1 .  Era  per  conservazione  délie  ordinazioni  di  questa  Republica, 
—  Tempeeti,  ibid,,  p.  37'. 


VIE   DE   SIXTE-QUINT.  13 

théologien  du  Concile  général,  consulteur  du  Saint- 
Office  et  lecteur  au  collège  de  la  Sapience  à  Rome,  trois 
charges  également  importantes,  qui  devaient  le  mener 
plus  haut. 

On  assure  '  qu'à  la  suite  de  cet  avancement,  soit  par 
générosité  de  caractère,  soit  par  politique,  il  intervint 
auprès  du  cardinal  da  Carpi  en  faveur  du  père  gar- 
dien du  couvent  des  Franciscains  de  Venise,  qui  Tavait 
dénoncé  au  conseil  des  Dix,  et  borna  sa  vengeance  à 
lui  faire  retirer  cette  charge.  Mais  il  paraît  plutôt  pro- 
blable  que  ce  religieux  fut  rappelé  de  Venise  comme 
étant  trop  dévoué  aux  intérêts  de  son  gouvernement. 

En  nommant  le  père  Montalto  théologien  du  Con- 
cile général.  Pie  IV  avait  en  vue  de  renvoyer  en  Es- 
pagne, comme  attaché  à  la  mission  confiée  à  son  lé- 
gat, le  cardinal  Ugo  Buoncompagni,  auprès  de 
Tarchevôque  de  Tolède,  Caranza,  qui  soutenait  dans 
son  église  l'ancien  culte  mozarabe.  Il  fallait  des  théo- 
logiens exercés  pour  discuter  cette  question  délicate 
avec  un  archevêque,  très-versé  lui-même  en  cette 
matière.  Indépendamment  du  légat  et  du  père  Mon- 
talto, cette  mission  se  composait  de  deux  prélats  : 
Jean  Baptiste  Castagna  et  Jean  Aldobrandini,  et  de 
Stefano  Bonucci,  religieux  de  Tordre  des  Servîtes.  On 
remarqua  plus  tard  que  les  choix  de  Pie  IV,  dans 
cette  circonstance,  lui  avaient  fait  le  plus  grand  hon- 
neur :  puisque  trois  de  ses  envoyés,  Buoncompagni, 
Montalto  et  Castagna  devinrent  papes,  et  les  deux 
autres  cardinaux.  Mais  cette  mission  n'aboutit  à  au- 
cun résultat  :  car,  h  peine  arrivé  à  Tolède,  le  légat 
Buoncompagni  ayant  appris  la  mort  de  Pie  IV  et  l'ou- 

1.  Tempesll,  t.  I,  lib.  III,  n®»  ii  à  v,  p.  39-40. 


14  VIE  I>E  SIXTE-QUlNT. 

verlure  du  conclave,  se  hâta  de  revenir.  A  Gênes,  il 
reçut  la  nouvelle  de  Téleclion  de  Pie  V,  duquel  il  ob- 
tint de  rentrer  h  Rome.  Quant  au  père  Montalto,  il 
se  dirigea  vers  le  Piémont,  pour  visiter  les  couvents 
de  son  ordre  dans  lesquels  il  comptait  des  amis.  Mais 
comme  le  supérieur  général  des  Franciscains  venait  de 
mourir,  le  nouveau  pape  Pie' V,  Ghislieri,  qui  connais- 
sait depuis  longtemps  Taustérité  du  père  Montalto  et 
sa  rigueur  inflexible  dans  les  choses  de  la  religion,  le 
nomma  vicaire  apostolique.  Cette  dignité  lui  confé-^ 
rait  la  suprématie  sur  son  ordre,  et  soumettait  à  son 
autorité  absolue  tous  les  couvents  d'hommes  et  de 
femmes  assujettis  à  la  règle  de  Saint-François.  C'est 
dans  le  monastère  d*Asti  qu'il  reçut  la  nouvelle  de 
cette  promotion,  et  c'est  là  qu'il  fut  reconnu  et  honoré 
par  les  délégués  de  tous  les  autres  couvents.  Avec  l'ac- 
tivité dont  il  avait  fait  preuve  en  différentes  circon- 
stances, il  s'empressa,  en  se  rendant  à  Rome,  de  visiter 
les  maisons  qui  se  trouvaient  sur  son  itinéraire,  com- 
mençant à  réformer  les  abus  qu'il  y  avait  observés 
depuis  longtemps. 

Après  avoir  été  remercier  le  souverain  pontife,  il 
continua  sa  tournée  apostolique.  Dans  l'impossibilité 
de  se  rendre  partout  où  les  Franciscains  possédaient  des 
établissements,  il  envoya  ses  lieutenants  visiteurs  dans 
les  provinces  de  l'Italie,  de  la  France,  de  la  Provence, 
de  l'Autriche,  du  Rhin,  de  l'Espagne,  pour  y  ramener 
les  religieux  à  la  stricte  observation  de  la  discipline 
ecclésiastique.  Encouragé  par  Pie  V,  dont  le  zèle,  en 
matière  de  religion,  était  excessif,  il  fit  partir  les  in- 
quisiteurs de  l'ordre  de  Saint-François  pour  la  Ro- 
magne,  la  Toscane,  la  Bohême  et  d'autres  contrées, 
avec  les  instructions  les  plus  précises  de  combattre 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  V6 

rhérésie,  el  de  Textirper,  môme  à  Taide  du  bras  sécu- 
lier, partout  où  elle  aurait  osé  se  montrer.  Lui-même, 
sachant  par  expérience  quel  était  le  relâchement  des 
mœurs  dans  les  couvents  du  royaume  de  Naples,  il  se 
rendit  dans  cette  ville,  et  s'efforça  de  ramener  les 
moines  et  les  religieuses  à  une  manière  de  vivre  plus 
conforme  aux  statuts  de  l'ordre  de  Saint-François  et  à 
leurs  propres  engagements.  Dans  ce  but,  il  publia  plu- 
sieurs ordonnances,  en  vertu  de  ses  pouvoirs  aposto- 
liques, pour  rétablir  et  assurer  la  discipline  dans  les 
monastères  de  femmes.  Il  défendit  d'y  recevoir  abso- 
lument aucun  homme,  sans  son  expresse  permission, 
à  l'exception  de  ceux,  tels  que  confesseurs  et  méde- 
cins, dont  rentrée  est  autorisée  par  les  canons  du 
concile  de  Trente,  et  seulement  dans  les  cas  de  néces- 
sité. Il  voulut  qu'à  Tâge  de  douze  ans  accomplis,  les 
novices  fussent  tenues  de  revêtir  l'habit  monastique, 
et  qu'aucune  jeune  fille  ne  demeurât  au  couvent  après 
cet  âge,  si  elle  n'avait  pas  prononcé  ses  vœux.  Il  inter- 
dit la  faculté  de  constituer  des  dots  aux  religieuses 
avant  qu'elles  eussent  prononcé  leurs  vœux,  et  il  pres- 
crivit aux  abbesses  d'observer  ces  règlements,  sous 
peine  d'excommunication  et  de  privation  de  leur  di- 
gnité. 

La  mise  à  exécution  de  ces  mesures  fait  dire  au 
père  Tempesli,  Franciscain  lui-même',  que  —  «  les 
visites  du  père  Montalto  n'étaient  pas  des  visites  d'u- 
sage ou  de  compliments ,  et  son  gouvernement  une 
apparence  :  mais  qu'elles  tendaient  partout  à  extirper 
les  abus,  et  qu'on  commençait  à  entrevoir  une  lueur 
de  son  pontificat.  » 

l.  P.  43,n«»ix  etx,  ibid. 


id  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

Pie  V,  qui  approuvait  son  zèle  et  ses  réformes,  Ten 
récompensa  en  le  créant,  le  17  novembre  1566,  évéque 
de  Sainte-Agathe  des  Goths,  dans  le  royaume  de 
Naples,  tout  en  lui  conservant  sa  charge  de  vicaire 
apostolique  jusqu'à  l'élection  d'un  supérieur  général 
des  Franciscains.  Le  pape  le  nomma  en  outre  prési- 
dent d'un  chapitre  général  de  Tordre,  qui  se  réunit  à 
Camerino,  et  dans  lequel  Montalto  élut  lui-même  trente 
religieux  pour  l'assister  dans  ses  fonctions.  Après  la 
Icnue  de  cette  assemblée,  il  alla  se  faire  sacrer  évéque 
de  Sainte-Agathe,  dans  Téglise  de  San-Lorenzo,  à 
Naples,  le  12  janvier  1567.  Le  29  du  môme  mois,  il 
prit  possession  de  son  siégé,  mais  il  n'y  resta  que  fort 
peu  de  temps,  parce  que  le  pape  voulut  qu'il  revînt  à 
Rome,  pour  continuer  les  visites  des  couvents  de  son 
ordre.  Ce  désir  du  souverain  pontife  s'accordait  pro- 
bablement avec  celui  de  l'évoque  de  Sainte-Agathe. 
Montalto  avait  parcouru  toutes  les  fonctions  ecclésias- 
tiques qui  conduisent  ordinairement  au  cardinalat  : 
sans  vouloir  calomnier  sa  mémoire,  il  est  permis  de 
supposer  qu'il  espérait  alors  parvenir  à  cette  éminenle 
dignité.  Le  séjour  à  Rome,  au  milieu  des  membres  du 
sacré  Collège,  près  du  chef  de  TÉglise,  ne  pouvait  que 
favoriser  cette  ambition  :  il  se  hâta  donc  d'y  rentrer 
et  de  se  ménager  des  amis  parmi  les  puissants. 

Toutefois,  il  reprit,  au  bout  de  quelque  temps,  le 
cours  de  ses  visites  apostoliques,  non  sans  avoir 
nommé  procureur  général  de  l'ordre  son  ancien  élève 
Posio,  dont  il  n'oubliait  pas  les  services  et  le  dévoue- 
ment, au  milieu  des  grandeurs.  Il  se  rendit  d'abord 
dans  la  province  des  Marches,  passa  par  Grotte  à  Mare, 
et  s'y  arrêta  plusieurs  jours  dans  une  maison  habitée 
par  quelques-uns  de  ses  parents.  Il  alla  ensuite  au 


Vie  de  sixte-quint.  m 

couvent  de  Franciscains  de  Ripa  Transona.  Là,  excilé 
par  Thonneur  de  son  ordre,  et  par  son  propre  pen- 
chant pour  les  arts,  il  fit  élever,  dans  Téglise,  un  tom- 
beau à  la  mémoire  du  docteur  Jean  à  Ripis,  professeur, 
pendant  plusieurs  années,  à  TUniversité  de  Paris,  et 
théologien  célèbre  sous  le  pontificat  de  Jean  XXII  (de 
1316  à  1324).  Continuant  ses  visites  pastorales,  après 
avoir  parcouru  TOmbrie  et  la  province  de  Bologne,  il 
revint  assister  à  un  second  chapitre  général  de  son 
ordre  qu'il  présida  en  1568,  et  dans  lequel  Giovanni 
Pico  fut  élu  supérieur  général. 

Cette  élection  mettait  fin  à  sa  délégation  comme  vi- 
caire apostolique  :  il  profita  de  la  liberté  qui  lui  était 
rendue  pour  retourner  dans  son  diocèse  de  Sainte-Aga- 
the, qu'il  visita,  en  y  rétablissant  la  sévérité  de  la  disci- 
pline ecclésiastique.  On  ignore  s'il  prolongea  son  séjour 
au  milieu  de  ses  diocésains  :  il  parait  probable  qu'il 
n'y  résida  jamais  longtemps.  Pie  IV  l'avait  chargé  de 
revoir  l'immense  recueil  des  décrets  de  Gratien,  et  de 
le  purger  de  ses  nombreuses  erreurs.  Ce  travail  était 
conforme  aux  goûts  du  Père  Montalto,  et  il  s'y  appli- 
quapendant  plusieurs  années.  Néanmoins,  il  ne  perdait 
pas  de  vue  la  pourpre  romaine,  à  laquelle  le  dési- 
gnaient la  régularité  de  sa  vie,  son  zèle  pour  la  reli- 
gion, sa  profonde  science  de  théologien  et  les  hautes 
fonctions  qu'il  avait  déjà  remplies. 

Cette  éminente  dignité  lui  fut  enfin  conférée  par 
Pie  V  le  17  mai  1570.  La  promotion  comprenait  seize 
cardinaux,  parmi  lesquels  six  seulement,  Maffeo,  Mon- 
talto, Aldobrandino,  Tiano,  Aquaviva  et  Santorio  di 
Santa  Severina,  reçurent  des  marques  particulières  de 
la  bienveillance  du  pape.  Comme  témoignage  de  sa 
faveur,  il  donna  cinq  cents  écus  d'or  en  or  à  chacun 

2 


iB  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

d'eux,  avec  deux  chasubles,  quatre  portières,  un  bas- 
sin, une  aiguière  et  une  masse  en  argent,  plus  les 
harnachements  rouges  et  panachés  de  leur  mule.  En 
outre,  il  leur  assigna  douze  cents  écus  de  pension  an- 
nuelle ^ 

Chaque  cardinal  est  désigné  ordinairement  par  le 
nom  de  Téglise  dont  il  est  le  titulaire.  Après  sa  nomi- 
nation, le  cardinal  di  Montalto  avait  été  investi  par 
Pie  V  du  titre  de  Téglise  Saint-Siméon.  Mais,  en  con- 
sidération du  pays  d'origine  de  sa  famille,  il  demanda 
que  ce  titre  fût  changé  pour  prendre  celui  de  l'église 
de  Saint-Jérome  des  Esclavons,  à  Rome,  ce  qui  lui 
fut  accordé.  Néanmoins,  dans  les  actes  publics  comme 
en  particulier,  il  continua  d'être  désigné  sous  le  nom 
de  Montalto,  qu'il  avait  porté  étant  religieux. 

En  1572,  Pie  V  avait  changé  l'évôché  de  Sainte- 
Agathe  contre  celui,  de  Fermo  dans  les  Marches,  que 
le  cardinal  administra  pendant  deux  années,  par  le 
moyen  de  commissaires,  sans  quitter  Rome.  Il  n'alla 
prendre  possession  de  ce  nouveau  siège  qu'en  1574,  et 
il  n'y  resta  que  trois  mois  :  il  le  quitta  vers  la  lin  de  cette 
môme  année,  après  avoir  reçu  de  la  ville  de  Fermo  un 
don  de  cent  écus  d'argent.  Il  n'y  revint  plus  :  désirant 
rester  à  Rome  pour  jouir  d'une  plus  grande  liberté, 
et  pour  se  livrer  tout  entier  à  l'étude  des  Pères  de 
l'Église,  et  spécialement  de  saint  Ambroise,  il  obtint, 
en  1578,  de  Grégoire  XIII,  la  permission  de  résigner 
son  évéché  à  Domenico  Pinelli,  que,  plus  tard,  il  créa 
cardinal. 

Ainsi  fixé  à  Rome  et  devenu  maître  de  sa  vie,  il  la 
partagea  entre  l'accomplissement  des  devoirs  attachés 

1.  Ces  détails  sont  tirés  par  le  I^.  Teropesti  des  Mémoires  du 
cardinal  dl  Santa  Seyerina,  qu'il  cite,  t.  I ,  lib.  III,  n^'  xvi ,  p.  46. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  U) 

au  cardinalat,  l'étude  des  Pères  de  l'Église  et  la  créa- 
tion des  monuments  des  arts,  vers  lesquels  il  se  sentait 
attiré  par  son  goût  pour  les  belles  choses.  Pie  V  l'avait 
nommé  président  des  Congrégations  des  évoques,  du 
Concile  et  du  Saint-Office,  fonctions  qui  absorbaient  la 
plus  grande  partie  de  son  temps.  Il  y  déploya  constam- 
ment un  savoir  et  un  zèle  pour  la  religion  qui  contri- 
buèrent beaucoup  à  le  faire  élire  souverain  pontife. 

Sa  nomination  à  la  pourpre  romaine  lui  avait  valu 
les  félicitations  du  grand  duc  de  Toscane,  Cosme  de 
Médicis,  et  du  roi  d'Espagne,  Philippe  II,  très-habile  à 
juger  les  hommes  supérieurs  et  à  les  faire  servir  à  ses 
desseins.  Parmi  les  membres  du  Sacré-Collége  résidant 
à  Rome,  les  cardinaux  Sforza  et  Alexandre  Farnèse 
étaient  ceux  avec  lesquels  il  vivait  dans  les  meilleures 
relations.  Ce  dernier,  neveu  de  Paul  III,  avait  long- 
temps pesé  sur  le  Conclave  et  sur  le  gouvernement  de 
l'Église,  de  tout  le  poids  d'une  volonté  et  d'une  auto- 
rité presque  irrésistibles.  Il  aimait  les  arts  et  les 
lettres  :  son  palais  de  Caprarola,  situé  près  de  Viterbe, 
étalait  sur  ses  murailles  peintes  à  fresque  par  les  deux 
frères  Taddeo  et  Federico  Zaccheri,  et  par  d'autres  ar- 
tistes, la  glorieuse  histoire  de  la  puissante  maison 
Farnèse.  A  Rome,  il  avait  fait  terminer  par  le  Vignola 
et  par  son  élève  Giacomo  délia  Porta,  le  palais  que 
son  oncle  Paul  III  avait  fait  commencer  sur  les  plans 
de  San-Gallo.  Cet  édirice,Tun  des  plus  beaux  de  la  Re- 
naissance, était  ouvert  aux  savants  et  aux  artistes,  et 
le  cardinal  Farnèse  y  présidait  aux  réunions  d'une 
académie,  dans  laquelle  son  collègue  Montalto  se  fai- 
sait remarquer  par  une  profonde  érudition,  et  par 
rétendue  et  la  vivacité  de  son  intelligence. 

Le  goût  d'Alexandre  Farnèse,  le  plus  riche  des 


20  VIE  DE  SIXTE-QUIXT. 

princes  de  l'Église,  pour  les  œnvres  de  la  peintore  et  de 
la  sculpture,  et  pour  les  grandes  constructions,  excita 
sans  doute  Témulation  de  son  collègue  Montalto,  qui, 
sans  avoir  aucune  fortune,  se  sentaitdisposé  à  Timiter. 
Il  appartenait  à  un  ordre  qui  exigeait  de  tous  ses 
membres  le  vœu  de  pauvreté,  mais  qui  n'en  possédait 
pas  moins  d'immenses  propriétés  productives  de  re- 
venus, des  couvents  superbes  et  des  églises  décorées 
des  ornements  les  plus  riches  et  les  plus  précieux.  La 
rivalité  qui  existait  depuis  longtemps,  en  Italie  et  ail- 
leurs, entre  les  disciples  de  saint  François  d'Assises 
et  ceux  de  saint  Dominique,' avait  beaucoup  contribué 
à  favoriser  les  arts  de  la  peinture  et  de  l'architecture, 
et  leurs  accessoires.  Dans  le  Sacré-Collége,  le  cardinal 
de  Montalto  représentait  les  Franciscains  ;  il  recher- 
chait avec  empressement  tout  ce  qui  pouvait  contribuer 
à  la  gloire  de  son  ordre.  Or,  rien,  à  Rome,  depuis  les 
temps  les  plus  anciens  de  la  papauté,  n'est  plus  propre 
à  jeter  de  l'éclat  sur  un  cardinal,  que  le  soin  par  lui 
apporté  à  la  construction  ou  à  l'embellissement  des 
églises.  Montalto  ne  l'ignorait  pas  :  aussi,  pourrappeler 
en  partie  le  glorieux  passé  de  son  ordre,  il  résolut 
d'ériger,  dans  la  basilique  de  Sainte-Marie-Majeure,  un 
tombeau  à  Nicolas  IV,  qui,  avant  d*étre  élevé  sur  la 
chaire  de  Saint-Pierre,  avait  été  supérieur  général  de 
l'ordre  de  saint  François. 

Ce  monument  fut  terminé  en  1574,  ainsi  que  l'atteste 
l'inscription  placée  sur  sa  base  :  il  se  compose  de  la  sta- 
tue du  pontife  assis,  le  bras  étendu  et  la  main  ouverte, 
pour  donner  sa  bénédiction  à  la  ville  de  Rome,  avec 
les  deux  statues  de  la  Justice  et  de  la  Religion  de  chaque 
côté,  comme  emblèmes  de  son  gouvernement.  L'archi- 
tecture de  ce  monument,  tout  en  marbre,  est  de  Dôme- 


VIE  DE   SIXTE-QUINT.  21 

nico  Fonlana,  et  la  sculpture  de  Lionardo  da  Sarzana. 
Ce  tombeau  avait  été  placé  par  le  cardinal  à  droite  de 
la  tribune  ou  abside  de  la  basilique  :  mais  lorsque 
Benoit  XIV,  en  1740,  fit  restaurer  Sainte-Marie-Ma- 
jeure,  il  jugea  nécessaire  de  le  déplacer,  et  il  le  fit 
transporter  à  droite  d'une  des  portes  de  sortie,  du  côté 
de  la  façade  principale  de  l'église,  où  on  le  voit  encore 
aujourd'hui. 

Le  cardinal  entreprit  ensuite  d'ériger,  dans  la  môme 
basilique,  une  somptueuse  chapelle  en  l'honneur  de  la 
sainte  Crèche  de  Jésus-Christ,  dont  on  conservait  des 
reliques  dans  un  ancien  oratoire.  Mais  comme  le  pape 
Grégoire  XIII  lui  avait  retranché  la  pension  annuelle 
de  douze  cents  écus  que  Pie  V  lui  avait  accordée  en  le 
créant  cardinal,  cette  entreprise  resta  interrompue 
faute  de  fonds.  Elle  fut  néanmoins  continuée,  au  bout 
de  peu  de  temps,  avec  l'argent  de  Domenico  Fontana, 
qui  n'hésita  pas  à  faire  à  son  patron  les  avances  né- 
cessaires. Elle  ne  fut  achevée  qu'en  1587,  ainsi  que 
nous  l'expliquerons  plus  loin. 

Les  historiens  ne  font  pas  connaître  le  motif  quiporta 
Grégoire  XIII  à  supprimer  la  pension  attribuée  par 
son  prédécesseur  à  Montalto.  Peut-être  le  cardinal 
avait-il  voté  contre  Buoncompagni  dans  le  Conclave; 
ou  bien  ce  dernier,  porté  à  la  douceur,  trouvait-il 
excessif  le  zèle  déployé  par  le  président  de  la  Congré- 
gation du  Saint-Office.  On  peut  encore  supposer  que  le 
cardinal  de  Montalto,  qui  ne  savait  pas  plier,  avait  of- 
fensé un  des  personnages  par  lesquels  le  pontife  se 
laissait  gouverner.  Quoi  qu'il  en  soit,  il  est  certain  que 
pendant  toute  la  durée  du  règne  de  Grégoire  XIII,  de 
1572  à  1585,  le  cardinal  de  Montalto  ne  fut  pas  en 
faveur. 


22  VIS  DE  SIXTE-QUINT. 

Il  supporta  cette  prévention  sans  montrer  aucun 
signe  de  mécontentement,  et  traversa  ces  treize  années 
sans  briguer  aucune  fonction  dans  le  gouvernement.  En- 
tièrement  occupé  à  remplir  les  devoirs  difficiles  que  Pie  Y 
avait  attachés  à  l'exercice  de  sa  dignité,  il  employait 
le  peu  de  temps  dont  il  pouvait  disposer  à  donner  une 
nouvelle  édition  des  œuvres  de  saint  Ambroise.  11  mit 
douze  années  à  la  préparer,  à  partir  de  1571.  Il  com- 
mença par  examiner  les  précédentes  éditions  et  les 
manuscrits  des  différents  traités  de  ce  savant  Père  de 
TËglise  d'Occident,  qui  existaient  dans  les  bibliothè- 
ques et  les  couvents  de  Rome.  Ne  pouvant  s'éloigner 
de  cette  ville,  à  cause  de  ses  obligations  de  cardinal,  il 
fit  vérifier  et  copier,  par  les  religieux  les  plus  instruits 
de  son  ordre,  ou  par  d'autres  érudits,  les  manuscrits 
du  môme  écrivain  trouvés  en  Italie  et  ailleurs,  et  il  s'en 
fit  envoyer  des  copies.  Reconnaissant  que  la  confron- 
tation et  la  correction  de  tous  ces  textes,  étaient  au-des- 
sus des  efforts  et  de  la  science  d'un  seul  homme,  il  s'en* 
tourade  savants  et  de  théologiens  distingués,  auxquels 
il  confia  le  soin  de  revoir  et  de  coordonner  tout  l'ou- 
vrage. Mais  supposant,  avec  raison,  que  les  œuvres 
inédites  de  saint  Ambroise  et  les  manuscrits  les  plus 
sûrs  devaient  se  trouver  à  Milan,  dont  le  saint  ëvéque 
avait,  pendant  toute  sa  vie,  gouverné  le  diocèse,  il 
entretint  pendant  dix  années,  de  1571  à  1581,  une 
active  correspondance  à  ce  sujet  avec  saint  Charles 
Borromée,  archevêque  de  cette  ville  et  cardinal  du 
titre  de  Sainte-Praxède.  Personne  n'était  plus  capable 
que  ce  grand  archevêque  de  fournir  à  son  collègue  des 
lumières  sur  la  vie  et  les  ouvrages  de  son  illustre  pré- 
décesseur. Aussi  modeste  que  profondément  instruit, 
le  cardinal  Borromée  ne  voulut  pas  s'en  rapporter  à  son 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  23 

seul  jugement  :  il  fit  appel  aux  prêtres  et  aux  laïques  les 
plus  versés  dans  ces  matières,  et  prescrivit  de  recher- 
cher avec  soin  à  Milan  et  dans  les  autres  lieux  de  son 
diocèse,  tous  les  traités,  tous  les  écrits  attribués  à  saint 
Ambroise.  Il  ne  paraît  pas  que  ces  démarches  aient 
amené  de  précieuses  découvertes  :  quelques  sermons 
et  un  opuscule  de  Legaiione  ad  Bracrnannos,  furent  les 
seuls  écrits  de  saint  Ambroise  retrouvés  par  les  soins 
de  son  successeur,  ainsi  que  le  prouve  sa  correspon- 
dance avec  le  cardinal  de  Montai to  \  De  son  côté,  ce 
dernier  envoyait  à  Milan,  à  mesure  qu'elles  sortaient 
de  la  presse,  les  feuilles  imprimées  des  œuvres  du  saint 
docteur,  et  le  cardinal  Borromée,  après  les  avoir  exa- 
minées, répondait  ce  qu'il  en  pensait  avec  une  entière 
franchise.  Il  louait  fort  l'impression,  mais  plug  encore 
les  corrections  opérées  pour  débarrasser  les  écrits  de 
ce  ferme  soutien  de  la  foi  catholique,  des  interpolations 
d'Érasme  et  d'OËcolampade.  Toutefois,  il  soumettait  à 
son  collègue  la  remarque  faite  par  plusieurs  savants 
hommes,  à  savoir,  que  saint  Ambroise  n'avait  pas  di- 
visé ses  commentaires  sur  saint  Luc  en  autant  de 
livres  qu'ils  le  sont  dans  Tédition  romaine,  mais  qu'il 
les  écrivait  à  la  suite,  sans  autre  division.  Il  l'invitait 
en  outre  à  examiner  si,  peut-être,  il  était  convenable 
de  joindre  aiix  commentaires  de  saint  Ambroise  sur 
saint  Luc,  ses  propres  sermons  également  sur  saint 
Luc  ^. 

Ces  critiques  du  cardinal  Borromée  venaient  trop 
tard,  puisqu'elles  arrivaient  après  l'impression.  Dans 
la  préface  de  la  nouvelle  édition  qu'ils  ont  donnée, 

1.  Elle  est  citée  et  analysée  par  le  P.  Tempesli,  t.  I,  )ib.  III, 
no^xxvM  à  XXXIII,  p.  61  à  53. 

2.  Ibidem, 


24  VIE   DE  SIXTE-QUINT. 

vers  la  fin  du  dix-seplième  siècle,  des  œuvres  de 
saint  Ambroise,  les  Pères  Bénédictins  français  de  la 
congrégation  de  Saint-Maur  ont  fait  connaître  '  ce  que 
Ton  peut  reprocher  à  l'édition  romaine,  publiée  sous 
les  auspices  du  cardinal  de  Montalto.  Ils  regrettent 
d*y  avoir  rencontré  un  grand  nombre  de  passages  que, 
non-seulement  les  hérétiques,  mais  aussi  les*  ortho- 
doxes eux-mêmes  ne  doivent  pas  approuver.  Ils  trou- 
vent trop  étendues  les  divisions  établies,  et  Tordre 
adopté  pour  le  classement  des  matières  peu  conve- 
nable. Comme  saint  Charles,  ils  reprochent  à  l'illustre 
éditeur  d'avoir  intercalé  ses  propres  sermons  au  com- 
mencement de  plusieurs  chapitres  des  [œuvres  du 
saint,  ce  qui  détourne  l'attention  de  ses  œuvres.  Enfin, 
ils  se  plaignent  surtout  des  retranchements,  additions 
et  interpolations  que  se  sont  permis  les  savants  aux- 
quels le  cardinal  Jde  Montalto  avait  confié  le  soin  de 
coordonner  et  de  revoir  les  différentes  œuvres  de 
l'ancien  archevêque  de  Milan*. 

Il  n'appartient  point  à  un  laïque  de  décider  entre  ces 
deux  grandes  autorités  :  d'ailleurs,  la  postérité  a  pro- 
noncé. Le  cardinal  de  Montalto,'  écrivait  cent  ans 
avant  les  Bénédictins  français,  et  il  composait  sa  pu- 
blication d'après  le  goût  et  les  connaissances  de  son 
siècle.  Il  était  sans  doute  moins  érudit  que  les  Pères 


1 .  Voy.  cette  préfaoe  dans  la  réimpression  des  Œuvres  de  saint 
Ambroise,  par  M.  Tabbé  Migne,  Montrouge,  t845,t.  I,  p.  17-18. 

2.  Selon  le  P.  Tempesli,  t.  I,  III,  ïï°  xxvii,  les  collaborateurs 
que  choisit  le  cardinal  furent  Latio  Latini,  Angiolo  Uocca,  11  Bo- 
mieri,  évoque  de  Bitonto,  de  Ridolâ,  évêque  de  Venosa,  le  cardi- 
nal Torri,  Cesare  Baronio  et  Silvio  Antoniano,  qui  devinrent  car- 
dinaux, Annibale  Santucci,  Marc-Antoine  Muret,  et  Ottaviano 
Sirambieti,  faisant  tous  partie  des  réunions  académiques  du  palais 
Farnèse. 


—H 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  25 

de  la  congrégafion  de  Sainl-Maur;  et  en  cent  années, 
la  critique  religieuse  et  littéraire  fait  des  progrès  et 
change  de  méthode.  Il  n'est  donc  pas  étonnant  que 
Fédition  de  saint  Ambroise  publiée  par  les  savants 
religieux  ait  remplacé  et  fait  oublier  celle  du  cardinal 
de  Montalto.  Mais  il  ne  mérite  pas  moins  d'éloges 
pour  avoir  su  occuper  toutes  les  heures  libres  de  douze 
années  de  sa  vie,  à  mettre  au  jour  une  édition,  préfé- 
rable à  celles  antérieures,  des  œuvres  d'un  des  Pères 
de  l'Église  d'Occident. 

Les  quatre  premiers  volumes  in-4**  parurent  à  Rome, 
chez  Domenico  Baza,  pendant  les  années  1580,  1584 
et  1582.  Le  cinquième  et  dernier  ne  fut  publié  qu'en 
1585,  après  l'élection  de  Montalto  à  la  papauté,  et  il 
lui  fut  dédié  par  Giovanni  Battista  Bandinio. 

Pour  se  reposer  de  l'exercice  de  ses  hautes  fonctions 
et  de  ses  travaux  religieux  et  littéraires,  le  cardinal 
se  retirait  dans  la  villa  qu'il  avait  achetée  sur  le  mont 
Esquilin,  près  des  Thermes  de  Dioclétien  et  de  Sainte- 
Marie-Majeure.  A  cette  époque,  les  religieux  revêtus 
de  la  pourpre  romaine  n'étaient  pas  tenus,  à  ce  qu'il 
paraît,  de  résider  dans  un  couvent  de  leur  ordre,  sans 
rien  posséder  en  propre,  obligation  imposée  aujour- 
d'hui à  leurs  successeurs.  Prenant  exemple  sur  son 
collègue  Alexandre  Farnèse,  et  se  souvenant  de  la 
maxime  des  anciens  Romains  :  «  Viri  magnanimi  est 
possidere  hortos^  statuas  et  quœ  ad  decus  et  splendorem 
8uœ  domus  conférant^,  »  le  cardinal  de  Montalto  se  fît 
construire  par  Domenico  Fontana  un  délicieux  palais, 
au  milieu  de  ses  jardins,  et  il  le  décora  de  peintures, 

1 .  0  C'est  le  propre  d'un  homme  magnanime  de  posséder  des  jar- 
dins, des  statues  et  lout  ce  qui  peut  contribuer  ù  Ttionneur  et  à 
l'éclat  de  sa  maison.   » 


26  VIE  DB  SIXTB-QUINT. 

de  Statues  et  de  vases  antiques.  Cette  résidence  était 
alors  une  des  plus  agréables  de  Rome  :  en  1586,  un 
des  littérateurs  en  vogue,  Aurelius  Ursus,  célébra  son 
charme  et  sa  beauté  dans  des  vers  latins  dédiés  à  Sixte, 
alors  pape,  profitant  de  Toccasion  pour  faire  Téloge 
de  ses  vertus,  et  pour  exalter  les  bienfaits  de  son  gou- 
vernement. 

Partagé  ainsi  entre  Taccomplissement  de  ses  de* 
voirs,  la  préparation  de  l'édition  des  œuvres  de  saint 
Àmbroise,  les  soins  donnés  à  sa  villa,  et  sans  doute 
aussi  Tespérance  de  la  papauté,  le  cardinal  aurait  tra- 
versé sans  nuages  les  quinze  années  qui  s'écoulèrent 
entre  sa  promotion  à  la  pourpre  et  son  élection  au 
pontificat,  si  des  malheurs  de  famille  n'étaient  venus 
Taffliger.  Il  avait  fait  venir  à  Rome  sa  sœur  Camilla 
Pcrctli,  et  il  vivait  avec  elle  dans  la  plus  complète  in- 
timité. Celte  dame  n'avait  qu'un  fils,  Francesco  Peretti, 
neveu  du  cardinal,  qui  l'aimait  tendrement,  et  avait 
fondé  de  grandes  espérances  sur  son  avancement  et  sa 
destinée  future.  Hais  le  mariage  du  jeune  homme  avec 
Vittoria  Accorambuona,  qui  semblait  devoir  assurer  son 
bonheur,  fut  au  contraire  la  cause  de  sa  perle.  En  effet, 
peu  de  temps  après  cette  union,  en  1581,  Francesco 
tomba  victime  d'un  lâche  guet-apens,  préparé  par  Paolo 
Giordano  Orsini,  duc  de  Bracciano,  qui  ne  recula  pas 
devant  un  assassinat,  afin  de  s'assurer  la  possession  de 
Vittoria,  dont  la  beauté  irrésistible  l'avait  séduit,  et  qu'il 
voulait  prendre  pour  femme.  Cette  tragique  aventure^ 


1.  EUe  est  racontée  arec  les  pins  ^ands  détails  par  te  P.  Tem- 
pesti,  t.  I,  lib.  IV,  p.  57  et  suivantes.  —  Cet  historien  s'efforce 
d'attribuer  entièrement  à  la  clémence,  à  la  générosité  de  Monlalto, 
la  conduite  qu'il  lui  fait  tenir,  tant  qu'il  fut  cardinal,  avec  le  duc 
do  Bracciano.  Mais  le  caractère  de  Montai  1o  et  les  mesures  qu'il 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  27 

troubla  le  calme  dont  jouissait  le  cardinal  de  Montalto. 
Mais  il  fut  alors  assez  maître  de  lui-même  pour  dissi- 
muler son  ressentiment,  et  assez  politique,  pour  ne  pas 
augmenter  dans  le  Sacré-CoUége  le  nombre  de  ses 
envieux  et  de  ses  ennemis,  en  poursuivant  le  coupable, 
allié  au  grand-duc  de  Toscane.  Il  renferma  donc  dans 
son  cœur  l'explosion  de  sa  douleur,  et  renvoya  le  châ- 
timent du  crime  à  l'époque  où  il  espérait  être  devenu 
assez  puissant  pour  triompher  de  tous  les  obstacles. 

adopta  lorsqu'il  Ait  devenu  pape,  démontrent  rinYraisemblance  de 
cette  explication.  Un  autre  historien,  contemporain  de  Sixte, 
Antonio-Maria  Graziani,  cité  par  Tcmpesti,  1. 1,  p.  5(>,  nous  parait 
être  dans  le  vrai,  lorsqu'il  dit  de  la  conduite  du  cardinal  ce  qui 
suit  :  a  C»(erum  non  adeo  occultus  auctor  cxdU  fuit^  ut  Montaltus 
cardinalis  injuriam  silentio  obtexerit,  ne  cum  homine  facinoroso 
praepotenle  inimicilias  susciperet,  damnosas  sibi  ad  pontijicatum 
maximum  intenti  futuras  ;  cum  honorem  si  aliquando  esset  adeptus , 
lum  facHem  sibi  futarnm  vindictam  :  inlerea  voranda  omnia,  dissi^ 
mulandaque  esse  rebatur.  » 


CHAPITRE  II 


Relation  du  Conciave  dans  lequel  le  cardinal  de  Montalto  fut  élu  pape.  — 
Mort  de  Grégoire  XIII.  —  Demandes  et  tollicitations  opposées  des  ambas- 
sadeurs de  Frauce  et  d'Espagne.  •—  Prépondérance  du  comte  d'OliTarès. — 
Composition  du  Sacré-Cotlége.  —  Compétitions  et  intrigues  dès  le  premier 
jour.  —  Exclusion  du  cardinal  Sirleto.  — •  Arrivée  du  cardinal-archiduc 
Andréa;  ses  exigences. —  Bruit  répandu  de  l'élection  du  cardinal  Farnèse  ; 
le  peuple  court  à  son  palais  pour  le  piller.  —  Pamèse  est  repoussé  de  la 
papauté.  —  Castagna,  Savello,  Santorio  et  Torrès  échouent  également.  — 
Projet  de  faire  nommer  Montalto.  —  Sa  conduite  avant  et  après  le  Con- 
clave.— Concours  demandé  à  Sau-Sisto,  qui  l'accorde. — Arrivée  du  cardinal 
tiadruccio ,  confident  de  Philippe  II.  —  Élection  de  Montalto  ;  noviciat  du 
pape;  audience  à  P.- G.  Orsini.  — >  Couronnement;  prise  de  possessiou 
du  nouveau  pape.  —  Il  signe  dans  sa  villa  le  premier  acte  de  son  adminis- 
tration; nomioaliou  de  cinq  légats;  promotion  de  son  petit-neveu  Alessandro 
Peretti  au  cardinalat  ;  il  lui  donne  pour  secrétaire  Flavius  Biondus.  -—  Son 
autre  petit-neveu^  Michèle  Peretti^  fait  gouverneur  du  Borgo. 

• 
(Du  10  avril  1585  au  24  du  même  mois.) 

« 

Le  mercredi  10  avril  1585,  après  environ  treize 
années  de  règne,  le  souverain  pontife  Grégoire  XIII 
mourut  au  palais  du  Vatican.  Le  même  jour,  les  car- 
dinaux voulant  pourvoir  au  gouvernement  de  Rome 
et  des  provinces  ecclésiastiques,  pendant  la  vacance  du 
siège,  se  réunirent  en  congrégation  dans  la  salle  du 
Consistoire  secret  du  même  palais,  pour  préparer 
rouverture  du  Conclave,  et  ordonner  les  obsèques  so- 
lennelles du  pape  défunt. 

Le  lendemain  jeudi,  ils  se  rassemblèrent  de  nouveau 
dans  le  même  lieu,  pour  expédier  les  affaires  urgentes. 
Ensuite,  le  corps  de  Grégoire  fut  descendu  dans  la 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  29 

basilique  de  Sainl-Pierre,  où,  les  jours  suivants,  à 
l'exception  du  dimanche  des  Rameaux ,  jusqu'au  sa- 
medi saint,  20  avril,  inclusivement,  des  messes  et 
roffice  des  morts  furent  célébrés  par  des  cardinaux, 
pour  le  repos  de  Tàme  du  précédent  pape. 

Pendant  cet  intervalle,  les  ambassadeurs  des  deux 
principales  puissances  catholiques,  l'Espagne  et  la 
France,  poussaient  activement  leurs  sollicitations  et 
leurs  démarches  auprès  des  cardinaux,  en  faveur  de 
leurs  candidats  à  la  papauté,  s'efforçant  de  faire 
triompher  l'inJluence  de  leur  gouvernement  à  l'aide 
de  promesses,  d'intrigues  et  même  de  menaces. 

Dans  cette  lutte,  la  France  ne  combattait  pas  à  armes 
égales  contre  TEspagne.  Le  roi  de  ce  dernier  pays, 
Philippe  II,  était  alors  beaucoup  plus  puissant  que  le 
faible  Henri  III.  Champion  déclaré  de  la  foi  catho- 
lique et  de  l'Inquisition  dans  toutes  les  parties  du 
monde,  le  fils  de  Charles-Quint  était  mieux  écouté  dans 
le  Sacré-Collége  que  le  successeur  dé  Charles  IX.  Le  roi 
de  France,  menacé  par  les  Guise,  les  ligueurs  et  les 
protestants,  flottait  incertain  entre  les  uns  et  les  autres, 
selon  Texigence  des  événements,  ses  appréhensions, 
ce  qu'il  croyait  être  ses  intérêts,  et  surtout  selon  Tin- 
fluence,  tour  à  tour  de  sa  mère,  et  celle  de  ses  indignes 
favoris.  La  Ligue  était  représentée  à  Rome  parle  car- 
dinal français  Nicolas  Pellevé,  qui  contrecarrait  et 
minait  sourdement  les  démarches  de  l'ambassadeur 
officiel  de  Henri  III.  Le  cardinal  laissait  voir  ouverte- 
ment sa  disposition  à  voler,  plutôt  pour  les  candidats 
de  Philippe  que  pour  ceux  patronnés  par  la  France. 
Deux  autres  cardinaux  français,  Mathieu  Contarel  et 
Charles  d'Angennes  de  Rambouillet,  se  trouvaient 
alors  également  à  Rome;  mais  ils  se  tenaient  à  l'écart. 


30  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

I/agent  diplomaliquc  ordinaire  de  France,  Mario 
Bandini,  s'efforçait  néanmoins  de  résister  à  l'influence 
de  TËspagne.  Il  fut  rejoint  le  jeudi  après  Pâques  par 
Tambassadeur  en  titre,  Jean  de  Vivonne,  marquis  de 
Pisani  \  envoyé  tout  exprès  pour  appuyer  les  dé- 
marches de  Bandini,  mais  qui  n*arriva  que  le  lende- 
main de  Télection  du  nouveau  pape. 

Les  efforts  de  ces  deux  diplomates,  eussent-ils  été 
réunis,  étaient  loin  d'égaler  la  prépondérance  du 
comte  d'Olivarès,  ambassadeur  du  roi  d'Espagne  près 
du  Saint-Siège.  Ce  personnage  avait  été  choisi  par 
Philippe  II  avec  ce  tact  sûr,  ce  discernement  presque 
infaillible,  cette  connaissance  profonde  des  hommes, 
qui  ne  lui  firent  jamais  défaut  pendant  toute  la  durée 
de  son  long  règne.  Le  comte  était  ardent  catholique, 
mais  encore  plus  dévoué  aux  intérêts  de  son  souve- 
rain et  de  son  pays  qu'à  ceux  de  la  religion,  qu'il  su- 
bordonnait, comme  son  maître,  à  la  politique.  D'un 
caractère  altier  et  emporté,  il  supportait  à  peine  la 
contradiction  :  ses  demandes  étaient  comme  des 
ordres,  et  il  pesait  sur  le  Conclave  de  toute  la 
force  de  la  puissance  espagnole,  maîtresse  du  Mila- 
nais, du  royaume  de  Naples  et  de  la  Sicile,  des  pro- 
vinces Belgiques,  de  la  Franche-Comté,  du  Portugal, 
et  d'immenses  colonies  en  Afrique,  en  Asie  et  dans  le 
Nouveau -Monde.  Aucun  homme  d'État  ne  pouvait 
mieux  représenter  Philippe  à  la  cour  de  Rome,  car 
aucun  autre  n'était  mieux  entré  dans  les  idées  et  les 
espérances  de  domination  universelle  que  ce  prince 

1 .  Selon  la  liste  deé  ambassadcurâ  de  France  à  Rome  ,  publiée 
par  la  Société  de  rHisloire  de  France,  dans  son  Annuaire  pour  1848, 
le  marquis  de  Pisani  ne  serait  arrivé  à  Kome  qu'en  1580.  J*ai  suivi 
le  récit  du  P.  Tempesll  et  d'autres  liistorleos  itaUens. 


VIE  DE   SIXTE-QUINT.  31 

nourrit  pendant  plus  de  quarante  années.  Par  ses 
relations  et  ses  démarches,  par  la  crainte  qu'il  inspi- 
rait, le  comte  était  parvenu,  bien  avant  l'ouver- 
ture du  Conclave,  à  assurer  à  TEspagne,  dans  le  Sacré- 
CoUége,  une  faction  plus  nombreuse  et  plus  dévouée 
que  celle  sur  laquelle  la  France  pouvait  compter.  Dès 
que  Grégoire  fut  mort,  il  redoubla  d'insistance  auprès 
des  cardinaux  :  il  vint  deux  fois  au  Vatican,  en  appa- 
rence pour  leur  adresser  des  félicitations,  en  réalité 
pour  achever  d'en  gagner  plusieurs  et  pour  maintenir 
les  autres. 

Le  dimanche  4  avril,  jour  de  Pâques,  après  la  célé- 
bration à  Saint-Pierre  de  la  messe  du  Saint-Esprit,  à 
laquelle  un  prédicateur  renommé,  Moreto,  fit  le  ser- 
mon ;d'usage  en  latin,  de  Pontifice  eligendo^  les  car- 
dinaux entrèrent  au  Conclave.  Mais  avant  qu'ils  n'y 
eussent  été  enfermés,  Olivarès  trouva  encore  le  moyen 
de  se  présenter,  de  visiter  les  plus  dévoués  à  la  cause 
espagnole,  et  particulièrement  le  Français  Pellcvé, 
semant  les  promesses,  laissant  percer  des  menaces, 
raffermissant  ainsi  les  faibles  et  les  irrésolus,  et  pré- 
parant tout  pour  le  succès  du  candidat  patronné  par 
son  maître  ^ 


1.  Dans  la  relation  du  Conclave,  j'ai  ^uivi  le  P.  Tcmpesli  et  les 
écrits  auxquels  il  en  a  emprunté  le  récit.  Ces  écrit?  sont  :  1^  une  His- 
toire du  Conclave,  imprimée  en  1GG7,  mais  composée  au  moment 
même;  2*^  les  Mémoires  du  cardinal  Santorio  di  Santa-Severina , 
qui  fut  un  des  compétiteurs  de  Monialto;  3**  le  Journal  de  Monsei- 
gneur Alaleone,  maître  des  cérémonies  dans  le  Conclave  ;  4^  et  une 
lettre  anonyme  d'un  conclavisic  présent  à  l'élection,  comme  Alaleonc 
et  le  cardinal  di  Santa-Severina ,  laquelle  lettre  était  conservée  du 
temps  de  Tempesti,  dans  la  bibliollièque  des  Franciscains  de  lio- 
Jogne.  Ces  quatre  documents  s'accordent  sur  les  points  iœporlanis, 
et  paraissent  mériter  croyance.  Voy.  Tempesti,  t.  I ,  lib.  V,  p.  7  2 
à  90.  Le  récit  donné  par  M.  Petrucelli  délia  Galina,  dans  son  Histoire 


32  VIE  DE  SIXTE-QCIXT- 

En  entrant  an  Conclave,  les  cardinaux  étaient  au 
nombre  de  trente-nenf,  parmi  lesquels  on  comptait 
trois  Français,  Pellevé,  Contarel  et  d'Angennes;  un 
seul  Espagnol,  Pietro  Dezza;  trois  Napolitains  soumis 
à  TEspagne,  Inico  dWvalos,  Gnglielmo  Sirleto,  et 
Antonio  Caraffa;  et  deux  Lombards,  Tolomeo  Gallio, 
de  Gôme,  et  Nicolo  Sfrondato,  de  Milan,  également 
sujets  du  roi  d'Espagne.  Tous  les  autres  étaient  Ita- 
liens, mais  de  nations  alors  différentes.  Ainsi  il  y  avait 
un  Bergamasque,  Gian  Girolamo  Albano,  sujet  véni- 
tien; un  Génois,  Filippo  Spinola;  un  Ferrarais^ 
Giulio  Carnapo  ;  un  Mantouan,  Gian  Vincenzo  Gon- 
zaga  ;  un  Piémontais,  Guido  Ferrero,  de  Verceil,  qui 
ne  se  présenta  au  Conclave  qu'après  son  ouverture; 
un  Florentin,  Ferdinando  Medici,  frère  du  grand-duc 
de  Toscane  et  beau-frère  de  Gio-Paolo  Orsini,  duc  de 
Bracciano,  qui  avait  fait  assassiner  Francesco  Peretti, 
le  neveu  de  Montai to.  Les  autres  cardinaux  apparte- 
naient par  leur  naissance,  leur  résidence  et  leurs 
fonctions,  soit  à  la  ville  de  Rome,  soit  aux  États  de 
rÉglise.  Gomme  toujours,  ils  formaient  la  majorité 
dans  le  Conclave  :  mais  ils  étaient  divisés  entre  eux 
par  des  haines  de  famille  ou  par  des  rivalités  irrécon- 
ciliables. 

Le  Sacré-Collége  renfermait  alors  des  membres 
nommés  par  cinq  papes  différents.  Il  n'en  restait  que 
deux  promus  par  Paul  III,  Alexandre  Farnèse,  son 
neveu,  et  Giacomo  Savello  :  les  autres  devaient  leur 
dignité  à  Pie  IV,  Jules  III,  Pie  V  et  Grégoire  XIII.  Les 
créatures  de  ce  dernier  pontife  étaient  au  nombre  de 

des  Conclaves,  t.  II,  p.  238  et  suiv.,  ne  s'éloigne  pas  sensiblement 
de  celui  qui  résulte  des  doeumenis  précités,  bien  que  ses  apprécia- 
tions soient  Tort  dinérentes. 


VIE  DE   SIXTE-QUINT.  3:i 

dix-huit  :  la  plupart  subissaient  rinfluence  de  Filippo 
Buoncompagno,  neveu  de  Grégoire,  connu  sous  le 
nom  de  San-Sisto.  Les  cardinaux  Farnèse,  Este,  Ales- 
sandrino,  Altemps  et  Medici,  étaient  les  chefs  des 
autres  factions',  et  les  plus  écoutés  après  San-Sisto. 

On  a  vu  que  les  cardinaux  étaient  entrés  au  Cout 
clave  le  dimanche  de  Pâques  21  avril,  après  la  messe  ; 
ils  employèrent  le  reste  de  la  journée  à  prendre  pos- 
session de  leurs  cellules  et  à  se  faire  des  visites.  Mais 
il  paraît  que,  à  peine  installés,  plusieurs  essayèrent 
de  faire  proclamer  immédiatement  pape  le  cardinal  de 
Cesi,  de  création  de  Pie  V,  et  fort  considéré  à  Rome. 
Mais  San-Sisto,  ayant  découvert  le  projet,  s'y  opposa, 
et  rendit  ce  choix  impossible. 

Le  lundi  de  Pâques,  22  avril,  se  passa  entièrement 
en  compétitions  et  en  intrigues,  chaque  parti  essayant 
ses  forces  pour  mieux  connaître  celles  de  ses  adver- 
saires. Ainsi,  le  cardinal  Altemps,  très-dévoué  à  l'Es- 
pagne, soutenu  par  Medici,  mit  en  avant  Sirleto,  Napo- 
litain, par  conséquent  sujet  de  Philippe  II,  Mais,  au 
dépouillement  du  scrutin,  Sirleto  se  trouva  exclu  par 
l'opposition  réunie  d'Esté,  de  Farnèse  et  de  Sforza.  Le 
premier  agissait  sous  Tinfluence  de  la  France,  à  la- 
quelle, depuis  François  P%  la  maison  ducale  de  Fer- 
rare  était  restée  attachée.  Les  deux  autres  repoussaient 
Sirleto  principalement  en  haine  du  cardinal  Medici, 
qui  avait,  pendant  dix- huit  ans,  gouverné,  comme  se- 
crétaire d'État  de  Pie  IV  et  de  Grégoire  XIII,  et  dont 
ils  redoutaient  le  retour  au  pouvoir,  dans  le  cas  où 
Sirleto,  dont  il  disposait,  serait  devenu  pape. 

Un  des  historiens  du  Conclave  fait  remarquer  à  ce 
sujet  que  :  «  le  cardinal  Altemps  fut  accusé,  par  ses 
amis,  de  trop  de  présomption,   en  voulant  nouer 

3 


3i  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

celte  intrigue  pour  Sirlelo,  dans  le  premier  feu  du 
Conclave,  alors  que  bouillent  et  s'évaporent  les  espé- 
rances de  tous  les  cardinaux  qui  prétendent  à  la 
papauté,  chacun  désirant  se  l'assurer  :  ce  qui  fait  que, 
dans  cette  première  rencontre,  les  choses  faciles  de- 
viennent difficiles  \  » 

Pendant  que  les  membres  du  Conclave  étaient 
occupés  à  ce  premier  scrutin,  on  annonça  l'arrivée 
du  cardinal  Andréa,  archiduc  d'Autriche,  qui  deman- 
dait à  être  introduit.  Il  avait  frappé  à  la  porte  exté- 
rieure et  attendait  qu'elle  lui  fût  ouverte.  Ses  collè- 
gues s'empressèrent  de  le  prier  de  vouloir  bien 
différer  son  entrée  après  le  repas  du  matin,  qui  allait 
avoir  lieu,  pour  ne  pas  trop  faire  attendre  les  Concla- 
vistes,  à  cause  des  bulles  dont  il  doit  être  donné  lecture 
atout  cardinal,  avant  qu'il  puisse  prendre  part  à  l'élec- 
tion, conformément  aux  lois  ecclésiastiques.  Mais  le  car- 
dinal archiduc,  soutenupar  le  comte  d'Olivarès,  refusa 
de  différer  son  entrée,  et  protesta  d'arguer  le  scrutin  de 
nullité,  s'il  n'était  pas  fait  droit  immédiatement  à  sa  re- 
quête. Alors,  on  lui  opposa  que,  n'étant  que  cardinal- 
diacre,  il  devait  justifier,  conformément  à  la  bulle  de 
Pie  IV  ^  qu'il  avait  reçu  les  ordres  jusqu'au  diaconat 
inclusivement.  Mais  l'archiduc,  qui  avait  depuis  long- 
temps prévu  cette  objection,  fit  passer  dans  l'intérieur 
une  bulle  obtenue  de  Grégoire  Xlll ,  qui  l'avait  dis- 
pensé de  recevoir  les  ordres,  et,  néanmoins,  lui  don- 
nait le  droit  de  voter  dans  le  Conclave.  11  fallut  donc 
ouvrir  la  porte  et  admettre  le  prince  :  il  fut  reçu  avec 
beaucoup  de  cérémonie  et  force  protestations  obsé- 
quieuses. 

1 .  Tempesti,  ut  supra,  p.  75,  n«  1 1 1 . 

3.  In  eligendis,  d'oetobre  tô63,  Guerra,  t.  I,  p.  378,  t^*'  col. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  35 

Le  môme  jour,  lundi  de  Pâques,  dans  la  soirée,  le 
bruit  se  répandit  dans  Rome  que  le  cardinal  Farnèse 
était  élu  pape  :  et,  comme  tout  le  peuple  le  désirait, 
cette  nouvelle  excita  une  grande  rumeur,  bientôt  sui- 
vie de  signes  non  équivoques  de  satisfaction.  Dans 
Fexplosion  de  sa  joie  désordonnée,  la  populace  cou- 
rut au  palais  Farnèse,  avec  l'intention,  suivant  l'an- 
cien usage,  de  le  mettre  à  sac  et  de  s'approprier  tous 
les  meubles  et  objets  appartenant  au  cardinal,  qu'elle 
supposait   être    devenu   son   souverain.  Cet  usage 
remontait  à  plusieur;^  siècles,  et  il  avait  donné  lieu 
aux  plus  grands  tumultes.  Il  avait  été  formellement 
interdit,  sous  les  peines  les  plus  sévères,  par  Hono- 
rius  III  et  Boniface  VIII,  et,  plus  récemment,  par 
Léon  X,  dans  sa  bulle  Temerariam  quorumdam,  etc., 
promulguée  en  d516  ^.  Mais  ces  défenses  ne  servaient 
qu'à  irriter  le  peuple  et  à  Texciter  au  pillage  du  palais 
du  cardinal  élu.  Aussi,  à  l'annonce  de  ce  mouvement, 
les  cardinaux  se  hâtèrent  d'ordonner  les  mesures  les 
plus  énergiques  pour  empêcher  la  dévastation  de  la 
magnifique  habitation  de  leur  collègue  :  on  y  envoya 
une  forte  garde,  et  la  populace,  refroidie  d'ailleurs  en 
apprenant  que  Farnèse  n'était  pas  pape,  renonça  au 
projet  d'entreprendre  le  siège  de  son  palais. 

Cet  événement  n'était  pas  fait  pour  augmenter  les 
chances  du  neveu  de  Paul  III.  La  majorité  du  Sacré- 
Collége  redoutait  la  puissance  de  cette  famille,  que 
l'illustre  général  de  Philippe  II,  dans  les  Pays-Bas, 
faisait  briller  d'une  gloire  nouvelle.  La  popularité 


1.  Ibid.,  p.  380,  2edol.  —  Voyez,  dans  cet  ouvrage,  Tanalyse 
de  toutes  les  bulles  sur  le  Conclave,  1. 1,  de  la  p.  37  4,  %^  col.,  à  385 
incl. 


:\(i  VIE  DE   SIXTE-QUINT. 

dont  le  cardinal  Alexandre  jouissait  à  Rome  parmi  le 
peuple,  aurait  rendu  très-difficile  l'opposition  à  son 
gouvernement,  et,  par  conséquent,  neutralisé  toute 
indépendance  de  la  part  de  ses  adversaires.  Les  plus 
ardents  et  les  plus  implacables  dans  le  conclave 
étaient  Riario,  Alessandrino  et  Medici.  Ils  travaillèrent 
si  bien  les  esprits  de  leurs  collègues,  qu'Alexandre 
Farnèse  fut  repoussé,  comme  Tavait  été  Sirleto. 

Le  cardinal  di  San-Sisto  proposa  ensuite  Castagna, 
Romain,  fort  recommandable  par  ses  vertus,  et  qu'il 
espérait  gouverner.  Mais  Castagna  fut  écarté  ^  comme 
trop  soumis  à  TEspagne  et  à  San-Sisto. 

Il  fut  question  un  instant  de  Savello,  Romain,  grand 
inquisiteur.  Mais  Golonna,  Cesi  et  les  autres  Romains 
le  firent  repousser.  Dans  l'exercice  de  son  terrible  mi- 
nistère, Savello  avait  effrayé  par  sa  hauteur  et  sa  sé- 
vérité implacable  les  petits  comme  les  grands,  et  jus- 
qu'à ses  collègues.  Aussi|,  avait-il  dans  le  Conclave 
de  nombreux  ennemis  qui  redoutaient  son  élection. 
Ils  réussirent  facilement  à  l'exclure,  en  persuadant, 
même  à  ses  adhérents,  que  s'il  s'était  comporté  avec 
tant  d'orgueil  et  de  rigueur  n'étant  [que  cardinal ,  il 
ne  manquerait  pas  de  se  montrer  encore  plus  terrible 
lorsqu'il  serait  pape. 

Alexandre  Farnèse,  écarté  par  Medici,  essaya  de 
prendre  sa  revanche,  en  patronnant  d'abord  Santorio 
di  Santa-Severina,  qui  fut  presque  aussitôt  rejeté 
comme  étant  trop  jeune.  Dans  ses  Mémoires,  Santorio 
attribue  son  échec  à  ce  qu'il  n'aurait  pas  voulu  con- 
sentir à  promettre  à  son  collègue  Altemps  le  gou- 


1.  Il  fat  élu  plus  tard,  après  la  mori  de  SUte-Quint,  en  1590, 
et  prit  le  nom  d'Urbain  Vil. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  37 

vernement  du  quartier  du  Borgo,  où  se  trouvent  Saint- 
Pierre  et  le  Vatican  ^ . 

Santorio  repoussé  ,  Farnèse  produisit  la  candida- 
ture de  Torrès,  Espagnol,  absent  du  Conclave,  mais 
qui  était  en  route,  se  hâtant  d'y  arriver.  Farnèse 
savait  que  ce  choix  serait  agréable  à  Philippe  II,  et, 
en  outre,  il  se  croyait  sûr  de  gouverner  sous  le  nom 
de  son  protégé.  —  «  Cette  candidature,  dit  Fun  des 
historiensdu  Conclave,  faisait  monter  la  sueur  aufront 
du  cardinal  de  Medici^  »  Il  savait  que  les  chefs  qui 
portaient  Torrès  se  proposaient  de  le  proclamer  pape 
à  son  entrée  dans  le  Conclave,  occasion  favorable  pour 
une  élection  par  acclamation,  puisque,  lorsqu'un 
nouvel  arrivant  se  présente,  tous  les  cardinaux  sont 
dans  l'usage  de  se  rassembler  à  la  porte  d'entrée  pour 
le  complimenter.  C'est  alors  qu'afin  de  parer  ce  coup, 
Medici,  Alessandrino,  Rusticucci  et  d'Esté  se  réunirent 
et  songèrent  au  cardinal  di  Montalto,  dont  il  n'avait 
pas  été  question  jusqu'à  ce  moment. 

Chacun  d'eux  était  mû  par  un  motif  différent  pour 
produire  et  faire  triompher  cette  candidature.  Ales- 
sandrino, déterminé  par  le  pressentiment  que  Mon- 
talto devait  réussir,  espérait,  en  le  servant,  acquérir 
sa  faveur.  Medici,  beau-frère  de  Gio-Paolo  Orsini, 
l'assassin  du  neveu  de  Montalto,  ne  pouvait  pas  dési- 
rer beaucoup  ce  dernier  ;  mais  il  craignait  encore 
plus  Farnèse.  Rusticucci  se  flattait,  en  appuyant  Mon- 
talto, de  s'assurer  pour  lui-môme  le  gouvernement  de 
Rome  et  de  TEglise,  le  nouveau  pape  n'ayant  que  des 
petits-neveux  encore  trop  jeunes  pour  prendre  part 


1.  Tempesli,  t.  1,  lib.  V,  n"  vi,  p.  77-78. 

2.  Id.,  loc,  cU.^  p.  77. 


38  VIE  DE  fiIXTB-QUINT. 

aux  affaires  publiques.  Enfin,  le  cardinal  d'Esté,  chef 
du  parti  français,  voulait,  avant  tout,  écarter  Torrès, 
Espagnol  dévoué  à  Philippe  II.- 

D'ailleurs,  selon  le  témoignage  des  historiens,  Mon- 
talto,  dans  le  Conclave,  avait  agi  avec  une  grande  pru- 
dence et  une  extrême  habileté  ;  ménageant  tous  les 
partis,  ne  disant  du  mal  de  personne,  au  contraire, 
faisant  des  avances  et  des  politesses  à  tout  le  monde  : 
sans  montrer  une  ambition  déclarée,  il  promettait 
néanmoins  de  rendre  les  services  que  le  temps  et  le 
lieu  exigeraient;  s'humiliant  devant  ses  collègues, 
leur  rendant  des  visites,  et  recevant  d'eux,  à  l'occa- 
sion, des  promesses,  avec  les  protestations  d'une  éter- 
nelle reconnaissance.  Avant  l'ouverture  du  Conclave, 
il  alla  voir  Farnèse  et  lui  offrit  son  vote,  se  recom- 
mandant en  même  temps  à  sa  protection  ;  ce  qui  fît 
dire  que  Farnèse  lui  avait  promis  de  ne  pas  s'opposer 
à  son  élection.  Avec  Este  et  Medici,  il  protesta  de  son 
dévouement  au  grand-duc  de  Toscane  et  au  duc  de 
Ferrare.  Le  matin  de  son  élection,  il  alla  faire  visite 
à  Altemps,  dans  sa  cellule,  et  il  lui  déclara  qu'il  lui 
devrait  une  éternelle  obligation  s'il  voulait  bien  le 
favoriser  de  son  appui  ;  déclaration  qui  décida  ce  car- 
dinal à  le  faire  nommer. 

Du  reste,  il  faut  ranger  au  nombre  des  fables  ce 
qu'on  a  dit  et  répété  des  infirmités  simulées  de  Mon- 
talto,  qui  auraient  beaucoup  contribué  à  le  faire 
choisir  pour  pape,  dans  l'espérance  avouée ,  par  un 
grand  nombre  de  cardinaux,  de  le  voir  bientôt  mourir 
et  de  conserver  la  chance  de  lui  succéder  prompte- 
ment.  Ces  calomnies  répandues  contre  Sixte,  et  re- 
produites même  en  peinture,  sont  formellement  dé- 
menties par  les  historiens  du  Conclave,  qui  ne  dissi- 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  39 

mulent  cependant  aucune  des  pratiques  blâmables 
des  cardinaux.  Loin  de  représenter  Montalto  comme 
cherchant  à  paraître  malade  et  infirme,  ils  s'accordent 
à  dire  qu'un  des  motifs  qui  déterminèrent  le  cardinal 
Medici  à  le  patronner,  fut  :  «  qu'en  faisant  Montalto 
pape,  encore  vert  d'années,  puisqu'il  n'atteignait  pas 
soixante-quatre  ans  et  qu'il  jouissait  d'une  constitu- 
tion robuste  et  vivace,  il  pouvait  se  tenir  pour  assuré 
qu'il  ne  manquerait  pas  d'enterrer  Farnèse  et  ses 
partisans  :  ce  qui  le  délivrait  de  tout  ce  qu'il  avait  à 
redouter  de  lui  et  des  siens  ^  » 

Au  milieu  de  toutes  ces  compétitions,  le  scrutin  du 
mardi  23  n'avait  donné  que  onze  voix  à  celui  qui 
avait  obtenu  le  plus  grand  nombre  de  suffrages.  Les 
chefs  du  parti  de  Montalto  continuèrent  donc  leurs  pra- 
tiques en  sa  faveur.  Le  cardinal  di  Santa-Severina  ra- 
conte, dans  ses  Mémoires,  que  son  collègue  Alessan- 
drino,  plus  jeune  q'ue  Montalto,  le  prit  à  part  et  lui 
dit  :  —  «  Ne  nous  opposons  pas  à  ce  pauvre  vieux, 
parce  que  nous  en  serons  les  maîtres  ;  »  —  et  qu'il  lui 
aurait  répondu  à  l'oreille  :  —  «  Fasse  Dieu  que  Votre 
Éminence  ne  s'en  repente  pas  demain  ^!  »  Néanmoins, 
Santa-Severina  promit  sa  voix. 

Les  cardinaux  Alessandrino  et  Rusticucci,  bien 
qu'ils  eussent  mis  Medici  et  d'Esté  dans  les  intérêts 
de  Montalto,  savaient  bien  qu'ils  ne  réussiraient  pas  à 
le  faire  pape,  sans  le  consentement  et  le  concours  de 


1.  aE  considerb  ancora  che  col  far  papa  Montalto ,  fresco  in  un 
certo  modo  d*anni^  non  arrivando  a  64,  di  cosi  robusta  e  vivace  corn- 
plessione  ,  che  per  ordine  di  tiatura  si  potea  tenere  sicuramente  fosse 
per  seppellire  Farnesc  e  tuili  i  suoi  fautori  ;  veniva  a  liberarsi  d' avère 
a  temere  pifi  di  lui  e  decjU  aftri  suoi,*  Tenipesti,  loc,  cit. ,  n®  V,  p.  7  7  • 

2.  Jbid.,  lib.  VI,  li»  xxx,  p.  102. 


iO 


VIE  DE  SIXTE-QUINT. 


San-Sislo  et  des  nombreux  cardinaux  créés  par  Gré- 
goire XIII,  son  oncle,  sur  lesquels  il  exerçait  une 
grande  influence.  Ils  en  gagnèrent  assez  facilement 
quelques-uns,  par  promesses  et  par  menaces.  Quant 
à  San-Sisto  lui-même,  voici  le  stratagème  dont  ils  se 
servirent  pour  l'amener  à  leurs  Ans.  Us  lui  envoyèrent 
Riario,  créature  de  Grégoire,  mais  très-dévoué  à  Mon- 
talto,  qui  lui  dit  :  —  «  Monseigneur ,  le  projet  de 
nommer  pape  Montalto  est  si  fortement  combiné,  que, 
dès  actuellement,  ce  cardinal  est  pape  :  si  donc  Votre 
Eminence  essayait  de  s'y  opposer,  non-seulement  elle 
perdrait  son  temps,  mais,  en  outre,  plie  s'exposerait  à 
son  ressentiment,  puisqu'il  n'en  serait  pas  moins  élu. 
C'estpourquoi,  je  lui  conseille  de  vouloir  bien  con- 
sentir de  plein  gré  à  ce  quelle  ne  peut  pas  empêcher 
par  force.  »  Il  ajouta  que  Montalto  serait  pour  lui  un 
autre  Sixte  IV,  qui  était  du  même  ordre,  et  fit  Riario 
cardinal  vice-chancelier.  —  San-Sisto  fut  comme 
étourdi  par  ce  raisonnement,  d'autant  plus  qu'un 
autre  partisan  de  Montalto,  le  cardinal  Guastavillano, 
vint  lui  répéter  la  même  leçon.  Il  se  résigna  donc  à 
la  nomination  de  Montalto,  et  promit  de  lui  donner 
son  suffrage  ^ 

Comme  cette  adhésion  inspirait  peu  de  confiance 
aux  chefs  du  parti  de  Montalto,  qui  connaissaient  San- 
Sisto  pour  un  esprit  irrésolu  et  changeant,  ils  se  dé- 
cidèrent à  brusquer  l'élection  et  à  la  proposer  le  len- 
demain par  acclamation.  Ce  plan,  accepté  par  les 
adhérents  de  Montalto,  fut  traversé  par  l'arrivée  du 

1 .  TempesU ,  l.  I ,  lib.  V,  n»  xii,  p.  84  ;  Voy.  à  la  noie  (U),  la 
ciiaiion  lalme  d'un  historien  anonyme,  qui  altribue  à  un  tout  autre 
inoUf  la  délerminalion  prise  par  San-Sislo  de  voler  pour  Monlallo. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  41 

cardinal  Madruccio  qui,  venant  de  Trente  en  toute 
hâte,  entra  au  Conclave  le  mardi  soir.  Il  passait  pour 
être  le  porteur  des  volontés  du  roi  d'Espagne,  et  quel- 
ques cardinaux  auraient  voulu,  pour  être  agréables 
à  ce  puissant  monarque,  élire  pape  Madruccio  lui- 
môme.  Mais,  après  son  arrivée,  le  bruit  se  répandit 
que  Philippe  n'entendait  point  exclure  Montalto,  ce 
qui  rassura  ses  partisans  et  les  détermina  de  nouveau 
à  pousser  leur  entreprise.  En  conséquence ,  ils  réso- 
lurent de  le  proclamer  pape  le  lendemain  matin, 
mercredi  24  avril,  lorsqu'ils  seraient  rassemblés  dans 
la  chapelle  Pauline  pour  la  messe  et  le  scrutin.  Mais  à 
ce  moment,  le  cardinal  de  Vercelli  se  présenta  pour 
entrer  au  conclave,  ce  qui  retarda  la  célébration  de 
la  messe.  Lorsqu'elle  fut  terminée,  le  maître  des  cé- 
rémonies se  mit  à  lire  les  bulles  aux  deux  nouveaux 
arrivés  ^ 

C'était  la  circonstance  qu'attendaient  impatiemment 
les  partisans  de  Montalto  pour  le  faire  pape.  Dès  que  la 
lecture  des  bulles  fut  commencée,  le  cardinal  d'Esté 
fit  un  signe  de  tôte  à  Alessandrino,  et  ce  dernier  sortit 
de  la  chapelle  Pauline,  emmenant  avec  lui  son  col- 
lègue San-Sisto.  A  peine  entré  dans  la  salle  royale, 
Alessandrino  dit  au  neveu  de  Grégoire  XIII,  qu'il  y 
avait  accord  entre  bon  nombre  de  cardinaux  pour 
nommer  Montalto  pape^  et  qu'il  le  priait  de  vouloir 
bien  appuyer  cette  entreprise.  San-Sisto  répondit 
qu'avant  de  prendre  un  parti,  il  désirait  en  conférer 
avec  les  cardinaux  créés  par  son  oncle,  et  que  s'ils  ap- 
prouvaient ce  choix,  il  l'approuverait  également.  En 


1.  Selon  la  rolalion  anonymo  do  Bologne,  le  dernier  venu  aurait 
été  le  cardinal  Madruccio. — Tempesii, /oc.  ci7.,  u°*  x-xi,  p.  82-83. 


42  VIK  DE  SIXTE-QUINT. 

conséquence ,  tous  ces  cardinaux  avertis  sortirent  de 
la  chapelle  et  se  rendirent  dans  la  salle  royale,  où,  in- 
terrogés par  San-Sisto,  les  chefs,  déjà  gagnés  à  Mon- 
tallo,  répondirent  que  le  sujet  choisi  leur  convenait, 
étant  un  cardinal  très-capable  et  très-saint.  Seul,  le 
cardinal-archiduc  d'Autriche  voulut  savoir  le  dernier 
mot  du  roi  d'Espagne  :  il  renlra  dans  la. chapelle,  et 
fit  part  de  cette  ouverture  au  cardinal  Madruccio , 
confident  de  Philippe,  lequel  lui  dit  que  le  choix  de 
Montalto  serait  très-agréable  au  Roi  Catholique,  et  qu'il 
pouvait  lui  donner  sa  voix.  Retournant  donc  dans  la 
salle  royale,  Tarchiduc  se  joignit  aux  autres  cardi- 
naux, et  tous,  conduits  par  Âlessandrino  etSan-Sisto, 
se  dirigèrent  processionnellement  vers  la  chapelle, 
avec  ri  mention  arrêtée  de  proclamer  Montalto  pape. 
«A  leur  rentrée,  dit  un  historien  du  Conclave  \  on  vit 
les  cardinaux  qui  étaient  restés  à  leurs  places,  les  uns 
pâlir,  les  autres  rougir.  »  Sans  perdre  de  temps,  Ales- 
sandrino et-San  Sislo  s'avancant  ensemble,  allèrent 
embrasser  et  adorer  Montalto,  s'écriant  :  Papa^  Papal 
—  «  Nous  vous  avons  fait  pape,  »  se  félicitant  avec  lui  ; 
et  San-Sislo  lui  dit  :  —  «  Je  vous  prie  de  prendre  le 
nom  de  Sisto,  »  ce  qu'il  lui  promit  de  faire.  A  cette 
vue,  les  cardinaux  qui  n'étaient  point  dans  le  secret 
restèrent  stupéfaits  :  mais  ils  furent  invités  à  ne  pas 
quitter  leurs  places,  et  tous  ensemble,  renonçant  au 
scrutin,  donnèrent  ouvertement  leurs  suffrages  au 
cardinal  di  Montalto,  qu'ils  proclamèrent  pape.  Pour 
lui,  fidèle  à  sa  promesse,  il  vota  en  faveur  d'Alexandre 
Farnèse.  Il  déclara  ensuite  prendre  le  nom  de  Sisto - 
Quinto,  afin  de  renouveler  celui  de  Sixte  IV,  qui  avait 

1.  TompesU,  loc,  cit.^  n'  xv,  p.  86. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  43 

appartenu,  comme  lui,  à  Tordre^des  mineurs  conven- 
tuels de  Saint-François,  et  aussi  pour  tenir  sa  parole 
donnée  au  cardinal  San-^Sisto  ^ 

.  Alors  commencèrent  les  cérémonies  appelées  le  no- 
viciat du  pape. 

Après  que  tous  les  cardinaux  eurent  donné  leur 
vote,  on  apporta  le  siège  pontifical  que  Ton  plaça  dans 
la  chapelle  Pauline,  devant  la  table  du  scrutin,  et 
Sixte  s'y  étant  assis,  reçut  de  tous  les  cardinaux  le 
baiser  sur  la  bouche,  selon  Tusage.  Cette  première 
cérémonie  achevée,  la  table  du  scrutin  fut  emportée, 
et  le  nouveau  pape  fut  revêtu  de  ses  habits  pontificaux. 
Ensuite,  assisté  de  deux  cardinaux  de  Tordre  des 
diacres,  il  s'assit  sur  l'autel  et  il  admit  tous  les  car- 
dinaux, en  chapes  violettes,  au  baisement  des  pieds, 
de  la  main  et  de  la  bouche.  Pendant  qu'on  lui  ren- 
dait ces  hommages,  le  cardinal  de  Medici  montra  la 
croix  au  peuple,  par  l'ouverture  pratiquée  dans  la 
porte  du  Conclave,  disant  ;  —  «  Je  vous  annonce  une 
grande  joie:  nous  avons  pour  pape  l'illustrissime 
et  révérendissime  seigneur  cardinal  di  Montalto,  qui 
s'appelle  Sixte-Quint.  »  • 

Après  cette  proclamation,  le  nouveau  chef  de  l'Église, 
placé  sur  le  siège  pontifical,  élevé  sur  les  épaules  des 
porteurs,  fut  descendu,  précédé  de  la  croix  et  des  car- 
dinaux, dans  la  basilique  de  Saint-Pierre,  où  il  alla 
d'abord  adorer  le  Saint-Sacrement.  Il  fut  ensuite  porté 
au  maître  autel,  devant  lequel  il  fit  sa  prière,  et  après, 
on  entonna  le  Te  Deum,  Pendant  qu'il  était  chanté,  il 

1.  Le  père  Tempesti  veut  que  Saint-Félix,  capucin,  ait  prédît, 
en  1552,  la  papauté  au  père  Montalto:  il  fait  aussi  remarquer  qu'il 
fut  créé  pape  un  mercredi,  jour  heureux  pour  lui ,  puisqu'il  prit 
l'habit  de  religieux,  fut  fait  général  de  son  ordre  et  cardinal  un 
mercredi,  t.  Il,  lib.  VI,  n»  I,  p.  91. 


4i  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

admit  de  nouveau  les  cftrdinaux  aubaisement  des  pieds, 
de  ]a  main  et  de  la  bouche.  Le  7!?  Deum  terminé,  le 
cardinal  Farnëse  chanta  Toraison,  et,  dès  qu'elle  fut 
achevée,  le  pape,  se  lenant  devant  Tautel,  et  ayant  ôté 
sa  tiare,  donna  sa  bénédiction  au  peuple  accoaru  en 
foule,  en  chantant  :  SU  nomen  Domini  benedictum.  Il  fut 
ensuite  reporté  sur  le  siège,  ayant  le  triregno,  ou  tiare, 
en  tête,  et  conduit  processionnellement  aux  chambres 
du  Vatican,  ordinairement  réservées  aux  souverains 
pontifes  ^. 

Après  avoir  pris  possession  de  son  appartement, 
rheureux  élu  voulut  commencer  son  règne  en  acquit- 
tant les  dettes  de  reconnaissance  contractées  envers 
les  cardinaux  qui  avaient  le  plus  contribué  à  sa  nomi- 
nation. Il  contirma  Giacomo  Buoncompagni,  neveu  de 
Grégoire  XIII,  et  frère  du  cardinal  di  San-Sisto,  dans 
le  généralat  des  troupes  de  l'Église,  et  il  lit  le  marquis 
d'Aciano  son  lieutenant;  il  nomma  gouverneur  du  châ- 
teau Saint-Ange  un  de  ses  parents,  Niccolo  Todini, 
gentilhomme  anconitain  ;  gouverneur  du  Borgo ,  le 
marquis  Altemps,  frère  du  cardinal;  secrétaire  d'État, 
le  cardinal  Rusticucci;  dataire,  monsignor  Aldobran- 
dini;  gouverneur  de  Rome,  monsignor  San-Giorgio, 
neveu  du  cardinal  Sforza;  maître  des  cérémonies,  mon- 
signor d'Aliffa;  camériers  secrets,  ceux  qui  Tavaient 
servi  comme  camériers  pendant  son  cardinalat.   Il 
disposa  en  môme  temps  d'autres  offices.  Il  ne  pouvait 
oublier  le  cardinal  Alessandrino,  qui  avait  conduit  et 
assuré  son  élection  :  mais  se  méfiant  de  son  caractère 
•impérieux  et  hautain,  il  ne  voulut  pas  Tinvestir  d'une 

1 .  Ce  récit  edt  emprunté  au  journal  du  maître  des  cérémonies 
Alaleone,  témoin  oculaire. — Tempesti,  t.  I,  lib.  Vf,  n<>Ml  et  111, 
p.  92. 


VIE   DE   .SIXTE-QUINT.  4.*) 

dignité  nouvelle  ou  d'une  fonclion  déterminée.  En 
qualité  de  neveu  de  Pie  V,  ce  cardinal  avait  habité  le 
palais  du  Vatican,  et  dirigé  en  grande  partie  le  gouver- 
nât de  ce  pontife.  Sixte  lui  demanda  de  venir  re- 
prendre possession  de  son  ancien  appartement,  lui 
laissant  espérer  qu'il  aurait  la  haute  main  sur  les  af- 
faires publiques,  en  reconnaissance  du  service  signalé 
qu'il  lui  avait  rendu  dans  le  Conclave.  Mais  cette  ap- 
parence de  faveur  dura  peu  ;  Âlessandrino  et  Sixte  ne 
pouvaient  vivre  ensemble  et  s'accorder  longtemps; 
l'un  «  ne  voulant  pas  d'égal,  etl'autre  pas  de  maître.» 
Le  neveu  de  Pie  V  s'efforçait  de  dominer  le  nouveau 
pape,  comme  il  avait  autrefois  dominé  son  oncle,  tan- 
dis que  Sixte  n'entendait  obéir  qu'à  ses  seules  inspi- 
rations. Le  cardinal  se  vit  donc  obligé  bientôt  de 
quitter  le  Vatican,  pour  n'y  plus  rentrer,  se  repentant, 
sans  doute,  ainsi  que  le  lui  avait  prédit,  dans  le  Con- 
clave, son  collègue  Santa-Severina,  de  s'être  donné  un 
maître,  en  croyant  faire  nommer  un  vieillard  soumis 
à  ses  volontés. 

Le  soir  du  même  jour  mercredi.  Sixte  admit  au  bai- 
.sèment  des  pieds  les  ambassadeurs,  les  cardinaux,  les 
princes  romains  et  les  principaux  fonctionnaires. 

Le  lendemain  jeudi,  25  avril,  il  continua  de  donner 
audience  à  toutes  les  personnes  qui,  par  leur  noblesse 
ou  leurs  titres,  avaient  le  droit  d'être  admises.  Parmi 
celles  qui  se  présentèrent,  on  vit  Paolo  Giordano  Qr- 
sini,  duc  de  Bracciano,  l'assassin  du  neveu  de  Sixte. 
Le  jour  même  de  l'élection  du  pontife,  Orsini  s'était 
hâté  d'épouser  VittoriaAccorambuoni,  veuve  de  Fran- 
cesco  Peretti.  Craignant  sans  doute  le  ressentiment  du 
pape,  il  s'était  fait  accompagner  par  son  beau-frère,  le 
cardinal  Ferdinando  di  Medici,  et  par  le  comte  d'Oli- 


46  VIE  DK  SIXTE-QUINT. 

varès.  Admis  avec  eux  en  audience  particulière,  après 
s'ôlre  prosterné  aux  pieds  de  Sixle,  il  essaya  de  lui 
exprimer  ses  félicitations  sur  son  avènement;  mais 
terrifié  par  les  regards  indignés  du  pontife,  il  s'arrêta 
court,  n'osant  pas  continueràdébiterdes  compliments 
àlasincéritédesquelsilsavait  bien  que  Sixte  ne  croyait 
point.  S'apercevant  de  son  trouble,  le  pape  se  borna, 
d'un  air  grave,  à  lui  adresser  les  paroles  suivantes  : 
«  Soyez  assuré,  duc,  que  personne  plus  que  nous  ne 
désire  que  la  vie  de  Paolo  Giordano  soit  digne,  àl'ave- 
nir,  de  votre  illustre  sang  et  d'un  vrai  prince  chrétien. 
Quant  à  ce  qui  est  arrivé  dans  le  passé  contre  la  mai- 
son et  les  personnes  des  Peretti,  nul  ne  peut  mieux 
vous  le  dire  que  voire  conscience.  Soyez  certain,  au 
moins,  d'une  chose,  c'est  que,  de  même  que  nous 
vous  pardonnons  volontiers  ce  que  vous  avez  pu  faire 
contre  Francesco  Peretti  et  contre  Felice,  cardinal 
Montalto,  de  même  nous  ne  serons  jamais  disposé  à 
vous  pardonner  ce  que  vous  pourrez  entreprendre 
contre  Sixte.  Allez  sur-le-champ,  renvoyez  de  votre 
maison  et  de  vos  États  les  bandits  auxquels,  jusqu'à 
présent,  vous  avez  donné  refuge  et  protection  :  allez 
et  obéissez  M  » 

Cet  ordre  n'admettait  pas  de  réplique.  Aussi,  sortant 
immédiatement  de  l'audience,  le  duc  de  Bracciano, 
d'après  les  conseils  de  son  beau-frère  et  d'Olivarès,  se 
n)it  en  devoir  de  congédier  les  assassins  à  sa  solde,  et 
deux  mois  après  il  quitta  Rome  avec  sa  nouvelle  épouse. 

Le  bruit  de  cet  événement  s  étant  répandu  dans  la 
ville,  qui  fourmillait  alors  de  bravi  entretenus  pistr  la 
noblesse  et  les  riches  pour  commettre  tous  les  crimes, 

1,  Tempesli,  ut  snpra,  no*  V,  VI,  p.  93. 


VIE  DE  SIXTE-QDINT.  47 

la  population  paisible,  toujours  la  plus  nombreuse  et 
toujours  victime  de  la  scélératesse  d'une  poignée  d'hom- 
mes déterminés,  prii  confiance,  espérant  de  meilleurs 
jours.  Quantaux  Arau«,lesuns,  craignant  d'étrepoursui- 
\is,  se  hâtèrent  de  s'éloigner  de  Rome;  les  autres,  avec 
l'insouciance  ordinaire  aux  hommes  endurcis  dans  le 
crime,  résolurent  d'y  rester,  se  flattant  qu'il  en  serait  de 
Sixte  comme  de  ses  prédécesseurs,  lesquels  avaient  fait 
quelques  démonstrations  de  sévérité  dans  les  premiers 
Jours  de  leur  règne,  mais  s'étaient  vus  contraints  bien- 
tôt, par  la  force  des  circonstances,  de  laisser  aller  les 
choses  comme  précédemment,  en  fermant  les  yeux 
pour  ne  rien  voir.  Ceux  qui  se  berçaient  de  cet  espoir 
ne  connaissaient  ))as  encore  l'homme  qui  venait  d'être 
appelé  à  gouverner  les  États  de  l'Église  :  ils  ne  de- 
vaient pas  tarder  à  l'apprendre  à  leurs  dépens. 

Le  vendredi  26  avril,  Sixte  reçut  en  audience  so- 
lennelle  les  Japonais  convertis  au  christianisme,  ame- 
nés à  Rome  par  les  Pères  jésuites,  qui  les  présen- 
tèrent comme  des  ambassadeurs  du  Japon. 

Le  mercredi  1®'  mai,  jour  fixé  pour  son  couronne- 
ment, le  pape,  vêtu  de  ses  habits  pontificaux,  fut  porté 
à  midi  dans  Saint-Pierre  en  grande  cérémonie.  L'am- 
bassadeur de  France  tenait  la  queue  de  son  manteau 
ou  chape,  un  des  Japonais  lui  donna  l'eau  pour  se 
laveries  mains  avant  de  célébrer  la  messe,  et  le  cardi- 
nal Farnèse  lui  tendit  le  linge  pour  s'essuyer.  Après  le 
couronnement  et  la  bénédiction,  on  jetait,  conformé- 
ment à  un  très-ancien  usage,  des  pièces  d'or  et  d'argent 
à  l'efligie  du  nouveau  pape,  au  peuple  rassemblé  sur  la 
place  de  Saint-Pierre.  Mais  Sixte  s'y  opposa,  parce 
qu'il  arrivait  presque  toujours,  dans  cette  circonstance, 
que  plusieurs  personnes  périssaient  étouffées  ou  fou- 


4*^  VIE  DE   SIXTE-QUINT. 

lées  aux  pieds,  et  que  (railleurs  c'était  une  occasion 
favorable  aux  voleurs  pour  dépouiller  les  assislanls. 
Au  lieu  de  ces  largesses  inutiles  et  mêmes  dangereuses, 
il  fit  distribuer  des  aumônes  aux  vrais  pauvres,  à  do- 
micile, ainsi  que  dans  les  hôpitaux. 

Le  premier  dimanche  de  mai,  accompagné  de  trente- 
quatre  cardinaux,  et  d'un  magnifique  cortège  d'am- 
bassadeurs, de  prélats,  et  de  toute  la  noblesse  romaine, 
il  alla  en  grande  pompe  à  la  basilique  patriarcale  de 
Saint-Jean  de  Latran,  prendre  définitivement  posses- 
sion de  la  papauté.  Cette  cérémonie  est  la  dernière 
consécration  de  l'élection  du  souverain  pontife.  Après 
avoir  donné  dans  cette  église,  la  première  de  la  ville 
et  du  monde  ^  sa  bénédiction  à  la  foule  qui  se  pressait 
sur  la  place,  il  se  rendit  à  sa  villa,  près  de  Sainte- 
Marie-Majeure,  et  il  y  resta  seul  quelques  heures.  Bien 
que  ses  espérances  et  ses  vœux  se  trouvassent  comblés, 
il  se  rappelait  sans  doute  avec  satisfaction  les  longues 
années  de  calme  qu'il  avait  passées  dans  ce  délicieux 
séjour,  au  milieu  de  sa  famille,  bornant  alors  ses  dis- 
tractions à  l'étude  et  à  l'embellissement  de  ses  jardins. 
Sans  regretter  son  élévation,  peut-être  commençait-il, 
ainsi  qu'il  est  arrivé  à  beaucoup  d'autres,  à  sentir  le 
poids  du  fardeau  qu'il  avait  à  porter. 

Il  voulut  inaugurer  dans  sa  villa  le  premier  acte  ad- 
ministratif de  son  gouvernement.  Grégoire  XIII  avait 
autorisé,  en  1583,  une  société  de  spéculateurs  à  amener 
de  l'eau  sur  plusieurs  collines  de  Rome,  et  spéciale- 
ment sur  l'Esquilin.  Étant  cardinal.  Sixte  avait  pris  le 
plus  vif  intérêt  à  ce  projet,  qui  devait  fournir  de  l'eau 

1.  Sacrosancta  Lateraneusis  ccclesia  omnium  urbis  et  orbis 
ecclesiarttm  mater  et  caput,  —  Inscription  placée  sur  les  murs  exté- 
rieurs de  celte  basilique. 


VtE  DE  SIXTE-QUINT.  49 

à  sa  villa.  En  rentrant  de  Saint-Jean  de  Latran,  il  en 
signa  le  décret  d'approbation,  et  cet  acte  fut  comme 
l'indice  des  travaux  utiles  et  des  embellissements  qu'il 
allait  entreprendre  dans  sa  capitale  ^ 

Après  avoir  dîné  dans  sa  villa,  lepaperevintà  Saint- 
Pierre,  et  là  finit  tout  ce  qu'il  avait  à  faire  pour  son 
noviciat. 

Le  il  mai,  il  tint,  au  palais  du  Vatican,  un  consis- 
loire  public,  dans  lequel  il  remit  le  chapeau  à  plu- 
sieurs cardinaux  récemment  arrivés  à  Rome,  parmi 
lesquels  se  trouvait  le  cardinal  français  de  Joyeuse. 

Le  13  mai,  il  présida  un  consistoire  secret,  dans  lequel 
il  nomma  cinq  légats,  pour  administrer  les  provinces 
ecclésiastiques  ^  savoir  :  le  cardinal  Gesualdo,  pour  la 
marche  d'Ancône;  Salviati,  pour  la  province  de  Bo- 
logne; Canano,  pour  la  Romagne;  Spinola,  pour 
rOmbrie;  et  Colonna  pour  la  campagne  de  Rome. 
Comme  le  cardinal  Simoneta  était  mort  le  1"  mai,  il 
nomma  pour  le  remplacer  son  propre  petit-neveu, 
Alexandre  Damascène  Peretti  ®,  qui  n'était  encore  âgé 
que  de  quatorze  ans.  Dans  cette  circonstance,  le  nou- 
veau pape  agit  à  l'imitation  de  plusieurs  de  ses  prédé- 
cesseurs, et  notamment  de  Paul  III,  qui  avait  créé 
Alexandre  Farnèse,  son  neveu,  cardinal,  également  à 
l'âge  de  quatorze  ans.  Beaucoup  d'autres,  surtout 
parmi  ceux  issus  de  familles  princières,  ont  été  faits 

1 .  Nibby,  Roma  neWanno  MDCCCIIXVIII,  parte  modema,  t.  H, 
p.  2.  —  Ce  savanl  auteur,  dans  le  passage  cité,  a  commis  une  erreur 
en  fixant  au  t2  avril  la  prise  de  possession  de  Siiie  à  Saint-Jean- 
de-Latran,  puisqu'il  ne  fut  élu  pape  que  le  24  avril. 

2.  Le  duché  de  Ferrare  n'était  pas  encore  réuni  aux  États  de 
l'ËgHse. 

3.  Fils  de  Maria  Felice  Peretti,  sœur  de  Francesco  Peretti,  et 
petit-tUs  de  Gamilla Peretti,  soeur  de  Sixte. 

4 


50  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

cardinaux  encore  plus  jeunos^  Néanmoins,  le  choix  du 
petit  neveu  de  Sixte  ne  passa  pas  sans  opposition.  Le 
cardinal  Santorio,  dans  ses  Mémoires,  raconte  que  la 
nomination  du  jeune  Àlessandro  fut  d'autant  plus  mal 
accueillie,  que  le  nouveau  pape  étant  religieux  de 
Tordre  de  Saint-François,  cette  infraction  aux  lois  de 
l'Église  paraissait  encore  plus  répréhensible.  Aussi,  le 
vieux  cardinal  Caraffa,  neveu  de  Paul  IV,  refusa  d'assis- 
ter à  ce  consistoire,  ne  voulant  pas  paraître  approuver 
cette  nomination.  On  commençait  alors  à  trouver  que 
la  dignité  de  cardinal,  la  plus  élevée  de  rËglise,  après 
la  papauté,  ne  devait  pas  être  conférée  à  des  enfants 
ni  à  des  adolescents.  La  faiblesse  qui  portait  les  papes 
à  favoriser  ainsi  leurs  neveux,  était  blâmée  par  les 
hommes  les  plus  graves  et  les  plus  religieux,  non-seu- 
lement dans  le  clergé,  mais  parmi  les  laïques.  D'un 
autre  côté,  les  protestants  tournaient  en  dérision  ces 
nominations  de  cardinaux  incapables,  par  leur  âge,  de 
se  gouverner  eux-mêmes,  loin  de  pouvoir  gouverner 
rËglise,  et  ils  s'en  faisaient  une  arme  d'opposition 
contre  la  Cour  de  Rome  et  le  catholicisme.  On  doit 
donc  déplorer  que  Sixte  ait  cédé  à  Tafifection  qu'il  por- 
tait à  sa  sœur  et  à  son  petit  neveu.  Il  est  juste,  toute- 
fois, d'ajouter  que  le  cardinal  Peretti,  ou  comme  on 
l'appela,  Àlessandro  Montalto,  parvenu  à  un  âge  plus 
avancé,  ne  trompa  pas  la  confiance  de  son  illustre  pro- 
tecteur :  car  les  historiens  s'accordent  à  louer  sa  piété, 
la  régularité  de  sa  vie,  et  surtout  son  inépuisable 
charité  ! 


1.  ËntreautreB,  Léon  X,  qui  fut  créé  cardinal  à  treize  ans,  en  oc- 
tobre 1488.  Mais  il  ne  prit  possession  de  cette  dignité  que  le  ^  mars 
1492,  Voy.  Roscoé,  Vie  et  pontificat  de  Léon  J¥^,  t.  1,  p.  20  à  32. 

2.  Tempesti,  1. 1,  lib.  Vi,  n»  xxi,  p.  98-99. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  51 

Pour  atténuer  l'effet  de  cette  nomination  et  former 
le  jeune  cardinal  aux  grandes  affaires,  sous  un  maître 
recommandable  par  son  instruction  et  par  son  expé- 
rience, Sixte  lui  donna  pour  secrétaire  le  savant  Fla- 
vius Biondus;  ce  prélat  écrivit,  au  nom  du  cardinal 
Alexandre,  les  dépêches  les  plus  importantes  aux  non- 
ces et  aux  légats  résidant  à  l'étranger,  et  souvent 
cette  correspondance  était  dictée  par  Sixte  lui-môme. 

Pour  terminer  ici  ce  qui  se  rapporte  à  la  famille 
du  nouveau  pape,  ajoutons  que  cinq,  mois  plus  tard, 
il  nomma  gouverneur  du  Borgo  de  Saint-Pierre  et  ca- 
pitaine général  de  la  garde  du  corps,  son  autre  petit 
neveu,  Michel  Perelti,  frère  du  cardinal,  qui  avait 
à  peine  atteint  sa  huitième  année.  Il  lui  attribua  en 
outre  tous  les  pouvoirs  et  tous  les  bénéfices  attachés 
à  ces  deux  charges  par  les  constitutions  de  Pie  IV  et 
de  Jules  III. 

Ces  deux  nominations  prouvent  que  Sixte  ne  savait 
pas  résister,  mieux  que  ses  prédécesseurs,  à  Tinfluence 
de  sa  famille,  et  particulièrement  de  sa  sœur  Camilla, 
qui  le  dominait  dans  son  intérieur.  Le  caractère  im- 
périeux du  pontife,  sa  disposition  naturelle  à  la  justice 
et  à  la  raison  cédèrent,  dans  ces  circonstances,  à  la 
tradition  du  népotisme  qui  fut,  pendant  si  longtemps, 
une  des  plaies  de  TÉglise  catholique. 


ÏLllM  DEUXIÈME 


GOUVERNEMENT    TEMPOREL 


CHAPITRE  III 


Triple  tâche  imposée  aa  souverain  pontife.  —  État  de  Rome  et  des  provinces 
ecclésiastiques  à  l'avènement  de  Sixte-Quint.  —  Répression  du  brigandage. 
— •  Supplice  de  deux  frères  porteurs  de  petites  arquebuses  à  rouet.—  Rulle 
contre  les  bandits.  —  Édit  du  gouverneur  de  Rome.  —  Licenciement  de' 
soldats  étrangers.  •—  Recrutement  de  nouveaux  sbires.  —  Audace  de  Cur- 
zietto  dal  Sambuco.— •  Les  prêtres  Guercino  et  Jean  Yalente,  chefs  de  bri- 
gands. —  Curzietto  arrêté  à  Trieste  ;  ses  menaces  ;  il  est  embarqué  et  se 
jette  à  la  mer.  —  Conventions  pour  Textradition  des  criminels.  —  Strata- 
gème du  duc  d'Urbin  pour  se  défaire  de  trente  brigands.—  Crainte  inspirée 
aux  malfaiteurs  par  Sixte;  sa  sévérité  excessive.  —  Pasquinade  de  saint 
Pierre  et  de  saint  Paul.  —  Pardon,  général  accordé  par  Sixte. 


Depuis  un  grand  nombre  de  siècles,  rautorité  des 
souverains  pontifes  comprend  trois  objets  distincts, 
également  essentiels  à  l'exercice  de  leur  pouvoir. 

D'abord,  en  tant  que  vicaire  de  Jésus-Christ  et  chef 
de  TÉglise  catholique  apostolique  et  romaine,  le  pape 
doit  maintenir  dans  le  monde  entier  cette  église,  ses 
dogmes,  sa  discipline  et  son  culte. 

Depuis  le  dernier  concile  de  Trente,  il  y  pourvoit 


54  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

seul,  OU  aidé  des  cardinaux  et  des  évéques,  par  des 
décrets,  des  encycliques  et  des  bulles. 

Ensuite,  comme  prince  temporel,  le  pape  est  in- 
vesti du  soin  de  gouverner  et  administrer  les  États 
de  l'Église. 

Enfin,  en  sa  double  qualité  de  chef  des  catholiques 
et  de  prince  souverain,  il  entretient  des  relations  avec 
les  autres  puissances,  autant  et  plus  encore  dans  Tin- 
térôt  de  la  religion  qu'il  représente,  que  dans  celui  de 
ses  sujets. 

Dès  son  avènement ,  Sixte  comprit  les  obligations 
que  lui  imposait  cette  triple  tâche  ;  il  résolut  de  les 
remplir  avec  le  dévouement,  le  zèle  et  l'ardeur  dont  il 
était  animé  à  l'égard  du  catholicisme,  et  de  ses  États. 

Mais  pour  mieux  parvenir  à  faire  respecter  au  de- 
hors son  pouvoir  et  ses  conseils,  il  reconnut  qu'il  était 
d'une  urgente  nécessité  de  commencer  par  rétablir  la 
justice,  l'ordre  et  la  sécurité  dans  les  États  de  l'Église. 

Ces  États,  comme  presque  tous  les  autres  en  Europe, 
s'étaient  formés  successivement,  et  ils  devaient  sur- 
tout leur  agglomération  et  leur  extension  à  l'habile 
politique  des  papes.  Profitant  de  l'anarchie,  du  désor- 
dre et  de  l'abandon  dans  lesquels  l'Italie  resta  plongée 
pendant  plusieurs  siècles,  après  la  chute  de  l'empire 
d'Occident,  les  souverains  pontifes  cherchèrent  d'a- 
bord à  s'affranchir  de  la  résistance  du  peuple  de 
Rome,  afin  de  s'assurer  là  libre  domination  de  cette 
ville^  Ils  s'efforcèrent  ensuite  de  se  créer  une  puis- 
sance territoriale,  en  prenant  possession  des  provinces 
attenant  à  l'ancienne  campagne  de  Rome.  Une  persé- 
vérance inébranlable,  aidée  de  circonstances  heureuses, 
telles  que  l'appui  de  Charlemagne  au  moyen  âge  et 
plus  tard  d'autres  princes,  avait,  du  temps  de  Sixte, 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  55 

considérablement  agrandi  ces  États.  Ils  s'étendaient, 
dans  toute  la  largeur  de  l'Italie,  de  la  mer  Méditerranée 
à  l'Adriatique,  comprenant  les  ports  de  Civita-Vecchia 
et  d'Ancône,  comme  stations  principales  sur  ces  deux 
mers.  En  longueur,  ils  descendaient  des  confins  de  la 
Toscane  jusqu'au  delà  de  Terracine,  à  la  frontière  du 
royaume  de  Naples.  Mais  ils  n'avaient  pas  encore  ac- 
quis les  duchés  de  Fèrrare  et  d'Urbin,  et  la  province 
de  Bénévent  n'était  qu'un  fief  relevant  de  l'Église,  ad- 
ministré par  la  vice-royauté  de  Naples,  appartenant 
alors  à  l'Espagne.  En  outre,  à  l'extrémité  du  royaume 
dé  France,  du  côté  de  la  Provence ,  le  pape  possédait 
le  comtat  d'Avignon,  où  plusieurs  pqntifes  avaient  ré- 
sidé de  i309  à  1378,  et  qui  était  gouverné  par  un  vice- 
légat. 

Depuis  longtemps,  les  provinces  ecclésiastiques 
d'Italie  étaient  administrées  par  des  légats,  le  plus  sou- 
vent pris  parmi  les  cardinaux,  quelquefois  aussi  choisis 
parmi  les  autres  dignitaires  de  la  Cour  de  Rome,  et 
toujours  nommés  par  le  pape.  Ils  résidaient  dans  les 
villes  indiquées  comme  chefs-lieux  de  leurs  provinces 
respectives,  qui  étaient  au  nombre  de  cinq.  Ces  hautes 
fonctions  étaient  fort  recherchées,  parce  qu'elles 
rapportaient  des  revenus  considérables ,  et  qu'elles 
conféraient  aux  titulaires  une  autorité  presque  abso- 
lue. Aussi,  chaque  pontife  nouvellement  élu  s'empres- 
sait de  récompenser  quelques-uns  de  ses  adhérents 
dans  le  Conclave,  en  leur  conférant  cette  dignité.  Sixte, 
on  l'a  vu,  s'était  conformé  à  cet  usage,  en  nommant, 
dans  le  consistoire  secret  du  13  mai,  les  cinq  légats 
des  provinces  hors  de  Rome.  Il  n'ignorait  pas  que 
l'état  de  cette  capitale  et  des  provinces  était  déplora- 
ble, et  qu'il  exigeait,  dans  l'intérêt  de  la  sécurité  de 


;iti  VIE  DE   SIXTE-QUINT. 

tous,  remploi  des  moyens  les  plus  énergiques.  Après 
avoir  accordé  une  indulgence  plénière,  en  publiant 
un  jubilé  à  Toccasion  de  son  avènement,  usage  imité 
depuis  par  ses  successeurs,  et  visité  processionnelle- 
ment  les  principales  églises  de  Rome,  pour  invoquer 
Taide  et  la  protection  divine,  il  se  mit  courageusement 
à  l'œuvre. 

Le  nouveau  pontife  était  d'un  tout  autre  caractère 
que  son  prédécesseur  Grégoire  [XIII.  Celui-ci,  d'un 
naturel  doux  et  bienveillant,  se  résignait  à  supporter 
patiemment  les  atteintes  les  plus  graves  portées,  dans 
Rome  même,  soit  à  son  autorité  souveraine,  soit  à  la 
sécurité  publique.  Il  croyait  avoir  assez  fait  pour  pu- 
nir les  criminels,  lorsqu'il  avait  édicté  contre  eux  des 
mesures  sévères,  dont  il  ne  surveillait  presque  jamais 
l'exécution,  l'abandonnant  à  des  subalternes,  trop 
souvent  intéressés,  par  la  crainte  ou  la  corruption,  à 
ménager  les  coupables.  Aussi,  avait-il  laissé  prendre 
à  des  ministres  qui  le  trompaient  un  pouvoir  absolu  : 
ils  en  abusaient,  pour  arracher  au  pontife,  porté  à 
pardonner,  la  grâce  d'hommes  souillés  des  crimes  les 
plus  monstrueux,  et  qui  étaient  la  terreur  de  Rome  et 
des  États  de  TÉglise. 

Tous  les  historiens  de  cette  époque  s'accordent  à 
faire  de  cette  capitale  et  des  provinces  ecclésiastiques 
le  plus  désolant  tableau.  Non-seulement  les  routes 
étaient  infestées  de  bandits  le  jour  comme  la  nuit, 
mais  les  villes,  les  châteaux  et  les  autres  lieux  soumis 
à  l'autorité  pontificale  étaient  devenus  des  repaires  de 
scélérats  armés,  qui,  grâce  à  la  faiblesse  du  gouverne- 
ment et  à  la  connivence  de  ses  agents,  se  croyaient  as- 
surés de  l'impunité.  On  n'entendait  parler  de  tous 
côtés  que  de  meurtres,  d'empoisonnements,  de  rapi- 


VIE  DE   SIXTE-QUINT.  57 

nés,  de  viols,  d'enlèvements,  enfin  des  crimes  les  plus 
abominables.  L'inquiétude,  la  terreur  causée  par  une 
situation  qui  se  prolongeait  depuis  près  de  treize 
années  ',  avait  donné  naissance  à  Rome  à  un  dicton 
qui,  selon  l'attestation  de  l'historien  Tempesti*,  avait 
encore  cours  vers  le  milieu  du  siècle  dernier.  Lors- 
qu'on voulait  y  exprimer  la  faiblesse  du  pouvoir  et 
l'audace  des  malfaiteurs,  on  répétait  :  «  Corrono  i 
tempi  Gregoriani, — Nous  sommes  au  temps  de  Grégoire;  » 
comme  on  dit  encore  en  France,  en  souvenir  des  ex- 
cès de  1793,  —  «  sous  la  Terreur.  » 
•  Plusieurs  villes  étaient  agitées  par  les  restes  des  an- 
ciennes factions  Guelfes  et  Gibelines  :  Bologne,  par 
exemple,  était  déchirée  parles  Pepoli  et  les  Malvezzi, 
deux  partis  acharnés  à  se  persécuter  et  à  se  détruire, 
les  uns  protégés  par  le  duc  de  Ferrare,  les  autres  par 
le  grand  duc  de  Toscane.  On  trouvait  partout  les  chefs 
ou  les  protecteurs  puissants  d'une  foule  de  scélérats, 
sicaires,  voleurs,  incendiaires,  prêts  à  tout  entre- 
prendre à  prix  d'argent,  et  ne  reculant  devant  aucuns 
moyens  pour  assurer  la  réussite  des  pactes  les  plus 
odieux.  Tous  ces  bandits  se  moquaient  ouvertement  de 
la  justice  et  du  gouvernement  papal  :  ils  foulaient  aux 
pieds  ce  qu'il  y  a  de  plus  sacré  parmi  les  hommes;  ils 
pénétraient  à  toute  heure  dans  les  habitations  parti- 
culières, enlevaient  tout  ce  qui  s'y  trouvait  à  leur 
convenance,  massacraient  les  hommes,  faisaient  subir 
aux  femmes  les  derniers  outrages,  et  n'étaient  pas 
môme  arrêtés  par  le  respect  des  églises  et  des  couvents, 
qu'ils  mettaient  à  sac,  se  tenant  presque  toujours  sûrs 
d'échapper  au  châtiment. 

t.  Grégoire  XIU  :i  ri^gné  (in  13  mai  1572  au  10  avril  1586. 
2.  T.  I,  lib.  IX,  f|0  IV  el  suiv.,  p.  133  et  suiv. 


58  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

En  effet,  les  fonctionnaires  publics,  magistrats,  gou- 
verneurs des  villes,  commandants  militaires  ven- 
daient leurs  offices,  en  se  réservant  une  partie  des  bé- 
néûces  ou  revenus.  Les  acquéreurs  de  ces  charges,  afin 
de  pouvoir  en  payer  leprix  et  vivre  dans  lesjouissances 
du  luxe,  n'hésitaient  pas  à  établir  et  à  exiger  les  taxes 
et  les  impôts  les  plus  arbitraires,  sans  autres  limites 
que  la  mesure  de  leurs  besoins  ou  de  leur  rapacité.  Ils 
allaient  jusqu'à  s'entendre  avec  les  assassins  et  les  vo- 
leurs, auxquels  ils  promettaient  Timpunité,  moyennant 
le  partage  du  produit  de  leurs  crimes.  Ce  traflc  des 
charges  publiques  avait  fait  naître  des  abus  mon- 
strueux :  ils  sont  énumérés  dans  la  bulle  Et  si  nos  de 
Sixte.  On  y  voit  que  les  populations  étaient  exposées  à 
des  monopoles  et  à  des  vexations  incroyables.  Pour 
acquitter  les  impôts  énormes  dont  elles  étaient  acca- 
blées, les  communes  rurales  en  étaient  réduites  à 
vendre  leurs  biens  à  vil  prix,  même  à  des  étrangers, 
aliénation  alors  interdite,  comme  on  le  voit  par  les 
bulles  Jnier  varias  et  SoUicitudo,  Les  terres  restaient 
incultes,  la  campagne  n'offrant  aucune  sécurité  aux 
laboureurs,  jamais  certains  de  conserver  leurs  denrées. 
Le  blé,  le  vin,  Thuile  d'olive  étaient  devenues  très- 
rares  ;  le  peu  qu'on  en  récoltait  était  caché  avec  soin, 
afin  de  le  dérober  aux  recherches  des  malfaiteurs.. 

Dans  les  villes,  et  particulièrement  à  Rome;  régnait 
un  luxe  scandaleux,  avec  son  cortège  ordinaire  d'im- 
moralité, de  jeu ,  de  passions  effrénées,  d'excès  en 
tous  genres.  Les  mères  vendaient  l'honneur  de  leurs 
filles,  les  couvents  de  femmes  étaient  devenus  des  ré- 
duits d'amour.  Pour  se  procurer  de  l'argent,  les  plus 
grands  seigneurs  ne  reculaient  devant  aucune  infamie  : 
les  faux  en  écriture  publique  ou  privée,  la  production 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  59 

de  témoins  subornés  ou  corrompus  étaient  les  moyens 
journellement  employés  à  l'effet  de  s'approprier  des 
successions  ou  des  créances,  et  de  nier  les  dettes.  A  tous 
ces  crimes  on  mêlait  la  superstition  la  plus  grossière, 
et  l'astrologie,  les  sortilèges  et  la  nécromancie  jouaient 
un  rôle  important  au  milieu  de  la  démoralisation 
générale. 

Le  tableau  que  nous  venons  de  présenter  de  la  so- 
ciété, tant  à  Rome  que  dans  les  provinces  voisines,  en 
1585,  époque  deFavénement  de  Sixte-Quint,  n'est  point 
inventé  à  plaisir  :  il  est,  au  contraire,  fidèlement  peint 
d'après  les  historiens  contempoi'ains,  et  il  se  trouve 
confirmé  d'une  manière  irrécusable  par  plusieurs  bulles 
du  nouveau  pontife,  parmi  lesquelles  nous  citerons  : 
Cum  unaquaque^  —  Ut  litium,  —  Cœli  et  terrœ  Crea- 
tor. —  Ces  trois  bulles,  ainsi  que  celles  précédemment 
indiquées,  font,  des  abus  et  des  crimes  qui  affligeaient 
les  États  de  l'Église,  la  peinture  la  plus  énergique  et  là 
plus  vraie.  Aussi,|  le  Père  Tempesti  conclut-il,  après 
les  avoir  rappelées,  «  que  l'on  voyait  alors  s'étaler 
dans  ces  États  tous  les  vices,  comme  sur  un  char 
triomphal.  » 

Mais  c'était  à  Rome  que  les  désordres  et  les  méfaits 
dépassaient  toute  imagination.  Le  cardinal  di  Santa- 
Severina  écrit  dans  ses  Mémoires,  «qu'on  y  voyait 
journellement  jeter  les  sbires  de  la  police  par  les  fe- 
nêtres, et  assaillir  dans  leurs  carrosses  et  assassiner 
les  ministres  les  plus  honorables  du  souverain;  que  les 
cardinaux  et  autres  grands  seigneursy  donnaient  asile 
à  des  exilés  et  à  des  bandits  de  la  pire  espèce,  en  ré- 
sistant ouvertement  aux  ordres  de  la  (^our.  »  Un  a.utrc 
historien,  Graziani,  ajoute  «  que  ces  scélérats  étaient 
protégés  publiquement  par  les  princes  et  les  gouver- 


GO  VIE  DE  SIXTE-QDINT. 

ueurs  des  provinces.  »  Les  juges,  terrifiés  ou  cor- 
rompus, vendaient  la  justice,  condamnaient  les  inno- 
cents et  acquittaient  les  coupables.  Les  ofDces  vacants 
ou  non  vacants  et  les  bénéfices  ecclésiastiques  étaient 
devenus  l'objet  d'un  trafic  qui,  loin  de  procurer  des 
ressources  à  la  chambre  apostolique,  tarissait  au  con- 
traire une  des  sources  de  ses  revenus.  La  trésorerie 
générale  était  dans  le  plus  grand  désordre  par  Tinfidé- 
lité  des  employés  :  les  caisses  étaientvides,  et,  selon  le 
témoignage  du  cardinal  di  Santa-Severina,  «  Sixte  se 
plaignit  amèrement  de  ne  trouver  aucuns  fonds  au 
château  Saint-Ange,  et  de  n'avoir  à  sa  disposition  au- 
cuns revenus,  parce  que  le  précédent  pape  avait  laissé 
manger  le  pontificat  de  Pie  V  et  le  sien  ;  se  lamentant  de 
l'état  dans  lequel  il  avait  trouvé  le  siège  apostolique.  » 

Heureusement  pour  les  peuples,  le  nouveau  pape 
n'était  pas  de  nature  à  tolérer  plus  longtemps  ces  abus 
effroyables.  La  situation  exigeait  des  remèdes  prompts 
et  efiîcaces  :  Sixte-Quint  sut  les  trouver  seul  dans 
rénergie  de  son  caractère,  et  une  fois  à  Tœuvre,  il 
s'appliqua  sans  relâche  à  extirper  cette  gangrène  mo- 
rale qui  menaçait  ses  Etats  de  dissolution. 

Il  appartenait  à  un  ordre  dans  lequel  le  tribunal  de 
rinquisition  recrutait  ses  membres  les  plus  ardents  et 
les  plus  sévères.  Depuis  plus  de  quarante  ans.  Sixte 
était  attaché  au  Saint-Office,  et  il  avait  successivement 
exercé  toutes  les  fonctions  déléguées  par  cette  redou- 
table juridiction,  depuis  les  plus  humbles,  jusqu'à  celle 
de  grand  inquisiteur.  Cette  vie  entière,  employée  à 
poursuivre  les  hérétiques,  que  l'intolérance  de  l'époque 
faisait  considérer  comme  les  plus  dangereux  criminels, 
avait  préparé  le  nouveau  pontife  à  une  grande  sévé- 
rité. Le  caractère  du  cardinal  di  Montalto  était  natu- 


VIE  Di:   SIXTE-QUINT.  (H 

rellement  hautain.  Les  démêlés  qu'il  eut  à  Venise  avec 
le  Sénat  de  la  sérénissime  république  en  sont  la  preuve 
manifeste.  Si,  plus  tard,  il  se  fil  humble  pour  arriver 
aux  premières  dignités  de  TÉglise,  il  reprit  tout  son 
esprit  de  domination  lorsqu'il  vit  son  ambition  satis- 
faite par  robtention  de  la  papauté.  Il  n'admettait 
aucune  opposition,  aucun  obstacle  à  l'exercice  de  son 
pouvoir  soit  spirituel,  soit  temporel.  Il  voulait  que  ses 
ordres  fussent  toujours  exécutés  sans  hésitation,  se 
montrant  en  cela  tout  l'opposé  de  son  prédécesseur, 
constamment  porté  à  revenir  contre  ses  premières  ré- 
solutions  et  à  en  adopter  de  nouvelles,  à  l'instigation 
de  ses  familiers  ou  de  ses  ministres. 

Quatre  jours  après  son  élection.  Sixte  voulut  mon- 
trer aux  cardinaux  et  au  peuple  de  Rome,  que  sa  ma- 
nière de  gouverner  ne  ressemblerait  pas  à  celle  de 
Grégoire.  Celui-ci,  dès  la  seconde  année  de  son  règne, 
en  1573,  avait  prohibé,  sous  les  peines  les  plus  sévères, 
le  port  et  l'usage  des  petites  arquebuses  à  rouet,  que 
Ton  considérait  alors  comme  des  armes  très-dange- 
reuses, permettant  d'atteindre  et  de  tuer  de  loin,  en 
laissant  à  l'agresseur  les  moyens  de  s'érchapper  ^  Mais 
cette  ordonnance,  comme  tant  d'autres,  était  tombée 
en  oubli  et  n'était  point  exécutée.  Aussi,  pendant  toute 
la  durée  du  pontificat  de  Grégoire,  un  grand  nombre 
d'assassinals  avaient  été  commis  en  plein  jour  dans  les 
rues  de  Rome,  à  l'aide  de  ces  arquebuses,  et  les  jeunes 
seigneurs  se  faisaient  publiquement  accompagner  par 


1 .  Cette  défense  était  renouvelée  de  la  Bulle  do  Pie  IV  Cum 
vices,  —  Guerra,  t.  I,  p.  4T,  l'«  col., —  qui  interdisait  de  porter 
des  armes  à  feu  de  moins  de  deux  palmes  de  longueur  ;  c'est-à-dire 
de  42  centimètres  40  millimètres. — C'est  avec  une  de  ces  petites  ar- 
quebuses que  Francesco  Peretti  avait  été  assassiné. 


62  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

des  sicaires  à  gages,  portant  ostensiblement  ces  armes. 

Le  lundi  29  avril  1585,  le  peuple  de  Rome  vil  punir 
du  supplice  du  gibet,  sur  le  pont  Saint-Ânge,  deux 
frères  appartenant  à  une  noble  famille,  qui  avaient  été 
rencontrés  dans  les  rues  tenant  à  la  main  de  petites 
arquebuses  à  rouet.  Arrêtés  immédiatement  selon  les 
ordres  du  pape,  ils  furent  conduits  au  lieu  de  Texécu- 
tion  et  suspendus  au  gibet,  où  leurs  corps  restèrent 
exposés  pendant  plusieurs  jours.  Leur  grâce  avait  été 
demandée  au  pape  par  un  grand  nombre  de  cardinaux 
et  par  d'autres  personnages  considérables  ;  mais  Sixte 
demeura  inflexible,  voulant  faire  comprendre  aux  Ro- 
mains qu'il  considérait  la  sévérité  comme  absolument 
nécessaire  pour  ramener  la  sécurité  de  tous. 

Le  lendemain  30  avril,  confirmant  les  édits  de  ses 
prédécesseurs  contre  les  brigands,  les  bandits  et  les 
malfaiteurs  de  toute  espèce,  qui  infestaient  les  États 
de  rÉglise,  Sixte  publia  la  bulle  Hoc  nostri^,  renfer- 
mant les  prescriptions  suivantes  : 

L  Tous  les  ducs,  princes,  marquis,  comtes,  barons, 
seigneurs,  et  toutes  les  communes  de  FËtat  ecclésias- 
tique étaient  obligés  de  garder  leurs  domaines  respec- 
tifs contre  les  attaques  des  bandits,  agresseurs,  sicaires, 
incendiaires,  etc.,  etc.,  sous  peine  de  deux  mille  écus 
d'or  par  commune,  de  mille  par  université,  de  cinq 
mille  par  principauté,  duché,  etc.,  outre  son  indigna- 
tion encourue,  et  outre  la  peine  édictée  pour  la  viola- 
tion du  précepte  de  sainte  obéissance  au  siège  aposto- 
lique, qu'il  prononçait  contrôles  contrevenants. 

n.  Toutes  les  fois  que  les  sicaires  venaient  h  trà- 

1.  Guerra,  t.  I,  p.  476,  X^  col. 


\ 


VIE  DE   SIXTE-QUINT.  53 

verser  leurs  États  et  domaines,  les  susdits  devaient 
les  faire  immédiatement  arrêter,  et  les  consigner  aux 
magistrats;  et  s'ils  ne  se  trouvaient  pas  assez  forts  pour 
exécuter  cet  ordre,  ils  devaient  réclamer  du  secours 
aux  domaines  voisins,  selon  le  temps  qu'ils  avaient  à 
leur  disposition. 

III.  Tout  particulier,  de  quelque  grade  ou  condition 
qu'il  fût,  qui  entendait  sonner  la  cloche  d'alarme,  ou 
voyait  arborer  un  signal,  était  tenu  de  prendre  les 
armes,  sous  peine  de  cinq  cents  écus,  outre  les  autres 
peines  édictées  dans  la  bulle,  suivant  la  faute,  pouvant 
s'étendre  jusqu'à  la  peine  du  dernier  supplice. 

IV.  Les  barons,  ducs,  princes,  communes,  qui  n'exé- 
cuteraient point  les  prescriptions  contenues  dans  la 
constitution  apostolique,  ou  qui  auraient  facilité  l'éva- 
sion des  brigands,  les  auraient  cachés,  et  leur  auraient 
procuré  les  moyens  de  commettre  des  crimes,  devaient, 
outre  les  autres  peines  encourues,  être  condamnés  à  la 
réparation  des  dommages  occasionnés  par  ces  bandits. 

V.  Les  particuliers,  lorsqu'ils  ne  pouvaient  pas  les 
arrêter,  étaient  obligés  de  les  dénoncer,  de  convoquer 
les  voisins,  et  d'accuser  ceux  qui  se  montreraient  cou- 
pables de  négligence,  sans  qu'on  pût  avoir  égard  à  au- 
cune excuse  pour  cause  de  privilèges,  parenté,  ou 
autre. 

VI.  Enfin,  Sixte  terminait  sa  bulle  en  exhortant 
tous  les  princes,  dont  les  domaines  étaient  situés  en 
dehors  de  l'JÉtat  ecclésiastique,  à  poursuivre  les  bri- 
gands et  à  en  faire  justice,  ou  à  les  consigner  à  son 
bras,  lorsque  les  bandits  seraient  des  sujets  du  saint- 
siége,  ou  lorsqu'ils  auraient  commis  des  méfaits  dans 
les  États  de  FÉglise,  leur  promettant  d'agir  de  la  même 
manière  pour  la  tranquillité  de  leurs  États. 


«V  VIE  DE   SlXTE-QUlNT. 

Celte  bulle  n'était  que  le  commencement  d'un 
système  de  répression,  entièrement  dû  à  Tinitialive  du 
pontife,  et  à  sa  connaissance  approfondie  du  caractère 
et  des  mœurs  du  peuple  qu'il  était  appelé  à  gouver- 
ner. Sixte  savait  bien  que  la  garan  lie  la  plus  certaine 
de  la  destruction  du  brigandage  consistait  à  intéresser 
les  populations  elles-mêmes  à  faire  aux  bandits  une 
guerre  acharnée,  d'abord  par  la  crainte  des  peines  et 
des  amendes,  ensuite  par  l'appât  des  récompenses. 

La  bulle  Hoc  nostri  avait  pourvu  au  premier  point; 
un  bando  ou  édit  du  cardinal  de  Saint-Georges,  Fran- 
cesco  Sforza,  gouverneur  de  Rome  et  de  la  campagne 
environnante,  vint  mettre  àprixles  têtes  des  brigands, 
et  exciter  leurs  chefs  et  leurs  compagnons  à  les  livrer 
morts  ou  vivants  au  gouvernement  pontifical. 

Ce  bando  fut  publié  le  1"  juin  1585  :  en  voici  la  tra- 
duction littérale,  sur  l'italien  du  Père  Tempesti  •. 

«  L'expérience  ayant  démontré  que  la  récompense 
facilite  l'extirpation  des  bandits,  voleurs,  homicides, 
sicaires,  et  semblables  scélérats,  qui,  ayant  déposé  la 
crainte  du  seigneur  Dieu,  du  prince  et  de  la  justice,  ne 
cessent  de  répandre  le  sang  humain,  d'intercepter  les 
roules,  de  dévaliser  les  passants,  de  commettre  des  in- 
cendies, rapines  et  autres  abominables  délits,  par  ordre 
exprès  de  notre  seigneur,  extrêmement  préoccupé  du 
salut  et  du  repos  de  ses  peuples,  afin  que  les  susdits 
malfaiteurs  reçoivent  promptemenl,  sous  son  très-saint 
pontifical,  un  châtiment  mérité,  on  notifie,  par  le  pré- 
sent bando  public,  les  récompenses,  encouragements, 
et  grâces,  lesquels  seront  inviolablement  observés. 

«  Si  un  chef  de  bandits  tue  ou  consigne  vivant  dans 

1.  T.  l,  lib.  IX,  noXL,  p.  147  el  suivantes. 


VIE  DE  SIXTE-QDINT.  65 

les  mains  de  la  cour  un  autre  semblable  chef,  il  ob- 
tiendra sa  grâce  et  celle  de  quatre  de  ses  compagnons 
bandits  comme  lui,  qui  auront  aidé  à  la  réussite  de 
son  entreprise. 

«  Et  si  c'est  un  autre  bandit  qui  ne  soit  pas  chef, 
qui  tue  un  chef  de  bandits,  il  obtiendra  également 
grâce  pour  lui,  et  il  pourra  obtenir  la  grâce  de  deux 
autres  bandits  ordinaires,  à  son  choix,  avec  deux  cents 
écus  de  prime,  et,  s'il  le  livre  vivant,  trois  cents. 

«  Et  si  plusieurs  bandits  se  réunissent  pour  une 
telle  entreprise,  indépendamment  de  la  prime  pécu- 
niaire susdite,  ils  pourront  obtenir  la  grâce  de  quatre 
d'entre  eux,  à  leur  choix. 

«  Et  si  ceux  qui  auront  tué  ou  pris  le  susdit  chef  sont 
de  la  même  compagnie  ou  de  sa  suite,  ils  obtiendront 
la  grâce  dé  leurs  camarades  jusqu  au  nombre  de  huit. 

«  Déclarant  que,  sous  le  titre  de  chefs  de  bandits, 
on  doit  entendre  ceux  qui  notoirement  guident  une 
compagnie  d'autres  bandits,  et  sont  réputés  tels,  ou 
autrement,  selon  l'appréciation  qu'en  fera  à  sa  volonté 
l'officier  auquel  une  telle  déclaration  sera  faite. 

(f  Si  un  bandit  ordinaire,  qui  n'est  pas  un  chef, 
vient  à  tuer  un  autre  bandit  semblable,  il  obtiendra 
grâce  pour  lui-môme  ;  et  si  le  mort  est  son  camarade 
de  la  même  compagnie,  il  gagnera  de  plus  cinquante 
écus,  et  cent,  s'il  le  livre  vivant. 

«  Ittfm,  Si  un  particulier,  qui  n'est  ni  bandit  ni  dé- 
linquant, tue  un  chef  de  bandits,  on  lui  payera  immé- 
diatement une  prime  de  trois  cents  écus;  et  s'il  le 
prend  vivant  et  le  livre  entre  les  mains  de  la  force  pu- 
blique de  la  Cour,  six  cents,  et  dans  les  deux  cas  il 
pourra  obtenir  la  grâce  de  deux  autres  bandits,  à  sa 
désignation. 

5 


66  •   VIE  DE   SIXTE-QUINT. 

«  Et  si  le  mort  ou  le  prisonnier  n'a  pas  été  un 
chef,  en  le  livrant  vivant  le  particulier  gagnera  cent 
écus,  et  en  le  luant  cinquante,  avec  le  droit  d'en  dé- 
signer un  autre  pour  être  gracié,  ainsi  qu'il  vient 
d'être  expliqué. 

«  Sa  Sainteté  veut  encore  que  les  soldats  et  officiers 
de  la  Cour  commandés,  ou  seulement  désignés  ou 
obligés  de  quelque  manière  que  ce  soit  à  servir  la  Jus- 
tice, bien  qu'ils  y  soient  tenus  ex  debito  officii  (par  le 
devoir  de  leur  charge),  obtiennent  les  mômes  primes 
pécuniaires  indiquées  dans  les  deux  articles  précé- 
dents, à  partager  entre  eux,  s'ils  sont  plusieurs  en- 
semble à  exécuter  l'entreprise,  le  tout  à  la  volonté  du 
supérieur,  selon  les  mérites  de  chacun. 

«  En  outre  de  toutes  les  susdites  faveurs,  les  grâces 
et  payements  seront  immédiatement  expédiés  partout 
gratis^  sans  caution  judiciaire,  et  sans  que  ceux  qui 
voudronten  jouir  comparaissent  en  personne,  ou  se 
constituent  prisonniers,  pour  justifier  de  leurs  inten- 
tions, nonobstant  la  bulle  de  Pie  IV,  de  sainte  mé- 
moire, assurant  chacun  que  les  primes  seront,  sur-le- 
champ,  sans  exception,  opposition  ou  retard  aucun, 
payées  par  le  seigneur  dépositaire  de  la  Révérendis- 
sime  chambre  (apostolique),  qui  en  a  reçu  Tordre  ex- 
près de  notre  Seigneur. 

«En  outre,  pour  ce  que  les  homicides,  voleurs, 
agresseurs  et  semblables  scélérats  ne  sont  pas  tous 
bannis  ou  condamnés,  la  Cour  ne  possédant  pas  peut- 
être  les  renseignements  particuliers  sur  leurs  noms 
et  prénoms,  à  cause  de  leur  multitude,  et  parce 
qu'ils  ne  sont  pas  connus  des  victimes  de  leurs  mé- 
faits, on  déclare  que  le  présent  édit  comprend,  non- 
seulement  les  condamnés  et  les  bannis  par  sentences 


VIE  DE   SIXTE-QUINT.  «7 

spéciales,  à  Tégard  desquels  un  délit  est  exigé  même 
en  état  de  contumace,  selon  le  style  de  la  Cour,  mais 
encore  ceux  qui  notoirement  sont  homicides,  voleui-s, 
sicaires,  agresseurs,  criminels,  ou  accusés  par  le  cri 
public  de  semblables  scélératesses  capitales  (en  écar- 
tant néanmoins  toute  fraude  dans  l'appréciation  de  la 
culpabilité). 

((  Item.  Tous  ceux  qui  ont  été  trouvés  en  état  de 
flagrant  délit,  commettant  les  crimes  capitaux  sus- 
dits, et  qui  vont  dans  la  campagne  avec  les  autres 
précédemment  bannis,  ou  non,  armés,  se  réunissant 
dans  des  conventicules,  exigeant  des  rançons,  déva- 
lisant les  passants,  volant  et  détruisant  le  bien  d'au- 
trui  avec  leurs  adhérents,  complices ,  fauteurs  et  re- 
celeurs, Sa  Sainteté  veut  qu'ils  soient  considérés,  dès 
aujourd'hui,  comme  ennemis  publics,  et  restent  sou- 
mis aux  peines  ci-dessus  dites. 

«  De  plus,  pour  lever  toute  difficulté,  on  déclare 
que,  par  une  seule  agression,  c'est-à-dire  voler  sur  la 
route  sans  tuer  personne,  quand  même  l'objet  volé 
serait  de  peu  d'importance,  la  peine  du  dernier  sup- 
plice sera  néanmoins  encourue,  en  outre  des  autres 
punitions  susdites,  et  c'est  ainsi  que  les  juges  doivent 
exécuter  les  présentes. 

«  Item,  Que  la  minorité,  pourvu  qu'elle  ait  dé- 
passé la  quatorzième  année,  ne  devra  pas  être  une 
cause  d'excuse  à  aucun  des  susnommés. 

a  Donné  à  Rome,  le  1"  juin  1585.  » 

Il  ne  faudrait  pas  juger  ce  bando  avec  les  idées 
modernes  :  la  répression  qu'il  organisait,  les  peines 
qu'il  édictait,  les  encouragements  au  meurtre,  à  la 
trahison  qu'il  renferme,  ne  pourraient  plus,  de  notre 
temps,  être  employés,  même  contre  les  plus  affreux 


«8  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

scélérats.  Mais,  vers  la  fln  du  seizième  siècle,  cet  édit 
ne  paraissait  que  sévère,  et  sa  rigueur,  admise  comme 
nécessaire  aprè$  tant  de  crimes,  était  accueillie  avec 
satisfaction  par  la  grande  majorité  des  sujets  du  non- 
veau  pape. 

Pour  compléter  son  système.  Sixte  adopta  une  troi- 
sième mesure,  qui  excita  d'abord  la  surprise  et  Tin- 
quiétude  des  populations,  mais  dont  l'opportunité  fut 
bientôt  reconnue.  Il  ordonna  le  licenciement  des  sol- 
dats que  le  gouvernement  de  son  prédécesseur  avait 
.  cantonnés  et  disséminés  dans  les  provinces  de  TÉtal 
ecclésiastique.  Grégoire  XIII,  ayant  plus  de  confiance 
en  des  troupes  étrangères  que  dans  ses  propres  sujets, 
avait  fait  venir  et  entretenait  à  grands  frais  huit  cents 
soldats  corses,  qu'il  avait  répandus  par  petits  déta- 
chements dans  la  campagne  de  Rome.  Ces  étrangers, 
soit  qu'ils  eussent  été  gagnés  par  les  chefs  de  bandits, 
soit  qu'ils  demeurassent  indifférents  aux  attaques  des 
brigands,  se  bornaient  à  les  poursuivre  mollement,  et 
à  engager  avec  eux  des  escarmouches  sans  résultat, 
se  hâtant  de  se  retirer  dans  les  villes  et  les  forteresses 
à  la  première  apparence  d'une  résistance  sérieuse.  Le 
cardinal  di  Montalto  avait  pu  juger  depuis  longtemps 
de  l'inutilité  de  cette  troupe,  qui  coûtait  fort  cher  au 
gouvernement  pontifical.  Il  ordonna  donc  son  licencie- 
ment, et  prescrivit  le  départ  des  Corses  pour  leur  pays. 
En  outre,  il  défendit  aux  communes  de  continuer  à 
contribuer  à  la  solde  des  officiers,  auxquels  il  enleva 
leurs  grades  :  il  réorganisa  ensuite  le  corps  des  soldats 
connus  sous  le  nom  de  centurions,  qui  tenaient  garni- 
son dans  les  châteaux  fortifiés  et  dans  les  villes,  les 
obligea  de  rester  à  leurs  postes,  et  de  se  tenir  con- 
stamment à  la  disposition  des  atitorités.  Enfin,  faisant 


VIE  DE   SIXTE-QUINT.  bî) 

un  choix  parmi  les  nombreux  sbires  de  la  police  rq- 
maine,  il  ne  conserva  que  ceux  reconnus  d'une  fidé- 
lité et  d'une  énergie  éprouvées. 

Telles  furent  les  mesures  adoptées  par  Sixte-Quint 
pour  la  répression  du  brigandage  dans  sesÉtats.  Par  la 
première,  il  rendait  les  possesseurs  de  flefsetles  com- 
munes responsables  des  crimes  commis  sur  leurs  ter- 
ritoires respectifs.  Par  la  seconde,  il  semait  la  méfiance 
et  encourageait  la  trahison  parmi  les  bandits  eux- 
mêmes,  intéressés,  par  de  fortes  primes  et  par  la  cer- 
titude de  la  grâce,  à  se  détruire  ou  à  se  livrer  les  uns 
les  autres.  Enfin,  par  la  troisième,  il  assurait  Texé- 
cution  de  ses  ordres,  au  moyen  d'une  force  publique 
épurée,  fortement  constituée,  et  à  l'abri  de  la  crainte 
et  de  la  corruption. 

L'adoption  de  ce  système  et  sa  miso  à  exécution  à 
Rome  et  dans  les  provinces,  avec  une  sévérité  inexo- 
rable, produisirent  bientôt  les  résultats  que  le  sagace 
pontife  avait  prévus.  Traqués  par  les  populations,  aux- 
quelles Ténergie  de  leur  souverain  avait  rendu  la 
confiance  et  le  courage,  les  brigands  ne  tardèrent  pas 
les  uns  à  être  pris  et  tués,  les  autres  à  se  disperser  et 
à  se  cacher  dans  les  retraites  les  plus  inaccessibles. 
Mais  manquant  de  vivres  et  n'osant  se  remettre  en 
campagne,  se  méfiant  d'ailleurs  les  uns  des  autres,  ils 
s'empressaient  de  saisir  les  occasions  de  se  trahir 
pour  gagner  les  primes  promises,  et  obtenir  la  grâce 
de  leurs  méfaits.  En  quelques  mois,  la  campagne  de 
Rome  fut  presque  entièrement  délivrée  de  ces  mal- 
faiteurs, et  il  fallut  beaucoup  moins  de  temps  pour 
rendre  à  la  ville  elle-même  sa  complète  sécurité. 

Néanmoins,  comme  il  arrive  souvent  en  présence  du 
danger,  quelques  chefs  de  ces  bandits  redoublèi*ent 


70  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

d*audace,  de  forfanterie  et  de  férocité,  en  apprenant 
que  leurs  tôles  avaient  été  mises  à  prix.  L'histoire 
contemporaine  a  conservé  les  noms  de  plusieurs  de 
ces  scélérats,  et  raconté  leurs  derniers  exploits. 

Un  d'eux,  Gurzietto  dal  Sambuco,  à  l'annonce  de 
la  bulle  de  Sixte  et  du  bando  du  cardinal  de  Saint- 
Georges,  pour  afficher  le  mépris  que  ces  actes  lui 
inspiraient,  réunit  vingt-cinq  de  ses  compagnons, 
eut  la  hardiesse  de  traverser  la  campagne  de  Rome, 
et  de  se  présenter  la  nuit  à  Tune  des  portes  de  cette 
ville.  Poussant  des  cris,  il  frappait  à  la  porte  en  se 
nommant,  et  demandait  ironiquement  qu*on  le  laissât 
entrer,  se  moquant  du  pape  et  du  gouverneur.  Les 
soldats  de  garde ,  réunis  à  des  sbires ,  firent  une 
sortie  pour  le  poursuivre;  mais  il  se  réfugia  dans  une 
église  près  de  Saint-Paul  hors  des  Murs,  et  s'y  fortifia. 
On  envoya  contre  lui  un  détachement  de  chevau- 
légers  du  pape,  auxquels  il  résista  avec  avantage.  La 
nuit  suivante,  craignant  d*étre  attaqué  par  des  forces 
plus  nombreuses,  il  parvint  à  s'échapper  avec  sa 
troupe,  traversa  la  rivière  de  Givita-Vecchia,  puis,  par 
un  long  détour,  il  réussit  à  gagner  TAbruzze.  De  là, 
passant  près  d'Ascoli,  il  se  joignit  à  Marco  di  Sciarra. 
Réunissant  alors  une  bande  de  soixante-dix  brigands 
des  plus  déterminés,  ils  revinrent  ensemble  dans  la 
campagne  de  Rome  assouvir  leur  rage,  insultant  à 
Tautorité  du  pape  et  commettant  toutes  les  atrocités. 
Redoutant  néanmoins  sa  vengeance,  ils  ne  tardèrent 
pas  à  se  séparer.  Gurzietto,  laissant  la  plupart  de  ses 
compagnons,  gagna  la  Marche  d'Ancône,  et  nolisant 
un  navire,  s'embarqua  pour  la  Dalmatie.  Nous  verrons 
plus  tard  la  fin  de  ses  aventures  à  Trieste. 

Un  autre  chef  de  sicaires  infestait  encore  la  partie 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  1\ 

de  la  campagne  située  entre  Terracine  et  Rome.  C'était, 
dit  rhistorien  Galesini,  un  indigne  prêtre,  connu 
sous  le  nom  de  Guercino,  Dans  les  lettres  qu'il  écrivait  et 
dans  les  actes  qu'il  publiait,  il  prenait  le  nom  de  Roi  de 
la  campagne.  Par  une  dérision  sacrilège,  il  avait  dé- 
fendu à  l'évoque  d'Anagni  l'exercice  de  ses  fonctions 
sacerdotales,  et  il  avait  ordonné  au  clergé,  ainsi  qu'aux 
fidèles  du  diocèse ,  de  le  reconnaître  lui  seul  comme 
leur  évoque  et  leur  roi. 

Ce  bandit  battait  le  pays  delà  frontière  du  royaume 
de  Naples  jusqu'à  Rome.  Peu  de  temps  après  l'introni- 
sation de  Sixte,  il  avait  rencontré,  près  de  Terracine, 
Antonio  Caraffa,  frère  de  Ferdinando,  duc  de  Luceria, 
qui  venait  de  Rome,  où  il  avait  été  envoyé  par  son 
frère,  pour  prêter  foi  et  hommage  au  nouveau  pape. 
L'attaquer,  lui  enlever  ses  bagages  et  le  laisser  presque 
nu  sur  la  route,  fut  pour  le  prêtre  Guercino  l'affaire 
d'un  moment.  Le  pauvre  ambassadeur  parvint  à  grand' 
peine  à  gagner  Terracine,  d'où  les  autorités  se  hâ- 
tèrent d'expédier  un  courrier  au  pape,  avec  des  chevaux 
préparés,  afin  qu'il  arrivât  plus  promptement.  Sixte 
parut  vivement  affecté  de  ce  coup  audacieux  :  il  s'em- 
pressa de  pourvoir  aux  besoins  de  l'ambassadeur,  mais 
il  ne  voulut  pas  qu'on  poursuivit  Guercino.  a  Or  sus, 
dit-il  après  un  moment  de  réflexion,  ce  misérable  ne 
mérite  pas  que  nous- lui  fassions  l'honneur  insigne 
d'envoyer  à  ses  trousses  des  soldats  ou  des  sbires;  mais 
notre  bulle  saura  l'atteindre.  »  Il  dit  vrai,  car  peu 
de  jours  après,  Guercino  fut  pris,  on  lui  coupa  la  tête, 
et  elle  fut  envoyée  immédiatement  à  Rome,  entourée 
par  dérision  d'une  couronne  dorée,  et  elle  fut  ainsi 
exposée  au  château  Saint-Ange. 

Un  autre  prêtre,  tout  aussi  criminel,  paya  bientôt 


72  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

après  la  peine  de  ses  iniquités.  C'était  un  certain  Jean 
Valente,  autrefois  prôlre  à  Ardée.  Il  se  faisait  remar- 
quer par  sa  forfanterie  et  par  ses  cruautés  raffinées.  Il 
parcourait  l'ancien  Latium  dont  il  était  la  terreur, 
tuant,  pillant  et  traitant  les  malheureux  habitants  avec 
la  dernière  barbarie.  Il  se  faisait  accompagner  par  une 
troupe  nombreuse  et  bien  armée  qu'il  entretenait  a  sa 
solde  :  il  promulguait  des  édits,  auxquels  la  popula- 
tion, laissée  jusqu'alors  sans  défense,  était  obligée 
d'obéir,  sous  peine  des  plus  affreuses  persécutions.  A 
l'exemple  des  souverains  légitimes  et  par  dérision,  il 
inscrivait  en  tête  de  ses  actes  les  qualifications  sui- 
vantes :  «  Nous,  Jean  Valente,  autrement  prêtre  Ar- 
deate,  exilé  très-habile  et  très-puissant,  prince  de 
toute  la  plage  marine  et  de  toute  la  région  monta- 
gneuse. »  Poiir  affirmer  sa  souveraineté,  il  avait  établi 
un  hôtel  de  monnaies,  où  il  faisait  frapper  des  pièces 
à  son  effigie. 

Le  cardinal  Colonna,  légat  de  cette  province,  avait 
essayé  de  tous  les  moyens  pour  l'avoir  mort  ou  vivant 
entre  ses  mains,  sans  pouvoir  réussir.  Craignant  d'en- 
courir le  blâme  de  Sixte,  il  crut  devoir  écrire  au  pon- 
tife :  «  Qu'il  avait  fait  tout  ce  qu'il  avait  pu  :  mais  que 
le  seul  moyen  qui  lui  parût  efficace  pour  le  prendre, 
c'était  de  diriger  contre  lui  une  galère  bien  armée, 
parce  que ,  depuis  la  capture  du  prêtre  Guercino ,  ce 
scélérat  avait  appris  à  se  garder,  était  en  mouvement 
continuel  de  la  mer  sur  terre  et  réciproquement,  et 
commettait  les  plus  affreux  assassinats.  » 

Sixte  fit  répondre  au  cardinal  ce  peu  de  mots  :  «  Sa 
Sainteté  dit  que  pour  s'emparer  de  ce  scélérat  de  si- 
caire,  il  n'est  nul  besoin  de  galère  armée,  ayant  Dieu 
contre  lui;  et  Sa  Sainteté,  se  confiant  en  Dieu,  a  la 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  73 

pleine  assurance  que,  sous  peu,  Dieu  lui-même  Tarrê- 
tera.  »  «  Cette  réponse,  ajoute  l'historien  Galesini,  fut 
une  prophétie  ;  car  la  bulle  du  pape ,  exécutée  fidèle- 
ment par  les  princes  voisins  de  TËtat  ecclésiastique,  fit 
tomber  Valenle  sous  les  forces  d'un  souverain  qui 
commanda  qu'on  lui  tranchât  immédiatement  la  tête, 
et  qui  s'empressa  de  l'envoyer  à  Rome  en  tribut  d'obéis- 
sance au  pontife.  Les  complices  de  ce  brigand,  à  mesure 
qu'ils  étaient  arrêtés,  servaient  d'exemples  au  peuple 
de  la  puissance  et  de  la  justice  de  leur  souverain,  étant 
les  uns  tirés  à  quatre  chevaux,  les  autres  pendus  ou 
attachés  à  la  roue,  selon  la  diversité  de  leurs  méfaits. 
Et  c'est  ainsi  que  cette  province  fut  délivrée,  les  hon- 
nêtes gens  ne  se  lassant  pas  de  rendre  grâces  à  Dieu 
de  ce  qu'ils  pouvaient  désormais  respirer  en  paix,  et 
jouir  en  sûreté  de  leur  bien,  de  leur  honneur  et  de  leur 
vie.  » 

On  a  vu  que  Curzietto  dal  Sambuco,  après  avoir  été 
braver  Sixte  jusqu'à  l'une  des  portes  de  Rome,  s'était 
embarqué  pour  la  Dalmatie,  afin  d'échapper  à  son  res- 
sentiment. Il  voulait  voir  Venise,  et  gagna  cette  ville, 
avec  quatre  de  ses  compagnons  et  un  de  ses  frères  en- 
core très-jeune.  De  Venise,  où  il  ne  se  trouvait  sans 
doute  pas  en  sûreté,  il  se  rendit  à  Trieste,  croyant  se 
mettre  entièrement  à  Tabri  des  poursuites  du  pape, 
dans  une  ville  soumise  à  l'autorité  de  l'empereur  :  il  se 
trompait.  A  peine  entré  à  Trieste  avec  ses  compagnons, 
amplement  fourni  d'armes,  d'argent  et  d'objets  de 
toutes  sortes,  dépouilles  de  tant  de  victimes  assassinées 
par  lui  et  par  les  siens,  il  fut  arrêté  par  l'ordre  du  gou- 
verneur, et  enfermé  dans  la  citadelle.  Connaissant  la 
bulle  de  Sixie,  et  voulant  s'y  conformer,  le  gouverneur 
avait  expédié  de  suite  un  envoyé  au  pape,  pour  lui  ap- 


74  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

prendre  cette  capture,  et  lui  offrir  de  lui  livrer  vivant 
son  prisonnier.  Informé  de  celle  ambassade,  et  n'igno- 
rant pas  le  sort  qui  lui  était  réservé,  s'il  était  remis  au 
pape,  Gurzietto  profita  de  la  négligence  du  comman*- 
dantdu  château,  et  parvint,  à  l'aide  de  ses  compagnons, 
à  barricader  la  porte  de  la  prison  située  dansTintérieur 
delà  forteresse  :  s'emparant  ensuite  de  l'arsenal,  abon- 
damment garni  de  munitions  et  d'artillerie,  il  intima 
Tordre  aux  habitants  deTrieste  qu'on  eût  à  les  laisser, 
lui  et  les  siens,  sortir  en  liberté,  ou  bien  qu'il  mourrait 
au  moins  vengé,  en  faisant  sauter  la  citadelle,  et  avec 
elle  une  grande  partie  de  la  ville. 

Effrayés  des  menaces  de  cet  audacieux  brigand,  les 
Triestins  s'empressèrent  d'aller  trouver  le  gouverneur, 
le  priant,  pour  éviter  de  grands  malheurs,  de  mettre 
Gurzietto  en  liberté.  lUe  leur  promit,  et  le  fit  sortir  de 
l'arsenal,  l'autorisant  à  rester  dans  la  ville  de  Trieste, 
avec  ses  compagnons,  jusqu'à  ce  qu'il  eût  reçu  de  l'em- 
pereur l'ordre  de  disposer  de  leur  sort.  Cet  ordre  ne 
se  fit  pas  attendre.  Il  prescrivait  au  gouverneur  d'obéir 
à  la  bulle  du  pape,  et  de  lui  livrer  le  prisonnier  et  ses 
camarades. 

Aussitôt,  pour  mettre  ces  bandits  dans  l'impossibilité 
d'opposer  aucune  résistance,  le  gouverneur,  qui  s'était 
chargé  de  leur  fournir  des  vivres,  leur  fit  servir  du  vin 
fortement  mêlé  d'opium.  Accablés  d'un  sommeil  pro- 
fond et  léthargique,  les  brigands  furent  facilement 
arrêtés,  liés  et  embarqués  sur  une  frégate  préparée 
pour  les  conduire  à  Ancône. 

«  L'orgueilleux  Gurzietto  frémissait,  comme  un  tau- 
reau furieux,  de  se  voir  inévitablement  condamné  à 
mort  par  le  bras  vengeur  de  ce  pontife,  auquel  il  avait 
témoigné  tant  de  mépris  sous  les  portes  de  Rome. 


VIE  DE  fiIXTE-QUINT.  7o 

Aussi,  ne  voulant  pas  mourir  de  la  main  du  bourreau, 
comme  il  s'en  était  vanté  souvent  au  milieu  des  siens, 
bien  qu'il  eût  les  fers  aux  pieds  et  les  menottes  aux 
mains,  s'étant  enlacé  avec  un  de  ses  compagnons, 
en  se  passant  les  bras  autour  du  cou ,  ils  se  jetèrent 
à  la  mer,  sans  qu'on  pût  le  prévoir,  et  s  y  noyèrent 
tous  les  deux.  Le  ffère  de  Curzietto  fut  conduit  à 
Rome,  et  de  cette  ville  à  Naples,  selon  les  conven- 
tions établies;  mais  comme  il  était  tout  jeune,  et  qu'il 
ne  s'était  rendu  coupable  d'aucun  crime ,  il  fut  mis  en 
liberté  ^  » 

On  voit  que  la  bulle  de  Sixte,  qui  exhortait  tous  les 
princes  dont  les  domaines  se  trouvaient  limitrophes  de 
ceux  du  Saint-Siège  à  lui  livrer  les  bandits,  était  ac- 
ceptée et  mise  à  exécution  même  par  l'empereur  d'Al- 
lemagne, dont  les  États  se  trouvaient  fort  éloignés  de 
ceux  de  l'Église. 

Les  autres  souverains  ne  montrèrent  pas  moins 
d'empressement  à  se  conformer  à  ses  désirs;  il  en  ré- 
sulta qu'il  s'établit  entre  eux  et  le  pape,  une  sorte  de 
droit  d'extradition  appliqué  aux  criminels,  que  Sixte 
avait  mis,  par  sa  bulle  et  par  le  bando  du  gouverneur 
de  Rome,  hors  de  la  loi  commune. 

Ainsi,  le  roi  d'Espagne,  Philippe  II,  maître  des  pro- 
vinces napolitaines,  ordonna  au  duc  Pietro  d'Ossuna, 
son  vice-roi  à  Naples,  d'obéir,  en  tout  ce  qui  intéres- 
sait la  répression  du  brigandage,  à  la  volonté  du  pape, 
comme  à  la  sienne  propre.  Pour  exécuter  cet  ordre 
sans  rencontrer  aucun  obstacle,  le  vice-roi  écrivit  au 
pontife  et  le  supplia,  par  l'entremise  de  Ferdinando 
délia  Torre,  son  agent  à  Rome,  de  fulminer  une  bulle 

1.  Teœpesti,  ni  tupra. 


76  VJB  DE  SIXTE-QUINT. 

en  faveur  du  royaume  de  Naples,  afin  que  les  bandits 
ne  pussent  plus  se  réfugier  en  sûretô  dans  les  lieux 
d'asile  anciennement  établis  parles  officiers  de  TËglise, 
mais  pussent  y  être  arrêtés  et  consignés  au  bras  sé- 
culier du  roi.  Il  promettait  de  promulguer  de  son  côté 
des  mesures  absolument  identiques.  Le  pape  accepta 
cette  proposition  :  il  édicta  la  constitution  Alias  felicis^ 
par  laquelle  il  commandait  à  tous  les  légats,  vice-légats 
et  particulièrement  au  gouverneur  de  la  province  de 
Bénévent,  de  ne  plus  donner  aucun  refuge  aux  bandits 
du  royaume  de  IJaples,  de  ne  leur  assurer  aucun  asile, 
et  de  ne  pas  les  protéger,  mais  de  les  livrer  immédiate- 
ment au  vice-roi.  Il  leur  ordonna  en  môme  temps  de 
faire  punir  ceux  des  bandits,  natifs  des  États  de 
rÉglisie,  qui  auraient  commis  des  crimes  dans  le 
royaume  de  Naples,  et  qu'ils  détenaient  alors  entre 
leurs  mains.  De  plus,  il  accorda  aux  officiers  du  vice- 
roi  la  faculté  de  poursuivre  les  bandits  sur  le  territoire 
ecclésiastique,  jusqu'à  la  dislance  de  dix  milles  (envi- 
15  kilomètres),  même  dans  les  domaines,  villes  et 
terres  non  fortifiées;  de  les  transférer  à  Naples;  de 
pouvoir  rechercher  les  brigands  dans  l'intérieur  des 
églises,  monastères  et  cellules  des  religieux,  aussi  bien 
dans  le  royaume  de  Naples  que  dansles  États  deTÉglise, 
avec  l'assistance  des  supérieurs  et  des  ordinaires  (évê- 
ques  ou  prêtres)  du  lieu.  La  même  faculté  fut  accordée 
au  grand-duc  de  Toscane,  aux  ducs  d'Urbin,  de  Fer- 
rare,  de  Mantoué,  de  Savoie,  ainsi  qu'aux  républiques 
de  Venise,  Gênes  et  Lucques. 

Par  suite  de  celte  entente,  le  grand-duc  de  Toscane 
refusa  d'accueillir  dans  ses  Etats  Lamberto  Malatesta, 
fléau  de  la  province  Flaminienne,  qu'il  parcourait  en 
tous  sens  comme  la  foudre,  selon  l'expression  d'un  his- 


VIE   DE   SIXTE-QUINT.  77 

lorien  de  ce  pays\  commettant  tous  les  excès.  Traqué 
par  ordre  du  pape,  il  s'était  réfugié  à  Florence  à  l'aide 
d'un  déguisement.  Le  grand-duc,  informé  de  sa  pré- 
sence, prescrivit  de  l'arrêter  :  mais,  protégé  par  un 
personnage  puissant  de  sa  famille,  car  il  appartenait  à 
la  haute  noblesse,  Malatesta  parvint  à  s'échapper.  Se 
croyant  en  sûreté,  il  eut  l'imprudence  de  traverser  les 
États  pontificaux;  reconnu  et  saisi  à  Pérouse,  il  fut 
conduit  à  Rome,  et  puni  du  supplice  de  la  roue. 

Le  duc  d'Urbin,  Francesco  Maria  II  délia  Rovere, 
usa  d'un  moyen  souvent  employé  dans  le  sixième  siècle, 
pour  se  défaire  d'une  bande  de  trente  brigands,  reste 
de  la  bande  de  Curzietto.  Depuisle  départ  de  leur  chef, 
ces  sicaires  s'étaient  réfugiés  dans  les  montagnes  les 
plus  abruptes  du  duché  d'Urbin,  où  ils  étaient  par- 
venus à  échapper  à  toutes  les  poursuites,  mais  où  ils 
souffraient  souvent  de  la  faim,  ne  pouvant  que  très- 
difficilement  se  procurer  des  vivres.  Le  duc  feignit 
d'aller  à  la  chasse,  avec  une  suite  nombreuse,  et  il  en- 
voya en  avant  plusieurs  mules,  ostensiblement  chargées 
de  provisions,  comme  pour  faire  un  somptueux  repas 
au  milieu  de  la  partie.  A  la  vue  de  ces  comestibles, 
étalés  à  dessein,  les  brigands  se  hâtent  de  descendre 
de  leurs  repaires,  et,  comme  des  bêtes  féroces  affamées, 
ils  se  jettent  sur  les  provisions  préparées  en  apparence 
pour  le  duc  et  sa  suite;  se  moquant  du  prince  qui  leur 
avait  offert  ce  repas  :  mais  les  vins  et  les  mets  étaient 
empoisonnés  :  aussi,  presque  aussitôt  en  proie  à  dos 
convulsions  violentes,  les  trente  bandits,  hors  d'état 
de  se  défendre,  furent  entourés  par  les  soldats  du  duc 
et  eurent  la  tête  tranchée.  Le  prince  envoyâtes  trente 

1 .  Le  gentiliiomme  d'Aqufla,  cité  par  Tempesti. 


78  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

létes  au  pape,  comme  un  trophée,  et  elles  restèrent, 
selon  Tusage,  longtemps  exposées  sur  les  murailles  du 
château  Saint-Ange. 

Après  ces  exemples,  la  crainte  inspirée  aux  brigands 
parle  long  bras  de  Sixte  était  telle,  qu'ils  se  laissaient 
arrêter  et  conduire  sans  môme  essayer  de  se  défendre. 
Le  Père  Tempesti  raconte  qu'un  homme  du  peuple, 
retournant  à  Rome,  fut  accosté  en  chemin  par  un  si- 
caire  fameux  qu'il  reconnut,  bien  que  le  bandit  ne  s'en 
fût  pas  aperçu.  Ils  voyagèrent  ensemble  et  lièrent  con- 
versation comme  deux  camarades,  jusqu'à  ce  qu'ils 
fussent  arrivés  à  l'une  des  portes  de  Rome.  Mais,  à 
peine  entré,  surexcité  par  le  désir  de  gagner  la  prime 
promise  à  qui  livrerait  vivant  un  bandit,  le  Romain  se 
jeta  sur  son  compagnon  déroute,  lui  attacha  une  corde 
au  cou,  et,  tenant  un  poignard  d'une  main,  le  conduisit 
ainsi  jusqu'à  la  Cour,  sans  qu'il  fît  mine  de  résister. 

Un  autre  fait  prouve  quelle  était  la  crainte  que  Sixte 
inspirait.  Deux  domestiques  de  cardinaux  s'étant  pris 
de  querelle,  l'un  d'eux  se  jeta  sur  son  adversaire,  le 
renversa,  et,  tirant  son  slylet,  s'apprêtait  à  le  poignar- 
der, lorsque,  s'arrêtant  subitement,  il  dit  à  l'autre 
à  demi-mort  de  peur  :  «  Rends  grâce  à  Sixte,  qui 
m'épouvante;  car  sans  la  crainte  qu'il  m'inspire,  je 
t'aurais  déjà  égorgé.  »  Il  y  avait  alors,  en  effet,  une 
phrase  qui  courait  les  rues  de  Rome,  et  qui  retenait  les 
assassins  :  o  Rappelez-vous,  se  disaient  les  gens  du 
peuple,  que  Sixte  règne,  »  et  ces  mots  mettaient  fin  à 
toutes  les  querelles. 

Toutefois,  la  terreur  qu'inspirait  le  pape,  n'empê- 
chait pas  les  pasquinades,  arme  d'opposition  de  tout 
temps  fort  en  vogue  à  Rome  contre  le  gouvernement. 
lin  matin,  on  vit  la  statue  de  saint  Pierre,  qui  dé- 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  79 

core  le  pont  Saint-Ange,  enveloppée  d'un  manteau, 
des  souliers  aux  pieds,  et  portant  une  valise  de  voyage. 
On  trouva  également  la' statue  de  saint  Paul,  qui  est 
en  face,  avec  un  écriteau,  demandant  à  son  voisin  la 
cause  de  ses  préparatifs  de  départ  :  «  Mon  collègue,  ré- 
pondait saint  Pierre,  je  veux  fuir  de  Rome,  parce  que 
je  crains  que  Sixte,  qui  fait  réviser  les  anciens  procès, 
ne  veuille  me  faire  un  grief  de  Toreille  que  j'ai  coupée, 
il  y  a  quinze  cents  ans,  à  l'un  des  sbires  de  la  cour  de 
Pilate,  dans  le  jardin  de  Getsemani.  »  On  ajoute  qu'en 
apprenant  cette  pasquinade,  qui  était  attribuée  à  un 
grand  seigneur  prolecteur  de  bandits.  Sixte  se  con- 
tenta de  dire  en  secouant  la  tête  :  «  Les  pasquinades 
des  méchants  font  notre  gloire,  parce  que  les  honnêtes 
gens  nous  louent,  les  princes  nous  aident,  et  Dieu 
nous  soutient,  nous  donnant  la  force  et  les  secours  né- 
cessaires pour  rétablir  la  sécurité  dans  nos  États  et  en 
Italie  K  » 

Ayant  ainsi,  en  moins  d'une  année,  purgé  ses  États 
et  ceux  limitrophes  des  scélérats  qui  les  infestaient. 
Sixte  résolut  de  couronner  son  système  de  répression 
par  un  acte  de  clémence.  Dans  ce  but,  il  publiasa  bulle 
Cumprimum,  par  laquelle  il  accordait  un  pardon  et  une 
absolution  générale  à  tous  ceux  qui  avaient  entretenu 
des  relations  avec  les  bandits,  ou  qui  leur  avaient  prêté 
aide  et  assistance. 

«Nous  commandons,  disait  le  pontife,  à  nos 

chers  fils  leslégals  des  provinces,  vice-légats,  gouver- 
neurs et  leurs  lieutenants,  que  toutes  les  personnes 
de  l'un  et  Tautre  sexe,  tant  à  Rome  que  dans  les 
autres  provinces,  cités,  terres,  châteaux  et  domaines, 

i.  Tempestt,  t.  I,  lib.  XII,  n<»xxxv,  p.  200. 


80  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

soumis  à  nous  et  au  siège  apostolique,  direclement 
ou  indirectement,  aussi  bien  laïques  qu'ecclésias- 
tiques, prêtres  séculiers  ou  réguliers  de  quelque 
ordre,  dignité  et  grade  que  ce  soit,  qui  ont  eu  des  re- 
lations avec  les  susdits  homicides,  sicaires,  etc.,  etc., 
ou  qui  les  ont  reçus  de  quelque  manière  que  ce  soit, 
ou  leur  ont  donné  la  nourriture,  de  Targent,  des  vê- 
tements, de  la  poudre,  des  balles,  du  plomb,  des 
armes,  etc.,  ou  leur  ont  écrit  des  lettres,  en  ont  reçu 
d'eux,  ou  leur  ont  prêté  des  chevaux; 

nous  commandons  que  si  elles  se  repentent  réelle- 
ment de  leurs  méfaits,  et  si  elles  se  proposent  de 
s'abstenir  à  Tavenir  de  semblables  fautes,  et  sifelles 
demandent  humblement  l'absolution,  elles  soient 
absoutes  et  pardonnées  miséricordieusement,  sans 
payer  quoi  que  ce  soit,  elles  soient  rétablies  dans  leur 
patrie,  réintégrées  dans  leur  honneur  et  leurs  biens, 
pourvu  que  ces  derniers  n'aient  pas  été  réunis  au 
fisc;  —  que  toute  infamie  ou  toute  incapacité  encourue 
soit  abolie  à  leur  égard,  et  que  tous  les  procès  inten- 
tés soient  annulés. 

(c  Et  nous  commandons  à  tous  les  gouverneurs^ 
podestats,  commissaires,  capitaines,  préteurs,  etc.,  etc., 
eu  égard  à  la  sainte  obéissance  qu'ils  nous  doivent,  et 
sous  peine  de  mille  écus  d'or  à  verser  dans  la  caisse 
de  la  chambre  apostolique,  de  se  garder  de  molester 
et  d'inquiéter  en  aucune  manière  les  personnes  ainsi 
absoutes  par  nous,  et  qu'ils  cassent  et  annulent  tous 
les  procès  et  autres  écritures,  afin  que  le  tout  reste 
enseveli  dans  un  éternel  silence  ^  » 

1.  Tt-mpesti,  !.  1,111».  XI,  n<*xxxix,p.  186  et  suiv. 


VIE   DE  SIXTE-QUINT.  81 

Tel  fut  Tacte  de  clémence  par  lequel  Six  le-Quinl  ter- 
mina sa  campagne  d'extermination  entreprise  contre 
le  brigandage.  Malheureusement,  son  pontificat  ne 
dura  que  cinq  années  (du  24  avril  1585  au  24  août 
1590) .  Après  sa  mort,  les  mesures  qu'il  avait  pres- 
crites pour  la  destruction  des  bandits  furent  négligées, 
et  tombèrent  bientôt  en  oubli.  Le  résultat  de  celte 
faiblesse  fut,  que  Rome  et  ses  provinces  se  trouvèrent 
exposées  de  nouveau  aux  crimes  les  plus  audacieux  et 
les  plus  effrénés. 


G 


CHAPITRE  IV 


Mesures  à  l'aide  desquelles  Siile-Quint  procure  de  l'argent  au  Trésor  puntj> 
fical.—  Création  d'offices;  augmentation  de  la  finance  de  ceux  existant. — 
Fondation  de  nouveaux  Luogi  di  Monte.  -^  Inip6t  sur  les  boissons.  —  Pe* 
cunia  Sistina,  trésor  déposé  au  Château  Saint-Ange.  ^  Liquidation  des 
dettes  des  communes. 


En  prenant  possession  du  Saint-Siège,  Sixte  s'était 
plaint  de  trouver  le  trésor  public  vide.  La  faiblesse 
de  son  prédécesseur  avait  laissé  introduire,  dans  la 
perception  des  impôts  et  dans  Tadministration  des  fi- 
nances, les  plus  criants  abus.  Trompé  par  son  en- 
tourage, Grégoire  XIII  s'en  rapportait  à  des  déclara- 
tions mensongères,  et  môme,  quelquefois,  à  des  états 
de  recettes  et  dépenses  fabriqués  à  dessein  et  enta- 
chés de  faux.  Gomme  il  n'avait  ni  la  volonté  ni  le 
temps  de  vérifier  par  lui-môme,  chaque  année  de  son 
long  règne  augmentait  les  embarras  du  Trésor  apos- 
tolique, et  entravait  les  services  publics.  Le  nouveau 
pontife  savait  depuis  longtemps  que  le  mal  provenait 
de  l'infidélité ,  des  malversations  dos  employés  des 
finances.  Sans  hésiter,  il  résolut,  quelques  jours  après 
son  élection,  de  remplacer  les  coupables,  et  de  confier 
la  gestion  des  deniers  publics  à  des  agents  choisis  par 
lui  avec  le  plus  grand  soin,  et  sur  l'intégrité  desquels 
il  croyait  pouvoir  compter. 

En  outre,  il  jugea  nécessaire  de  modifier  l'assiette 


yiB  DE  SIXTE-QUINT.  83 

de  certains  impôts,  pour  augmenter  les  revenus  de 
TÉtat,  tandis  qu'il  établissait  Tordre  le  plus  rigoureux 
dans  les  différentes  branches  des  dépenses  publiques. 
Grégoire  XIII  avait  laissé  arriérer  la  rentrée  des  im- 
pôts :  il  y  en  avait  qui  étaient  dus  depuis  plusieurs 
années.  Son  successeur  fit  poursuivre  les  retardataires 
avec  une  extrême  rigueur,  ce  qui,  tout  d'abord,  le  fit 
accuser  d'avarice  et  de  dureté.  Lorsque  ces  différentes 
mesures  eurent  été  mises  à  exécution,  et  que  les  re- 
cettes commencèrent  à  affluer  au  Trésor  pontifical, 
Sixte  eut  la  pensée  de  créer  un  fonds  de  réserve, 
auquel  on  ne  pourrait  toucher  que  dans  des  cas  de 
nécessité  absolue,  et  sous  les  conditions  déterminées 
par  ses  bulles  et  acceptées  par  les  cardinaux.  11  com- 
mença ces  importantes  réformes  par  la  révision  des 
anciens  offices,  et  par  la  création  de  charges  nou- 
velles. 

On  sait  que,  pendant  un  grand  nombre  de  siècles, 
depuis  uiïe  époque  reculée,  les  principaux  emplois  lu- 
cratifs, dans  presque  toutes  les  Cours  de  l'Europe, 
furent  érigés  en  charges  ou  offices,  soit  héréditaires, 
soit  personnels,  les  uns  transmissibles  au  gré  des  ti- 
tulaires, les  autres  réversibles  par  la  volonté  du  prince. 
Ces  olHces,  concédés  dans  Torigine  comme  récom- 
penses de  services  rendus  au  souverain  ou  au  pays,  ne 
tardèrent  pas,  pour  la  plupart,  à  être  transformés  en 
charges  vénales,  dont  les  princes  augmentaient  le 
nombre  et  Vimportance,  selon  que  Texigeaient  les 
circonstances  et  la  pénurie  de  leur  Trésor.  La  Cour  de 
Rome,  presque  toujours  gênée,  en  dépit  des  sommes 
immenses  qu'elle  tirait  de  tous  les  pays  catholiques, 
n'avait  pas  échappé  au  triste  expédient  de  la  création 
d'offices  moyennant  finances.  Bien  avant  Télection  de 


«4  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

Sixlc-Quint,  on  en  comptait  un  ^rand  nombre  à  Rome 
et  dans  les  États  de  l'Église.  Parmi  ces  offices,  les  uns 
comprenaient  des  dignités  et  des  fonctions  impor- 
lanlos,  dont  les  revenus  compensaient,  et  au  delà,  les 
intérêts  du  capital  ou  finance  engagée  pour  les  ac- 
quérir. Les  autres,  au  contraire,  pouvaient  être  con- 
sidérés plutôt  comme  une  satisfaction  d'amour-propre 
et  de  vanité,  que  comme  une  spéculation.  Tels  étaient 
notamment  les  titres  de  chevaliers  de  Lorette,  de 
Saint-Pierre  et  de  Saint-Paul,  qui  avaient  droit  à  cer- 
taines prérogatives  plus  glorieuses  que  lucratives  ^ 
Sixlo,  qui  connaissait  bien  le  cœur  humain,  augmenta 
le  nombre  des  titulaires  de  ces  derniers  offices,  en 
même  temps  qu  il  obligea  les  possesseurs  des  charges 
productives  de  revenus,  pour  les  conserver  ou  en  être 
investis,  à  verser  de  fortes  sommes  à  la  Chambre 
apostolique.  Par  exemple ,  son  prédécesseur  avait 
aliéné  la  charge  de  trésorier  général  pour  quinze 
mille  écus  d'or  en  or  à  monsignor  Ridolfo  Buonfi- 
gliuoli,  lequel,  pour  en  tirer  parti  avec  bénéfice,  avait 
sous-traité  avec  des  parents  et  à  des  amis  du  droit  de 
percevoir  les  impôts  et  les  taxes,  tant  à  Rome  que  dans 
les  provinces.  Ces  traitants,  de  leur  côté,  pour  ne 
pas  perdre  à  ce  marché,  pressuraient  les  contribuables 
avec  la  dernière  rigueur,  imposant  môme  des  taxes 
arbitraires,  et  exerçant  des  poursuites  qui  avaient 
excité  des  plaintes  générales,  quelquefois  même  des 
troubles.  Neuf  jours  après  son  élection.  Sixte  obligea 
Buonfigliuoli  à  résigner  son  office,  et  il  le  remit  à 
Benedctto  Giustiniani,  Génois,  prélat   intègre,  qui 

Voy.  dans  Tcmpc.sti  la  liste  de  tous  gli  uffizi  vacabili  enon  vaca- 
bili,  à  réiîoqiic  de  Sixte-Quint,  1. 1,  lib.  XVI,  p.  254  et  suivantes. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  vSo 

versa  dans  le  trésor  cinquante  mille  écus,  sur  lesquels, 
après  avoir  remboursé  les  quinze  mille  écus  d'or  en 
or  à  son  prédécesseur,  il  resta  encore  à  la  caisse  pon- 
tificale vingt-cinq  mille  deux  cent-cinquante  écus, 
dont  le  pape  put  se  servir  immédiatement  pour  ré- 
primer le  brigandage  ^ 

Plus  tard,  il  fit  une  opération  également  avanta- 
geuse au  Trésor,  avec  l'office  du  camerlingat,  c'est-à- 
dire  celui  qui  constituait  Texercice  des  fonctions  du 
cardinal  camerlingue.  Le  23  mars  1588,  Sixte  Tattri- 
bua  au  cardinal  Enrico  Gaetano,  qui  déboursa  cin- 
quante mille  écus  pour  l'obtenir.  Mais,  des  revenus 
attachés  à  cet  office,  le  pape  détacha  une  rente  de 
six  mille  écus  par  an,  avec  laquelle  il  créa  le  Mont  du 
camerlingat^  dont  il  vendit  les  actions  à  raison  d'un 
rapport  de  neuf  pour  cent,  ce  qui  lui  procura  une 
somme  considérable. 

Il  agit  de  la  même  manière  à  l'égard  des  autres 
offices,  augmentant,  pour  les  uns,  la  finance  à  verser 
au  Trésor,  élevant,  pour  les  autres,  le  nombre  des  ti- 
tulaires, également  obligés  à  fournir  une  finance  nou- 
velle :  à  l'aide  de  ces  moyens,  il  parvint,  en  peu  de 
temps,  à  remplir  les  coffres  du  Trésor. 

Mais  c'est  surtout  par  la  création  de  Monti,  ou  par 
l'extension  de  ceux  qui  existaient  déjà,  qu'il  releva 
les  ressources  de  la  Chambre  apostolique,  et  la  mit 
à  môme  de  pourvoir  facilement  à  tous  les  services 
publics. 

I.  Tempestl,  t.  I,  lib.  XVI,  n»»  XII  à  XVII,  p.  259  à  261.  —  W 
résulte  de  ce  passage  qu'à  Rome,  du  temps  de  Sixte,  Técu  d'argent 
ordinaire,  connu  encore  sous  le  nom  de  scudo  et  qui  vaut  aujour- 
d'hui 5  Ir.  30,  était  à  Vécu  d'or  en  or  comme  \  à  1 ,60,  environ.  Par 
conséquent,  l'écu  d'or  en  or  représentait  environ  8  fr.  50. 


86  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

A  la  différence  des  ofl9ces  ou  charges  vénales,  dont 
les  possesseurs  étaient  tenus  à  Texerclce  de  certaines 
fondions,  les  Monii  ne  consistaient  que  dans  la  création 
d'un  certain  nombre  de  rentes  perpétuelles  ou  viagères, 
dites  Luogki  di  Afonti,  servies,  comme  fruit  ou  intérêt 
du  capital  versé  pour  les  acquérir,  sur  le  produit  d'un 
impôt,  ofBce  ou  domaine  spécialement  affecté  à  cet  effet, 
sans  que  les  rentiers  ou  actionnaires  fussent  astreints 
à  aucun  travail  ou  obligation  quelconque.  Les  Monti^ 
qu'il  ne  faut  paâ  confondre  avec  les  Monti  di  pietà^ 
étaient  fort  anciens  à  Rome  :  ils  constituèrent  pendant 
le  moyen  âge  la  dette  publique  de  la  Chambre  aposto- 
lique, et  môme  de  certaines  corporations  et  congréga- 
tions, et  les  titulaires  ou  possesseurs  des  actions  de 
ces  Monts,  ne  peuvent  être  mieux  comparés  qu'aux 
rentiers  actuels  des  fonds  publics  des  différents  États 
de  l'Europe,  ou  aux  actionnaires  des  chemins  de  fer  et 
autres  entreprises;  car  le  capital  de  quelques  Monts 
romains  servit  également  a  des  travaux  et  à  des  amé- 
liorations publiques.  Malheureusement,  l'administra- 
tion des  Monti  était  presque  toujours  mauvaise  :  il  s'y 
glissait  des  abus  et  des  fraudes  qui  forçaient  le  gou- 
vernement; d'aboW  à  diminuer  le  taUx  de  la  rente 
servie  aux  actionnaires,  presque  toujours,  àd  bout 
d'uh  certain  temps,  à  manquer  complètement  aux  en- 
gagements contractés  dans  l'origine.  Ces  Catastrophes 
devinrent  plus  fréquentes  lorsque  la  Réforme  eut  tari, 
dans  beaucoup  de  contrées  autrefois  catholiques,  la 
source  des  revenus  de  la  Cour  de  Rome.  Néanmoins,  du 
temps  deSitte,  les  finances  pontificales  inspiraient  en- 
core une  telle  confiance,  qu'il  ne  lui  fut  pas  diffi- 
cile de  faire  affluer  à  Rome  le  versement  dé  sommes 
considérables   dans   les  caisses   publiques,  en  an- 


VIE  DE  SIXTE-QUlNT.  87 

noncant  la  création  de  nouveaux  Monts  et  Texten- 
sion  des  anciens.  Les  actions,  ainsi  émises,  pi*ocurèrent 
au  pape  un  capital  très-important. 

Il  compléta  son  système  financier  par  tine  augmen- 
tation de  l'impôt  sur  les  boissons,  applicable  seulement 
à  celles  débitées  en  détail  par  foglietta^  dans  les  hô- 
telleries et  autres  maisons  ouvertes  au  public,  et  en- 
core seulement  dans  les  provinces,  les  villes  de  Rome 
et  de  Bologne  demeurant  exceptées  ^ 

Ces  mesures  furent  soumises  dans  plusieurs  consis- 
toires à  Tapprobation  des  cardinaux,  et  leur  exécution 
surveillée  avec  la  sévérité  la  plus  rigoureuse.  Les  agents 
du  Trésor  apostolique,  titulaires  d'offices,  reçurent  des 
instructions  détaillées  pour  la  tenue  de  leurs  écritures 
et  de  leurs  caisses,  et  pour  la  justification  de  leurs  re- 
cettes et  de  leurs  dépenses.  L'ordre  et  l'économie  suc- 
cédant aux  détournements  et  aux  malversations,  il  en 
résulta  que  non-seulement  Sixte  put  facilement  assurer 
tous  les  services,  entreprendre  à  Rome  et  dans  les  pro- 
vinces des  travaux  utiles  et  des  embellissements,  sub- 
ventionner à  l'étranger  des  princes  catholiques  pour 
faire  la  guerre  aux  Réformés,  mais  en  outre,  créer  un 
fonds  de  réserve  pour  parer  aux  besoins  imprévus  de 
l'Église  et  des  États  pontificaux. 

Le  21  avril  1586,  trois  jours  moins  une  année  après 
son  avènement,  il  déposa  dans  le  château  Saint-Ange, 
un  million  d'écus  d'or  (environ  8,500,000  fr.) ,  prove- 
nant des  ressources  qu'il  s'était  procurées  pendant  ce 
court  intervalle  de  temps,  et  qui  restaiëht  libres 
d'emploi. 

1.  Sorte  de  bouteUle,  contenant  selon  V Annuaire  des  longitudes^ 
environ  40  centililres. 

2.  Tempesli,  ut  supra j  p.  274. 


S8  VIK   IJE  SIXTK-QUINT. 

l*cir  sa  bulle  Ad  clavum  ',  Sixte  exposait  les  motifs 
qui  le  déterminaient  à  faire  ce  dépôt  : 

«  Pour  beaucoup  de  causes,  dont  quelques-unes 
sont  urgentes;  pour  combattre  la  perversité  des  héré- 
tiques qui  tendent  des  embûches  au  Saint-Siège;  pour 
résister  aux  entreprises  des  Turcs  qui  cherchent  à 
s'emparer  des  provinces  chrétiennes;  pour  soutenir 
les.droits  du  Saint-Siège  et  défendre  la  dignité  pontifi- 
cale, il  lui  paraissait  nécessaire  de  tenir  à  la  disposition 
du  Saint-Siège  une  certaine  somme  d'argent. 

«  En  conséquence],  il  ordonnait  de  déposer  dans  le 
château  Saint-Ange  un  million  d'écus  d'or  qu'il  avait 
réunis  sans  créer  aucun  impôt. 

ce  II  prescrivait  de  fabriquer  six  clefs  de  la  caisse  dans 
laquelle  cette  somme  devait  être  déposée,  et  d'en  don- 
ner une  à  chacun  des  trois  cardinaux  chefs  des  ordres 
des  évêques,  des  prêtres  et  des  diacres,  présents  au 
consistoire,  et,  en  leur  absence,  aux  trois  qui  doivent 
les  remplacer  dans  les  mêmes  ordres.  La  quatrième 
clef  devait  être  remise  au  cardinal  camérier,  la  cin- 
quième au  doyen  des  clercs  de  la  Chambre,  et  la 
sixième  au  trésorier  de  la  même  Chambre,  le  gouver- 
neur du  château  Saint-Ange  restant  responsable  de 
la  somme  d'argent  déposée. 

«  A  leur  création,  tous  les  cardinaux  devaient  jurer 
par  serment  de  conserver  cet  argent.  Ils  devaient  faire 
do  nouveau  le  même  serment  dans  le  Conclave,  et  le 
pape  élu,  également  avec  les  cardinaux,  et  à  cet  effet, 
11  ordonnait  de  lire  sa  bulle  dans  le  Conclave. 

«  Que  si  les  papes,  ses  successeurs,  venaient  à  en- 
freindre cette  bulle,  il  voulait  que  les  cardinaux  qui 

I.  Guerra,  t.  1,  p.  44!,  2ecol. 


VIE   DE  SIXTE-QUINT.  89 

auraient  consenti  à  cette  violation  fussent  tenus  à  ré- 
tablir la  somme  détournée. 

«  Il  décidait  qu'on  ne  pourrait  toucher  à  ce  dépôt 
que  dans  les  circonstances  suivantes  : 

«  Pour  recouvrer  la  Terre  sainte  ; 

«  Pour  prendre  part  à  une  expédition  générale  contre 
les  Turcs,  et  alors  seulement  qu'une  armée  de  terre  et 
une  flotte  mise  en  mer  seraient  prêtes  à  les  attaquer; 

«  Dans  le  cas  où  il  deviendrait  nécessaire  de  pour- 
voir d'un  prince  chrétien  quelque  province,  afin  d'em- 
pêcher qu'elle  ne  tombât  entre  les  mains  des  infidèles 
ou  des  hérétiques; 

«  Dans  le  cas  où  la  guerre  serait  portée  en  Italie 
contre lesÉtats  de  l'Église; 

«Enfin,  s'il  devenait  nécessaire  de  remettre  sous  la 
domination  de  l'Église  une  ville  de  l'État  ecclésiastique 
qui  s'en  serait  affranchie.  Il  dédia  cet  argent  à  Notre- 
Seigneur  Jésus-Christ,  à  la  bienheureuse  vierge  Marie 
et  aux  saints  apôtres  Pierre  et  Paul.  » 

Le  6  novembre  1587,  Sixte  déposa  au  château  Saint- 
Ange  un  second  million  d'écusd'or,  et  le  27  avril  i588, 
un  troisième,  sous  les  mômes  injonctions  et  défenses, 
répétées  dans  ses  bulles  Anno  superiori  et  Si  nos  multis  ' . 
Ces  trois  millions  d'écus  d'or  représentaient  plus  de 
vingt-six  millions  de  francs,  somme  très-considérable 
pour  cette  époque,  et  qui  équivaudrait  à  plus  de  cent 
millions,  valeur  actuelle. 

On  verra  qu'indépendamment  de  cette  réserve,  mise 
en  lieu  de  sûreté.  Sixte  avait  encore  trouvé  le  moyen 
de  faire  un  fonds  de  deux  cent  mille  écus  d'argent  (plus 
d'un  million  de  francs),  pour  assurer  l'abondance  des 

I.   Guerra,  t.  I,  p.  4U,  2^  col. 


90  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

vivres  et  faire  baisser  le  prix  du  pain  dans  ses  États. 
•  Ainsi,  en  moins  de  trois  années,  le  Trésor  pontifical 
se  trouvait  riche  dans  le  présent,  et  abondamment 
fourni,  par  la  haute  prévoyance  du  chef  de  TÉglise, 
contre  les  éventualités  de  l'avenir.  Malheureusement, 
les  successeurs  de  Sixte  ne  surent  pas  respecter  ces 
sages  prévisions.  Innocent  X,  en  1644,  fut  le  dernier 
qui' prêta  dans  le  Conclave  le  serment  prescrit  de  ne 
pas  loucher  à  cet  argent  ;  serment  illusoire,  qu'il  eut 
la  faiblesse  de  ne  pas  observer.  Depuis  cette  éqoque, 
le  Saint-Siège  est  retombé,  pour  ne  plus  se  relever, 
dans  tous  les  embarras  financiers  auxquels  Sixte,  par 
sa  fermeté,  sa  droiture  et  sa  prévoyance  avait  su  le 
soustraire. 

Aprèsavoir  rétabli  les  finances  de  TËtat,  il  s'occupa  de 
celles  des  communes.  Par  une  bulle  d^oclobre  1586, 
Inter  varias  \  il  ordonna  que  les  communautés  d'ha- 
bilants  et  les  villes  qui  avaient  contracté  des  dettes 
seraient  tenues  de  les  rembourser  dans  Tespace  d'une 
année.  Il  leur  défendit  d'en  contracter  de  nouvelles, 
d'aliéner  leurs  biens  ou  de  les  hypothéquer  pour  payer 
leurs  engagements,  comme  aussi  d'envoyer  des  ambas- 
sadeurs au  souverain  pontife  aux  frais  de  la  caisse  de 
la  commune.  Et  pour  que  sa  volonté  fût  connue  de  tous 
les  habitants,  il  prescrivit  d'afficher  dans  toutes  les 
communes  la  traduction  de  celte  bulle  en  langue  ita- 
lienne. 

t.  Guerra,  1.  I,  p.  540,  2^  col. 


CHAPITRE  V 


Hiver  rigoureux  de  1586.  —  Disette  à  Rome  et  dans  les  provinces.  —  Sixte 
s'efforce  de  maintenir  à  bon  marché  le  prix  du  blé  et  des  autres  denrées 
alimentaires.  —  Prohibition  de  Tendre  des  terres  à  des  étrangers ,  d'aliéner 
les  domaines  des  églises  et  de  les  louer  À  longs  terfaies.  —  Interdiction  abx 
fonetionnaires  de  céder  leurs  charges.  •—  Police  du  camaYal;  protection 
accordée  aux  Juifs. 


L'année  1586  commença  en  Italie  avec  un  froid  très- 
vif,  qui  se  fît  sentir  particulièrement  à  Rome  et  dans 
les  Étals  pontificaux.  Pendant  le  mois  de  janvier,  11 
tomba  une  énorme  quantité  de  neige,  laquelle,  durcie 
par  la  gelée,  couvrit  la  terre  longtemps.  Le  gibiet*,  les 
oiseaux,  ne  pouvant  plus  trouver  leur  nourriture,  tom- 
baient de  faim  et  périssaient  en  grand  nombre  '.  Les 
habitants  pauvres  souffraient  d'autant  plus  cruellement^ 
de  cette  saison  inusitée,  qu'à  la  Hgueur  du  froid  se 
joignait  une  grande  rareté  des  choses  nécessaires  à  la 
vie.  Le  blé,  la  farine,  l'huile  d'olive  avaient  presque 
disparu  des  marchés  publics,  et  il  était  très-difficile  de 
s'en  procurer,  même  à  des  prix  excessifs.  Les  historiens 
contemporains  ne  disent  pas,  néanmoins,  que  la  ré- 
colte de  l'année  précédente  eût  manqué  :  il  est  donc 
probable  qu'elle  avait  été  ordinaire.  Mais,  depuis  long- 
temps, d'autres  causes  contribuaient,  dans  les  États  de 
l'Église^  à  rendre  rares  et  à  faire  enchérir  les  denrées 

1.  Tempesli,  t.  1,  llb.  XII,  li^  jtxVii,  p.  198. 


02  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

nécessaires  ù  la  subsistance  de  rhomme.  D'abord,  il 
n'y  avait  que  très-peu  de  voies  de  communication; 
les  anciennes  routes  romaines  n'ayant  pas  été  entre- 
tenues, étaient  devenues,  sur  beaucoup  de  passages, 
impraticables  pendant  la  mauvaise  saison.  Ensuite, 
Tair  vicié  de  la  campagne  de  Rome  en  avait  chassé 
presque  tous  les  habitants  :  les  terres  y  restaient,  pour 
la  plus  grande  partie,  incultes  et  abandonnées.  Le 
peu  de  blé  qu'on  y  récoltait  ne  pouvait  pas  suffire  à  la 
consommation  de  la  ville  de  Rome;  il  fallait,  comme 
au  temps  des  empereurs,  en  faire  venir  de  Sicile  et 
d'autres  pays,  pour  nourrir  sa  population  agglomérée, 
qui  s'élevait  alors  à  environ  soixante-dix  mille  âmes  ^ 
Mais  le  commerce  des  grains,  soit  par  mer,  soit  dans 
l'intérieur  des  provinces,  n'était  ni  libre,  ni  sûr.  En 
mer,  il  était  constamment  inquiété  par  les  vaisseaux 
turcs  et  par  les  corsaires  de  Barbarie;  àTintérieur, 
des  droits  énormes  gênaient  les  importations  venant  de 
Tétranger,  et  des  règlemenls  surannés  gênaient  la  li- 
berté des  transactions.  Enfin,  la  crainte  des  bandits 
avait  jusqu'alors  arrêté  les  transports  de  toutes  les 
*  denrées,  sur  les  marchés  même  les  plus  rapprochés  des 
producteurs.  Une  dernière  cause  nuisait  encore  plus, 
peut-être,  que  les  précédentes,  au  libre  commerce  des 
subsistances  :  c'était  celle  qui  résultait  des  privilèges 
et  des  monopoles  accordés  à  certains  offices  publics, 
qui  avaient  le  droit  de  prélever  à  leur  profit  des  taxes 
considérables  sur  les  ventes  et  l'emmagasinage  des 


i .  Voy.  dans  les  Etudes  statistiques  sur  Rome^  par  M.  le  comte 
de  Tournon,  t.  1,  p.  21G  et  suivantes,  le  chapitre  sur  la  population 
de  la  ville  de  Rome  dans  l'antiquité,  le  moyen  âge  et  jusqu'en  1814. 
Sous  Pie  Y,  en  15GG,  M.  de  Tournon  l'évalue  ù  CG,UOO  habiUinlsi 
elle  devait  être  à  peu  près  la  même,  en  158G. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  i»3 

denrées,  taxes  qui,  comme  toujours,  retombaient  à  la 
charge  des  consommateurs. 

Les  prédécesseurs  de  Sixte  s'étaient  émus  d'un  état 
de  choses  aussi  déplorable  :  Pie  V,  par  un  édit  du 
11  octobre  1566,  avait  défendu  aux  seigneurs  de  forcer 
leurs  vassaux  à  vendre  leurs  grains  :  en  outre,  il  avait 
garanti,  par  un  sauf-conduit  général,  la  liberté  des  cul- 
tivateurs, pendant  les  semailles  et  les  moissons,  ainsi 
que  celle  des  personnes  qui  conduisaient  du  blé  aux 
marchés,  les  mettant  à  l'abri  aussi  bien  des  poursuites 
.de  la  justice,  que  de  celles  de  leurs  créanciers.  Ces 
mesures,  coïncidant  avec  des  années  abondantes, 
avaient  favorisé  la  culture  du  blé  et  son  commerce. 
Mais,  bientôt,  la  terreur  inspirée  parle  brigandage 
avait  fait  de  nouveau  abandonner  les  terres  de  la  cam- 
pagne de  Rome  au  pâturage,  en  éloignant  les  fermiers 
des  marchés. 

La  rareté  du  grain  et  de  la  farine,  et  la  cherté  du 
pain  avaient  excité  la  sollicitude  de  Sixte  dès  le 
commencement  de  son  règne.  Mais,  à  ce  moment, 
n'ayant  trouvé  dans  le  Trésor  apostolique  aucuns  fonds 
disponibles,  il  avait  dû  se  borner  à  promulguer  un 
édit  par  lequel  il  fixait,  sous  les  peines  les  plus  sévères, 
le  prix  de  la  farine  à  cinq  quattrini  la  livre  '. 

Des  fonctionnaires,  connus  sous  le  nom  de  conserva- 
teurs de  Rome,'étaient  alors  chargés  du  soin  de  veiller, 
dans  cette  ville,  à  ce  que  le  pain  fût  de  bonne  qualité, 
du  poids  exigé,  et  vendu  au  prix  dé  la  taxe.  Mais  celte 
.surveillance  ne  s'exerçait  pas  gratuitement.  Soit  qu'ils 
se  prêtassent,  moyennant  finances,  aux  fraudes  des 

t.  Ou  un  hajocco^ — environ  6  centimes; — mais  la  livre  romaine 
ne  pèse  que  11  onces  et  1/2  gros,  soit  339  gramme/. 


JH  VIE  DE  flIXTE-QUINT. 

boulangera,  soit  qu'ils  eussent  le  droit  d'exiger  d'eux 
un  salaire,  les  conservateurs  reliraient  de  leurs  fonc- 
tions un  revenu  considérable.  Aussi ,  laissaient-ils  fa- 
briquer et  mettre  en  vente  du  pain  à  peine  cuit,  et  dont 
la  pâte  était  môiée  de  substances  nuisibles  à  la  santé. 
Ces  abus  excitaient  les  plaintes  du  ,bas  peuple,  qui 
soufTrait  à  la  fois  de  la  disette  et  du  froid.  Sixte  en  fut 
informé,  et  il  résolut,  avec  sa  fermeté  ordinmre,  d  y 
mettre  un  terme. 

C'était  alors  l'usage,  comme  de  notre  temps,  que  les 
principaux  fonctionnaires  publics  vinssent   compli- 
menter le  souverain  à  l'occasion  du  premier  jour  de 
Tannée.  Les  conservateurs  de  Rome  se  présentèrent 
donc  le  1"  janvier  4586  au  palais  du  Vatican,  et 
furent  reçus  par  le  pontife-roi.  L'un  d'eux  ayant  com- 
mencé à  débiter  son  discours  de  circonstance,  Sixte 
l'interrompit  après  quelques  phrases  et  leur  dit  «  ;  Or 
•us,  laissons  un  peu  de  côté  ces  cérémonies,  et  par- 
lons de  ce  qui  me  préoccupe  extrêmement.  Je  suis 
porté  à  penser  que  vous  autres,  vous  êtes  décidés  à 
perdre  le  peu  qui  vous  est  resté,  par  pure  bienveil- 
lance du  saint-siége,  de  l'administration  publique. 
Vos  ancêtres,  par  leur  mauvaise  conduite  envers  les 
pontifes  mes  prédécesseurs,  ont  perdu,  comme  vous 
en  faites  l'expérience  aujourd'hui,  tous  leurs  anciens 
droits  et  privilèges.  Il  ne  vous  reste  actuellement  que 
cette  fonction  minime  de  présider  à  l'abondance  et  à 
la  vente  des  denrées;  et  cependant,  vous  la  remplissez 
si  mal,  que  vous  me  forcerez  à  vous  l'enlever,  afin  que 
les  pauvres  ne  souffrent  pas  par  votre  propre  faute,  à 
mon  grand  déplaisir.  »  Après  ces  paroles,  il  les  con- 
gédia d'un  air  irrité  \ 

i,  TempeiU,  ut  supra,  n^  xxvni,  p.  198. 


VIE  DE   SIXTE-QUINT.  95 

Il  est  nécessaire  d'expliquer,  que  les  conservateurs  de 
Rome  étaient  chargés  d'assurer  Tabondance  et  le  bon 
marché  des  denrées  nécessaires  à  Talimentation  des 
habitants.  Ils  composaient  une  magistrature  divisée 
en  trois  tribunaux  connus  sous  les  noms  de  :  Annona 
frumeniaria,  Annona  olearia  el  Annona  délia  grascia, 

U Annona  frumentaria  veillait  à  l'exécution  des  lois 
sur  l'ensemencement  des  terres,  fixait  les  prix  des 
grains  et  des  légumes,  et  achetait  des  approvision- 
nements qu'elle  revendait  aux  boulangers,  en  fixant 
la  taxe  du  pain.  Aucun  fermier  ou  cultivateur  ne  pou- 
vait vendre  sa  récolte  sans  son  autorisation. 

V  Annona  o/eana  s'appliquait  au  commerce  de  l'huile: 
elle  avait  le  droit  d'obliger  tous  les  producteurs  à  lui 
céder  cette  denrée,  qu'elle  conservait  pour  la  revendre, 
à  des  prix  fixés  par  elle,  à  des  marchands  au  détail. 
Enfin,  le  tribunal  de  V Annona  délia  grascia  étendait 
son  pouvoir  sur  presque  tous  les  autres  objets  ser- 
vant à  la  consommation,  et  spécialement  sur  les  bes- 
tiaux et  sur  les  produits  du  laitage.  Il  obligeait  les 
éleveurs  à  livrer  les  animaux  aux  bouchers  de  Rome  ; 
il  prohibait  l'abattage  des  agneaux  blancs  (à  cause  de 
la  couleur  de  leur  laine),  permettant  seulement  la 
consommation  des  agneaux  noirs;  il  fixait  le  prix  du 
fromage  et  en  permettait  ou  prohibait  l'exportation  ^ 
Ces  attributions  étaient  les  seules,  on  Ta  vu  par  les 
paroles  du  pontife,  qui  eussent  été  laissées  aux  magis- 
trats laïques  qu'on  appelait,  comme  par  dérision,  les 
conservateurs  de  Rome.  Pendant  le  long  cours  de 
leur  domination,  les  papes  avaient  réussi  à  enlever 
aux  citoyens  romains,  ainsi  que  l'avait  exprimé  Sixte, 

1.  Etudes  statialiques  sur  Rome^  par  M.  le  comte  de  Tournoo, 
t.  I,  p.  366. 


04  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

boulangers,  soit  qu'ils  eussent  le  droit  d'exiger  d'eux 
un  salaire,  les  conservateurs  retiraient  de  leurs  fonc- 
tions un  revenu  considérable.  Aussi ,  laissaient-ils  fa- 
briquer et  mettre  en  vente  du  pain  à  peine  cuit,  et  dont 
la  pâte  était  mêlée  de  substances  nuisibles  à  la  santé. 
Ces  abus  excitaient  les  plaintes  du  .bas  peuple,  qui 
souffrait  ù  la  fois  de  la  disette  et  du  froid.  Sixte  en  fut 
informé,  et  il  résolut,  avec  sa  fermeté  ordinaire,  d'y 
mettre  un  terme. 

C'était  alors  Tusage,  comme  de  notre  temps,  que  les 
principaux  fonctionnaires  publics  vinssent   compli- 
monter  le  souverain  à  l'occasion  du  premier  jour  de 
l'année.  Les  conservateurs  de  Rome  se  présentèrent 
donc  la  4*'  janvier  1586  au  palais  du  Vatican,  et 
furent  reçus  par  le  pontife-roi.  L'un  d'eux  ayant  com- 
mencé à  débiter  son  discours  de  circonstance.   Sixte 
l'interrompit  après  quelques  phrases  et  leur  dit  «  ;  Or 
sus,  laissons  un  peu  de  côté  ces  cérémonies,  et  par- 
lons de  ce  qui  me  préoccupe  extrêmement.  Je  suis 
porté  à  penser  que  vous  autres,  vous  êtes  décidés  à 
perdre  le  peu  qui  vous  est  resté,  par  pure  bienveil- 
lance du  saint-siége,  de  l'administration  publique. 
Vos  ancêtres,  par  leur  mauvaise  conduite  envers  les 
pontifes  mes  prédécesseurs,  ont  perdu,  comme  vous 
en  faites  l'expérience  aujourd'hui,  tous  leurs  anciens 
droits  et  privilèges.  Il  ne  vous  reste  actuellement  que 
cette  fonction  minime  de  présider  à  l'abondance  et  à 
la  vente  des  denrées;  et  cependant,  vous  la  remplissez 
si  mal,  que  vous  me  forcerez  à  vous  l'enlever,  afin  que 
les  pauvres  ne  souffrent  pas  par  votre  propre  faute,  à 
mon  grand  déplaisir.  »  Après  ces  paroles,  il  les  con- 
gédia d'un  air  irrité  \ 

1,  TempesU,  ut  supra,  n®  xxvni,  p,  198. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  95 

Il  est  nécessaire  d'expliquer,  que  les  conservateurs  de 
Rome  étaient  chargés  d'assurer  l'abondance  et  le  bon 
marché  des  denrées  nécessaires  h  Talimentation  des 
habitants.  Ils  composaient  une  magistrature  divisée 
en  trois  tribunaux  connus  sous  les  noms  de  :  Annona 
frumentaria,  Annona  olearia  et  Annona  délia  grascia, 

V Annona  frumentaria  veillait  à  l'exécution  des  lois 
sur  Tensemencement  des  terres,  fixait  les  prix  des 
grains  et  des  légumes,  et  achetait  des  approvision- 
nements qu'elle  revendait  aux  boulangers,  en  fixant 
la  taxe  du  pain.  Aucun  fermier  ou  cultivateur  ne  pou- 
vait vendre  sa  récolte  sans  son  autorisation. 

V  Annona  o/eam  s'appliquait  au  commerce  de  l'huile: 
elle  avait  le  droit  d'obliger  tous  les  producteurs  à  lui 
céder  cette  denrée,  qu'elle  conservait  pour  la  revendre, 
à  des  prix  fixés  par  elle,  à  des  marchands  au  détail. 

Enfin,  le  tribunal  de  V Annona  délia  grascia  étendait 
son  pouvoir  sur  presque  tous  les  autres  objets  ser- 
vant à  la  consommation,  et  spécialement  sur  les  bes- 
tiaux et  sur  les  produits  du  laitage.  Il  obligeait  les 
éleveurs  à  livrer  les  animaux  aux  bouchers  de  Rome; 
il  prohibait  l'abattage  des  agneaux  blancs  (à  cause  de 
la  couleur  de  leur  laine),  permettant  seulement  la 
consommation  des  agneaux  noirs;  il  fixait  le  prix  du 
fromage  et  en  permettait  ou  prohibait  l'exportation  ^ 

Ces  attributions  étaient  les  seules,  on  l'a  vu  par  les 
paroles  du  pontife,  qui  eussent  été  laissées  aux  magis- 
trats laïques  qu'on  appelait,  comme  par  dérision,  les 
conservateurs  de  Rome.  Pendant  le  long  cours  de 
leur  domination,  les  papes  avaient  réussi  à  enlever 
aux  citoyen3  romains,  ainsi  que  l'avait  exprimé  Sixte, 

1 .  Etudes  atatiitiques  sur  Rome^  par  M.  le  comte  de  Tournons 
t.  I,  p.  366. 


04  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

boulangera,  soit  qu'ils  eussent  le  droit  d'exiger  d'aux 
un  salaire,  les  conservateurs  reliraient  de  leurs  fonc- 
tions un  revenu  considérable.  Aussi ,  laissaient-ils  fa- 
briquer et  mettre  en  vente  du  pain  à  peine  cuit,  et  dont 
la  pâte  élait  mêlée  de  substances  nuisibla»  à  la  santé. 
Ces  abus  excitaient  les  plaintes  du  .bas  peuple,  qui 
souffrait  h  la  fois  de  la  disette  et  du  froid.  Sixte  en  fut 
informé,  et  il  résolut,  avec  sa  fermeté  ordinaire,  d'y 
mettre  un  terme. 

C'était  alors  l'usage,  comme  de  notre  temps,  que  les 
principaux  fonctionnaires  publics  vinssent   compli- 
menter le  souverain  à  l'occasion  du  premier  jour  de 
Tannée.  Les  conservateurs  de  Rome  se  présentèrent 
donc  la  i"  janvier  4586  au  palais  du   Vatican,  et 
furent  reçus  par  le  pontife-roi.  L'un  d'eux  ayant  com- 
mencé à  débiter  son  discours  de  circonstance.   Sixte 
l'interrompit  après  quelques  phrases  et  leur  dit  «  ;  Or 
sus,  laissons  un  peu  de  côté  ces  cérémonies,  et  par- 
lons de  ce  qui  me  préoccupe  extrêmement.  Je  suis 
porté  à  penser  que  vous  autres,  vous  êtes  décidés  à 
perdre  le  peu  qui  vous  est  resté,  par  pure  bienveil- 
lance du  saint'Siége,  de  l'administration  publique. 
Vos  ancêtres,  par  leur  mauvaise  conduite  envers  les 
pontifes  mes  prédécesseurs,  ont  perdu,  comme  vous 
en  faites  l'expérience  aujourd'hui,  tous  leurs  anciens 
droits  et  privilèges.  Il  ne  vous  reste  actuellement  que 
cette  fonction  minime  de  présider  à  l'abondance  et  à 
la  vente  des  denrées;  et  cependant,  vous  la  remplissez 
si  mal,  que  vous  me  forcerez  à  vous  l'enlever,  afin  que 
les  pauvres  ne  souffrent  pas  par  votre  propre  faute,  à 
mon  grand  déplaisir.  »  Après  ces  paroles,  il  les  con- 
gédia d'un  air  irrité  \ 

I,  TempesU,  ut  supra,  n?  xxviii,p.  198. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  95 

Il  est  nécessaire  d'expliquer,  que  les  conservateurs  de 
Rome  étaient  chargés  d'assurer  Tabondance  et  le  bon 
marché  des  denrées  nécessaires  à  Talimentation  des 
habitants.  lis  composaient  une  magistrature  divisée 
en  trois  tribunaux  connus  sous  les  noms  de  :  Anmna 
frumentaria,  Annona  olearia  et  Anncma  délia  grascia. 

VAnnona  frumeniaria  veillait  à  Texécution  des  lois 
sur  Tensemencement  des  terres,  fixait  les  prix  des 
grains  et  des  légumes,  et  achetait  des  approvision- 
nements qu'elle  revendait  aux  boulangers,  en  fixant 
la  taxe  du  pain.  Aucun  fermier  ou  cultivateur  ne  pou- 
vait vendre  sa  récolte  sans  son  autorisation. 

VAnnona  olearia  s'appliquait  au  commerce  de  l'huile: 
elle  avait  le  droit  d'obliger  tous  les  producteurs  à  lui 
céder  cette  denrée,  qu'elle  conservait  pour  la  revendre, 
à  des  prix  fixés  par  elle,  à  des  marchands  au  détail. 

Enfin,  le  tribunal  AeV Annona  délia  graseia  étendait 
son  pouvoir  sur  presque  tous  les  autres  objets  ser- 
vant à  la  consommation,  et  spécialement  sur  les  bes- 
tiaux et  sur  les  produits  du  laitage.  Il  obligeait  les 
éleveurs  à  livrer  les  animaux  aux  bouchers  de  Rome  ; 
il  prohibait  Tabattage  des  agneaux  blancs  (à  cause  de 
la  couleur  de  leur  laine),  permettant  seulement  la 
consommation  des  agneaux  noirs;  il  fixait  le  prix  du 
fromage  et  en  permettait  ou  prohibait  l'exportation  ^ 

Ces  attributions  étaient  les  seules,  on  Ta  vu  par  les 
paroles  du  pontife,  qui  eussent  été  laissées  aux  magis- 
trats laïques  qu'on  appelait,  comme  par  dérision,  les 
conservateurs  de  Rome.  Pendant  le  long  cours  de 
leur  domination,  les  papes  avaient  réussi  à  enlever 
aux  citoyens  romains,  ainsi  que  l'avait  exprimé  Sixte, 

1 .  Etudes  atatiatiques  aur  Rome^  par  M.  le  comte  de  TournoD, 
t.  I,  p.  366. 


04  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

boulangera,  soit  qu'ils  eussent  le  droit  d'exiger  d'eux 
un  salaire,  les  conservateurs  retiraient  de  leurs  fonc- 
tions un  revenu  considérable.  Aussi ,  laissaient-ils  fa- 
briquer et  mettre  en  vente  du  pain  à  peine  cuit,  et  dont 
la  pâte  était  mêlée  de  substances  nuisibles  à  la  santé. 
Ces  abus  excitaient  les  plaintes  du  .bas  peuple,  qui 
souffrait  ù  la  fois  de  la  disette  et  du  froid.  Sixte  en  fut 
informé,  et  il  résolut,  avec  sa  fermeté  ordinaire,  d'y 
mettre  un  terme. 

C'était  alors  l'usage,  comme  de  notre  temps,  que  les 
principaux  fonctionnaires  publics  vinssent   compli- 
monter  le  souverain  à  l'occasion  du  premier  jour  de 
l'année.  Les  conservateurs  de  Rome  se  présentèrent 
donc  le  1"  janvier  4586  au  palais  du  Vatican,  et 
furent  reçus  par  le  pontife-roi.  L'un  d'eux  ayant  com- 
mencé à  débiter  son  discours  de  circonstance,   Sixte 
l'interrompit  après  quelques  phrases  et  leur  dit  a  :  Or 
sus,  laissons  un  peu  de  côté  ces  cérémonies,  et  par- 
lons de  ce  qui  me  préoccupe  extrêmement.  Je  suis 
porté  à  penser  que  vous  autres,  vous  êtes  décidés  à 
perdre  le  peu  qui  vous  est  resté,  par  pure  bienveil- 
lance du  saint-siége,  de  l'administration  publique. 
Vos  ancêtres,  par  leur  mauvaise  conduite  envers  les 
pontifes  mes  prédécesseurs,  ont  perdu,  comme  vous 
en  faites  l'expérience  aujourd'hui,  tous  leurs  anciens 
droits  et  privilèges.  Il  ne  vous  reste  actuellement  que 
cette  fonction  minime  de  présider  à  l'abondance  et  à 
la  vente  des  denrées;  et  cependant,  vous  la  remplissez 
si  mal,  que  vous  me  forcerez  à  vous  l'enlever,  afin  que 
les  pauvres  ne  souffrent  pas  par  votre  propre  faute,  à 
mon  grand  déplaisir.  »  Après  ces  paroles,  il  les  con- 
gédia d'un  air  irrité  \ 

1,  TempesU,  ut  supra,  n^  xxviii,  p.  198. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  95 

Il  est  nécessaire  d'expliquer,  que  les  conservateurs  de 
Rome  étaient  chargés  d'assurer  l'abondance  et  le  bon 
marché  des  denrées  nécessaires  à  Talimentation  des 
habitants.  Ils  composaient  une  magistrature  divisée 
en  trois  tribunaux  connus  sous  les  noms  de  :  Annona 
frumentaria,  Annona  olearia  et  Annona  delta  grascia, 

V Annona  frumentaria  veillait  à  l'exécution  des  lois 
sur  l'ensemencement  des  terres,  fixait  les  prix  des 
grains  et  des  légumes,  et  achetait  des  approvision- 
nements qu'elle  revendait  aux  boulangers,  en  fixant 
la  taxe  du  pain.  Aucun  fermier  ou  cultivateur  ne  pou- 
vait vendre  sa  récolte  sans  son  autorisation. 

V  Annona  olearia  s'appliquait  au  commerce  de  l'huile: 
elle  avait  le  droit  d'obliger  tous  les  producteurs  à  lui 
céder  cette  denrée,  qu'elle  conservait  pour  la  revendre, 
à  des  prix  fixés  par  elle,  à  des  marchands  au  détail. 

Enfin,  le  tribunal  de  V Annona  delta  grascia  étendait 
son  pouvoir  sur  presque  tous  les  autres  objets  ser- 
vant à  la  consommation,  et  spécialement  sur  les  bes- 
tiaux et  sur  les  produits  du  laitage.  Il  obligeait  les 
éleveurs  h  livrer  les  animaux  aux  bouchers  de  Rome  ; 
il  prohibait  l'abattage  des  agneaux  blancs  (à  cause  de 
la  couleur  de  leur  laine),  permettant  seulement  la 
consommation  des  agneaux  noirs;  il  fixait  le  prix  du 
fromage  et  en  permettait  ou  prohibait  l'exportation  ^ 

Ces  attributions  étaient  les  seules,  on  l'a  vu  par  les 
paroles  du  pontife,  qui  eussent  été  laissées  aux  magis- 
trats laïques  qu'on  appelait,  comme  par  dérision,  les 
conservateurs  de  Rome.  Pendant  le  long  cours  de 
leur  domination,  les  papes  avaient  réussi  à  enlever 
aux  citoyen3  romains,  ainsi  que  l'avait  exprimé  Sixte, 

1 .  Etudes  ataiialiques  sur  Rome,  par  M.  le  comte  de  TournoD, 
t.  I,  p.  366. 


t)4  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

boulangers,  soit  qu'ilg  eussent  le  droit  d'exiger  d'aax 
un  salaire,  les  conservateurs  reliraient  de  leurs  fonc- 
tions un  revenu  considérable.  Aussi ,  laissaient-ils  fa- 
briquer et  mettre  en  vente  du  pain  à  peine  cuit,  et  dont 
la  pâte  était  méiée  de  substances  nuisiblai  à  la  santé. 
Ces  abus  excitaient  les  plaintes  du  .bas  peuple,  qui 
souffrait  à  la  fois  de  la  disette  et  du  froid.  Sixte  en  fut 
informé,  et  il  résolut,  avec  sa  fermeté  ordiaaire,  d'y 
mettre  un  terme. 

C'était  alors  Tusage,  comme  de  notre  temps,  que  les 
principaux  fonctionnaires  publics  vinssent  compU^ 
monter  le  souverain  à  l'occasion  du  premier  jour  de 
Tannée.  Les  conservateurs  de  Rome  se  présentèrent 
donc  le  1"  janvier  4586  au  palais  du  Vatican,  et 
furent  reçus  par  le  pontife-roi.  L'un  d'eux  ayant  com- 
mencé à  débiter  son  discours  de  circonstance,  Sixte 
l'interrompit  après  quelques  phrases  et  leur  dit  «  :  Or 
sus,  laissons  un  peu  de  côté  ces  cérémonies,  et  par- 
lons de  ce  qui  me  préoccupe  extrêmement.  Je  suis 
porté  à  penser  que  vous  autres,  vous  êtes  décidés  à 
perdre  le  peu  qui  vous  est  resté,  par  pure  bienveil- 
lance du  saint-siége,  de  l'administration  publique. 
Vos  ancêtres,  par  leur  mauvaise  conduite  envers  les 
pontifes  mes  prédécesseurs,  ont  perdu,  comme  vous 
en  faites  l'expérience  aujourd'hui,  tous  leurs  anciens 
droits  et  privilèges.  Il  ne  vous  reste  actuellement  que 
cette  fonction  minime  de  présider  à  l'abondance  et  à 
la  vente  des  denrées;  et  cependant,  vous  la  remplissez 
si  mal,  que  voi;i8  me  forcerez  à  vous  l'enlever,  afin  que 
les  pauvres  ne  souffrent  pas  par  votre  propre  faute,  à 
mon  grand  déplaisir.  »  Après  ces  paroles,  il  les  con- 
gédia d'un  air  irrité  \ 

1.  TempesU,  ut  supra,  n®  xxviii,p.  198. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  95 

Il  est  nécessaire  d'expliquer,  que  les  conservateurs  de 
Rome  étaient  chargés  d'assurer  l'abondance  et  le  bon 
marché  des  denrées  nécessaires  à  Talimentation  des 
habitants.  Ils  composaient  une  magistrature  divisée 
en  trois  tribunaux  connus  sous  les  noms  de  :  Annona 
frumentaria,  Annona  olearia  et  Annona  délia  grasct'a, 

V Annona  frurneniaria  veillait  à  Texécution  des  lois 
sur  Tensemencement  des  terres,  fixait  les  prix  des 
grains  et  des  légumes,  et  achetait  des  approvision- 
nements qu'elle  revendait  aux  boulangers,  en  fixant 
la  taxe  du  pain.  Aucun  fermier  ou  cultivateur  ne  pou- 
vait vendre  sa  récolte  sans  son  autorisation. 

V  Annona  olearia  s'appliquait  au  commerce  de  Thuile: 
elle  avait  1  e  droit  d'obliger  tous  les  producteurs  à  lui 
céder  cette  denrée,  qu'elle  conservait  pour  la  revendre, 
à  des  prix  fixés  par  elle,  à  des  marchands  au  détail. 

Enfin,  le  tribunal  AqV Annona  délia  grascia  étendait 
son  pouvoir  sur  presque  tous  les  autres  objets  ser- 
vant à  la  consommation,  et  spécialement  sur  les  bes- 
tiaux et  sur  les  produits  du  laitage.  Il  obligeait  les 
éleveurs  à  livrer  les  animaux  aux  bouchers  de  Rome  ; 
il  prohibait  l'abattage  des  agneaux  blancs  (à  cause  de 
la  couleur  de  leur  laine),  permettant  seulement  la 
consommation  des  agneaux  noirs;  il  fixait  le  prix  du 
fromage  et  en  permettait  ou  prohibait  l'exportation  '. 

Ces  attribations  étaient  les  seules,  on  l'a  vu  par  le» 
paroles  du  pontife,  qui  eussent  été  laissées  aux  magis- 
trats laïques  qa^on  appelait,  comme  par  dérision,  lei> 
conservateurs  de  Rome.  Pendant  le  long  cours  de 
leur  domination,  les  papes  avaient  réussi  à  enlever 
aux  citoyens  romains,  ainsi  que  l'avait  exprimé  Sixte, 

1 .  Etudes  9taii9tûpÊa  nw  Borne,  par  M*  le  ecmiie  de  ToomoOi 

t.  I,  p.  366. 


96  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

toute  participation  sérieuse  au  gouvernement.  Les 
conservateurs  le  savaient  aussi  bien  que  lui,  et  ils 
n'avaient  pas  la  moindre  envie  de  résister  à  ses 
ordres.  Ils  avaient  d'ailleurs  appris,  par  les  mesures 
inexorables  employées  pour  la  répression  du  brigan- 
dage, à  craindre  son  autorité  :  ils  s'empressèrent  donc 
d'obéir  à  ses  injonctions.  Ils  publièrent  les  ordon- 
nances les  plus  sévères  pour  obtenir  la  diminution  du 
prix  du  pain  et  des  autres  denrées  :  ils  achetèrent 
des  approvisionnements  considérables  de  blés  qu'ils 
livrèrent  à  prix  réduit  aux  boulangers,  les  obligeant  à 
vendre  le  pain  à  bon  marché,  à  le  fabriquer  de  bonne 
qualité  et  aie  livrer  au  poids  voulu;  ils  poursuivirent 
ceux  qui  furent  trouvés  en  contravention,  et  firent 
condamner  à  mort  un  d'entre  eux,  convaincu  d'avoir 
mêlé  de  la  cendre  à  la  farine. 

Apaisé  par  ces  mesures,  le  pape  admit  à  une  nou- 
velle audience  les  conservateurs,  et  leur  dit:  — 
«  Allez,  ne  craignez  rien,  faites  bien  votre  devoir,  et 
pour  le  reste,  laissez-en  le  soin  à  nous  seul.  » 

Ensuite,  il  fit  mettre  en  liberté  tous  les  prisonniers 
condamnés  pour  dettes  contractées  envers  les  bou- 
langers :  il  paya  lui-môme  ces  dettes  sur  son  revenu 
particulier,  et,  en  outre,  il  distribua  aux  prisonniers 
élargis,  à  titre  d'aumône,  six  cents  écus  d'or,  à  ré- 
partir entre  eux  tous.  Enfin,  pour  encourager  les 
boulangers  à  observer  les  règlements,  il  renouvela 
en  leur  faveur  les  anciens  privilèges  qui  leur  avaient 
été  accordés  par  Léon  X,  Jules  III  et  Grégoire  XIII. 
En  conséquence,  il  prescrivit  que  les  crédits  qu'ils 
feraient  pour  vente  de  pain  seraient  préférés  à  tonte 
autre  dette,  voulant  que  les  procès  intentés  pour  cette 
cause  pussent  Hre  jugés,  non-seulement  pair  leurs 


VIE  DE   SIXTE-QUINT.  97 

consuls,  mais  par  tous  autres  tribunaux  publics,  aux- 
quels les  boulangers  auraient  le  droit  de  s*adresser. 

Il  fit  ensuite  publier,  par  les  surintendants  de 
Tabondance,  un  édit  défendant  à  ceux  qui  possédaient 
dans  leur  maison  du  blé  ou  de  la  farine,  d'acheter  du 
pain  chez  les  boulangers  publics,  «  afin  que  le  blé  ne 
devînt  pas  plus  rare  et  plus  cher  de  jour  en  jour,  par 
Tavarice  des  hommes.  » 

Il  réunit  en  conseil  les  cardinaux  Gaëtano,  Cesi, 
Guastavillano,  le  sénateur  de  Rome,  Giovani  Pellicano, 
le  trésorier  général,  Benedetto  Giustiniani,  et  Fabio 
délia  Corgna,  clerc  de  la  chambre,  et  il  leur  prescri- 
vit de  faire  sur-le-champ  rechercher  tout  le  blé  tenu 
caché.  Avant  de  faire  procéder  à  cette  perquisition, 
il  fit  publier  un  édit  obligeant  tout  détenteur  de  blé  à 
le  déclarer  et  à  le  vendre  à  la  Chambre  apostolique,  au 
prix  que  lui-même  se  réservait  de  fixer.  L'exécution  de 
ces  mesures  amena,  en  peu  de  temps,  à  Rome  et  dans 
les  provinces,  la  découverte  d'une  très-grande  quan- 
tité de  blé,  que  les  détenteurs  livrèrent  au  prix  fixé. 
Comme  cet  approvisionnement  ne  suffisait  pas  pour 
assurer  les  besoins  de  la  consommation,  il  fit  venir 
du  froment  de  la  Sicile,  et  il  employa  pour  payer  ces 
différents  achats»  plus  de  cent  mille  écus  de  son  re- 
venu particulier,  ou,  comme  on  dit  aujourd'hui,  de 
sa  liste  civile.  Il  fit  ensuite  revendre  ce  blé  au  prix, 
relativement  inférieur,  de  sept  écus  le  rubbio^. 


1 .  Il  y  a  deux  espèces  de  mesures  portant  le  nom  de  rubbio  dans 
les  Étals  romains  :  l'une  est  le  rubbio  de  superficie  qui  équivaut  h 
18,484  mètres  carrés,  ou  184  ares  84  centiares;  l'autre  est  une 
mesure  de  capacité  pour  les  grains,  et  elle  contient  294  lit.  465  mil- 
lilit.  —  Voy.  l'ouvrage  de  M.  de  Tournon,  t.  I,  p.  27,  et  l'jln- 
nuaire  des  longitudes^  pour  1848,  p.  83. 

7 


98  VIE  DE  SIXTB-QCINT. 

Il  employa  les  mômes  moyens  pour  procurer  aux 
habitants  de  Rome  deThuile  d'olive.  Il  ordonna  que 
tout  ce  qui  existait  de  cette  denrée,  dans  un  rayon  de 
quatre-vingts  milles  (120  kilomètres  environ),  serait 
transporté  dans  cette  ville,  menaçant  des  peines  les 
plus  sévères  ceux  qui  la  cacheraient  ou  la  transpor- 
teraient  ailleurs. 

Non  content  de  pourvoir  aux  nécessités  du  présent, 
le  pontife,  par  sa  bulle  Abundantes^  de  février  4588  ^, 
fonda  une  caisse  de  la  boulangerie,  pour  éviter  que 
Rome  pût  être  jamais  atteinte  par  la  disette.  Â  cet 
effet,  il  constitua  un  fonds  de  deux  cent  mille  écus, 
à  perpétuité,  «  destiné,  dit-il,  à  combattre  la  faim,  si 
elle  venait  à  se  faire  sentir  parmi  le  peuple  » .  Il  voulut 
que  cet  argent  ne  fût  jamais  dépensé,  mais  plutôt 
augmenté  ;  et  comme  il  avait  institué  des  cardinaux 
afin  d'assurer  l'abondance,  il  les  députa  pour  veiller  à 
l'exécution  de  cette  bulle  :  que  si  un  de  ses  successeurs 
venait  à  se  servir  de  cet  argent  pour  une  autre  usage, 
il  veut  qu'on  puisse  poursuivre  les  cardinaux  qui  ne 
s'y  seront  pas  opposés.  —  «C'est  ainsi,  ajoute  un  his- 
torien %  quô  Sixte  donna  un  noble  exemple  aux  gou- 
vernements, en  leur  faisant  connaître  que  la  disette, 
bien  souvent,  provient  de  la  cruauté  des  particuliers.  » 

De  toutes  ces  mesures,  la  dernière  était  la  meilleure, 
la  seule  que  ne  désavoueraient  pas  aujourd'hui  les 
principes  modernes  de  réconomie  politique.  Mais  vers 
la  fin  du  seizième  siècle,  ces  principes  étaient  mé- 
connus chez  toutes  les  nations  de  l'Europe.  Sixte  lui- 
même,  plus  avancé  que  la  plupart  ies  autres  souve- 


1.  Gueira,  1. 1,  p.  602,  2e  col. 

2.  Tempeatl,  1. 1,  lib.  XIÏ,  n<»  xxxiii,  p.  199. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  99 

rains,  n'obéissait,  dans  cette  circonstance,  qu'à  son 
dévouement  à  ses  sujets,  et  u  sa  charité  toute  chré- 
tienne envers  ceux  qui  étaient  réduits  à  un  état  voisin 
de  rindigence. 

Pour  encourager  l'agriculture  et  retenir  la  popu- 
lation dans  ses  États,  il  prescrivit  deux  autres  me- 
sures. Des  lois  anciennes  défendaient  aux  sujets  du 
Saint-Siège  de  vendre  leurs  biens  à  des  étrangers; 
mais  ces  règlements  étaient  tombés  en  désuétude:  par 
une  bulle  de  juillet  1585^  SnlUcitudo  pastoralis^^  Sixte 
les  remit  en  vigueur,  et  défendit  à  ses  sujets  de  vendre 
leurs  biens  immeubles  à  des  étrangers  non  établis 
dans  le  pays.  Il  déclara  nulle  toute  aliénation  consentie 
à  un  étranger,  lorsque  celui-ci  aurait  laissé  passer 
deux  années  sans  venir  se  fixer  dans  la  commune  où 
était  situé  le  bien  vendu. 

Une  autre  bulle,  d'avril  1586,  renouvela  la  défense 
faite  par  Pie  V  d'aliéner  les  biens  des  églises,  et  or- 
donna de  rechercher  ceux  qui  avaient  été  vendus^ 
afin  de  les  faire  rentrer  à  la  Chambre  apostolique. 

Enfin,  sachant  que  les  terres  de  la  campagne  de 
Rome  étaient  louées  par  des  baux  emphytéotiques,  à 
très-longs  termes ,  à  des  fermiers  qui  les  aban- 
donnaient au  pâturage  des  bestiaux,  sans  y  cultiver 
du  blé,  il  défendit  de  louer  les  biens  des  églises  pour 
plus  de  trois  années  \ 

Ces  actes  attestent  la  vigilance  de  Sixte,  et  le  soin 
qu'il  prenait  de  ne  pas  laisser  s'amoindrir  le  patri- 
moine des  églises,  ainsi  que  la  population  de  ses  Etats. 

L'époque  du  premier  carnaval  depuis  son  avéne^ 


i,  Oderra,  t.  1»  p.  445,  20  eol. 
%,  Guerra,  t.  I,p.  444,  2»  col. 


100  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

ment  approchait  :  le  pontife  n'avait  nallemenl  Tin- 
tention  de  s'opposer  à  ces  réjouissances,  qui  ont  rem- 
placé les  anciennes  saturnales.  Il  savait  que  le  peuple 
île  Rome  attendait  avec  impatience  Touverture  de  ces 
divertissements.  Le  froid  avait  cessé,  une  abondance 
momentanée  succédait  à  la  disette  et  à  la  cherté  des 
subsistances  :  les  bandits,  les  sicaires  à  gages  avaient 
disparu  de  la  ville  et  des  provinces,  et  la  sécurité  pu- 
blique, rétablie,  attirait  à  Rome  un  immense  concours 
de  voyageurs  de  toutes  les  parties  de  l'Europe.  Sixte, 
qui  veillait  avec  une  attention  scrupuleuse  au  maintien 
de  l'ordre  et  à  la  sécurité  des  personnes,  jugea  néces- 
saire, dans  cette  grande  réunion  d'hommes  venus  de 
tous  les  pays,  de  frapper  de  terreur  la  populace  et  les 
malintentionnés,  qui,  à  la  faveur  du  carnaval,  com^ 
mettaient  chaque  année  des  vols  et  des  assassinats. 
Afin  de  prévenir  le  retour  de  semblables  excès,  il  fit 
dresser,  à  l'extrémité  du  Corso^  deux  potences  :  l'une 
était  destinée  à  punir  du  dernier  supplice  ceux  qui  se 
seraient  laissé  emporter  à  commettre  des  meurtres  ou 
des  blessures  graves;  l'autre  devait  servir,  à  l'aide 
d'une  corde,  à  suspendre  et  à  balancer  par  les  bras 
ceux  qui  auraient  levé  la  main  pour  frapper.  La  vue 
de  ces  instruments  de  supplice  suffit  pour  inspirer  une 
crainte  salutaire  à  tout  le  peuple,  et  pour  retenir  les 
hommes  portés  aux  violences. 

Cependant,  le  bruit  s'était  répandu  que  le  pape 
était  décidé  à  défendre  les  mascarades,  et  les  autres 
réjouissances  traditionnelles  du  carnaval  romain. 
C'est  pourquoi,  un  grand  nombre  d'habitants  avaient 
résolu  de  ne  pas  paraître  au  Corso.  Mais  le  pontife  fit 
savoir  qu'il  ne  voulait  pas  empêcher  les  divertissements 
même  les  plus  vifs  :  seulement,  qu'il  ne  souffrirait 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  101 

pas,  qu'à  Taide  des  déguisements  et  des  masques,  on 
commît  des  insolences  et  de  grossiers  outrages.  Pour 
prouver  que  telles  étaient  ses  intentions,  et  montrer 
en  môme  temps  qu'il  avait  à  cœur  de  prendre  les  plus 
grandes  précautions,  afin  de  préserver  les  spectateurs 
des  accidents  occasionnés  par  les  courses  des  chevaux 
libres  dans  le  Corso,  il  fit  placer  de  chsique  côté  de 
cette  magnifique  rue,  de  fortes  barrières,  en  dedans 
desquelles  les  assistants  purent  se  placer  en  sûreté, 
tandis  que  le  milieu  de  la  rue  fut  réservé  pour 
les  courses.  De  cette  manière,  on  ne  vit  plus  se  re- 
nouveler les  accidents  qui  se  reproduisaient  chaque 
année,  lorsque  les  chevaux,  étant  lancés  au  milieu 
de  la  foule,  renversaient  et  foulaient  aux  pieds  les 
personnes  qui  n'avaient  pas  d'abri  pour  éviter  leur 
choc. 

Rassurée  sur  les  intentions  de  Sixte  par  les  pré- 
cautions qu'il  avait  prises,  la  foule  accourut  au  Corso 
plus  nombreuse  qu'elle  n'avait  jamais  été  auparavant. 
Mais  au  lieu  de  s'y  livrer  à  tous  les  excès,  notamment 
de  poursuivre  les  passants  d'invectives,  d'injures,  et 
même  de  coups,  comme  autrefois,  les  masques,  rete- 
nus par  la  crainte  du  châtiment,  se  bornèrent  à  des 
bouffonneries  inoffensives.  Ce  carnaval  vit  une  autre 
innovation,  qui  est  encore  en  usage  à  Rome,  celle  des 
confetti^  espèce  de  petits  bonbons  en  plâtre,  jetés  aux 
spectateurs,  au  lieu  des  pierres,  des  cendres  et  des 
immondices,  avec  lesquelles  on  les  poursuivait  les 
années  précédentes.  Aussi,  les  contemporains  remar- 
quèrent, comme  une  circonstance  nouvelle  et  singu- 
lière, que  les  juifs  eux-mêmes,  exposés  depuis  plu- 
sieurs siècles  à  tous  les  outrages  pendant  le  carnaval, 
purent,  cette  année,  assister  en  sûreté  aux  divertisse- 


lOÎ  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

ments  publics,  et  furent  respectés  par  les  masques  et 
la  populace,  comme  les  autres  spectateurs*. 

Cette  absence  de  tout  désordre,  an  milieu  de  l'ef- 
fervescence populaire  des  jours  de  carnaval,  fut  ob- 
servée pendant  toute  la  durée  du  pontificat  de  Sixte- 
Quint.  Les  contemporains,  peu  accoutumés  à  jouir 
d'une  sécurité  si  complète  pendant  la  licence  de  tous 
les  plaisirs,  faisaient  des  vœux  pour  que  le  souverain 
qui  la  leur  avait  assurée,  prolongeât  son  existence, 
afin  de  pouvoir  eux-mêmes  profiter  longtemps  du  plus 
grand  des  biens  \ 

La  protection  que  Sixte  accorda,  dans  plusieurs  cir- 
constances, aux  juifs  de  Rome  et  de  ses  États,  mérite 
d'être  particulièrement  signalée.  On  aurait  pu  présu- 
mer ,  qu'ayant  appartenu  pendant  toute  sa  vie  au 
tribunal  du  Saint-Office,  le  pape  se  serait  montré  into- 
lérant et  dur  envers  les  sectateurs  de  la  loi  de  Moïse. 
Telle  ne  fut  cependant  pas  sa  manière  d'agir  à  leur 
égard.  Il  s'efforça,  au  contraire,  de  les  mettre  à  l'abri 
des  insultes  et  des  mauvais  traitements,  auxquels  ils 
étaient  exposés  de  la  part  des  chrétiens.  A  celte  fin,  II 
fit  publier  par  le  cardinal  Rusticucci  un  bando^  défen- 
dant aux  Romains  de  vexer  ou  d'insulter  les  juifs,  rap- 
pelant aux  premiers  que  les  Hébreux  s'endurcissaient 

1.  Secure  Judxus  ludot  tpeetavit^  speetavirB  omnes  infimorum 
ordines  pet  licentiam  nobilium  aut  imolentiam  maie  habiti^  cœno, 
roboantibus  inter  strictos  densi  papyracei  nodos  ignibus  ^  interdum 
et  latcrihus,  saxisque,  —  Guido  GuaUerto,  cité  par  TempesU,  t.  î, 
Ilb.  XII,  p.  202,  n»  XL,  et  ad  notam  (11). 

^  2.  Diet  carnavalenses  ad  felicitaimam permançniiam  retinerijussit, 
cum  in  magna  hominum  hilaritate  ac  licentia  incredibilis  quiesatque 
tranquillita$  extiterit.  Itaque,  cum  Sixtus  quintus  tiobfs  hsec  otia 
fecerit^  diuturna  illi  maxima  vita  optanda  etty  ut  tanto  bono,  quo 
nullum  in  vita  hominum  majus  est^  perfrui  quam  diutissime  possi-^ 
mus.—  Guido  Gualterio.  —  Tempestî,  ut iupra,  note  (13),  p.  202. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  103 

d'autant  plus  dans  leur  impénîtence  et  leur  impiété, 
qu'ils  se  voyaient  exposés  aux  outrages  des  chré- 
tiens :  qu'en  conséquence,  les  fidèles  devaient  s'appli- 
quer à  les  gagner  à  Jésus-Christ'  par  la  douceur,  eu 
leur  montrant  l'exemple  d'une  sainte  vie. 

Conformant  sa  conduite  à  ce  conseil ,  Sixte  refusa 
d'autoriser  le  cardinal  Santorlo  di  Santa  Severina  à 
exercer  des  poursuites  contre  des  juifs  qui  sollicitaient 
l'autorisation  de  faire  imprimer  le  Talmud.  Au  lieu 
de  les  livrer  à  Tinquisition,  ainsi  que  le  demandait  le 
cardinal,  le  pape  se  borna,  pour  apaiser  son  zèle,  à 
renvoyer  l'examen  du  livre  à  la  congrégation  de  l'In- 
dex, décision  digne  d'éloges  par  sa  tolérance. 

Mais  l'acte  le  plus  remarquable  de  son  pontificat  à 
l'égard  des  juifs,  fut  sa  bulle  Christiana  pietas,  du 
22  octobre  1586  \  Entraîné  par  une  ardeur  mal  en- 
tendue pour  la  religion  catholique.  Pie  V  avait  expulsé 
tous  les  juifs  de  ses  États,  à  l'exception  de  ceux  de 
Rome  et  d'Ancône.  Sa  constitution  Hehrœorum 
gens^  du  mois  de  mars  1569  *,  ne  leur  avait  accordé 
que  trois  mois  pour  partir;  menaçant  de  poursuites, 
d'amendes,  de  confiscations  de  biens,  et  d'emprison- 
nement, ceux  qui  seraient  trouvés  après  ce  court  dé- 
lai. Cette  mesure  avait  produit  dans  les  provinces  et 
dans  les  villes  pontificales  de  déplorables  résultats. 
Les  juifs,  bien  que  constamment  persécutés,  formaient 
dans  les  États  de  l'Église  une  population  considérable, 
adonnée  au  commerce,  aisée  et  paisible.  Sixte  com- 
prit le  tort  causé  par  leur  expulsion.  Il  s'empressa  de 
les  rappeler,  en  leur  offrant  des  garanties  pour  la  sû- 


1.  Guerra,  t.  ï,  p.  194,  l'ecol. 

2.  Ibid. 


104  VIE  DE  SIXÏE-QUINÏ. 

relé  de  leur  personne  et  de  leur  négoce,  et  ce  qui  est 
encore  plus  digne  d'être  noté,  pour  Texercice  de  leur 
culte. 

A  l'exception  des  campagnes  et  des  lieux  ouverts, 
il  leur  accorda  le  droit  de  résider  partout  dans  TËtat 
ecclésiastique,  en  leur  concédant  les  avantages  sui- 
vants :  «  Les  bouchers  étaient  obligés  de  leur  vendre 
la  viande  au  prix  ordinaire  ;  les  propriétaires  devaient 
leur  louer  des  maisons  à  des  prix  modérés.  Les  juifs 
pouvaient  vivre  en  se  conformant  à  leurs  usages,  et  il 
était  défendu  de  les  troubler  :  les  impôts  personnels 
qu'ils  avaient  à  payer  étaient  proportionnés  à  leur 
âge.  Ils  avaient  la  faculté  de  construire  des'synagogues 
et  d'ouvrir  des  cimetières;  ils  pouvaient  exercer  leur 
commerce  avec  la  permission  de  la  Chambre  apostoli- 
que; leurs  procès  devaient  être  jugés  parles  magis- 
trats dans  les  formes  ordinaires  :  il  était  défendu  de 
poursuivre  les  juifs  criminels  qui  se  réfugiaient  dans 
les  États  de  TÉglise,  à  moins  qu'ils  ne  fussent  coupa- 
bles d'homicide,  du  crime  de  fausse  monnaie  ou  de 
rébellion.  Lorsqu'ils  étaient  en  voyage,  et  dans  les 
foires  et  marchés,  ils  ne  pouvaient  pas  être  contraints 
de  porter  leur  costume  distinctif  (de  couleur  jaune). 
Trois  fois  par  an,  ils  devaient  être  convoqués  par  les 
ordinaires  (évêques  ou  curés)  pour  venir  entendre  la 
parole  de  Dieu.  —  Les  médecins  juifs  étaient  autori- 
sés à  soigner  les  malades  chrétiens.  » 

Ces  sages  prescriptions,  si  éloignées  des  persécutions 
barbares  du  moyen  âge,  produisirent  immédiatement 
l'effet  que  le  pontife  éclairé  avait  espéré.  Les  juifs 
rentrèrent  en  foule  dans  ses  États,  et  à  Rome  seule- 
ment, on  en  comptait  alors  plus  de  douze  mille  dans 
le  Ghetto.  Malheureusement,  il  en  fut  de  ces  mesures 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  "  iO'i 

comme  de  beaucoup  d'autres  adoptées  par  Sixte  :  elles 
furent  mises  à  néant  après  sa  mort,  et  nous  voyons 
un  de  ses  successeurs,  Clément  VIII,  par  sa  bulle 
Cœca  et  obduraia,  du  mois  de  mars  1393,  expulser 
de  nouveau  les  juifs  des  provinces  et  des  villes  de  sa 
domination,  Rome,  Ancône  et  Avignon  seules  excep- 
tées ^ 

Après  avoir  détruit  le  brigandage,  rétabli  les 
finances,  ramené  pour  quelque  temps  le  bas  prix  des 
denrées,  et  garanti  la  sécurité  de  tous,  sans  distinction 
de  religion.  Sixte  entreprit  de  mettre  ses  sujets  à  Ta- 
bri  des  abus  de  pouvoir  de  ses  propres  ofliciers.  Il 
n'ignorait  pas  que  les  gouverneurs  ou  commandants 
des  villes,  les  chefs  de  la  police,  les  magistrats,  les 
receveurs  des  deniers  publics  trafiquaient  de  leurs 
charges,  au  détriment  du  service  qui  leur  était  confié, 
ou  des  fonctions  qu'ils  devaient  exercer.  Il  défendit 
ce  trafic,  considéré  par  lui  comme  simonie,  et  il 
poursuivit  les  délinquants  avec  la  plus  grande  ri- 
gueur*. 

I.  Guerra,  t.  I,  p.  194,  2»  col. 

ï.  Tempesli,  t.  I,  lib.  IX,  n*  xxx,  p.  143. 


CHAPITRE  VI 


Eneouragementt  accordés  aux  loduatries  de  la  laine  et  de  la  soie.  -^  Aneàne 
déclarée  port  franc.  «-  Cinta-Yeccbia  fournie  d'eau ,  ses  chianê  niaes  e» 
culture.  —  Port  projeté  près  de  Terracine.  —  Detséchemeat  d'une  partiç 
des  marais  Fontlos. 


L'oisiveté  des  habitants  dans  les  villes,  et  principa- 
lement à  Rome,  était  une  des  plaies  des  États  de  TÉ- 
glise.  L'absence  de  toute  industrie,  jointe  à  la  facilité 
d'obtenir  des  secours  distribués  sans  discernement, 
entretenait  une  partie  considérable  de  la  population 
dans  la  paresse,  et  l'amenait  à  l'état  de  mendicité  et 
de  vagabondage.  Sixte  essaya  de  remédier  à  cette 
triste  et  dangereuse  situation,  en  remettant  en^hon- 
neur  le  travail  de  la  laine,  si  apprécié  chez  les  anciens 
Romains,  et  alors  presque  totalement  négligé.  Il  espé- 
rait qu'un  certain  nombre  d'hommes  et  de  femmes, 
qui  ne  vivaient  que  des  charités  des  couvents  et  des 
églises,  pourraient  être  employés  au  filage  et  au  tissage 
de  la  laine,  et  que  l'amour  du  gain  les  arracherait  à  leurs 
funestes  habitudes.  Dans  ce  but,  il  fil  un  traité  avec 
Alexandre  Capocefalo,  et  Fenicio  Alifano,  tous  les  deux 
marchands  de  laine  :  il  leur  concéda  le  monopole  de 
la  fabrication,  et  leur  avança  dix  mille  écus,  à  la  con- 
dition de  les  restituer  à  la  Chambre  apostolique  dans 
l'espace  de  dix  années.  De  plus,  il  mit  à  leur  disposi- 
tion, sans  les  obliger  à  la  rendre,  une  somme  de  deux 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  i07 

mille  écus,  destinée  à  pourvoir  aux  dépenses  des  mé- 
tiers et  autres  objets  nécessaires. 

Sa  bulle  Cum  alias,  du  17  décembre  1585^,  ac- 
corda aux  marchands  de  laine,  pour  ce  qui  leur  se- 
rait dû,  un  privilège  préférable  à  celui  des  commer- 
çants du  port  de  Rippetta.  Il  les  autorisa  à  élire  leurs 
consuls  pour  trois  annnées;  à  donner  de  la  laine  à 
préparer  aux  ouvriers  manquant  de  travail,  avec. le 
droit  d'infliger  des  peines  à  ceux  qui  se  conduiraient 
mal.  Il  leur  accorda  en  outre  la  faculté  de  modifier  leurs 
statuts,  et  de  juger  les  contestations  nées  de  Texercice 
de  cet  art,  et  même  de  la  part  des  juifs,  lorsqu'ils  y 
seraient  intéressés.  Il  chargea  le  cardinal  Santa-Croce 
de  veiller  à  l'exécution  de  ces  dispositions,  et  de  faire 
en  sorte  que  ses  sujets  pussent  en  profiter*. 

Comme  complément  de  ces  mesures,  il  voulait  ap- 
proprier les  restes  du  Colisée  à  l'habitation  des  ou- 
vriers; en  attendant,  il  fit  établir  près  de  la  fontaine 
de  Trévi,  qui  n'était  pas  alors  telle  qu'on  la  volt  au- 
jourd'hui, un  lavoir  public  pour  nettoyer  la  laine  :  à 
l'étage  supérieur,  Il  avait  fait  placer  un  grand  nombre 
de  métiers,  pour  fabriquer  des  pièces  de  drap.  Sur  la 
façade  de  cet  édifice,  on  lisait  l'inscription  suivante  : 

Sixtus  V.  Pont.  Max. 

Lanariœ  arti  et  FulIoniaB 

Urbis  commoditati  paupertatiq. 

Sublevandœ  œdificavit 

An.  MDLXXXYIPontif.IP. 


1.  Guerra,  1. 1,  p.  496,  2«  col. 

2.  Tempesli,  t.  I,  lib.  IX,  n»  xxxi,  p.  143. 

3.  Voy.  Touvrage  do  Domenico  Fonlana,  \^  103. 


108  VIE  DF  SIXTE-QUINT. 

Il  résolut  ensuite  d'encourager  également  l'indastrie 
de  la  soie,  florissante  en  Toscane  depuis  plusieurs  siè- 
cles. Il  fit  publier,  par  le  cardinal  Castrucci,  un  bando 
dans  lequel  il  notifiaitàsessujets  qu'il  avait  nommé  pré* 
fet  ou  intendant  de  lasoie,  un  certain  PietroValentini, 
citoyen  romain,  mais  originaire  de  Pienza,  en  Toscane. 
Voulant  que  cette  industrie  pût  être  exercée  facilement 
dans  toutes  les  provinces  de  ses  États,  il  ordonna,  par 
sa  bulle  Cum  sicut^  du  28  mai  1586  S  aux  propriétaires 
de  vignes  et  de  vergers  de  planter  un  mûrier  dans  cha- 
cun de  ces  champs.  Il  prescrivait  également  à  toutes 
les  communes  de  planter  cinq  mûriers  dans  chaque 
domaine  leur  appartenant,  ou  appartenant  aux  églises 
et  aux  couvents,  et  ce,  dans  l'espace  de  quatre  ans, 
sous  peine  d'être  poursuivies.il  voulut  que  les  feuilles 
des  mûriers  fussent  employées  à  nourrir  des  vers  à 
soie,  et  il  fit  des  règlements  pour  l'établissement  de 
filatures  de  soie,  et  pour  l'usage  et  le  service  des  eaux 
nécessaires  aces  fabriques.il  décida  que  les  provinces 
et  les  communes  seraient  tenues  de  contribuer  en  ar- 
gent, et  pour  la  somme  que  Valentini  estimerait  né- 
cessaire, à  l'acquisition  des  terres  propres  à  recevoir 
des  plantations  de  mûriers  :  «  Ordonnance  très-utile, 
dit  un  historien ^  non-seulement  pour  procurer  un 
bénéfice  aux  citoyens,  mais  afin  d'obliger  les  hommes 
oisifs,  que  Sixte  ne  pouvait  souffrir,  à  s'occuper  par 
un  travail  honnête.  » 

Le  pontife  n'était  pas  moins  soucieux  de  favoriser  le 
commerce  maritime,  à  l'aide  duquel  les  matières  pre- 
mières et  les  denrées  nécessaires  à  la  consommation 


1.  Guerra,  t.  1,  p.  49G,  2*^  col. 

2.  Lelio  Pellegrini,  cilé  par  TempesU,  ut  supra,  p.  144. 


VIE  DE  SIXTE-QCINT.  i09 

étaient  importées  dans  ses  Etats.  Le  port  d'Ancône 
était  depuis  longtemps  le  plus  important  et  le  plus  fré- 
quenté des  domaines  de  TÉglise,  et  il  avait  obtenu  de 
nombreux  privilèges  des  papes.  Les  Anconitains  jouis- 
saient du  droit  d'élire  leurs  magistrats,  d'être  jugés 
par  eux  en  première  instance  et  en  appel,  de  choisir 
des  notaires  pour  les  causes  criminelles,  de  retenir, 
pour  les  besoins  de  la  ville,  les  deux  tiers  des  amendes 
prononcées  contre  les  coupables,  d'élire  leur  podestat, 
pris  exclusivement  parmi  eux,  et  d'exiger,  pour  leur 
ville,  des  redevances  en  blé  des  cultivateurs  voisins. 
Sixte  avait  confirmé  ces  différents  avantages  ^;  mais  il 
accorda,  en  outre,  une  faveur  beaucoup  plus  signalée 
au  port  d'Ancône.  Pressé  par  la  pénurie  d'argent,  Gré- 
goire XIII  avait  imposé  aux  navires  qui  fréquentaient 
ce  port  un  droit  d'entrée  d'un  écu  d'or  pour  cent,  sur 
la  valeur  des  marchandises  importées.  Mais,  loin  de 
procurer  des  fonds  au  Trésor  apostolique,  cette  taxe 
avait  déterminé  les  armateurs  de  l'Archipel  grec  à 
abandonner  le  port  d'Ancône.  Sixte  comprit  le  tort 
causé  à  cette  ville  et  à  ses  États  parle  nouvel  impôt  : 
il  l'abolit,  et  déclara  Ancône  port  franc,  afin  d'y  rappe- 
ler les  vaisseaux  marchands.  Cette  mesure  eut  un  plein 
succès  :  les  navires  grecs  et  autres  reprirent  là  route 
d'Ancône,  y  apportèrent,  comme  autrefois,  les  mar- 
chandises de  l'Orient,  et  en  exportèrent  les  blés  de  la 
Romagne  et  des  Marches.  Pour  y  attirer  les  négociants 
chrétiens  grecs  de  l'île  de  Pathmos,  Sixte  confirma,  par 
sa  bulle  du  10  mai  1587,  Dudum  felids  *,  les  privilèges 
accordés  par  son  prédécesseur  à  ces  négociants,  d'élire 

1.  Voy.  les  bulles  citées  parGuerra,  t.  1,  p.  515,  in  fine  ^  2«  col., 
et  5tC,  F«  col. 

2.  Guerra,  t.  l,p.  517,   I™  col. 


iiO  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

un  consul,  ainsi  que  les  autres  Orientaux  en  avaient 
le  droit,  et  de  jouir  d'autres  avantages  ^ 

On  ne  voit  nulle  part  que  Sixte  ait  traité  Givita- 
Vecchia  aussi  favorablement  qu'Âncône  :  il  est  assez 
difficile  d'expliquer  la  raison  de  Tinfériorité  dans  la- 
quelle il  laissa  le  port  le  plus  rapproché  de  Rome,  et 
qui  servait  surtout,  alors  comme  aujourd'hui ,  à  son 
commerce  et  à  son  approvisionnement.  Quoi  qu'il  en 
soit,  s'il  ne  le  déclara  pas  port  franc,  il  le  dota  d'eau 
douce,  avantage  non  moins  apprécié  par  les  na- 
vigateurs étrangers  que  par  les  habitants  \  Cette 
eau  fut  amenée,  par  un  conduit  souterrain,  d'une 
source  située  à  six  milles  de  la  ville  :  Giovanni  Fon* 
tana,  frère  aine  de  Domenico,  dirigea  les  travaux. 
Il  trouva,  selon  le  témoignage  de  ce  dernier  ^  l'eau 
en  si  grande  abondance,  qu'elle  pouvait  fournir 
l'approvisionnement  à  cent  galères,  sans  être  épui- 
sée. Aussi,  le  pape  fit  creuser  un  réservoir  duquel 
l'eau  est  conduite  jusque  dans  le  port,  pour  la  plus 
grande  commodité  des  navires,  et  sur  la  place  délia 
Rocca  il  fit  établir  une  fontaine  en  arcade  sur  deux 
colonnes  de  marbre,  avec  ses  armes  et  l'inscription 
suivante  : 

Sixtus  V.  Pont.  Max. 

^  Centum  cellas 

Aquœ  inopia 

Laborantes 

Sublevavit 

Ânno  MDLXXXIX 

Pont.  IV.     • 

1.  Guerra,  t.  I,  p.  517,  1'^  col. — Voy.  la  bulle  de  Gré- 
goire XllI,  Dudum  tmanerimti,  de  février  1673. 

2.  Tempesli,  1. 11,  lib.  ÏV.  n^iwii,  p.  G5. 
a.  Voy.  son  livre,  P>  103. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.   .  ill 

Il  rendit  à  Civita-Vecchia  un  service  peut-être  en- 
core plus  précieux,  en  ordonnant  le  dessèchement  des 
chiane,  marécages  qui  s'étendaient  sur  son  territoire 
et  sur  ceux  des  communes  voisines  de  Monte*Leone, 
Pieve  et  Ficalli.  Grégoire  XIII,  mal  conseillé  par  ses 
ministres,  avait  fait  Tacquisition  de  ces  terrains  in- 
cultes, moyennant  quatre-vingt-deux  mille  écus,  en 
vue  de  les  dessécher,  de  les  faire  cultiver  et  d'assainir 
la  contrée.  Mais  cette  entreprise  n'avait  pas  même  été 
commencée.  Sixte  la  reprit  en  agissant  autrement  : 
sachant  que  l'intérêt  personnel  est  le  mobile  le  plus 
puissant  des  actions  humaines,  il  revendit  pour  le 
même  prix  les  chiane  aux  habitants  des  communes,  en 
les  obligeant  à  en  effectuer  le  dessèchement  et  la  cul- 
ture; et  pour  assurer  l'exécution  des  mesures  qu'il 
avait  prescrites,  il  créa  le  Monte  di  Civita-  Vecchia, 
dont  le  revenu  était  garanti  par  l'intérêt  du  prix  de 
ces  biens  communaux  ^ 

Sixte  trouvait  le  port  de  Civila* Vecchia  insuffisant  et 
mal  placé  :  comme  Jules  César,  il  aurait  voulu  creuser 
un  nouveau  port  du  côté  de  Terracine',  non-seulement 
poilr  l'utilité  de  la  navigation,  mais  afin  de  donner  un 
écoulement  aux  eaux  stagnantes  des  marais  Pontins, 
dont  il  méditait  le  dessèchement.  Au  commencement 
d'octobre  1388,  le  pape  se  rendit  à  Terracine,  visita 
les  petites  villes  de  Piperno  et  Simoneta,  et  revint  par 
les  rivages  de  la  mer.  Le  23  du  môme  mois,  il  réunit  les 
cardinaux  en  consistoire  et  leur  raconta  son  voyage, 
ïl  leur  dit  :  «  Qu'il  avait  trouvé  les  populations  de  ce  pays 
jouissant  d'une  profonde  tranquillité^  depuis  qu'elles 

1.  Tempesli,  1. 1,  lib.  XVII,  n®»  xxxv-xxxvii,  p.  277-8. 

2.  Suétone,  Plutarque  et  Dion  parlent  de  ce  projet,  dont  ^  mort 
de  J.  César  empêcha  l'exécution. 


H2  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

n'élaient  plus  inquiétées  par  les  bandits;  qu'il  avait 
visité  les  bords  de  la  mer,  et  les  avait  examinés,  afin 
de  s'assurer  s'ils  permettraient  d'y  creuser  un  vaste 
port,  qu'il  avait  résolu  de  creuser  dans  ces  parages, 
pour  la  commodité  du  commerce  et  pour  entretenir 
l'abondance  ;  qu'il  avait  entrevu  des  difHcultés  à  l'exé- 
cution de  ce  projet,  mais  que  ce  n'était  pas  la  dépense 
qui  l'arrêtait  le  plus;  qu'il  craignaitseulement,  qu'après 
avoir  creusé  un  port  commode  pour  l'usage  de  ses  su- 
jets, il  ne  servit  plutôt  à  favoriser  les  entreprises  de 
ses  ennemis,  parce  que  les  endroits  habités  étaient 
Ires-éloignés  du  seul  lieu  où  il  fût  possible  d'établir  le 
port  :  qu'en  conséquence,  avant  de  commencer,  il  fal- 
lait y  réfléchir  mûrement.  Mais  qu'il  était  résolu  à 
entreprendre  immédiatement  le  dessèchement  et  la 
culture  des  marais  Pontins,  afin  de  ramener  l'abon- 
dance du  blé  ^  » 

Ce  dessèchement  a,  depuis  plus  de  deux  mille  ans, 
préoccupé  tous  les  gouvernements  qui  se  sont  succédé 
à  Rome,  et  jamais,  jusqu'à  présent,  aucun  n'a  pu  le 
mener  à  fin.  Les  marais  Pontins  forment  un  vaste  bas- 
sin couvert  de  marécages,  dont  la  longueur  est  de 
quarante-deux  mille  mètres  et  la  largeur  de  dix-huit 
mille,  environ.  Ils  sont  bornés  au  nord  par  les  plaines 
sèches  de  Sezza,  Sermonela  et  Cisterna;  à  l'ouest,  par 
une  chaîne  de  dunes  de  dix  à  douze  mètres  d'élévation, 
qui  les  sépare  de  la  mer,  en  s'appuyant  d'une  part  sur 
le  cap  Astura,  et  de  l'autre  sur  le  mont  Gircé;  au  sud, 
par  les  mêmes  dunes  abaissées  à  six  à  huit  mètres,  et 
unissant  cette  montagne  à  la  chaîne  apennine,  près  de 
Terracine;  enfin  au  sud  et  à  l'est,  par  ces  mômes  mon- 

i.  TempcsU,  t.  Il  lib.  IV,  n°*  xxvi  h  xxxi,  p.  65-66. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  il3 

tagnes  et  par  les  monts  Lepini  ^  Ces  marais,  déserts  et 
inhabitables  depuis  si  longtemps,  faisaient  partie, 
dans  les  premiers  siècles  de  Rome,  du  territoire  des 
Volsques,  et  ils  étaient  alors  si  peuplés  que,  selon  le 
témoignage  de  Pline  ^  on  y  comptait  vingt-trois  villes. 
Elles  furent  détruites  pendant  les  longues  guerres  que 
ce  peuple  soutint  contre  les  Romains,  et  c'est  depuis 
cette  époque  que  cette  plaine,  privée  de  la  présence  de 
rhomme,  fut  envahie  par  les  eaux  et  devint  un  im- 
mense marécage  insalubre.  Les  principales  rivières 
qui  la  traversent  sont  l'Amazena,  TUffente,  la  Ninfa, 
la  Tepia  et  la  Cavata.  Dans  Télé,  ces  cours  d'eau  sont 
presque  à  sec  :  mais  après  les  pluies  ou  les  orages,  ils 
deviennent  torrentueux,  et  débordent  sur  tout  ce  vaste 
espace,  où  leurs  eaux,  arrêtées  par  des  plantes  et  des 
détritus  de  toute  espèce,  ne  trouvent  pas  assez  de 
pente  pour  s'écouler  vers  la  mer. 

Appius  Claudius,  340  ans  avant  Jésus-Christ,  ouvrit, 
îi  travers  ces  marais,  la  voie  romaine  qui  porte  son 
nom.  11  y  fit  creuser  des  canaux,  bâtir  des  ponts,  élever 
des  chaussées  et  des  digues  dont  il  existe  encore  des 
parties  considérables.  Cent  cinquante  ans  après,  faute 
d'entretien  de  ces  ouvrages,  les  eaux  avaient  envahi  et 
recouvert  leur  ancien  domaine,  et  détruit,  sur  beaucoup 
de  points,  les  travaux  d'art  exécutés  par  Appius.  Ces  tra- 
vaux furent  réparés  ou  repris  par  le  consul  Cornélius 
tlethegus,  qui  dessécha  de  [nouveau  une  partie  de  ces 
marais  et  les  rendit  à  la  culture. 

Auguste  les  trouva  encore  submergés:  pour  en 

1.  Etudes  statistiques  sur  Rome  et  les  Etats  romains,  par  M.  de 
TournoD,  t.  II,  p.  214. 

2.  Lit).  VI.  —  «  il  Circeiis  palus  pontina  est,  quem  locum  vi- 
ginti  trium  urbium  Mucianus  ter  consul  prodidit.,,  » 

8 


<14  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

chasser  Teau,  il  fil  creuser,  le  long  delà  Via  Appia, 
le  grand  canal  sur  lequel  Horace  commença  son 
voyage  à  Brindes.  Mais  telle  est  Texubérance  de  la 
végétation  dans  ces  marécages,  sous  Tinfluence  da 
soleil  ardent  de  ritalie,  joint  au  peu  de  pente  que 
trouve  l'écoulement  des  eaux  vers  la  mer,  que  dès  le 
règne  de  Néron  ce  canal  exigea  des  réparations  con- 
sidérables; sous  Trajan,  les  travaux  d'Auguste  ne 
pouvaient  plus  servir,  selon  le  témoignage  de  Pline  le 
Jeune  ^  :  il  était  devenu  nécessaire  de  les  refaire. 

Après  Trajan,  aucun  empereur  romain  ne  s'occupa 
plus  de  ces  marais,  et  il  faut  descendre  jusqu'à  Théo- 
doric,  roi  des  Goths,  et  maître  de  l'Italie,  pour  re- 
trouver leur  nom  dans  l'histoire.  On  voit,  dans  les 
lettres  de  Gassiodore,  son  secrétaire,  qu'ils  furent  con- 
cédés à  Gécilius  Décius  pour  les  dessécher.  Si  l'in- 
scription qui  existe  à  Terracine  est  vraie,  on  pourrait 
en  conclure  que  cette  entreprise  aurait  eu  alors  un 
succès  complet;  mais  ce  résultat,  s'il  fut  obtenu,  ne 
dura  pas  longtemps,  et  pendant  tout  le  moyen  âge  le 
sol  des  marais  Pontins  resta  envahi  par  les  eaux. 

Boniface  VIII,  élu  en  1294,  fut  le  premier  pape 
qui  essaya  de  reprendre  leur  dessèchement.  Mais  les 
travaux  qu'il  fit  exécuter  n'ayant  pas  été  mieux  entre- 
tenus que  les  précédents,  n'eurent  pas  non  plus  longue 
durée.  On  attribue  à  Martin  V,  vers  1417,  le  Rio- 
Martino^  canal  qui  conduit  les  eaux  à  la  mer,  par  la 
ligne  la  plus  courte,  en  coupant  une  colline,  bien  que 
des  auteurs  recommandables  ^  veuillent  que  ce  travail 
soit  un  ouvrage  des  anciens  Romains. 


1,  Lettre  XXVI,  c.  iv. 

2.  Delalande,  Yo^agu  en  Italie ,  t,  VI,  p.  442. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  115 

En  4514,  LéonX  donna  ces  marais  en  loule  pro- 
priété à  Julien  de  Médicis,  son  neveu,  sous  la  .con- 
dition de  rhommage  au  Saint-Siège,  et  d'une  rede- 
vance de  cinq  livres  de  clro,  payables  la  veille  de  la 
fête  de  saint  Pierre.  Julien,  adoptant  le  plan  de  Jean 
Scotti,  ingénieur  florentin,  fit  travailler  au  dessè- 
chement de  la  partie  la  plus  basse;  près  de  Terracine, 
au  moyen  du  Portatore  di  Badina^  canal  qui  débouche 
dans  la  mer  au  pied  du  mont  Circello,  vers  l'ancienne 
tour  Oléola,  opération  qui  assécha  les  terrains  infé- 
rieurs. La  famille  de  Médicis  posséda  toute  l'étendue 
de  ces  marais  pendant  soixante-neuf  ans,  sans  pousser 
les  travaux  plus  loin  K 

Sixte  lui  reprit  la  partie  qu'elle  n'avait  pas  dessé- 
chée, et  voulant  profiter  du  Portatore  di  Badino  pour 
Técoulement  des  eaux  dans  la  mer,  il  fit  creuser  un 
canal  de  ceinture,  qui  porte  encore  le  nom  de  Fiume 
Siêto^  et  qui  conduit  dans  le  Portatore  les  eaux  des 
terrains  supérieurs.  Ces  travaux  furent  commencés  à 
la  fin  de  1587,  et  ils  durent  occuper  un  grand  nombre 
d'ouvriers  :  jusqu'à  la  fin  de  son  règne,  c'est-à-dire 
pendant  plus  de  deux  années,  ils  furent  poussés  avec 
vigueur,  mais  seulement  pendant  les  saisons  qui  per^- 
mettaient  aux  travailleurs  de  résister  aux  miasmes 
putrides  occasionnés  par  le  mauvais  air.  Le  pape  dé- 
pensa plus  de  deux  cent  mille  écus  à  cette  entreprise, 
qu'il  suivait  avec  le  plus  grand  intérêt,  et  qu'il  alla 
inspecter  en  personne  plusieurs  fois.  Vers  le  milieu 
du  dernier  siècle,  on  voyait  du  côté  de  Sezza,  et  peut- 
être  existe-t-elle  encore  aujourd'hui,  une  construction 
nommée  le  pavillon  de  Sixte,  où  il  logeait  lorsqu'il 

1    Delalande,  Voyage  en  Italie,  t.  VI,  p.  453-4. 


ilTi  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

venait  visiter  les  travaux.  Ona  prétendu  ^  quMls  avaient 
rendu  à  la  culture  une  superflcie  de  vingt  milles  (en- 
viron 30  kilomètres)  de  longueur,  sur  sept  de  largeur; 
mais  ce  résultat  parait  douteux  :  il  n'est  appuyé  sur 
aucune  preuve  positive,  et  le  peu  de  temps  employé 
au  dessèchement  suffirait  pour  démontrer  qu'on  a  exa- 
géré son  importance.  Ce  qui  parait  plus  certain,  c'est 
que,  dans  les  derniers  mois  de  son  pontificat,  Sixte 
ayant  voulu  se  rendre  à  Terracine ,  à  une  époque  de 
Tannée  où  Tair  n'avait  pas  été  assaini  suffisamment 
par  les  premiers  froids  de  l'hiver,  il  y  contracta  les 
germes  de  la  maladie  à  laquelle  il  succomba  peu  après. 
De  la  tentative  opérée  par  Sixte,  il  ne  reste  plus  que 
le  canal  qui  porte  son  nom ,  et  bien  que  Pie  VI  ait 
poussé  beaucoup  plus  loin  les  travaux,  repris,  pendant 
Iroppeu  de  temps,  par  Tadministration  française  sous 
le  premier  empire  *,  cette  vaste  plaine  est  revenue  à 
Tétat  de  marécage,  et  elle  attend  encore  son  dessè- 
chement pour  être  rendue  à  la  culture  et  à  là  salu- 
brité. 

1.  TempesU,  t.  Il,  lib.  lY,  n^xxx,  p.  65. 

2.  Voyez  l'ouvrage  de  M.  le  comte  de  Tournon,  t.  H,  p.  118  et 
suivantes,  et,  dans  Vatlasqui  raccompagne,  la  carte  du  département 
du  Tibre. 


CaiAPITRE  VU 


Attachement  de  Sixte  pour  la  Tille  de  Montalto  et  pour  la  Marche  d'Anc6ne. 
•—  Avantages  qu'il  leur  accorde.  —  Agrandissement  de  Lorète.  —  Répres- 
sion ,  à  Bologne,  des  Pepoli  et  des  MaUezzi.  —  Collège  Montalto  fondé  à 
Bologne.  —  Différends  apaisés  entre  cette  ville  et  Rarenne.  —  Promotion 
de  Gifido  Pepoli  au  cardinalat.  —  Interdiction  des  chevauchées. 


Un  des  traits  distinctifs  du  caractère  de  Felice  Pe- 
retti,  c'est  l'amour  qu'il  conserva  toujours  pour,  la 
ville  de  Montalto,  et  pour  la  province  de  la  Marche 
d'Ancône  dans  laquelle  il  était  né.  Peu  de  temps  après 
son  élection,  il  fit  don  à  la  ville  de  Montalto  de  treize 
cents  écus,  destinés  au  traitement  d'un  maître  d'école, 
avec  obligation  de  donner  des  leçons  à  quinze  enfants 
des  environs.  Il  y  créa  un  gouverneur  et  y  établit  la 
résidence  d'un  prélat,  avec  juridiction  sur  les  prêtres 
voisins.  Enfin,  par  sa  constitution  Sane  cupientes^  il 
érigea  la  cathédrale  en  évôché,  avec  un  chapitre  de 
dix  chanoines,  et  l'exempta  pendant  dix  ans  de  tous 
droits  et  redevances  à  la  Chambre  apostolique.  En 
outre,  il  fit  cadeau  à  cette  église  de  vases  sacrés,  d'or- 
nements et  de  costumes  magnifiques  pour  célébrer 
les  oflBces. 

La  Marche  d'Ancône  ne  fut  pas  moins  bien  traitée  : 
il  commença  par  accorder  aux  terres*  et  aux  univer- 

1 .  Les  terres  étaient  les  Tillages  non  érigés  en  villes. 


H8  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

sites  de  cette  province,  par  son  bref  Vestra  erga  hane 
sedem,  une  entière  liberté  pour  le  commerce  des 
grains.  Il  érigea  en  villes  Tolentino  et  San-Severino,  et 
créa  dans  cette  dernière  un  évôché.  A  Macerata,  il 
institua  un  tribunal  de  Rota,  pour  juger  les  procès  de 
la  province.  Il  promut  Tévéché  de  Fermo  au  titre 
d'archevêché,  et  renouvela  les  privilèges  de  Tuni- 
versité,  ce  qui  détermina  les  habitants  à  lui  élever, 
sur  la  porte  du  palais  public,  une  statue  en  bronze  ^ 
Une  autre  statue  du  même  métal ,  ouvrage  d'Antonio 
Berardi,  de  Recanati,  lui  fut  érigée,  aux  frais-  de  la 
province  de  la  Marche,  dans  la  ville  de  Lorète,  au  bas 
de  l'escalier  de  la  Santa  Casa^  dont  il  avait  élevé  la 
façade,  décorée  de  portes  en  bronze,  travaux  auxquels 
il  dépensa  quarante  mille  écus  d'or. 

En  outre,  la  ville  de  Lorète  fut  dotée  d'un  évôché, 
d'un  Mont  de  piété,  d'un  palais  de  justice  et  d'une 
foire  qui  devait,  chaque  année,  s'y  tenir  du  35  no- 
vembre jusqu'à  la  fin  de  décembre.  Pour  augmenter 
sa  population^  il  avait  accordé  des  privilèges  et  des 
exemptions  d'impôts  à  tous  ceux  qui  viendraient  s'y 
fixer,  et  qui  bâtiraient  des  maisons  nouvelles  ^.  Ces  me- 
sures attirèrent  à  Lorète  d'assez  nombreux  habitantSi 
et  l'on  peut  dire  que  cette  ville  doit  à  Sixte  une  grande 
partie  de  son  accroissements 

Il  ne  négligeait  pas  les  autres  cités  de  ses  États,  et 
spécialement  l'importante  ville  de  Bologne,  la  plus 
considérable  de  toutes  après  Rome.  Depuis  sa  con- 
quête et  sa  réunion,  par  Jules  II,  aux  domaines  de 


1.  Tetiipâsii,  ti  1,  p.  21  s,  l'attribue  al  famoso  Samovino  ;— 
mais  il  se  trompe,  cet  artiste  étant  mort  en  1510. 

2 .  Ibid. , .  n°  xxiiii  et  suiv. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  449 

l'Église,  cette  ville  et  la  province  dont  elle  est  la  ca- 
pitale avaient  été  constamment  agitées  par  des  tenta- 
tives de  rébellion,  excitées  par  les  principales  familles 
de  la  noblesse.  Mais  ces  familles,  qui  se  réunissaient 
dans  une  haine  commune  contre  le  gouvernement  des 
légats,  étaient  profondément  divisées  entre  elles,  et 
se  faisaient  une  guerre  acharnée  dans  les  campagnes 
et  jusqu'au  milieu  des  rues  de  Bologne.  On  y  comptait 
alors  deux  factions  également  hostiles  au  pape,  ayant 
pour  chefs.  Tune  lesPepoli,  l'autre  les  Malvezzi.  Les 
premiers  étaient  soutenus  par  le  duc  de  Ferrare,  les 
seconds  par  le  grand-duc  de  Toscane.  Foulant  aux 
pieds  les  bulles  de  Sixte  contre  les  bandits,  ces  deux 
familles  riches  et  puissantes  entretenaient  à  leurs 
gages  des  bravi^  qu'elles  employaient  comme  des  in- 
struments de  leurs  vengeances  et  de  leurs  passions,  et 
elles  inspiraient  une  véritable  terreur  aux  citoyens 
paisibles.  Les  Pepoli  étaient  les  maîtres  des  montagnes 
qui  entourent  Bologne;  les  Malvezzi  dominaient  dans 
la  plaine  :  àTaide  d'une  armée  de  sicaires,  ces  deux 
factions,  comme  au  temps  des  Guelfes  et  des  Gibelins, 
se  faisaient  une  guerre  acharnée,  et,  depuis  longtemps, 
elles  s'étaient  rendues  redoutables  aux  souverains 
pontifes. 

Sixte  résolut  de  mettre  un  terme  à  un  état  de  choses 
qui  portait  la  plus  grave  atteinte,  non-seulement  à  son 
autorité,  mais  à  la  sécurité  de  ses  sujets.  Dans  un 
consistoire  du  mois  de  septembre  4586,  le  pontife 
avait  déclaré  :  —  «  qu'il  ne  craignait  que  le  péché, 
mais  nullement  les  hommes;  et  qu'encore  que  les 
criminels  l'accusassent  de  cruauté,  il  était  décidé  à 
faire  une  sévère  justice,  tant  que  les  scélératesses 
n'auraient  pas  cessé,  parce  que  cela  était  nécessaire 


120  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

au  bien  public  ^»  En  conséquence,  il  avait  transmis  au 
cardinal  Salviali,  son  légat  à  Bologne,  les  instructions 
les  plus  péremptoires  pour  réprimer  les  factions  qui 
troublaient  cette  ville.  Mais,  en  politique  prudent,  il 
ne  voulut  pas  engager  la  lutte  contre  les  deux  partis 
à  la  fois.  Il  commença  par  attaquer  les  Pepoli,  dans 
la  personne  le  leur  chef  Jean,  personnage  possédant 
d'immenses  richesses,  doué  de  la  plus  grande  audace 
et  souillé  des  crimes  les  plus  abominables.  Contrai- 
rement aux  édits  de  Sixte,  qui  avaient  ordonné  de 
livrer  les  bandits  à  la  justice,  Jean  Pepoli  gardait 
dans  un  de  ses  châteaux  forts  un  sicaire  inculpé  d'un 
grand  nombre  de  meurtres.  Les  partisans  des  Mal- 
vezzi  avaient  dénoncé  ce  fait  au  légat,  comme  une 
atteinte  portée  à  Tautoritê  du  pape.  Le  cardinal  fit 
venir  Pepoli  et  lui  ordonna  de  remettre  le  bandil. 
Mais  Taudacieux  seigneur  lui  répondit  avec  insolence  : 
('.  qu'il  ne  le  livrerait  pas,  parce  que  tenant  le  château, 
dans  lequel  il  le  gardait  en  fief,  de  TEmpereur,  il 
considérait  ce  domaine  comme  exempt  de  la  juri- 
diction de  tout  autre  prince  :  qu'en  conséquence,  il 
appartenait  à  lui  seul ,  comme  feudataire  de  l'Empe- 
reur, de  faire  du  prisonnier  ce  qu'il  lui  plairait,  soit  de 
lui  infliger  le  dernier  supplice,  soit  de  le  relâcher.  » 
Le  légat  répliqaa  que,  selon  la  bulle  du  pape,  tous 
les  fiefs,  non-seulement  situés  dans  les  États  de  l'É- 
glise, mais  môme  ailleurs,  étaient,  pour  ce  qui  con- 
cernait la  répression  du  brigandage,  soumis  à  l'auto- 
rité du  souverain  pontife  et  du  Saint-Siège  aposto- 
lique. Mais  Pepoli,  se  laissantemporter  par  son  orgueil, 


1.  Galesini,  cité  par  Tempesli,  t.  1,   lib.  XVIII,  n°    xxxvii;, 
p.  293,  et  ad  notam  (It). 


VIB  DE  SIXTE-QUINT.  121 

I 

répondit  tout  jrrité:«que,  eu  égard  à  son  fief,  il 
n'était  sujet  que  de  Dieu,  et  qu'il  ne  reconnaissait  ni 
pape,  ni  siège  apostolique,  ni  aucun  autre  prince.  » 
Indigné  de  cette  arrogance,  le  légat  le  fit  arrêter  sur- 
le-champ  et  conduire  en  prison.  Il  envoya  ensuite  un 
courrier  extraordinaire  au  pontife,  pour  lui  rendre 
compte  des  faits  et  demander  ses  instructions.  Crai- 
gnant sans  doute  rinfluence  des  partisans  des  Pepoli  à 
Bologne,  Sixte  résolut  de  faire  instruire  la  cause  à 
Rome,  en  Tabsence  du  prisonnier.  Pendant  la  pro- 
cédure, on  intercepta  des  lettres  écrites  par  Pepoli 
dans  lesquelles  il  réclamait  à  ses  amis,  le  duc  de  Fer- 
rare  et  les  Benlivoglio,^  de  Bologne,  des  secours  pour 
résister  au  pape,  dont  il  parlait  dans  les  termes  les 
plus  méprisants.  En  outre,  il  avait  fait  mettre  en  li- 
berté le  sicaire  cause  première  de  sa  résistance.  Ces 
deux  circonstances  firent  hâter  son  procès  :  il  fut  con- 
damné à  mort  par  les  juges  de  Rome,  sans  avoir  été 
mis  à  mêmede  se  défendre,  et  Sixte  envoya  l'ordre  au 
légat  de  procéder  contre  Pepoli  comme  sujet  rebelle 
et  coupable  de  lèse-majesté.  Aussitôt  cette  dépêche 
reçue,  le  cardinal,  sans  tenir  aucun  compte  des  récla- 
mations du  duc  deFerrare,  accorda  seulement  au  pri- 
sonnier le  temps  de  se  confesser,  et  aussitôt  après, 
il  le  fit  décapiter  à  Bologne.  Son  supplice  remplit 
d'effroi  tous  les  nobles  ses  partisans. 

Ils  étaient  encore  sou&  1  impression  de  la  crainte 
inspirée  par  cet  exemple  de  Tautorité  absolue  et  de 
la  justice  sévère  du  pontife,  lorsque  Sixte,  débarrassé 
des  Pepoli,  commanda  à  son  légat  de  procéder  (prout 
et  de  jure)  ^  contre  les  Malvezzi.  Ceux-ci,  pendant  le 
pontificat  de  Grégoire  XIII ,  avaient  fait  incendier, 
sans  être  poursuivis,  un  grand  nombre  de  fermes  ap- 


^22  VIB  M  SIXTE-QUINT. 

partenant  à  la  famille  Bianchetta.  Le^  légat  Salviati, 
les  ayant  fait  venir  à  son  audience,  leur  ordonna,  au 
nom  du  pape,  d'avoir  à  réparer,  dans  un  délai  déter- 
miné, les  dommages  causés  aux Biancheltl,  sous  peine 
d'être  considérés  comme  rebelles ,  s'ils  refusaient 
d*obéir.  L'exécution  récente  de  Jean  Pepoli  leur  enleva 
tout  courage  de  résister  à  cette  injonction;  mais,  ne 
voulant  pas  Texécuter,  ils  se  hâtèrent  de  quitter  Bo- 
logne et  de  se  réfugier  à  Florence.  Un  seul ,  Pirro 
Malvezzi,  homme  hautain  et  déterminé,  qui  était  leur 
chef,  osa  rester,  comme  pour  déOer  l'autorité  de  Sixte. 
Mais  le  cardinal  le  cita  en  jugement,  sous  l'accusa- 
tion d'avoir  fait  assassiner  Bartholommeo  Bolognetti, 
un  des  habitants  les  plus  recommandables.  Cet  ajour- 
nement remplit  Pirro  d'une  telle  épouvante,  que,  pour 
sauver  sa  vie,  il  prit  précipitamment  la  fuite;  mais 
Sixte  le  fit  déclarer  coupable  de  lèse-majesté  ^ 

Les  deux  factions  des  Pepoli  et  des  Malvezzi  ainsi 
comprimées,  Bologne  et  tout  son  territoire  recou- 
vrèrent leur  ancienne  tranquillité.  Après  les  avoir 
pacifiés.  Sixte  trouva  le  moment  venu  d*embellir  la 
ville,  et  de  contribuer  à  l'avancement  des  lettres  et 
des  sciences  dans  cette  contrée.  Par  ses  bulles  Cathe- 
dram  militaniis  et  Inter  cœteras^  d'octobre  1586  et  de 
décembre  < 588,  considérant  que  la  noble  cité  de  Bo- 
logne s'était  toujours  distinguée  par  son  amour  pour 
les  lettres,  les  sciences  et  les  arts  libéraux,  il  déclara 
vouloir  y  fonder  un  collège  du  nom  de  Montallo.  Il 
prescrivit  que  cinquante  jeunes  gens  de  la  province 
de  la  Marche  seraient  reçus  et  instruits  dans  cet  éta- 
blissement,  dont  huit  au  choix  du  protecteur,  huit  de 

1.  Tempesti,  ut  supra,  p.  292. 


VtlS  DB  SIXTE-QUINT.  123 

la  Ville  de  Montalto,  huit  de  Ferme,  et  les  autres  des 
différentes  localités  de  cette  province.  Il  fit  don  à  ce 
collège  de  trois  mille  ducats  de  revenu,  voulut  que 
les  écoliers  y  fussent  nourris,  et  que  le  réfectoire  et  la 
chapelle  leur  servissent  en  commun  :  il  lui  accordâtes 
privilèges  dont  Jouissaient  les  autres  collèges  de  Bo- 
logne, exempta  les  élèves  et  les  maîtres  de  tous  impôts, 
comme  aussi  de  la  juridiction  de  Tarchevéque  et  du 
légat,  pour  ne  relever,  directement,  que  de  celle  du 
Saint-Siège.  Enlln,  il  institua  protecteur  son  petit  ne- 
veu, le  cardinal  Alessandro  Montalto,  et  décida  que  le 
patronage  de  ce  collège  appartiendrait  à  perpétuité  à 
la  famille  Peretti^ 

Grégoire  XIII,  de  la  famille  Buoncompagno  de  Bo- 
logne, avait  érigé  en  archevêché  le  siège  épiscopal  de 
cette  ville,  et  détaché  de  l'archevêché  de  Ravenne  plu- 
sieurs suffragants  qu'il  avait  soumis  à  celui  de  Bologne. 
Il  en  était  résulté,  entre  les  deux  villes,  des  plaintes  et 
des  récriminations.  Pour  les  faire  cesser.  Sixte  forma 
une  congrégation  des  cardinaux  Santa-Groce,  Lance- 
lotto  et  Àldobrandini ,  qui  parvinrent  à  terminer  ces 
différends. 

Quelques  années  après,  pour  montrer  à  la  noble  et 
puissante  famille  Pepoli  qu'il  n'avait  conservé  contre 
elle  aucun  ressentiment,  mais  qu'il  avait  seulement 
voulu,  par  la  condamnation  de  Jean  Pepoli,  assurer 
le  cours  de  la  justice^  il  promut  le  30  novembre  1589, 
à  la  dignité; de  cardinal,  GUido  Pepoli,  un  de  ses 
membres. 

Les  troubles  de  Bologne  apaisés,  Sixte  ne  montra 
pas  moins  de  vigueur  à  contenir  deux  puissantes  fa^ 

1.  Guerra,  t.  I,  p.  315,  l^e  cel* 


124  VIE  Dfi  SIXTE-QUINT. 

milles  romaines,  dont  les  prétentions  opposées  ame- 
naient souvent  de  sanglants  conflits  dans  les  environs 
de  la  capitale.  Pendant  tout  le  moyen  flge,  la  cam- 
pagne de  Rome  avait  été  le  théâtre  de  luttes  acharnées 
entre  les  principaux  possesseurs  de  fiefs.  Ces  luttes 
avaient  recommencé  du  temps  de  Sixte,  entre  les 
Gaelani,  seigneurs  de  Sermoneta,  et  les  Colonna,  pro- 
priétaires de  Nettuno,  à  l'occasion  du  bornage  de 
leurs  domaines,  et  de  l'usage  des  eaux  qui  les  traver- 
saient. Les  chefs  de  ces  anciennes  familles,  au  lieu  de 
recourir  aux  tribunaux  pour  faire  juger  leurs  diffé- 
rends, avaient  préféré,  méprisant  les  bulles  du  pontife, 
réunirleursvassauxarmés,  et  entrer  en  campagne  pour 
décider  leurs  démêlés  en  combattant.  Ces  réunions 
désignées  dans  les  bulles  sous  le  nom  de  cavalckatœ^ 
chevauchées^  étaient  depuis  longtemps  interdites  :  mais 
celte  défense  était  tombée  en  désuétude,  comme 
beaucoup  d'autres.  Sixte,  qui  venait  de  réprimer  le 
brigandage,  et  qui  avait  abattu  les  factions  de  Bo- 
logne, ne  pouvait  pas  tolérer,  jusqu'aux  portes  de 
Rome,  une  sorte  de  guerre  civile.  Sa  bulle,  Dum  pro 
communia  du  mois  de  mars  1587  ^  prohiba  de  nouveau, 
sous  les  peines  les  plus  sévères ,  ces  prises  d'armes, 
même  de  la  part  des  communes  et  des  universités, 
parce  que,  dit-il,  ces  chevauchées  sont  le  foyer  prin- 
cipal de  la  réunion  des  sicaires  et  des  bandits.  En 
conséquence,  il  déclara  coupable  de  lèse-majesté 
quiconque  les  convoquerait  ou  y  serait  intervenu,  et 
il  recommanda  aux  gouverneurs  et  aux  juges  de  rem- 
plir leur  devoir.  Il  ne  permit  ces  chevauchées  que 
dans  trois  circonstances  ;  pour  se  défendre  dès  ban- 

l.  Guerra,  1. 1,  p.  476,  2«  col. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  iVo 

dits,  pour  les  poursuivre  jusque  dans  leurs  refuges,  et 
pour  s'opposer  aux  descentes  des  Turcs  et  des  Barba- 
resques  sur  les  côtes  de  ses  États.  Dans  toutes  les  au- 
tres occurrences,  il  voulait  que  personne  n'eût  Tau- 
dace  de  rassembler  une  suite  armée ,  sans  l'expresse 
permission  du  Saint-Siège,  à  moins  d'un  danger 
imminent,  et  encore  dans  ce  cas,  il  interdit  [de  se 
réunir  sans  l'autorisation  du  ministre  du  siège  apos- 
tolique le  plus  voisin. —  La  publication  de  cette  bulle 
suffit  pour  calmer  l'ardeur  belliqueuse  des  Gaetani  et 
des  Golonna,  et  mit  fin  à  leurs  différends. 


CHAPITRE  YIII 


Lois  eontra  le  luiet  —  Licence  des  oouvenU  réprimée.  —  Tricheries  au  jeu 
poursuivies.  —  Astrologie  Judicieire  défendue.  —  Prophétie  du  Père  Félix, 
capucia.—  Miracles  attribués  à  Slxte.'^U  protège  ses  siyets  contre  les  abus 
de  pouvoir  des  fonctionnaires  publics.  — -  Il  améliore  les  bâtiments  et  le 
régime  des  prisons.—  Il  rachète  et  délivre  des  chrétiens  esclaves  des  Turcs. 


Dès  la  seconde  année  de  son  pontificat,  frappé  da 
luxe  effréné  qui  régnait  à  Rome,  Sixte  entreprit  de 
renouveler  les  lois  somptuaires  édictées  par  ses  pré- 
décesseurs, contre  les  dépenses  de  vêtements,  de  table 
et  autres,  source  de  ruine  pour  un  grand  nombre  de 
familles.  Il  convoqua  les  conservateurs  et  le  sénateur 
de  Rome,  et  leur  dit  :  «  qu'il  avait  résolu  de  promul- 
guer de  nouveau ,  non-seulement  les  défenses  décré- 
tées par  Clément  VII ,  Pie  IV  et  Pie  V,  mais  encore 
celles  que  les  empereurs  avaient  publiées  dans  le 
temps  de  la  magnificence  de  Tancienne  Rome,  contre 
les  excès  du  luxe  scandaleux  qui  appauvrissait  les 
familles;  qu'il  était  donc  décidé  à  faire  un  règlement 
sur  cette  matière  :  mais  comme  il  savait  qu'eux,  en  leur 
qualité  de  laïques,  connaissaient  parfaitement  ce  qui 
convenait  au  siècle,  il  voulait  qu'ils  lui  fournissent 
toutes  les  informations  nécessaires  pour  réformer  ces 
abus.»  Le  sénateur  et  les  conservateurs,  pour  obéir  au 
désir  de  leur  maître,  convoquèrent  des  délégués,  au 
nombre  de  sept,  pris  dans  les  différentes  classes  de  la 


VIE  DK  SIXTE-QUINT.  i27 

population  ^  et  après  s'être  mis  d'accord  avec  eux  sur 
les  réformes  à  proposer,  ils  rédigèrent  un  projet, 
qu'ils  soumirent  aux  trois  cardinaux  Santorio,  Aldo- 
brandini  et  Salviati,  délégués  à  cet  effet.  Ensuite,  ils 
le  présentèrent  au  souverain  pontife,  qui,  l'ayant 
approuvé,  le  sanctionna  définitivement  par  sa  bulle 
Cum  unoquoquey  du  l^'  janvier  1586^.  dont  il  remit 
Texécution  aux  conservateurs  du  peuple  de  Rome. 

Cette  bulle  comprend  onze  titres,  et  elle  avait  pour 
objet  les  réformes  suivantes  : 

1°  Les  vêtements  des  hommes;  2°  ceux  des  femmes, 
et  spécialement  des  femmes  mariées  ;  3°  les  habits  de 
noces;  4°  ceux  des  veuves;  5"  les  dots,  qui  ne  peuvent 
s'élever  au-dessus  de  cinq  mille  écus  ;  6°  le»  cadeaux 
de  noces;  7**  les  dépenses  des  repas;  8°  celles  des  lits; 
9"  les  présents  à  éviter  entre  les  parrains  et  marraines, 
le  jour  du  baptême  des  enfants;  40°  les  funérailles; 
il**  et  les  peines  établies  contre  les  personnes  qui 
violeraient  ce  décret.' 

Les  prescriptions  qu'il  renfermait,  les  pénalités  qu'il 
édictait  contre  les  délinquants,  restèrent  impuissantes, 
et  cette  bulle  tomba  promptement  en  oubli  et  en  dé- 
suétude. Le  luxe  se  releva  plus  hardi,  plus  scandaleux 
que  jamais;  car  ce  n'est  point  avec  des  menaces  et  des 
peines  qu'on  peut  le  combattre,  mais  seulement  par  la 
raison  et  les  mœurs.  Comme  tant  d'autres,  Sixte  obéis- 
sait aux  idées  anciennes,  et  il  croyait  plutôt  à  l'effica- 
cité du  châliment  qu'au  libre  résultat  de  la  modération 
dans  l'opulence  et  des  bons  exemples  de  conduite. 

Les  mesures  qu'il  adopta  pour  ramener  les  religieuses 


1.  Tempesli  donne  leurs  noms,  t.  I,  lib.  XXV,  n»  xv,  p.  395. 

2.  Guerra,  t  1,  p,  483,  F*  col. 


128  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

à  Tobservation  du  vœu  de  chasteté,  sont  empreintes 
d'une  rigueur  excessive.  H  commença  par  menacer  de 
châtiment  ceux  qui,  sans  une  permission  expresse  du 
cardinal  vicaire  ou  du  souverain  pontife,  attireraient 
les  religieuses  à  la  porte  des  couvents  pour  causer 
avec  elles.  «  Il  régnait  alors,  dit  un  historien^,  une  si 
grande  licence,  que  les  parloirs  étaient  constamment 
remplis  d*oisifs,  lesquels  entretenaient  les  religieuses 
dans  des  conversations  continuelles,  les  détournaient 
de  leur  vocation  et  excitaient  les  plus  grands  scan- 
dales. Comme  il  était  arrivé  que  des  jeunes  gens 
avaient  violé  des  religieuses,  et  que  d'autres,  pour 
pénétrer  dans  un  couvent,  avaient  forcé  avec  effraction 
les  grilles  et  les  fermetures  des  fenêtres  et  des  portes, 
Sixte  exigea  qu'ils  expiassent  sur-le-champ  ce  forfait, 
en  subissant  le  dernier  supplice.  Prié  par  la  supé- 
rieure d'avoir  égard  à  l'honneur  de  son  couvent,  le 
sévère  pontife  répondit  :  «  L'honneur  a  été  rendu 
par  nous,  puisque  nous  avons  fait  disparaître  les  in- 
dignes qui  le  lui  avaient  ravi  avec  tant  d^  scandale,  et 
en  donnant  à  d'autres  de  si  mauvais  exemples.  Nous 
avons  fermé  les  yeux,  tant  que  le  respect,  la  piété  et 
la  clémence  nous  le  permettaient  :  mais  là  où  l'amour 
ne  sert  à  rien,  il  faut  employer  la  justice,  et  quand  le 
fer  ne  suiBt  pas,  il  faut  user  du  feu,  autrement,  cette 
poix  ne  serait  pas  consumée.  » 

Par  d'autres  édits,  il  défendit,  sous  peine  de  mort, 
les  tricheries  qui  se  commettaient  en  jouant  aux  dés 
et  aux  cartes.  Il  établit  aussi  une  police  très-sévère 
pour  les  femmes  de  mauvaise  vie,  chez  lesquelles  des 
assassinats  se  commettaient  journellement.  Les  blas- 

t.  Le  père  Tempesti,  t.  II,  lib.  1,  n^xu,  p.  15. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  120 

phémateurs  furent  également  poursuivis  avec  une 
cruauté  empruntée  au  moyen  âge;  et  Ton  raconte 
qu'il  fit  mettre  à  la  torture  et  écarteler,  après  lui  avoir 
fait  percer  la  langue  avec  un  fer  rouge,  le  cochçr  d'un 
grand  seigneur,  reconnu  coupable  de  ce  méfait.  Enfin, 
il  ne  montra  pas  moins  de  rigueur  à  Tégard  des  astro- 
logues judiciaires,  qui  prétendaient  prédire  Tavenir  : 
il  fulmina  contre  eux  sa  bulle  Cœli  et  terrœ  creator^ 
et  les  punit  avec  une  sévérité  implacable. 

Il  est  vrai  que  ses  ennemis  soutenaient  qu'il  n'a- 
vait défendu  cette  astrologie,  que  parce  qu'il  l'avait 
pratiquée  lui-môme  pour  arriver  à  la  papauté.  «  Mais, 
répond  le  père  Tempesti,  son  astrologie  judiciaire  fut 
la  prophétie  qui  lui  fuf  faite  par  saint  Félix,  capu- 
cin, et  par  d'autres  serviteurs  de  Dieu.  »  11  faut  sa- 
voir que,  pendant  qu'il  était  venu  prêcher  le  ca- 
rême à  Rome,  en  1552,  le  père  Montalto  s'était  lié 
avec  un  religieux  capucin,  nommé  Félix,  originaire 
de  Cantalice,  du  diocèse  de  Civita-Ducale,  dans  TA- 
bruzze.  Ce  capucin  étant  mort  à  Rome,  en  odeur  de 
sainteté,  en  1588,  Sixte  alla  voir  son  corps  exposé  dans 
l'église  de  Saint-Bonaventure,  et  il  ordonna  qu'on  fît 
sur-le-champ  le  procès-verbal  pour  sa  canonisation,  ce 
qui  eut  lieu  sous  la  surveillance  du  cardinal  Santorio, 
qui  rapporte  le  fait.  Or,  un  des  miracles  attribués  au 
nouveau  saint  dans  les  actes  de  sa  canonisation ,  fut 
précisément  d'avoir  prédit  au  père  Montalto  qu'il  de- 
viendrait pape  ^ 

Un  autre  miracle  à  noter,  c'est  celui  prêté  à  Sixte 
lui-même.  Voici  comment  il  est  rapporté  par  le  père 
Tempesti  :  «  Puisque  j'en  suis  à  parler  de  Tillustre 

1.  Tempesti,  1. 1,  lib.  H,  n»  X/p.  25. 

9 


130  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

Compagnie  de  Jésus,  cela  me  rappelle  un  événement 
célèbre,  arrivé  en  la  personne  de  Filippo  Giusliniani, 
patricien  génois,  lequel,  après  avoir  abandonné  le 
monde  pour  passer  sa  vie  dans  cette  vénérable  com- 
pagnie, fut  renvoyé  par  la  suite,  à  cause  de  ses  infir- 
mités incurables,  de  cette  même  société,  qui  a  besoin 
de  sujets  sains  et  capables  de  soutenir  les  fatigues  con- 
tinuelles qu'elle  s'impose  au  bénéfice  du  prochain.  Ce 
Giustiniani,  avant  de  retourner  dans  sa  patrie,  se 
présenta,  tout  couvert  de  laplus  affreuse  lèpre,  devant 
Sixte.  La  vue  de  cet  homme ,  ressemblant  déjà  à  un 
cadavre,  émut  le  pontife  jusqu'au  fond  des  entrailles. 
Après  l'avoir  exhorté  à  supporter  en  paix  le  fléau  que 
Dieu  lui  avait  envoyé,  il  le  congédia,  avec  le  signe  de 
la  bénédiction  apostolique,  et  Giustiniani  sortit  guéri. 
—Beaucoup  racontent  ce  fait,  ajoute  Tempesti,  et,  en- 
tre autres,  Giovanni  Pinadello  le  rapporte  ^  Les  enne- 
mis jurés  de  Sixte  tournèrent  en  ridicule  Tadmiration 
de  Rome,  et  dirent  que  ce  Giustiniani,  étant  un  hypo- 
crite fieffé,  avait  feint  d'avoir  la  lèpre,  pour  tromper 
Sixte,  et  lui  arracher  des  mains  quelque  dignité.  Mais 
les  écrivains  qui  l'accusent  de  cette  fourberie,  re- 
connaissent cependant  que  Giustiniani  avait  été  ren- 
voyé de  la  Compagnie  de  Jésus,  à  cause  de  ses  infir- 
mités incurables.  Le  fait  est  qu'il  demeura  guéri.  » 
Au  nombre  des  pièces  de  vers  remarquables,  qui 

I .  Dans  son  ouvrage  intitulé  :  Invicti  Quinarii  numeri  séries,  etc., 
Roma  1589.— BibUothèque  imp.  de  Paris,  H,  1012.— Voici  ce  pas- 
sage, p.  36.— «  Kal,  Januariif  MDLXXXIX...  eoipso  diefelicissimo, 
Philippus  Giustinianus,  Genuensis,  Societaiis  Jesu,  cnm  per  sepien- 
nîum  graviter  lepra  laborasset,  ubi  primum  a  Sixto  Qiiinto,  sanc- 
tiasimo  pontifice,  benedictionem  accepity  tum  mundatus  est,  atque 
illicb  sanitali  pristina  est  resiitutus.  Proinde  dicent  posteri  uberius 
sanctitatem  in  tanto  pontijice  prœcipue  enituisse. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  i3i 

furent  publiées  à  Rome  et  envoyées  dans  les  autres 
pays,  pour  célébrer  cette  guérison  miraculeuse,  la  sui- 
vante mérite  d'être  rapportée  : 

t  Ergo  fugas  asgro  veterem  de  corpore  morbum 
Cum  dextra  signas^  maxime  Sixte,  crtwem? 
Hoc  Christi,  hoc  Fetri  est  ;  Christi  nam  sceptra,  viasque 

Rite  gens,  Pétri  jura  thronumque  tenes. 
Magna  fides  œgri,  major  tua,  Sixte,  potestas, 

VtraqiAB  languorem^  ccu  medicina  levât. 
Bine  œdes  alii,  ductus  mirentur  aqiuirum, 

Fontes,  atque  obelosy  templaj  sacella,  vias, 
Miror  ego  solo  sanari  corpora  Signo  ; 

Scilicet  illa  hominis  sunt  opéra,  ista  DeiK 

—  a  Ainsi,  grand  Sixte,  tu  chasses  une  maladie  invé- 
térée d'un  corps  qui  souffre,  en  faisant  de  lamain  droite 
le  signe  de  la  croix.  C'est  l'œuvre  du  Christ,  c'est  l'œuvre 
de  saint  Pierre,  car  tu  tiens  avec  honneur  le  sceptre  du 
Christ,  tu  suis  ses  voies,  et  tu  occupes  le  trône  de  saint 
Pierre.  La  foi  du  malade  est  grande,  mais  ton  pouvoir. 
Sixte,  est  plus  grand  encore  :  l'un  et  l'autre  enlève  la 
souffrance,  mieux  que  le  remède  le  plus  efficace.  Que 
d'autres  admirent  ici  tes  monuments,  tes  aqueducs,  tes 
fontaines,  tes  obélisques,  tes  temples,  tes  palais,  les  rues 
que  tu  as  ouvertes  :  pour  moi,  j'admire  le  pouvoir  de 
guérir  les  corps  avec  le  seul  signe  de  la  croix  ;  car  les 
premières  œuvres  sont  celles  d'un  homme,  la  dernière 
est  l'œuvre  de  Dieu.  » 

Quoi  qu'on  puisse  penser  de  la  guérison  de  l'an- 
cien jésuite  Giustiniani,  Sixte  aurait  fait  un  plus  grand 
miracle,  si  sa  bulle  Onus  avait  pu  être  exécutée.  Il 

l.  TempesU,  t.  11,  llb.  VU.  n»'  xxvii,  xxviii,  p.  i06-10î. 


132  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

l'avait  fulminée  pour  venir  en  aide  à  ses  sujets,  op- 
primés par  les  abus  et  les  excès  de  toutes  sortes  contre 
les  personnes  et  les  propriétés,  commis  par  les  sei- 
gneurs, les  riches  et  les  fonctionnaires  publics.  Il  se 
proposait  surtout,  par  cet  acte,  de  secourir  les  mi- 
neurs, les  jeunes  filles  et  les  veuves.  Pour  y  parvenir, 
il  avait  député  les  trois  cardinaux  Santa-Croce,  san- 
Marcello  et  Lancelotto,  afin  d'écouter  leurs  plaintes. 
Il  voulait  que  ces  députés  lui  fissent  tout  connaître  fi- 
dèlement, et  il  se  réservait  de  pourvoir,  avec  son  au- 
torité, aux  réclamationsdontla  vérité  serait  démontrée, 
«  afin  que  ses  sujets  ne  fussent  plus  opprimés  et  tour- 
mentés contre  toutes  les  règles  de  la  justice,  »  selon 
les  termes  de  sa  bulle  ^  «  Il  espérait,  qu'à  son  exemple, 
les  autres  princes  chercheraient  à  bien  mériter  de 
leurs  sujets,  en  accomplissant  les  préceptes  de  la  cha- 
rité chrétienne.  »  Malheureusement,  rien  n'indique 
que  ces  excellentes  intentions  aient  produit  le  moindre 
résultat. 

Il  porta  son  attention  sur  le  régime  des  prisons. 
Jusqu'alors,  la  même  prison  avait  renfermé  les  prê- 
tres, les  juifs  et  les  chrétiens,  accusés  ou  condamnés. 
Le  cardinal  Rusticucci,  vicaire,  ayant  trouvé  qu'il  était 
convenable  de  faire  cesser  cette  confusion.  Sixte  ap- 
prouva son  projet  de  bâtir  de  nouvelles  prisons,  pour 
séparer  les  détenus.  A  cet  etîet,  par  une  bulle,  Quœ 
ordini^  du  4  septembre  1589*,  il  autorisa  son  ministre 
à  faire  l'acquisition  d'une  maison  attenant  au  collège 

1 .  Ne  contra  jus  et  fas,  justitixque  normam  vexentur  et  oppri'- 
meniur,,.  et  alii  principes  ad  bene  de  suis  subdiiis  merèndum,  ac 
charitati  christianx  complexendum,  nostri  eiiam  exemplo  invitentur. 
—  Tempesti,  t.  I,  lib.  IX,  n?  xxix,  p.  143,  eiad  notant  (32). 

2.  Guerra,  t.  I,  p.  479,  l'«  col. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  133 

germanique,  dans  le  quartier  du  Pont,  afin  d'y  trans- 
férer une  partie  des  prisonniers.  Il  assigna  deux  mille 
écusde  revenu  à  la  confrérie  délia  Pietà,  instituée  par 
le  Père  Jean  Taglière,  de  la  compagnie  de  Jésus,  pour 
secourir  les  détenus  pauvres.  Cette  rente  était  destinée 
à  faire  mettre  en  liberté,  tous  les  ans,  le  jour  de  Pâques, 
les  débiteurs  incarcérés  pour  une  somme  inférieure  à 
cent  écus.  Il  accorda  plusieurs  privilèges  à  cette  con- 
frérie, entre  autres  celui  de  pouvoir  délivrer,  le  lundi 
après  le  premier  dimanche  de  carême,  un  condamné 
à  mort,  excepté  pour  crime  de  lèse-majesté,  privilège 
qui  fut  aboli  par  Innocent  X  '. 

Une  autre  œuvre,  d'une  utilité  plus  pressante  et 
plus  générale,  reçut  également  du  pontife  des  encou- 
ragements et  des  subsides. 

Depuis  la  prise  de  Constantinople,  la  Sicile  et  Tlta- 
lie  méridionale  étaient  livrées,  presque  sans  défense, 
aux  incursions  des  Turcs  et  des  Barbaresques,  leurs 
alliés.  Les  États  romains,  dont  les  côtes  permettent 
aux  petits  navires  d'aborder  facilement,  se  voyaient 
surtout  exposés  aux  entreprises  de  ces  forbans,  qui 
descendaient  à  terre,  avec  des  soldats  déterminés,  et 
enlevaient  à  l'improviste  les  hommes,  les  femmes  et 
les  enfants  qu'ils  trouvaient  dans  la  campagne.  Pour 
obvier  à  ces  surprises,  le  gouvernement  de  Naples  et  les 
papes  avaient  fait  construire  tout  le  long  du  rivage, 
depuis  Reggio  de  Calabre  jusqu'aux  Maremmes  de  Tos- 
cane, des  tours  élevées,  fortifiées  et  armées  de  canons, 
dont  les  garnisons  devaient,  à  l'apparition  des  vais- 
seaux ennemis,  donner  l'alarme,  et  se  mettre  en  état 
de  défense.  En  outre,  dès  1588,  Sixte  avait  ordonné  la 

1.  Tempesti,  t.  1,  lib.  XVIll,  288. 


434  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

construction  de  dix  galères  destinées  à  protéger  les 
côtes  de  ses  États.  Mais  ces  précautions  étaient  sou- 
vent insuffisantes,  et  les  corsaires  turcs  et  barbares- 
ques  trouvaient,  chaque  année,  le  moyen  d'enlever  et 
de  conduire  en  esclavage,  soit  à  Gonstantinople,  soil 
sur  la  côte  d'Afrique,  un  grand  nombre  de  sujets  du 
pape,  de  la  Toscane  et  du  royaume  de  Naples.  Ces  mal- 
heureux étaient  vendus  et  assujettis  aux  plus  durs 
travaux.  Cependant,  comme  Tamour  de  l'argent  est 
tout  puissant  sur  le  cœur  de  l'homme,  leurs  maîtres 
consentaient  à  les  rendre  à  leurs  familles  ou  à  des  as- 
sociations charitables,  moyennant  de  fortes  rançons. 
Grégoire  XIII,  ayant  à  cœur  de  venir  au  secours  de 
ceux  dé  ses  sujets  qui  étaient  tombés  dans  les  mains 
des  infidèles,  avait  encouragé  la  création  à  Rome  de 
la  compagnie  du  Gonfalone^  dont  les  membres  se  dé- 
vouaient au  rachat  des  chrétiens  esclaves  chez  les 
musulmans.  Dès  la  fin  de  Tannée  1583,  Sixte,  par 
sa  bulle  Cum  benigna^  confirma  les  privilèges  de 
cette  compagnie,  et  l'autorisa  en  outre  à  recueillir, 
dans  tout  l'État  ecclésiastique,  des  dons  et  des  au- 
mônes, destinés  à  fournir  la  rançon  des  captifs. 

Un  événement  arrivé  à  Tripoli  de  Barbarie  ne  tarda 
pas  à  faire  apprécier  l'utilité  de  ces  collectes.  Hassan, 
pacha  de  ce  pays,  se  trouvant  occupé  en  campagne, 
avec  la  plus  grande  partie  de  ses  troupes,  à  lever  l'im- 
pôt que  les  Maures  refusaient  de  lui  payer ,  les 
chrétiens  esclaves,  très-nombreux  dans  la  ville,  réso- 
lurent de  profiter  de  cette  circonstance,  pour  recou- 
vrer de  vive  force  leur  liberté.  Ils  étaient  obligés,  tous 
les  jours,  d'aller  chercher  à  six  milles  de  Tripoli  des 
pierres  qu'ils  rapportaient  eux-mêmes,  pour  servir  à 
la  construction  du  palais  du  vice-roi.  Ils  avaient  re- 


^ 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  «35 

marqué  que  leurs  gardiens  étaient  peu  nombreux,  et 
qu'il  leur  serait  facile  de  s'emparer  de  l'arsenal,  où  ils 
trouveraient  une  grande  quantité  d'armes.  Ils  es- 
péraient pouvoir  s'y  établir  en  l'absence  des  trou- 
pes, se  fortifier  dans  le  palais,  résister  aux  habi- 
tants, et  finalement  s'échapper  avant  le  retour  du 
pacha.  Mais  le  complot  manqua,  par  la  trop  grande 
impatience  d'un  des  chrétiens,  qui,  avant  le  signal 
convenu,  se  mit  à  crier  :  Liberté! Liberté I  A  ce  cri, 
répété  par  tous  les  autres,  les  gardiens  fermèrent  l'ar- 
senal, appelant  les  habitants  à  leur  secours,  et  ceux- 
ci,  accourant  en  foule,  se  jetèrent  sur  les  chrétiens 
sans  armes,  en  tuèrent  cent-cinquante,  et  en  blessè- 
rent plus  de  cent.  Ceux  qui  échappèrent  à  ce  massacre, 
furent  traités  par  le  pacha  avec  la  plus  atroce  bar- 
barie. Dès  son  retour,  il  en  fit  écorcher  un  toutvivant, 
empaler  deux  autres,  tandis  que  seize  de  ces  mal- 
heureux étaient  criblés  de  coups  de  yatagan  sur  tout 
le  corps,  de  manière  à  les  faire  horriblement  souffrir, 
sans  mettre  leur  vie  en  danger.  Parmi  ces  derniers,  il 
y  avait  trois  prêtres,  un  capucin,  un  cordelier  (fran- 
ciscain) et  un  prêtre  séculier  de  Pise,  Orazio  Franchi, 
autrefois  chapelain  des  galères  du  grand  duc  de  Tos- 
cane. Dès  que  leurs  blessures  le  leur  permirent,  ils 
s'empressèrent  d'écrire  à  Sixte,  pour  lui  exposer  leurs 
souffrances  et  leur  affreuse  situation.  Le  pontife,  ému 
de  compassion,  n'hésita  pas  à  faire  un  fonds  de  plu- 
sieurs milliers  d'écus,  lequel,  joint  aux  dons  et  au- 
mônes recueillis  par  la  compagnie  du  Gonfalene^ 
devait  être  employé  au  rachat  des  pauvres  prisonniers* 
11  chargea  plusieurs  pères  capucins  de  cette  œuvre  pie, 
et  leur  promit  d'ajouter  la  somme  nécessaire  à  la 
rançon  de  tous  les  captifs.  Ces  religieux  se  rendirent 


«30  VIE  DE   SIXTE-QUINT. 

à  Tripoli,  oùils  exécutèrent  fidèlement  ses  instracti  ons. 
De  plus,  étant  revenus  par  Alger,  ils  y  traitèrent  du 
rachat  d'un  grand  nombre  d*esclaves  chrétiens,  que  le 
Dey  promit  de  rendre,  moyennant  la  somme  de  quinze 
mille  écus.  Les  capucins  ne  l'avaient  pas;  mais  con- 
fiants dans  la  parole  de  Sixte,  ils  la  demandèrent, 
et  le  pontife  ne  trompa  pas  l'espérance  qu'ils  avaient 
mise  en  sa  charité.  Ayant  donc  réuni  tous  ces  chré- 
tiens, rachetés  avec  les  deniers  du  chef  de  l'Église, 
les  pères  capucins  s'embarquèrent  avec  eux  pour  Ci- 
vita-Vecchia,  où  ils  arrivèrent  dans  le  mois  de  février 
1587.  Les  chrétiens  ainsi  délivrés,  au  nombre  de  plus 
de  deux  cents,  firent  leur  entrée  solennelle  à  Rome, 
conduits  par  les  religieux  qui  les  avaient  ramenés,  et 
précédés  de  la  compagnie  du  Gonfalone.  Ils  allèrent 
ensuite    processionnellement ,   le  dimanche    de  la 
Passion,  à  Sainte-Marie-Majeure,  se  jeter  aux  pieds  du 
pape,  qui,  après  leur  avoir  donné  sa  bénédiction,  les 
fit  dîner,  et  les  congédia  ensuite  en  remettant  à  cha- 
cun d'eux  une  somme  suffisante  pour  regagner  son 
pays.  Parmi  ces  hommes,  il  s'en  trouvait  qui  avaient 
enduré  l'esclavage  pendant  quarante  années  consé- 
cutives ^ 

1.  Teinpcsti,  t.  I,  lib.  Xi,  n"»  xxvi  à  xxxi,  p.  181  à  184.  — A 
mon  premier  voyage  difalie,  en  1826,  j'ai  vu  dans  la  rade  de  IJ- 
vourne,  deux  bàUments  tunisiens,  armés  en  course,  et  guellantleur 
proie.  D'après  les  usages  maritimes  admis  alors,  ils  ne  pouvaient 
donner  la  chasse  aux  navires  marcliands  napolitains,  romaius,  es- 
pagnols, et  même  toscans,  que  vingt-quatre  lieures  après  la  sortie 
de  ces  navires  du  port  où  ils  étaient,  en  relâche.  Telle  a  été  pendant 
près  de  quatre  siècles  la  conduite  des  corsaires  barbaresques  à  l'égard 
des  chrétiens,  et  particulièrement  des  habitants  des  côtes  de  l'Âdria- 
Uque  et  delà  Méditerranée.  Cette  piraterie,  ces  avanies,  qui  étaient 
la  honte  de  l'Europe  civilisée,  n'ont  cessé  entièrement  qu'après  la 
loricuse  conquête  d'Alger  par  la  France,  en  1830. 


VIE   DE   SIXTE-QUINT.  ^37 

Telles  furent  les  principales  mesures  qui  marquè- 
rent le  gouvernement  temporel  de  Sixte-Quint  :  on 
voit  que  ce  grand  pontife  avait  à  cœur  de  rétablir  la 
sécurité  de  ses  sujets,  en  môme  temps  que  le  cours  de 
la  justice,  d'introduire  l'ordre  et  Téconomie  dans  les 
finances,  de  ramener  le  bien-être  et  la  vie  à  bon  mar- 
ché, d'encourager  l'industrie  et  le  commerce,  de  ré- 
primer les  abus,  enfin  de  se  faire  aimer  des  bons  et 
craindre  des  coupables  :  il  y  parvint  en  peu  de  temps 
à  Taide  de  mesures  énergiques,  quelquefois  impi- 
toyables, et  sous  son  règne,  malheureusement  trop 
court,  les  États  de  l'Église  jouirent  d'une  prospérité, 
d'un  calme  sans  exemple  depuis  un  grand  nombre  de 
siècles. 


LIVEE  TROISIÈME 

EXERCICE   DU   POUVOIR   SPIRITUEL 


CHAPITRE  IX 


Origine  des  cardinaux  qui  élisent  actuellement  le  pape.  -^  Sixte  fixe  leur 
nombre  et  leurs  titres,  et  les  répartit  en  quinze  congrégatiouB.— Beerétaire 
particulier  du  pape.  —  Obligation  aux  évéques  de  visiter  les  tombeaux  de 
saint  Pierre  et  de  saint  Paul.  —  Renouyellement  des  stations  dans  certaines 
églises  de  Rome. 


Le  pouvoir  spirituel  des  souverains  pontifes  n'est 
pas  borné,  comme  leur  gouvernement  temporel,  aux 
limites  de  leurs  États.  Il  s'étend  sur  le  monde  entier; 
car  leur  autorité  apostolique,  appuyée  sur  les  conciles, 
règle  le  dogme,  la  discipline,  le  culte  et  les  consciences 
catholiques:  tâche  immense,  bien  plus  importante  à 
exercer  qu'aucun  gouvernement  politique.  Au  temps 
de  Sixte-Quint,  la  réforme  de  Luther  et  de  Calvin 
avait  violemment  enlevé,  au  chef  de  l'Église  romaine, 
'  la  direction  spirituelle  de  plusieurs  contrées  de  TEu- 
rope,  parmi  lesquelles  il  faut  placer  en  première  ligne 
le  royaume  d'Angleterre.  Mais  Philippe  II,  resté  le  fl- 
fidèle  champion  du  catholicisme,  luttait  partout,  de  con- 


UO  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

cert  avec  le  pape,  contre  le  principe  nouveau  et  non 
encore  publiquement  reconnu  de  la  liberté  de  con- 
science. Dans  le  livre  suivant,  nous  exposerons  la  po- 
litique que  Sixte  suivit  au  milieu  de  cette  lutte,  en 
France,  en  Allemagne  et  ailleurs,  et  nous  ferons  con- 
naître les  mesures  qu'il  crut  devoir  adopter,  en  qualité 
de  chef  de  TÉglise  catholique,  contre  les  dissidents. 
Nous  nous  bornerons  à  rapporter,  dans  celui-ci,  ses 
actes  purement  spirituels,  c'est-à-dire  ceux  qui  se  rap- 
portent exclusivement  au  gouvernement  de  l'Église,  au 
dogme  et  à  la  direction  des  consciences. 

On  se  rappelle  que  Sixte  avait  été  élu  pape  à  l'una- 
nimité des  suffrages  de  quarante  et  un  cardinaux,  lui- 
même  ayant  donné  son  vote  au  doyen  du  Sacré-Collége, 
Alexandre  Farnèse  :  il  y  avait  donc  eu  quarante-deux 
cardinaux  présents  au  Conclave.  Quelques  autres 
n'avaient  pu  s'y  rendre;  mais,  en  totalité,  le  nombre 
des  cardinaux  à  cette  époque  ne  dépassait  pas  cinquante- 
cinq.  Ce  nombre  n'avait  jamais  été  fixé  d'une  manière 
définitive;  les  papes  en  variaient  le  chiffre  au  gré  de 
leurs  affections,  de  leur  politique,  ou  des  influences 
(ju'ils  subissaient. 

Les  auteurs  ecclésiastiques  ne  sont  pas  d'accord  sur 
l'origine  de  la  dignité  cardinalesque,  inconnue  sous 
les  premiers  pontifes.  Les  uns  veulent  qu'on  ait  dé- 
signé du  nom  de  cardinaux,  dans  le  commencement 
de  l'Église,  les  curés  des  différentes  paroisses  de  Rome  ^ 
D'autres  soutiennent  ^  qu'on  appelait  cardinaux,  dès  la 

t .  Voy.  le  traitté  (sic)  de  l'origine  des  cardinaux  du  Saint-Siège, 
et  particulièrement  des  François,  etc.,  —  Cologne,  Pierre  ab  Eg- 
mont,  1665,  petit  in-18,  — passim^  et  spécialement  p.  49  et  sui- 
vantes. 

2.  L'abbé  Fleury,  Histoire  ecclésiastique^  t.  VIII,  p.  36. 


^ 


VIE   DE   SIXTE-QUINT.  141 

fin  du  sixième  siècle,  les  évoques,  les  prôlres  et  les 
diacres  attachés  à  certaines  églises,  à  la  différence  de 
ceux  qui  ne  les  desservaient  qu'en  passant  et  par  com- 
mission. Quoi  qu'il  en  soit,  il  paraît  démontré  que  les 
premiers  successeurs  de  saint  Pierre  furent  nommés 
par  le  clergé  de  Rome  et  par  les  fidèles,  et  confirmés  par 
VEmpereur.  Ce  mode  d'élection  dura  pendant  plusieurs 
siècles.  On  prétend  qu'ensuite  le  droit  de  choisir  le 
pape  fut  remis  à  Charlemagne  et  à  ses  successeurs,  dans 
le  concile  tenu  à  Rome  du  temps  du  pape  Adrien  !•% 
en  744.  Mais  le  choix  fait  par  les  empereurs  fut  pres- 
que toujours  contesté  par  le  clergé  ou  par  le  peuple 
de  Rome,  et  dès  le  dixième  siècle,  on  était  revenu  au 
mode  d'élection  anciennement  pratiqué. 

En  effet,  on  trouve  dans  le  recueil  des  lettres  de 
Grégoire  VII,  le  procès-verbal  '  de  son  élection,  à  la- 

1.  Itapporlé  par  Guerra,  1.  l^r  de  Romano  Pontifice,  p.  349, 
!'•  col.  —  En  voici  le  texte: 

Régnante  Domino  nostro  Jesu  Christo^  anno  clementissimx  incar- 
nationi»  ejus  millesimo  septuagesimo  tertio  ^indictione  et  luna  undr- 
cima,  decimo  calendas  majij  feria  secundo  die  xepulttirae  Domini 
AU'xandi  bons  memorix  secundi  Papx,  ne  sedes  apostolica  diu  Itigent 
proprio  desiiiuta  paslore^  Congregati  in  Basilica  D,  Peiri  ad  viii' 
cula,  nos  Sauctx  Romanœ^  Catholicae  et  Aposlolicx  Ecclesix  Cardi- 
nales, Clerici,  Àcolythi,  Subdiaconi,  Diaconi,  Presbyteri^presentibus 
venerabilibus  episcopis  et  abbaiibus,  clericis  et  monacliiSf  conscu- 
tientibus  turbis  utriusque  sexus,  diversiqut  ordinis  acclamuntibua  : 
elegimut  nobis  in  Pastorem  et  summum  Ponti/tcem,  virum  religiosum, 
gemmx  sciendx  prtidentia  pollentem^  «quitalis  et  juslitix  praesian~ 
tissimum  amatorem^in  adversis  fortem  ^  in  prosperis  temperatum^  et 
juxta  apostoli  dictum  bonis  moribus  ornatum,  pudicum,  modesiitm, 
iobrium,  castum,  hospitalem,  domum  suam  bene  gertntem^  in  grc- 
mio  hujus  matris  ecclesix,  a  pueritia,  salis  nobiliter  educatum  et 
doctum,  atqiie  pro  merito  in  archidiaconatus  honorem  usque  hodie 
sublimaium,  Hildebrandum  videlicec  archidiaconum ,  quem  a  modo 
et  usque  in  sempiternum  esse  et  dici  Gregorium  Papam  et  Àposio- 
Ucum  voluwus  et  approbamus,  —  Placet  vobis?  —  Placet,  —  Vnitis 
lum?  —  Volumus,  —  Laudatis  eum ?  —  Laudamus. 


«42  VIE  DÉ  SIXTE-QUINT. 

quelle  le  clergé  et  le  peuple  de  Rome  avaient  pris  part. 
On  y  lit  ce  qui  suit  :  «Sous  le  règne  deNotre-Seigneur 
Jésus-Christ,  Tan  delà  très-salutaire  incarnation  1073, 
indiction  et  onzième  lune,  le  iO  des  calendes  de  mai, 
la  seconde  fête  après  le  jour  des  funérailles  du  pape 
Alexandre  II,  d'heureuse  mémoire,  voulant  éviter  que 
le  siège  apostolique  ne  fût  longtemps  privé  de  son 
propre  pasteur,  assemblés  dans  la  basilique  de  Saint- 
Pierre-aux-Liens,  nous  cardinaux  de  la  sainte,  catho- 
lique et  apostolique  Église  romaine,  clercs,  acolythes, 
sous-diacres,  diacres,  prêtres,  en  présence  des  véné- 
rables évéques  et  abbés,  clercs  et  moines,  d'une  foule 
de  peuple  de  Tun  et  de  l'autre  sexe  et  de  différentes 
conditions,  donnant  son  consentement  et  faisant  en- 
tendre ses  acclamations,  nous  avons  élu  pour  notre 
pasteur  et  souverain  pontife  un  homme  religieux,  dis- 
tingué par  sa  prudence  dans  Tune  et  l'autre  science, 
ami  très-décidé  de  la  justice  et  de  Téquité,  fort  contre 
radversité,  modéré  dans  la  prospérité,  et  selon  la 
parole  de  TApôtre,  orné  de  bonnes  mœurs,  pudique, 
modeste,  sobre,  chaste,  hospitalier,  gouvernant  bien 
sa  maison,  élevé  assez  noblement  depuis  son  enfance 
dans  le  sein  de  cette  mère  Église,  savant  et  promu 
jusqu'à  ce  jour,  à  cause  de  sa  vie,  à  Tarchidiaconat, 
savoir  Hildebrand,  archidiacre,  lequel,  dès  maintenant 
et  à  toujours,  nous  voulons  et  approuvons  qu'il  soit  dit 
et  appelé  Grégoire  pape  et  apostolique.  —  Vous  plaît- 
il?  —  Il  nous  plaît.  —  Le  voulez-vous?  —  Nous  le 
voulons.  — Le  louez-vous?  —  Nous  le  louons,  » 

Cet  acte  prouve  que,  dans  le  onzième  siècle,  l'élec- 
tion du  souverain  pontife  était  faite  par  tout  le  clergé 
de  Rome,  séculier  et  régulier,  et  que  le  peuple  ratifiait 
cette  élection.  Plus  tard,  le  peuple  et  le  clergé  furent 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  143 

écartés,  et  le  droit  d'élection  ne  résida  plus  que  dans 
un  petit  nombre  de  cardinaux,  évoques,  prêtres  et 
diacres,  nommés  eux-mêmes  par  les  souverains  pon- 
tifes. Plusieurs  conciles  essayèrent  de  déterminer  le 
nombre  et  les  prérogatives  des  cardinaux  ;  mais  les 
actes  de  ces  assemblées,  sur  cette  matière,  furent  pres- 
que toujours  éludés,  soit  par  les  papes,  soit  par  les 
cardinaux  eux-mêmes. 

Selon  Onuphrius  Panvinius\  Sixte  IV  fut  le  premier 
pape  qui,  sans  tenir  compte  du  décret  du  Concile  de 
Bâle,  augmenta  beaucoup  plus  largement  que  ses  pré- 
décesseurs le  nombre  des  cardinaux.  Alexandre  VI 
suivit  son  exemple  :  néanmoins,  ni  l'un  ni  l'autre  ne 
dépassa  le  nombre  de  cinquante-trois.  Léon  X  n'eut 
aucun  égard  à  cette  ancienne  tradition ,  acceptée 
comme  un  statut.  Par  sa  célèbre  promotion  de  trente 
et  un  cardinaux  à  la  fois,  il  en  porta  le  nombre  à 
soixante-cinq,  ce  qui  ne  s'était  jamais  vu  depuis  l'éta- 
blissement de  cette  dignité  *.  Paul  IV  alla  plus  loin, 
et  sous  son  pontificat  on  compta  jusqu'à  soixante-dix 
cardinaux. 

C'est  ce  dernier  nombre  que  Sixte  résolut  de  con- 
sacrer définitivement  :  sa  bulle  Postquam  verus^  de 
décembre  1586  ',  explique  les  motifs  de  cette  déter- 
mination : 

«  De  même,  dit-elle,  que  le  pontife  représente  la 
personne  du  Christ,  de  même  les  cardinaux  repré- 
sentent les  Apôtres. 


t.  In  Hb»  de  Episcopalibuê  liluUs  et  DiaconiU  Cardinalium ^ 
p.  18.  — n  est  cité  par  Guerra,  t.  ],  p.  387,  2«  col. 

3.  Voyez  des  détails  intéressants  sur  cette  promotion,  dans  la 
Vie  de  Léon  X  par  Roseoé,  t.  iU,  p.  128  et  suiv. 

8.  Guerra,  t.  i,  p.  987,  1'«  eol. 


U4  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

«  En  conséquence,  le  pontife  doit  apporter  tous  ses 
soins  à  n'admettre  dans  le  collège  des  cardinaux  que 
des  hommes  probes  et  recommandables  par  leur  doc- 
trine, puisque  c'est  parmi  eux  que  doit  être  élu  le 
chef  de  TËglise. 

«  Les  cardinaux  seront  soixante-dix,  l'élection  de 
celui  qui  aurait  été  nommé  au  delà  de  ce  nombre 
sera  nulle. 

«  Parmi  eux,  six  seront  évoques,  quatorze  diacres, 
les  autres,  c'est-à-dire  cinquante,  seront  prêtres. 

«  Les  diacres  auront  vingt-deux  ans,  de  sorte  qu'ils 
puissent,  dans  l'année,  être  promus  au  grade  du  dia- 
conat. S'ils  ne  le  reçoivent  pas,  il  n'auront  ni  voix 
active,  ni  passive  '.  Lorsqu'ils  viendront  à  être  or- 
donnés prêtres,  ils  ne  resteront  pas  moins  cardinaux 
diacres,  jusqu'à  ce  que  le  nombre  des  diacres  soit 
complet. 

«  A  la  quatrième  vacance,  le  diacre  le  plus  ancien 
sera  promu,  s'il  a  l'âge,  à  une  église  épiscopale. 

«  H  y  aura  au  moins  quatre  maîtres  en  théologie, 
pris  dans  les  ordres  réguliers  et  mendiants,  parmi  ces 
soixante-dix  cardinaux. 

«  La  création  des  cardinaux  se  fera  les  jours  de 
jeûne  de  décembre. 

«On  ne  nommera  que  ceux  qui  sont  aptes,  de 
toutes  les  nations*.  Les  enfants  illégitimes  et  légitimés 


1 .  C'est-à-dire  qu'ils  ne  pourront  ni  voter  pour  l'éleclion  du 
pape,  ni  être  élus  eux-m^mes. 

2.  «  Non  promoveantur  uisi  idonei  eor  omnibus  nationibus,  — 
Guerra,  loc,  cit.  —  Les  cardinaux  étrangers  ont  toujours  été  en 
très-infime  minorité  dans  le  Sacré-Collége,  comparativement  aux 
Italiens,  et  surtout  h  ceux  nés  sujets  des  Ëlats  de  l'Ëglise.  Celte 
inrériorité  numérique  peut  facilement  Être  justifiée  par  des  raisons 
politiques:  mais  elle  n'est  guère  admissible  au  point  de  vue  pure- 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  145 

par  le  mariage  subséquent,  auraient-Ils  môme  des 
dispenses  du  Saint-Siège  sur  le  défaut  de  leur  nais- 
sance, seront  écartés  du  cardinalat.  De  môme,  ceux 
qui  à  raison  de  leurs  infirmités  sont  repoussés  des 
ordres,  ne  pourront  être  cardinaux.  Ceux  qui,  môme 
en  légitime  mariage,  auront  des  fils  ou  des  petits-fils, 
ne  seront  pas  admis  au  cardinalat,  de  peur  qu'ils  ne 
se  laissent  aller  envers  eux  à  trop  de  bienveillance.  De 
môme,  ni  deux  frères  germains ,  ni  Toncle  et  le  neveu 
ensemble,  ni  le  cousin  germain,  ni  aucun  parent  au 
premier  et  au  second  degré  d'un  cardinal  existant,  ne 
pourront  être  cardinaux. 

«  Ceux  qui  seront  promus  en  pays  étranger,  devront 
se  rendre  à  Rome  dans  Tannée,  et,  avant  de  recevoir 
le  chapeau  rouge,  ils  prêteront  serment  d'accomplir  ce 
voyage  dans  le  délai  déterminé  ;  autrement  ils  seront 
privés  de  Fhonneur  du  cardinalat.  » 

Depuis  Sixte-Quint,  cette  bulle  n'a  pas  cessé  d'être 
observée,  quant  au  nombre  des  cardinaux,  qui  n'a 
jamais  dépassé  soixante-dix.  Mais  elle  a  été  moins 
respectée  dans  plusieurs  autres  de  ses  dispositions. 
Ainsi,  bien  qu'elle  fixe  l'âge  des  cardinaux-diacres  à 
vingt-deux  ans,  il  est  arrivé  plus  d'une  fois  que  les 
souverains  pontifes  ont  créé  des  cardinaux  plus  jeunes. 
Par  exemple.  Clément  VIII,  Aldobrandini,  troisième 
successeur  de  Sixte,  n'hésita  pas  à  nommer  cardinal, 
malgré  Topposition  de  plusieurs  membres  du  Sacré- 
Collège,  dans  le  consistoire  tenu  le  17  septembre  1603, 
Silvestre  Aldobrandini,  son  neveu,  qui  n'était  alors 

ment  catholique,  puisque  la  France,  l'Espagne,  rAUemagne  et  les 
autres  contrées  de  l'Europe  et  du  monde  entier,  comptent  un  bien 
plus  grand  nombre  de  catholiques  que  l'Italie  seule,  et  surtout  que 
les  ËtaU  de  l'Église. 

\0 


446  VIE  DÉ  SIXTE-QUINT. 

âgé  que  (le  quatorze  ans  ^  De  même,  les  papes  n'ont 
pas  toujours  tenu  compte  de  la  défense  d'introduire  à 
la  fois^  parmi  les  cardinaux,  deux  parents  au  degré 
prohibé.  Néanmoins,  aujourd'hui  encore,  la  bulle  de 
Sixte-Quint  est  comme  la  constitution  du  Sacré-Col- 
lége. 

L'année  suivante,  en  avril  i589,  Sixte  désigna  les 
églises  qui,  à  l'avenir,  devraient  donner  leurs  titres 
aux  cardinaux.  Sa  bulle  Jteligiosa  sanctorum  '  rap- 
pelle que ,  dès  les  premiers  temps  du  christianisme, 
plusieurs  églises  voisines  de  Rome  furent  nommées 
cardinales  et  données  aux  cardinaux,  et  que  quelques 
églises  dans  les  villes  eurent  des  prêtres  et  des  diacres. 
C'est  pourquoi  Sixte  désigne  les  titres  presbytéraux 
assignés  aux  cardinaux-prêtres,  quatorze  diaconats  et 
sept  évêchés,  pour  autant  de  cardinaux-diacres  et 
évêques.  Le  titre  perpétuel  du  vice-chancelier  de 
l'église  romaine  est  San-Lorenzo  in  Damaso.  Dans  le 
cas  où  quelques  autres  églises  auraient  joui  du  titre 
cardinalesque,  elles  en  demeureront  privées.  Les  car- 
dinaux devront  fréquemment  visiter  leur  église  titu- 
laire, y  célébreront  le  culte  divin,  et  admonesteront 
le  clergé. 

Après  avoir  fixé  le  nombre  et  les  titres  des  cardi- 
naux, il  résolut  de  les  répartir  dans  quinze  congré- 
gations créées  par  lui,  à  l'effet  de  venir  en  aide  au 
souverain  pontife,  aussi  bien  dans  l'exercice  de  son 
pouvoir  spirituel,  que  de  son  gouvernement  temporel. 
Ce  n'est  pas  que,  depuis  leur  origine,  les  cardinaux  ne 

1.  Voyez  les  lettres  de  l'abbé  d'Ossat,  depuis  cardinal,  édition 
in-12,  d'Amsterdam,  1732,  t.  V,  p.  â27,  lettre  CGCLVIII,  à 
M.  de  ViUeroy. 

2.  Guen-a,  t.  I,  p.  387,  2«col. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.     '  147 

prissent  aucune  part  à  la  direction  des  affaires  de 
FEglise  et  à  l'administration  du  patrimoine  de  Saint- 
Pierre  :  mais  leurs  attributions  n'étaient  pas  claire- 
naent  définies,  et  aucune  constitution  pontificale  n'en 
avait  réglé  l'exercice.  Il  en  résultait  des  difficultés 
fréquentes  et  des  empiétements  d'autorité  auxquels  il 
était  urgent  de  mettre  un  terme.  C'est  ce  but  que 
Sixte  se  proposa  d'atteindre  en  divisant  les  soixante- 
dix  cardinaux  en  quinze  congrégations,  dont  la  com- 
pétence et  les  pouvoirs  sont  déterminés  avec  soin 
dans  sa  bulle  Immema  œiemi  Dei  ^  Ce  ne  fut  qu'en 
1588  qu'il  adopta  cette  mesure,  «  imitant,  dit-il, 
l'exemple  donné  par  Jethro,  à  son  gendre  Moïse.  » 
Considérant  la  masse  énorme  d'affaires  qui  pèse  sur  le 
souverain  pontife,  et  voulant  que  ces  affaires  fussent 
expédiées  avec  prudence  et  célérité,  il  institua  ces 
quinze  congrégations  de  la  manière  suivante  : 

La  première  est  celle  de  l'Inquisition  de  la  foi ,  car 
«  la  foi,  dit-il,  est  la  vertu  sans  laquelle  il  est  impossible 
de  plaire  à  Dieu.  »  Il  remit  à  cette  congrégation  le 
soin  de  rechercher,  de  citer,  d'instruire,  de  juger,  de 
retenir  toutes  les  causes  dans  lesquelles  il  s'agit  d'hé- 
résie, de  schisme,  d'apostasie,  de  foi,  de  magie,  de 
sortilèges,  de  divination  et  d'abus  des  sacrements  ;  il 
confirma  tous  les  pouvoirs  accordés  à  cette  congré- 
gation par  ses  prédécesseurs,  et  voulut  que  ses  minis- 
tres jouissent  de  plusieurs  privilèges.  Enfin,  et  ce 
n'est  pas  la  partie  la  moins  remarquable  de  sa  bulle, 
il  exhortait  (f  l'empereur,  les  rois  et  tous  les  princes 
chrétiens,  à  défendre,  selon  leurs  promesses,  la  reli- 
gion catholique,  et  à  prêter  la  main  aux  ministres  du 

1.  Guerra,  t.  I,  p.  395,  ir«eol.  et  suivantes. 


148  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

tribunal  de  Tlnquisition,  afin  que  ceux-ci  se  trouvant 
assistés  du  bras  séculier,  pussent  heureusement  rem- 
plir une  si  grande  tâche,  pour  la  plus  grande  gloire 
de  Dieu  et  pour  Taccroissement  de  la  religion  catho- 
lique. »  • 

La  seconde  congrégation  a  pour  objet  de  préparer 
la  signature  de  grâce  et  de  justice  :  comme  il  arrivait 
constamment  qu'un  grand  nombre  de  suppliques 
étaient  adressées  à  Rome  au  saint-père,  pour  obtenir 
des  faveurs,  Sixte  veut  que  cette  congrégation  les 
examine,  et  en  fasse  sommairement  rapport  au  sou- 
verain pontife.  Le  cardinal  grand  pénitencier,  prési- 
dent de  la  signature  de  grâce,  et  celui  de  la  signature 
de  justice  et  le  dataire,  devront  toujours  faire  partie 
de  cette  congrégation. 

La  troisième  doit  statuer  sur  les  légitimes  demandes 
d'érection  d'églises  nouvelles,  et  pourvoir  à  tout  ce 
qui  leur  est  nécessaire,  selon  les  prescriptions  du  con- 
cile de  Trente  :  elle  doit  également  examiner  les  dé- 
membrements des  bénéfices,  leurs  unions,  etc. 

Les  attributions  de  la  quatrième  congrégation  se 
rapportent  uniquement  au  gouvernement  temporel. 
Convaincu  que  le  bonheur  de  son  peuple  dépend,  en 
grande  partie,  de  l'abondance  des  récoltes  et  des 
vivres.  Sixte  l'institua  pour  veiller  à  cette  abondance. 
Elle  devra  l'entretenir  non-seulement  dans  la  ville  de 
Rome,  mais  aussi  dans  tout  l'État  :  surtout,  elle  veil- 
lera strictement  à  ce  qu'il  ne  soit  rien  détourné  des 
deux  cent  mille  écus  assignés  par  lui  dans  ce  but  ^ 

La  cinquième  congrégation  est  celle  des  rites  sacrés 
et  des  cérémonies  :  cinq  cardinaux,  délégués,  sont 

1 .  Voyez  ci-dessus  le  chapitre  V. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  140 

chargés  d'inspecler  les  rituels,  les  pontiidcaux,  et  de 
prescrire  ou  défendre  ce  qui  doit  être  observé  dans  les 
oflSces  divins,  les  messes  et  les  autres  cérémonies  de 
r  Église. 

La  sixième  congrégation  in'a  trait,  comme  la  qua- 
trième, qu'au  gouvernement  temporel.  Afin  d'assurer 
une  complète  sécurité  aux  habitants  des  côtes  de  ses 
États,  et  d'empêcher  que  ni  ses  sujets  ni  leurs  biens 
ne  soient  troublés  et  molestés  par  les  pirates,  il  insti- 
tue une  congrégation  de  six  cardinaux  qui  veillera 
aux  préparatifs  à  faire  pour  armer  dix  galères  des- 
tinées à  repousser  les  corsaires  des  côtes  de  l'État 
ecclésiastique.  Elle  nommera  les  commandants  de  ces 
navires,  rassemblera  les  équipages,  et  pourvoira  exac- 
tement au  payement  de  la  solde  et  des  autres  dé- 
penses, et  elle  fera  choix  de  matelots  expérimentés  et 
de  soldats  intrépides. 

La  congrégation  de  l'Index  est  la  septième.  Elle 
connaît  des  livres  qui  contiennent  des  opinions  hé- 
rétiques; elle  en  dresse  des  tables  [indices)^  et  elle  in- 
vite les  académies  à  rejeter  ces  ouvrages. 

L'exécution  et  l'interprétation  des  décrets  du  con- 
cile de  Trente  sont  confiées  à  la  huitième  congré- 
gation. Elle  est  chargée,  en  outre,  de  veiller  à  la  ré- 
forme des  mœurs,  à  l'introduction  de  la  discipline,  à 
la  réunion,  tous  les  trois  ans,  des  conciles  provinciaux, 
ei  à  celle  annuelle  des  synodes  diocésains.  Elle  cor- 
rige et  modifie  les  décrets  de  ces  synodes,  qui  doivent 
être  envoyés  à  Rome,  et  donne  la  solution  des  ques- 
tions qui  s'élèvent  sur  le  sens  des  décrets  du  concile 
de  Trente. 

La  neuvième  congrégation  est  chargée  de  pourvoir 
au  soulagement  des  sujets  de  l'État  ecclésiastique,  en 


150  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

ce  qui  concerne  leurs  intérêts  temporels.  Elle  surveille 
rétablissement  et  la  perception  des  taxes  et  des  im- 
pôts, leur  augmentation  arbitraire,  les  abus  des  col- 
lecteurs et  autres  fonctionnaires,  les  malversations, 
les  excès  de  pouvoirs,  même  de  la  part  des  juges. 

La  dixième  congrégation  est  celle  de  Tuniversité 
de  Rome,  ou  collège  de  la  Sapience.  —  Quatre  uni- 
versités célèbres  avaient  été  spécialement  placées, 
depuis  plusieurs  siècles,  sous  la  protection  des  souve- 
rains pontifes  :  celle  de  Paris,  celle  d'Dxford,  en  An- 
gleterre, devenue  protestante  depuis  Henri  VIII,  celle 
de  Salamanque  en  Espagne,  et  celle  de  Bologne  en 
Italie.  Il  faut  ajouter  à  ces  universités  celle  de  la  Sa- 
pience, qui,  fondée  par  Boniface  VIII,  en  1303,  fut 
relevée  et  fortement  encouragée  par  Léon  X.  A  Tavé- 
nement  de  Sixte,  elle  était  bien  déchue  de  son  an- 
cienne splendeur  :  il  l'avait  trouvée  en  pleine  déca- 
dence, et  même  endettée  de  vingt-deux  mille  écus, 
sans  aucun  revenu,  par  conséquent,  dans  Timpossi- 
bilité  d'amortir  sa  dette  et  de  pourvoir  à  ses  dépenses. 
Animé  du  zèle  le  plus  louable  pour  les  lettres  et  les 
sciences,  le  pontife  s'était  empressé  de  payer  sur  sa 
liste  civile  les  vingt-deux  mille  écus,  de  faire  élever 
les  deux  ailes  de  l'ancien  palais  de  la  Sapience,  afin 
qu'on  pût  y  ouvrir  des  cours  publics  et  y  loger  les 
maîtres  et  les  élèves  ^  C'est  pour  veiller  à  l'exécution 
de  ces  différentes  mesures,  qu'il  institua  une  congré- 
gation de  cinq  cardinaux  :  il  la  chargea  dé  choisir  les 
meilleurs  professeurs  en  théologie  et  en  droit,  e1  ceux 
les  plus  versés  dans  la  connaissance  des  langues  an- 
ciennes et  étrangères,  et  d'inspecter  leurs  leçons. 

1.  PandroU,  Tesori  nascosii,  p.  tOB,  —  cité  par  Nibby,  Roma 
neW  anno  MDCCCXXXVIII,  parte  modema,  t.  H,  p.  299. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  451 

La  onzième  congrégation,  composée  de  cinq  car- 
dinaux, doit  connaître  des  différends  qui  s'élèvent 
entre  les  ordres  de  religieux  réguliers  :  elle  les  juge 
selon  les  règles  de  ces  ordres,  et  les  décrets  du  concile 
de  Trente.  Elle  décide  également  les  causes  entre  les 
ordinaires  (évêques)  et  ces  ordres;  elle  reçoit  les  dé- 
nonciations contre  les  supérieurs,  examine  les  de- 
mandes de  passage,  d'un  religieux  appartenant  à  un 
ordre,  dans  un  autre,  et  connaît  des  réclamations  à 
fin  d'érection  ou  de  suppression  de  couvents. 

La  douzième  congrégation  répond  aux  consultations 
demandées  par-  les  évoques,  à  l'occasion  des  doutes 
qui  peuvent  s'élever  dans  leur  esprit  sur  les  règles  de 
conduite  à  tenir  dans  certaines  circonstances.  Elle 
décide  les  contestations  élevées  entre  les  évoques  sur 
la  visite  des  églises,  sur  l'administration  de  leurs 
biens  temporels,  etc. 

La  surveillance  des  routes,  des  ponts  et  des  con- 
duites d'eau  est  confiée  à  la  treizième  congrégation. 
Elle  a  le  droit  de  contraindre  les  communes  à  entre- 
tenir et  à  refaire  ces  ouvrages,  et  elle  empoche  qu'il 
n'y  soit  porté  aucune  atteinte. 

La  quatorzième  congrégation,  de  cinq  cardinaux, 
fut  préposée  à  la  typographie  du  Vatican,  sur  laquelle 
nous  reviendrons  ^ 

Enfin,  la  quinzième  et  dernière,  de  même  nombre, 
a  la  censure  des  magistrats  et  autres  fonctionnaires  de 
l'État  ecclésiastique;  elle  s'assure  s'ils  remplissent 
leurs  emplois  avec  justice  et  équité,  et  connaît  des 
contestations  élevées,  môme  entre  le  fisc  et  les  parti- 
culiers, les  communes,  les  universités,  et  décide  les 

1.  Voyez  le  chapitre  XVUl. 


152  VIE  DE   SIXTE-QUINT. 

questions  douteuses  en  matière  civile  et  criminelle. 

Sixte  compléta  ce  système  par  la  bulle  Denique  ^, 
en  adjoignant  à  chaque  congrégation  des  secrétaires, 
des  théologiens ,  des  canonistes  et  autres  hommes 
versés  dans  la  connaissance  de  la  matière  spéciale 
placée  sous  la  compétence  de  chacune  d'elles. 

Dans  une  autre  bulle,  du  H  mai  1588,  Snnctis- 
simus  ^  il  donna  lui-même  la  solution  de  plusieurs 
questions  qui  avaient  été  soulevées  par  les  cardinaux, 
sur  leurs  attributions,  et  il  accorda  aux  quinze  con- 
grégations le  droit  de  recourir  au  gouverneur  de 
Rome,  lorsqu'elles  auraient  besoin  du  bras  séculier. 

Ainsi,  le  pouvoir  spirituel  aussi  bien  que  le  gouver- 
nement temporel  du  souverain  pontife  se  trouvèrent 
soumis,  quant  à  leur  exercice  dans  un  très-grand 
nombre  de  circonstances,  à  la  surveillance,  quelque- 
fois môme  à  Tapprobation  d'une  des  quinze  congré- 
gations de  cardinaux.  Ce  système  existe  encore  au- 
jourd'hui, sauf  les  modifications  apportées  par  le 
temps  et  les  événements;  par  exemple,  depuis  la  con- 
quête d'Alger  par  la  France,  la  sixième  congrégation 
a  dû  cesser  d'exister.  Mais  d'autres  ont  été  créées,  et 
les  anciennes  ont  été  réorganisées.  Pour  la  solution 
des  affaires  qui  demandent  un  jugement  ou  uneinter- 
prélation,  ce  mode  consultatif  a  sa  raison  d'être;  mais 
pour  l'administration  proprement  dite,  cette  manière 
de  procéder  ne  peut  qu'entraver  toutes  choses  ;  car, 
«si  juger  est  le  ftiit  de  plusieurs,  administrer  est 
celui  d'un  seul  *.  » 


1.  Guerra,  loe,  cit,,  p.  397. 

2.  Ibid. 

3.  Exposé  de  la  loi  de  pluviôse  an  VI 11,  sur  la  création  dei  pré- 
fectures en  France,  parM.  Rœderer,  conseiller  d'État. 


VIE  DE   SlXTE-QUlNT.  io3 

Innocent  Vin  et  Pie  V  avaientdécidé  que  le  souverain 
pontife  choisirait  son  secrétaire  particulier  dans  le 
collège  des  secrétaires  apostoliques.  Mais  comme  il 
était  arrivé  que  ce  secrétaire  avait  exigé  des  émolu- 
ments pour  l'expédition  de  certains  actes,  Sixte  or- 
donna ^  qu'il  serait  désigné  par  ce  collège,  qu'il  ver- 
serait dans  sa  caisse  la  moitié  de  ses  honoraires,  et 
lui  rendrait  compte  du  surplus.  Il  donna  au  mém& 
collège  la  faculté  de  désigner  trois  personnes  chargées 
d'inscrire  les  brefs  et  d'enregistrer  les  bulles  secrètes; 
il  exigea  que  les  secrétaires  apostoliques  fussent  doc- 
teurs en  théologie,  et  âgés  de  vingt-cinq  ans  au  moins. 
Enfin,  il  détermina  les  offices  dont  le  cardinal  vice- 
chancelier  avait  le  droit  de  disposer  ^. 

Dès  les  premiers  temps  de  l'Église,  l'usage  s'était 
introduit  de  faire  prêter  aux  évèques,  au  moment  de 
leur  consécration,  le  serment  de  venir  en  personne, 
ou  par  un  envoyé  spécial,  visiter  à  Rome  les  tombeaux 
des  saints  apôtres  Pierre  et  Paul.  Cette  coutume, 
observée  pendant  plusieurs  siècles,  avait  été  aban- 
donnée presque  complètement,  à  l'époque  où  les  papes 
transférèrent  leur  résidence  dans  la  ville  d'Avignon. 
Depuis  leur  retour  à  Rome,  les  troubles  et  les  guerres 
qui  désolèrent  cette  ville  ainsi  que  l'Italie,  avaient 
.  empêché  les  évèques  étrangers  d'accomplir  ce  pèleri- 
nage. Sixte  le  remit  en  honneur:  sa  bulle  Romanm 
pontifex  fit  une  obligation  à  toutévéque,  archevêque 
et  patriarche  de  venir  à  Rome  visiter  les  Lieux  saints, 
et,  en  même  temps,  de  prêter  le  serment  d'obéissance 
au  vicaire  de  Jésus-Christ  sur  la  terre.  Il  fixa,  suivant 

1.  Bulle  Romani  pontificis,  Guerra,  t.  I,  p.  37 1,!^''  col. 

2.  Ibid.f  Cum  sanctx,  et  les  deux  suivantes,  p.  409,  2"  col.  — 
Cette  prérogative  a  été  modiûéu. 


154  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

les  distances,  lesdélais  dans  lesquels  ce  voyage  devrait 
être  accompli  :  il  ordonna  que  chaque  évoque  devrait 
s'engager  par  serment  àjobserver  cette  règle,  menaçant 
celui  qui  ne  s*y  conformerait  pas  d'être  suspendu  de 
Tadministration  spirituelle  et  temporelle,  et  de  Ja 
jouissance  des  revenus  ou  bénéfices  \ 

Il  renouvela  un  aulrc  ancien  usage  ^  pratiqué  par 
les  premiers  successeurs  de  saint  Pierre.  Un  grand 
nombre  d'entre  eux,  notamment  saint  Léon  et  saint 
Grégoire  le  Grand,  avaient  coutume  de  célébrer  les 
cérémonies  sacrées  dans  différentes  églises  de  Rome, 
en  présence  du  clergé  et  du  peuple.  Sixte  proposa  aux 
cardinaux,  réunis  en  consistoire  secret,  de  se  con- 
former de  nouveau  à  cette  ancienne  tradition.  Mais 
comme  la  basilique  de  Saint-Sébastien  hors  des  murs 
se  trouvait  au  nombre  des  églises  autrefois  consacrées 
à  ces  cérémonies,  et  qu'elle  est  très-éloignée  du  centre 
de  Rome,  et  surtout  du  Vatican,  il  désigna  à  sa  place 
l'église  de  Sainte-Marie  du  Peuple ,  située  à  côté  de 
la  porte  de  ce  nom.  Il  indiqua  également  les  autres 
églises,  et  détermina  les  jours  où  les  fonctions  ponti- 
ficales auraient  lieu  dans  chacune  d'elles  '.  Il  était 
lui-même  très-exact  à  les  remplir,  a  Combien  de  fois, 
raconte  un  témoin  occulaire,  avons-nous  vu  ce  vieil- 
lard visiter  à  pied  les  Lieux  sacrés,  suivi  de  la  foule 
du  peuple  romain  !  Combien  de  fois  l' avons-nous  vu 
se  mettre  en  marche,  pour  aller  loin  de  Rome  célébrer 
les  saints  mystères,  tantôt  par  la  chaleur  la  plus  ar- 
dente et  une  épaisse  poussière,  tantôt  pendant  la  ri- 

1.  Tempesli,  t.  I,  lib.  IX,  n«»  xxxiii  àxxxv,  p.  144. 

2.  Connu  à  Rome  sous  la  désignaUon^  de  Pontificali  funzioni, 
ou  de  far  Cappella. 

3.  Tempesti,  ta  supra,  p.  1 45-146. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  155 

gueur  de  l'hiver,  ou  au  moment  de  pluies  torren- 
tielles, au  grand  détriment  de  sa  santé  ^  !  n  Cette  ar- 
deur qu'il  apportait  dans  l'accomplissement  de  ses 
devoirs  de  chef  de  l'Église,  il  s'efforçait  de  l'inspirer 
aux  membres  du  Sacré-Collége.  Le  maître  des  céré- 
monies, Paolo  Alaleone,  rapporte  que  Sixte  exhortait 
les  cardinaux  à  n'avoir  aucun  égard  à  la  fatigue, 
lorsqu'il  s'agissait  pour  eux  de  remplir  leurs  devoirs  ; 
en  conséquence,  à  ne  pas  craindre  de  perdre  leur 
santé,  mais  à  servir  courageusement  Dieu'.  » 


1.  Lelio  PeUegrioi,  oraUon  funèbre  de  Sixte. 
2*   «  Nec  laàori  parcendum,  ntc  iimendum  ut  valetudo  Imdatur^ 
sed  strenue  Domino  ierviendum, — Tempesti,  ut  suprOf  ad  noiam  (39). 


CHAPITRE  X 


Oécisioa  au  sujet  de  la  communion  sous  le*  deux  espèces  en  Allemagne.  — 
Droit  aux  dignités  ecclésiastiques  dans  les  Cercles  du  Rhin. —  Contestation 
a?ec  la  République  de  Venise,  à  Toccasionde  la  nomination  de  l'abbé  cooi 
mendataire  de  Murano.—  Siite  refuse  au  duc  de  Savoie  la  nomination  des 
évéques.  —  Il  triomphe  de  l'opposition  du  Chapitre  de  Besançon.  — 
Question  du  libre  arbitre.  —  DifGcultés  avec  le  sénat  de  Lucerne.  —  Inter- 
diction du  mariage  des  eunuques  en  Espagne.  —  Approbation  d'un  con- 
cile provincial  au  Mexique.  —  Création  d'un  évèché  au  Japon.  —  Confec- 
tion du  Saint' Chrême.  — •  Droits  exigés  sur  le  cumul  des  bénéfices. 


Le  règlement  des  affaires  spirituelles  à  Rome  n'était, 
au  seizième  siècle,  que  la  partie  la  moins  importante 
(les  attributions  du  chef  de  TÈglise.  Les  décisions 
([u'il  avait  à  prendre*  pour  maintenir  dans  les  pays 
étrangers  la  pureté  de  la  Foi,  exigeaient  encore  plus 
d'attention  et  de  sollicitude  que  celles  applicables  seu- 
lement dans  les  États  de  TËglise.  Sixte  ne  se  laissa 
jamais  détourner  de  ce  devoir  par  aucune  considé- 
ration temporelle  ou  politique,  et  il  exerça  son  pou- 
voir spirituel,  en  toute  occurrence,  avec  l'impartialité, 
la  justice  et  l'autorité  qui  doivent  signaler  les  actes 
du  chef  de  l'Église  catholique. 

C'est  en  Allemagne,  dans  le  duché  de  Clèves,  qu'il 
eut  pour  la  première  fois  à  intervenir. 

Dans  les  années  qui  suivirent  la  réforme  de  Luther, 
un  grand  nombre  d'évéques  avaient  demandé  l'auto- 
risation de  communier  et  de  donner  la  communion 


VIE  DE  SIXTE-Q.U1NT.  157 

SOUS  les  deux  espèces  da  pain  et  du  vin.  Comme  cet 
usage  n'était  défendu  par  aucune  loi  ecclésiastique,  et 
qu'il  pouvait  contribuer  à  maintenir  les  fidèles  dans 
le  sein  de  la  religion  catholique,  le  concile  de  Trente 
avait  remis  la  faculté  de  le  concéder  à  la  prudence  du 
souverain  pontife.  En  conséquence ,  Pie  IV  avait  au- 
torisé beaucoup  d'évéques  d'Allemagne  à  donner  cette 
permission,  selon  les  exigences  des  temps,  des  pays 
et  des  circonstances.  Ces  évoques  étant  morts,  leurs 
diocésains  prétendirent  avoir  le  droit  de  continuer  à 
recevoir  la  communion  sous  les  deux  espèces,  et  ils 
s'adressèrent  au  successeur  de  Pie  IV,  pour  la  solution 
définitive  de  cette  question.  Grégoire  XIII  l'avait  ré- 
solue en  ce  sens,  que  le  droit  accordé  par  Pie  IV  était 
purement  personnel  aux  évéques  qui  l'avaient  obtenu  : 
qu'en  conséquence,  aucun  de  leurs  successeurs  n'était 
autorisé  a  s'en  servir.  Sixte  confirma  cette  décision. 
Il  écrivit  le  6  septembre  4586  à  Tévéque  de  Saltzbourg 
un  bref  par  lequel  il  lui  ordonna  de  faire  savoir  aux 
prêtres ,  autorisés  à  donner  la  communion  sous  les 
deux  espèces,  qu'ils  pouvaient  continuer  jusqu'à  leur 
mort  ;  mais  qu'après  eux,  les  fidèles  devraient  revenir 
à  la  communion  sous  l'espèce  du  pain,  ainsi  qu'elle 
est  prescrite  par  le  concile  de  Trente,  et  cet  ordre  fut 
ponctuellement  exécuté  ^. 

Il  mit  également  fin  à  une  contestation,  pendante 
depuis  dix  ans,  entre  les  titulaires  des  églises  situées 
dans  les  cercles  supérieurs  et  inférieurs  du  Rhin.  La 
noblesse  des  cercles  supérieurs  prétendait  que  celle 
des  cercles  inférieurs  ne  devait  pas  être  admise  à 
remplir  les  dignités  de  ces  églises,  par  suite  d'un  pri- 

1.  Teinpesti,  l.  I,  lib.  XXIII,  pasrim  de  la  p.  359  à  364. 


lâS  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

vilége  accordé  par  Innocent  IV.  AMayence,  cette  que- 
relle avait  pris  des  proportions  telles,  que  Tempereur 
Rodolphe  s'était  vu  obligé  d'intervenir.  Le  pape, 
auquel  les  deux  partis  s'adressèrent,  fit  examiner  la 
question,  et  la  trancha  en  remettant  en  vigueur  la 
bulle  d'Innocent  IV,  ce  qui  termina  le  différend*. 

Peu  de  temps  après,  le  pontife  se  trouva  môle,  un 
peu  malgré  lui,  à  un  débat  engagé,  depuis  plus  d'un 
siècle,  entre  la  république  de  Venise  et  Tune  des  plus 
anciennes  familles  patriciennes  de  cette  ville. 

Jean  Trevisano,  patriarche  de  la  basilique  de  Saint- 
Marc,  avait  formé  un  recours  au  souverain  pontife,  se 
plaignant  de  ce  que  le  sénat  s'opposait  à  sa  mise  en 
possession  de  la  comraende  de  l'abbaye  de  Saint- 
Cyprien ,  dont  il  avait  obtenu  l'investiture  de  Gré- 
goire XIII.  Cette  abbaye  était  située  dansTlle  de  Mu- 
rano,  près  de  Venise  :  elle  appartenait  à  Tordre  des 
Bénédictins,  et  bien  qu'on  n'y  comptât  que  cinq  reli- 
gieux, elle  possédait  des  biens  très-considérables, 
dont  jouissaient  les  abbés  commendataires.  Au 
douzième  siècle,  ce  couvent  dépendait  de  la  célèbre 
abbaye  des  Bénédictins  de  Mantoue;  mais  sous  le  pon- 
tificat d'Honorius  II,  il  avait  été  érigé  en  abbaye,  à 
la  demande  du  doge  et  du  sénat,  dans  Tintention 
de  promouvoir  à  la  dignité  d'abbé  des  personnages 
choisis  parmi  la  noblesse  vénitienne.  Toutefois,  cette 
érection  avait  eu  lieu  sous  la  réserve  que  ce  dignitaire 
devrait  toujours  être  élu  par  Tabbé  bénédictin  de 
Mantoue,  et  qu'il  serait  commendataire  du  Saint- 
Siège  ,  ce  qui  fut  observé  pendant  une  longue  suite 
d'années.   L'abbaye  de  Murano  avait  été  enrichie 

1.  TempesU,  t.  1, 1U>.  XIV,  n^  xxxiii  àxL,  p.  234  à  23G. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  159 

en  1108,  par  Pietro  Gradenigo,  Tancien,  doge  dejVe 
nise,   qui    lui    légua    des   propriétés   importantes. 
En  1307,  un  autre  doge  Gradenigo  obtint  du  pape 
Clément  V  une  sorte  de  patronage  sur  celte  abbaye, 
et  depuis,  la  famille  Gradenigo  avait  élevé  la  préten- 
tion d'exercer  le  droit  de  présentation  de  Tabbé.  De 
leur  côté,  les  Trevisani,  également  illustres  à  Venise, 
étaient  en  possession,  depuis  plusieurs  siècles,  de 
fournir  les  abbés  commendataires  acceptés  par   le 
Saint-Siège.  Les  prétentions  des  deux  familles  rivales 
avaient  agité  plus   d'une  fois  la  sôrénissime  répu- 
blique: en  1549,  le  sénat,  reconnaissant  que  le  droit 
de  patronage  sur  l'abbaye  de  Murano  appartenait  aux 
Gradenigo,  avait  ordonné  aux  Trevisani  de  renoncer 
à  toutes  les  prétentions  qu'ils  appuyaient  sur  des  dé- 
cisions de  la  cour  de  Rome,  sous  peine  de  voirmettre 
les  revenus   de  l'abbaye  en  séquestre.   Cependant, 
sans  tenir  compte  de  cette  sentence,  Jean  Trevisani, 
après  la  mort  de  son  oncle,  précédent  titulaire,  s'était 
mis  en  possession  de  ces  revenus,  et  avait  pris  lé  titre 
d'abbé  de  Saint-Cyprien,  par  la  grâce  de  Dieu  et  du 
Saint-Siège  apostolique.  Le  sénat,  indigné  d'une  con- 
duite qui  affectait  le  plus  grand  mépris  pour  les  lois 
de   la  République,  l'avait  fait  avertir,  par  les  deux 
awagadori  de  la  commune ,  qu'il  eût  à  renoncer  à 
toutes  ses  prétentions,  sous  peine  d'exil  et  de  confis- 
cation des  biens.  En  sa  qualité  de  noble  Vénitien,  Jean 
Trevisani  connaissait  trop  l'inflexible  volonté  du  sénat, 
pour  oser  lui  résister;  il  se  soumit  donc  à  ses  ordres. 
Plus  tard,  il  fut  lui-môme  nommé  par  cette  assemblée 
patriarche  de  la  basilique  de  Saint-Marc,  dignité  qu'il 
occupa  pendant  un  grand  nombre  d'années..  Mais  sur 
la  fin  de  sa  carrière,  influencé  par  sa  famille,  il  essaya 


160  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

en  secret  de  faire  nommer  abbé  de  Saint-Cyprien  un 
de  ses  neveux,  Jean-Èmo,  accepté  par  la  cour  de  Rome. 
La  police  vénitienne  ayant  eu  connaissance  de  ses 
démarches,  le  sénat  renouvela  son  ancien  décret.  C'est 
alors  que  le  patriarche  espéra  pouvoir  intéresser  à  sa 
cause  le  souverain  pontife,  dont  l'autorité  spirituelle 
lui  paraissait  méconnue  par  le  premier  corps  de  la 
république.  Il  écrivit  à  Sixte,  lui  exposa  la  conduite 
du  sénat,  et  se  plaignit  de  l'excès  de  pouvoir  qui  pri- 
vait son  neveu  du  bénéfice  de  l'investiture  accordée 
par  le  chef  de  l'Église. 

Sixte  n'avait  pas  oublié  avec  quelle  hauteur  et 
quelle  ténacité  le  sénat  savait  maintenir  ses  lois  et 
ses  décisions  à  rencontre  des  prétentions  de  l'autorité 
ecclésiastique  :  il  en  avait  fait  lui-môme  l'expérience^. 
Aussi,  depuis  son  avènement,  il  s'était  appliqué  à 
éviter  toute  occasion  de  conflit  avec  les  patriciens  de 
Venise.  Aussitôt  après  son  intronisation ,  ils  lui 
avaient  envoyé  une  ambassade  extraordinaire,  com- 
posée de  quatre  sénateurs,  qui  avaient  été  reçus  par 
le  nouveau  pape  avec  le  plus  grand  empressement  et 
créés  par  lui  chevaliers  de  l'Éperon  d'or.  En  échange 
de  cette  distinction  accordée  à  ses  envoyés,  la  répu- 
blique avait  nommé  sénateurs  les  deux  petits-neveux 
du  pape,  le  cardinal  Alessandro  Peretti  et  son  frère 
Michel,  gouverneur  du  Borgo*:  nominations  pure- 
ment honorifiques,  puisque  les  deux  nouveaux  titu- 
laires n'avaient  pas  l'âge  pour  prendre  part  aux  débats 
du  sônat  vénitien.  De  plus.  Sixte  ayant  manifesté 
l'intention  d'acheter  à  Venise,  comme  il  l'avait  fait  à 
Naples,  un  palais  pour  servir  de  résidence  au  nonce 

1 .  Voy.  1«  chapitre  I*'. 

2.  Tempesti,  1. 1,  lib.  X,  no«  ii  à  v,  p.  154-155. 


VIE   DE  SIXTE-QUINT.  ICI 

apostolique,  le  sénat  vénitien  s'était  empressé  de  lui 
en   faire  cadeau.  Néanmoins,  malgré  ces  différents 
témoignages  de  bon  vouloir,  le  pape  n'hésita  pas  :  il 
fit  venir  à  son  audience  l'ambassadeur  de  la  répu- 
blique à  Rome,  se  plaignit  de  la  conduite  du  sénat 
qui  osait  empiéter  sur  les  droits  du  Saint-Siège,  ré- 
clama la  révocation  des    anciens  décrets  relatifs  à 
l'abbaye  dé  Murano,  et  ajouta  que  si  sa  réclamation 
n'était  pas  accueillie,  il  était  résolu  à  faire  ce  qu'exi- 
geait l'honneur  du  siège  apostolique.  L'ambassadeur 
ayant  informé  le  doge  des  exigences  du  souverain 
pontife,    l'affaire  fut  portée   au  sénat,  où  elle  fut 
l'objet,  pendant  plusieurs  jours,    d'une  discussion 
animée  ;  car  il  était  contraire  aux  habitudes  de  ce 
corps  de  revenir  contre  ses  précédentes  délibérations. 
Néanmoins,  dans  cette  circonstance,  il  céda,  parce 
qu'il  coimaissait  le  caractère  du  pape,  et  qu'il  avait 
appris  sa  résolution  inflexible  de  rappeler  son  nonce 
de  Venise,  après  avoir  congédié  de  Rome  l'ambas- 
sadeur de  la  république.  Cet  acquiescement  des  nobles 
vénitiens  aux  désirs  de  Sixte  était  toutefois  plus  ap- 
parent que  Féel  :  il  n'avait  eu  lieu  qu'en  vue  de  procu- 
rer un  notable  avantage  au  commerce  maritime  de  la 
reine  de  l'Adriatique.  En  effet,  le  sénat,  par  son  am- 
bassadeur, fît  déclarer  au  pape  que  le  dévouement 
de  la  république  pour  sa  personne  était  tel,  que,  uni- 
quement en  considération  de  lui  seul,  il  s'était  déter- 
miné à  ne  pas  faire  exécuter  ses  anciennes  décisions  : 
ce  qui  voulait  dire,  en  langage  diplomatique,  qu'il  se 
réservait  d'y  revenir  plus  tard,  sous  un  autre  pape. 
Mais,  en  retour  de  cette  satisfaction   accordée,  l'am- 
bassadeur était  chargé  d'obtenir  du  souverain  pon- 
tife le  redressement  des  griefs  et  des  dommages  aux- 

11 


1«2  yiB  DE  SIXTE-QUINT. 

quels  les  vaisseaux  marchands  vénitieils  ne  cessaient 
d'être  exposés  de  la  part  des  chevaliers  de  Tordre  de 
Malte.  Ceux-ci,  qui  avaient  fait  vœu  de  guerre  per- 
pétuelle contre  les  sectateurs  de  Mahomet,  non-seule- 
ment attaquaient  les  bâtiments  turcs  et  barbaresques, 
mais  s'arrogeaient  le  droit  de  visiter  les  navires  vé- 
nitiens ,  pour  s'assurer  qu'ils  ne  transportaient  pas 
des  armes,  des  vivres  et  des  munitions  de  guerre  des- 
tinés à  leurs  adversaires.  Les  chevaliers  s'emparaient 
de  ces  objets,  sans  tenir  compte  de  l'opposition  des 
capitaines  vénitiens,  ni  même  des  déclarations  consi- 
gnées sur  les  registres  du  bord.  En  rentrante  Venise, 
les  armateurs  se  voyaient  exposés  à  des  procès  inten- 
tés par  les  expéditeurs  et  les  destinataires,  et  se 
trouvaient  quelquefois  obligés  de  rembourser  le  prix 
de  la  cargaison  qui  leur  avait  été  enlevée  de  vive 
force.  Le  grand  Seigneur,  de  son  côté,  offensé  de  ces 
agressions  réitérées,  menaçait  de  rompre  la  paix  éta- 
blie avec  la  république. 

Le  sénat  vénitien  avait  retenti  souvent  des  récla- 
mations présentées  par  les  victimes  de  ces  actes  de 
spoliation.  Mais  il  n'avait  trouvé  aucun  moyen  d'y 
porter  remède.  A  la  fin,  lassé  des  attaques  réitérées 
des  chevaliers,  il  s'était  décidé  à  répondre  à  leurs  hos- 
tilités par  des  représailles.  Il  avait  fait  armer  des  bâ- 
timents pour  combattre  ceux  de  Tordre  de  Malte,  et  il 
en  était  résulté  une  véritable  guerre,  dans  laquelle 
les  vaincus  étaient  faits  prisonniers,  et,  quoique  chré- 
tiens, réduits  comme  les  Turcs  captifs  à  ramer  sur  les 
galères.  Ainsi,  Filippo  Pasqualigo,  gouverneur  de  Tile 
de  Candie,  avait  enlevé  aux  chevaliers  trois  de  leurs 
navires,  et  son  prédécesseur,  Jean-Baptiste  Contarini, 
leur  avait  pris  un  grand  galion.  Mais  les  chevaliers 


VIE  DB  SIXTE-QUINT.  163 

s'étaient  vengés  en  s'emparant  du  vaisseau  la  Sul^ 
tane^  et,  vers  la  fin  de  l'année  1586,  d'un  très-beau 
galion  appelé  Santa-Maria^  appartenant  à  un  certain 
Colombo,  lequel  étant  chargé  de  famille,  et  se  voyant 
ruiné  entièrement  par  cette  perte,  en  mourut  de  cha- 
grin quelque  temps  après. 

Ce  dernier  événement  irrita  si  vivement  la  répu- 
blique^  qu'elle  fit  séquestrer  toutes  les  marchandises 
destinées  à  Malte,  existant  à  Venise,  et  elle  se  plaignit 
avec  tant  d'amertume  à  tous  les  princes  chrétiens  et 
au  pape  en  particulier,  qu^il  promit  de  s'interposer 
pour  terminer  à  l'amiable  ce  différend.  Aussi,  dès 
que  Tambassadeur  vénitien  eut  fait  connaître  au  sou- 
verain pontife  la  satisfaction  accordée  à  sa  réclamation 
au  sujet  de  l'abbaye  de  Murano,  il  le  sollicita  en 
même  temps  de  tenir  sa  promesse  à  l'égard  des  che- 
valiers de  Malte.  Sixte  s'empressa  d'écrire  au  grand 
maître  de  l'ordre  qui  était  alors  Ugo  de  Lubeux  Ver- 
dala,  rinvitant  à  se  rendre  à  Rome,  pour  conférer 
avec  lui  au  sujet  des  difficultés  pendantes  entre  ses 
chevaliers  et  la  république  de  Venise.  Mais  le  grand 
maître  s'excusa  de  ne  pouvoir  répondre  à  cette  invi- 
tation, et  répondit  sur  le  fond  avec  une  certaine  am- 
biguïté. Cette  réponse  mécontenta  le  pape  :  il  adressa 
une  seconde  lettre  intimant  l'ordre  exprès  au  grand 
maître,  en  sa  qualité  de  religieux  sujet  du  Saint-r 
Siège,  de  mettre  fin  aux  hostilités.  La  négociation, 
commencée  dans  les  premiers  mois  de  1587,  se  pro- 
longea jusqu'à  la  fin  de  juillet  suivant.  Il  intervint 
alorsi  entre  la  république  et  l'ordre  de  Malte,  un 
traité,  qui  garantissait  aux  navires  de  Tune  et  l'autrç 
partie  une  entière  liberté  de  commerce  dans  toutes 
les  mers,  et  interdisait  toutes  visites  de  ces  navires 


<6V  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

dans  les  ports  et  autres  lieux  soumis  aux  deux  puis- 
sances. Le  sénat  fut  Irës-salisfait  de  cet  accord,  qui 
délivrait  les  vaisseaux  vénitiens  de  la  crainte  du  re- 
nouvellement des  actes  de  piraterie  dont  ils  avaient 
souffert  pendant  plus  de  trente  ans.  Le  doge,  au  nom 
de  la  république,  en  remercia  le  souverain  pontife  '. 

Avec  le  duc  de  Savoie,  Sixte  sut  également  mainte- 
nir intacts  les  droits  du  Saint-Siège.  Ce  prince  avait 
élevé  la  prétention,  conforme  au  privilège  qu'il  sou- 
tenait avoir  été  accordé  à  ses  ancêtres  par  Nicolas  V, 
de  nommer  les  évoques  de  ses  États.  A  la  mort  de  celui 
de  Verceil,  le  pape  avait  conféré  ce  siège  au  cardinal 
Sarnano,  sans  aucune  présentation  du  prince.  Après 
avoir  protesté  par  son  ambassadeur  à  Rome,  le  duc 
avait  fait  inscrire  ses  réserves  sur  la  bulle  d'institution 
du  nouvel  évéque.  Mais  Sixte  refusa  de  les  admettre, 
il  fit  savoir  qu'il  n'y  avait  en  Italie  que  le  Roi  Catho- 
lique qui  possédât  le  droit  de  pourvoir  à  vingt-quatre 
évéchés  dans  le  royaume  de  Naples,  en  exécution 
d'une  bulle  de  Clément  VII;  mais  qu'aucun  autre 
souverain  ne  jouissait  d'une  semblable  concession 
du  Saint-Siège.  En  conséquence,  le  duc  de  Savoie 
ne  poussa  pas  plus  loin  sa  protestation. 

Sixte  n'eut  pas  si  facilement  raison  de  la  résistance 
du  chapitre  de  l'église  métropolitaine  de  Besançon. 
Cet  archevêché  avait  perdu,  le  21  septembre  1586,  son 
titulaire,  le  cardinal  Granvelle.  Dès  que  le  pape  eut 
reçu  l'avis  de  sa  mort,  il  s'empressa  de  nommer  à  ce 
siège  Ferdinand  Rie,  prêtre  qu'il  affectionnait  beau- 
coup, tandis  que,  de  son  côté,  le  chapitre  et  le  clergé 
de  Besançon  élisaient  François  de  Grammont,  doyen 

t.  Tempeâll,  t.  I,  lib.  XXIVdii  n«  xxgf,  p.  381,  à  la  fin  du  livre. 


VIE  DE   SIXTE-QUINT.  iQo 

des  chanoines,  très-aimé  dans  le  diocèse,  et  fort  con- 
sidéré pour  ses  vertus.  Ce  choix  fait,  le  chapitre  le 
notifia  au  souverain  pontife.  Sixte  répondit  qu'il  re- 
grettait que  la  nouvelle  de  cette  élection  lui  fût  par- 
venue trop  tard,  puisqu'il  avait  déjà  pourvu  lui-même 
au  remplacement  de  Tarchevôque.  Le  chapitre  vit  dans 
cette  réponse  la  violation  de  son  droit,  et  ne  voulut 
pas  admettre  le  titulaire  nommé  parle  pape  :  il  ajouta, 
pour  donner  plus  de  force  àson  refus,  que  le  roi  d'Es- 
pagne, auquel  la  Franche-Comté  appartenait  alors, 
désirait,  comme  le  chapitre,  voir  valider  l'élection 
du   doyen.  Le  pape,  bien  que  son  parti  fût  pris  de 
maintenir  la  nomination  de  Ferdinand  Rie,  renvoya 
la  réclamation  à  l'examen  de  trois  cardinaux  et  de 
plusieurs  casuistes,  dont  l'opinion  fut  conforme  à  la 
sienne.  Par  suite,  il  adressa  au  chapitre  un  bref  ré- 
digé en  termes  sévères,  dans  lequel  il  repoussait  sa 
prétention  d'avoir  le  droit  d'élire  l'archevêque,  faisant 
remarquer  que  cet  usage  n'était  qu'une  simple  faveur 
qu'il  tenait  du  chef  de  l'Église  :  qu'ils  devaient  donc 
lui  obéir  et  non  chercher  à  plaire  aux  princes  sécu- 
liers. Il  terminait  en  les  exhortant  à  recevoir  leur 
pasteur  Ferdinand,  nommé  par  lui,  et  le  leur  ordon- 
nait même,  avec  son  autorité  apostolique,  les  aver- 
tissant de  se  tenir  pour  certains,  s'ils  s'y  refusaient, 
qu'il  les  châtierait  sévèrement  de  leur  désobéissance. 
Effrayé  à  la  réception  de  cet  ordre,  le  chapitre  céda,  et 
reçut  l'archevêque  envoyé  par  l'impérieux  pontife. 

Le  chef  de  l'Église s*empressa  ensuite  d'apaiser  une 
controverse  élevée  sur  une  des  questions  les  plus  dé- 
licates et  les  plus  ardues  de  la  doctrine  catholique. 
Depuis  plusieurs  années,  il  s'était  engagé  entre  l'uni- 
versité de  Louvain  et  l'ordre  des  Jésuites  une  discus- 


166  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

sion  très-animée  sur  le  libre  arbitre.  L'université 
avait  envoyé  un  de  ses  professeurs  à  la  Sorbonne  de 
Paris,  pour  obtenir  de  ce  corps  célèbre  l'approbation 
de  l'opinion  qu'elle  soutenait.  Mais  la  Sorbonne 
s'était,  au  contraire,  montrée  favorable  à  celle  des 
Jésuites.  La  querelle  s'envenimait  et  commençait  à 
troubler,  dans  les  Pays-Bas,  les  consciences  catho- 
liques :  Sixte  comprit  qu'il  était  urgent  de  l'arrêter.  Il 
fit  rédiger  un  bref,  qu'il  notifia  aux  deux  parties,  et 
par  lequel  il  leur  témoignait  son  déplaisir  de  ces  con- 
troverses dangereuses  pour  la  foi  des  fidèles,  et  il 
leur  enjoignit  de  les  faire  cesser,  ce  qui  eut  lieu  sur- 
le-champ. 

Dans  les  cantons  suisses  restés  catholiques.  Sixte 
essaya  de  régler  des  démêlés  qui  remontaient  aux 
premières  années  de  la  Réforme.  Par  suite  des  chan- 
gements survenus  pour  cause  de  religion,  il  était 
arrivé  que  Tautorité  civile  s'était  attribuée  l'admi- 
nistration des  biens  ecclésiastiques,  la  collation  des 
bénéfices,  la  juridiction  sur  les  prêtres  accusés  de 
crimes  et  de  délits,  toutes  matières  que  la  Cour  de 
Rome  revendiquait,  comme  étant  de  la  compé- 
tence exclusive  de  l'autorité  ecclésiastique.  Au  mois 
d'août  4586,  le  pape  avait  envoyé  dans  ces  cantons  un 
nouveau  nonce,  Jean-Baptiste  Santorio,  son  maître  de 
chambre,  nommé  depuis  peu  évêque  de  Tricarico.  Ce 
choix  n'avait  pas  été  généralement  approuvé  par  les 
cardinaux,  qui  reprochaient  au  nouveau  nonce  sa 
hauteur,  son  inflexibilité,  jointe  à  une  complète  inex- 
périence des  négociations  politiques.  Dans  cette  cir- 
constance, Sixte  avait  cédé  aux  obsessions  du  cardi- 
nal Santorio  di  Santa-Severina ,  qui  protégeait  son 
parent. 


j 


VIE  DB  SIXTE-QUINT.  167 

A  peine  arrivé  à  Lucerne,  le  nonce  eut  à  répondre 
aux  réclamations  du  sénat  du  canton,  ayant  pour 
objet  :  1»  d'obtenir  le  droit  de  nommer  lui-même -et 
de  révoquer,  au  besoin,  un  vicaire  apostolique  pour 
administrer  les  biens  ecclésiastiques ,  attendu  que 
Farohevéque,  le  cardinal  Altemps,  dont  le  siège  était 
à  Constance,  résidait  à  Rome;  2^  de  juger  les  crimes 
commis  par  les  ecclésiastiques;  3«  d'appliquer  les 
amendes  résultant  de  ces  délits  à  des  aumônes  en 
faveur  de  pauvres  séculiers,  d'églises  ou  autres  œu- 
vres pies. 

Le  nonce  répondit  que  ces  demandes  étaient  con- 
traires aux  saints  canons  et  aux  droits  du  Saint-Siège, 
et  qu'elles  ne  pouvaient  être  prises  en  considération. 
Indigné  de  ce  refus,  le  sénat  de  Lucerne,  dès  le 
mois  d'avril  1587,  renouvela  ses  réclamations,  en  fai- 
sant valoir  le  zèle  et  le  dévouement  dont  les  cantons 
catholiques  avaient  fait  preuve  pour  le  soutien  de  la 
religion  et  du  Saint-Siège.  Informé  de  ce  qui  se  passait, 
le  pape  craignit  d'irriter  les  Suisses  en  refusant  ce 
qu'ils  demandaient,  et,  par  sa  bulle  In  eœna  Domini^ 
il  essaya  de  les  apaiser,  sans  leur  faire  néanmoins 
aucune  concession.  Mais  le  conflit  recommença,  et 
pour  calmer  TelTervescence  populaire,  Sixte  se  vit 
obligé  de  rappeler  l'èvôque  de  Tricarico^ 

En  Espagne,  le  pape  eut  à  résoudre  une  question 
singulière.  H  paraît  que  Tusage,  établi  depuis  long- 
temps dans  ce  pays,  y  autorisait  le  mariage  des  eunu- 
ques. Ces  unions  donnaient  lieu  aux  plus  graves  dés- 
ordres; car  les  femmes  ainsi 'mariées  s'empressaient 


1.  Tempe^li,  l.  I,  lib.  XV.  n»»  xix  à  xxii,  p.  24r6,  el  lib.  XIX, 
n*"  xxvii  ad  finem  libri,  p.  306  à  310, 


168  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

de  réclamer  le  divorce,  et  il  en  résultait  des  procès 
scandaleux.  Informé  de  ces  abus,  Sixte  réunit  à 
Rome  une  congrégation  composée  de  théologiens  et 
de  médecins,  dont  la  conclusion  fut  que  les  eunuques 
n'étaient  point  aptes  à  contracter  mariage.  En  consé- 
quence, par  sa  constitution  Cum  fréquenter^  le  souve- 
rain pontife  déclara  nulles  ces  sortes  d'unions,  et 
plus  tard,  il  rejeta  les  réclamations  qui  lui  furent 
adressées  pour  laisser  subsister  celles  précédemment 
contractées  ^  Dans  le  cas  de  mauvaise  conduite  des 
maris  ou  des  femmes  ainsi  séparés,  il  édicta  contre 
eux  la  peine  de  mort,  La  même  peine  devait  être  in- 
fligée aux  mères  qui  vendraient  Thonneur  de  lears 
flUes,  et  aux  parents  au  degré  prohibé  qui  commet- 
traient le  crime  d'inceste  ^  Il  défendit  de  recevoir 
dans  aucun  ordre  religieux  les  enfants  naturels  ou 
adultérins,  et  il  menaça  d'excommunication  tout  su- 
périeur qui  les  admettrait  à  prendre  l'habit  et  à  pro- 
noncer des  vœux*. 

En  i589,  le  pontife  confirma  les  résolutions  d'un 
concile  provincial  tenu  à  Mexico,  qui  avait  élaboré  un 
grand  nombre  de  règlements  sur  la  police  ecclésias- 
tique de  ce  pays. 

Cédant  aux  instances  de  la  compagnie  de  Jésus, 
Sixte  créa  au  Japon,  dans  la  ville  de  Funaï,  un  arche- 
vêché, avec  droit  de  juridiction  sur  toutes  les  îles 
voisines,  faculté  de  nommer  des  chanoines  et  de  con- 
férer des  bénéfices.  Le  premier  titulaire  fut  le  père 
Sebastiano  Morali,  que  le  pape  recommanda  aux 
princes  de  Bungo  et  d'Arima,  dont  les  ambassadeurs 

1.  Tempesli,  t.  I,  p.  327  ;  —  et  Guerra,  t.  !,  p.  U,  2®  col. 

2.  /«(/.,  lib  Vll^  Tio»xxxvi-vii,  p,  105. 

3.  lbid,f  Bulles  Ad  compescendam  et  Volenfes  quantum. 


VIE  DE   SIXTE-QUINT.  16« 

avaient  été  amenés  à  Rome  par  les  Pères  Jésuites, 
missionnaires  au  Japon  ^ 

Comme  les  Turcs,  possesseurs  de  la  Terre  sainte, 
de  la  Syrie,  et  des  autres  contrées  de  TOrient,  avaient 
détruit  tous  les  planls  de  Tarbuste  qui  produit  le 
baume  de  la  vallée  de  Jéricho,  que  l'Église  romaine 
avait  riiabitude  d'employer  pour  le  saint-chrôme,  le 
pape  autorisa  les  évéques  à  se  servir  de  tout  autre 
baume  indien  pour  sa  composition*. 

Enfin,  dans  un  tout  autre  ordre  d'idées,  désirant 
augmenter  les  ressources  du  Saint-Siège,  il  ordonna 
de  nouveau,  par  sa  bulle  Camerœ  nostrœ^^  aux  posses- 
seurs de  plusieurs  bénéfices  réunis,  de  payer  à  la 
Chambre  apostolique  les  mêmes  droits,  annates,  dé- 
cimes, que  chacun  de  ces  bénéfices  aurait  eu  à  ac- 
quitter séparément. 

Ainsi  l'exercice  du  pouvoir  spirituel  s'étendait  sur 
le  monde  entier,  et  s'appliquait  aux  matières  les  plus 
disparates,  exigeant  du  chef  de  l'Église  une  vigilance 
constante,  un  travail  continuel  et  une  intelligence 
supérieure,  pour  maintenir  intacts  le  dogme,  la  doc- 
trine et  la  discipline  de  la  religion  catholique  *. 

1.  TempesU,  t.  Il,  lib.  XVII.  n»  xii,  p.  159. 

2.  Ibid.,  t.  II,  lib.  XVII,  n^xi,  p.  159. 

3.  Guerra,  t.  I,  p.  425,  2«  col. 

4.  Pour  faire  connaître  l'étendue,  la  diversité  du  pouvoir  spiri- 
tuel appartenant  au  souverain  pontife,  je  n'ai  cité  qu'un  petit  nom- 
bre de  bulles  d'une  application  générale  ;  on  en  trouvera  beaucoup 
d'autres  d'un  intérêt  moindre,  émanées  de  Sixte,  dans  le  recueil  de 
Guerra,  passim,  et  dans  l'ouvrage  de  Tempesli,  spécialement,  t.  1, 
p.  204. 


CHAPITRE  XI 


CanoniMtions  de  saints  :  titre  de  Docteur  Sér&phique  donné  à  saint  BonaTen-- 
turc.  —  Fondation  du  collège  de  ce  nom.  —  Offices  prescrits  pour  les 
fêtes  de  différents  saints.  —  Cardinaux  de  la  création  de  Sixte-'Ooiiit. 


Il  y  a  très-peu  de  papes  qai  n'aient  pas  canonisé  de 
saints  ou  créé  de  cardinaux  :  ceux  qui ,  depuis  plu- 
sieurs siècles,  n'ont  pas  accompli  Tune  ou  l'autre  de 
ces  importantes  attributions  du  vicaire  de  Jésus- 
Christ,  en  ont  été  uniquement  empêchés  soit  par  la 
trop  courte  durée  de  leur  pontificat,  soit  par  les  trou- 
bles et  les  guerres  dont  Rome  et  ritalie  étaient  alors 
le  théâtre. 

Anhné  d'un  zèle  ardent  pour  la  religion,  et  plein  de 
confiance  dans  l'intercession  des  saints.  Sixte  en  ca- 
nonisa deux  pendant  qu'il  fut  à  la  tête  de  l'Église. 

Le  premier  était  un  enfant  de  la  ville  de  Trente,  du 
nom  de  Simon,  que  les  Juifs,  plus  d'un  siècle  avant, 
avaient  été  accusés  d'avoir  assassiné  en  haine  de  la  foi. 
Celle  accusation  était  fréquente  au  moyen  âge,  pen- 
dant lequel  les  Juifs  vécurent  dans  un  état  continuel 
de  suspicion.  Il  était  arrivé  plus  d'une  fois,  non-seu- 
lement en  Italie,  mais  dans  les  autres  pays  catholiques, 
qu'ils  avaient  été  persécutés  sous  le  prétexte  d'avoir 
tué  des  enfants  chrétiens,  dontlesang  et  les  membres, 
coupés  en  morceaux,  étaient  destinés,  selon  leurs  ac- 


VIE  DB  SIXTE-QUINT.  ITl 

cusaleurs,  aux  plus  abominables  cérémonies.  Tel  avait 
été,  disait-on,  le  sort  du  Jeune  Simon  de  Trente.  Ce- 
pendant Sixte  IV  avait  suspendu  le  culte  de  ce  nou- 
veau martyr,  par  la  raison  qu'il  ne  lui  avait  pas  paru 
suffisamment  prouvé  que  sa  mort,  par  les  Juifs,  eut 
été  le  résultat  de  violences  commises  en  haine  de  la 
religion  de  Jésus  Christ.  Mais  Sixte-Quint  fit  reprendre 
Texamen  de  la  cause,  et  ayant  reconnu  que  Simon 
avait  été  martyrisé,  il  lui  accorda,  en  1588,  un  office 
et  une  messe  annuelle  ' . 

Vers  le  milieu  de  la  même  année,  à  la  sollicitation 
du  roi  d'Espagne,  Philippe  II,  il  canonisa  la  mémoire 
du  bienheureux  D.  Diego ,  autrefois  religieux  de 
Tordre  réformé  de  Saint-François,  en  Andalousie,  et 
celle  du  Père  Félice,  capucin,  dont  nous  avons  pré- 
cédemment parlé. 

Quelques  mois  avant,  au  commencement  de  mars, 
imitant  l'exemple  de  Pie  V,  qui  avait  admis  au  nombre 
des  docteurs  de  l'Église,  saint  Thomas  d'Aquin,  sous  le 
nom  de  Docteur  Angélique,  Sixte  y  ajouta  saint  Bona- 
venture,  cardinal  et  évoque  d'Albano,  et  il  lui  donna 
le  nom  de  Docteur  Séraphique,  parce  que  ce  grand 
saint,  entre  tous  les  docteurs  catholiques,  est  singu- 
lièrement apte,  suivant  les  paroles  du  savant  Gerson, 
«  à  illuminer  l'intelligence,  et  à  enflammer  le  cœur  de 
l'amour  de  Dieu  *.  » 

Aussi,  saisissant  cette  occasion  pour  flatter  le  pon- 
tife, son  poëte  ordinaire,  Silvio  Anloniano,  composa 
ces  trois  distiques  qui  eurent  beaucoup -de  succès  : 

1.  Guerra,  t.  I,  p.  60,  2^  co!.,  bulle  de  Bonolst  XIV,  Beatus 
Andréas  t  3®  paragraphe  :  In  hoc  secutus  esl  Sixti  Qninti  exem- 
plunit  etc. 

2.  Voy.  le  chapitre  VIIÎ. 


472  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

Dum  Bùruwentara  eximios  nwnerabitur  inter 

Doclorei,  jusiu,  maxime  Sixte,  tuo, 
Tu  quoque  pontifices  inter  numerabere  primos. 

Quii  scit  an  et  major  fama  futura  tibi? 
Tufacis^  hic  scripsit;  tua  grandia  facta  manebunt, 

Ut  Bonaventurœ  grandia  scripta  manent  *. 

«  Tant  qae  Bonaventure  sera  compté,  par  ton  ordre, 
grand  Sixte,  parmi  les  premiers  docteurs  de  TÉglise, 
tu  seras  compté  aussi  parmi  les  premiers  pontifes. 
Qui  sait  si  l'avenir  ne  te  réserve  pas  une  plus  grande 
renommée?  Tu  exécutes,  il  a  écrit;  tes  grandes  ac- 
tions resteront,  comme  les  grand  écrits  de  Bonaven- 
ture sont  restés.  » 

Ce  saint  avait  été  canonisé  en  1482  par  Sixte  IV  :  il 
avait  appartenu,  comme  ce  pape  et  comme  Sixte-Quint, 
à  Tordre  des  mineurs  conventuels  de  Saint-François, 
dont  le  couvent  à  Rome  est  place  des  Saints-Apôtres, 
à  côté  de  Téglise  de  ce  nom  et  du  palais  Colonna.  En 
mettant  saint  Bonaventure  au  nombre  des  docteurs 
de  l'Église,  le  pape  résolut  d'instituer  dans  ce  couvent, 
sous  le  nom  du  saint,  un  collège  dans  lequel  sa  théo- 
logie serait  expliquée  publiquement.  Dans  ce  but,  il 
lit  réimprimer  ses  œuvres  par  la  typographie  qu'il 
avait  créée  au  Vatican,  ainsi  que  nous  l'expliquerons. 
Il  voulut  que  son  office  fût  célébré  sous  le  rit  double, 
fixa  sa  fête  au  14  juillet,  et  accorda  une  indulgence 
plénière  aux  fidèles  qui  se  confesseraient  et  commu- 
nieraient ce  jour-là,  soit  dans  le  lieu  de  sa  nais- 
sance, soit  à  Lyon,  où  il  est  mort.  Il  donna  en  outre 
une  indulgence  de  dix  années  à  ceux  qui  visiteraient 

1 .  Tempesii,  t.  Il,  p.  23,  u^  v  et  vi. 

2    Guerra,  t.  I,j>.-56,  t^*^  col.,  bulle  Supernacœlestis, 


VIE  DE   SIXTE-QDINT.  Hl 


»> 


une  des  églises  de  Tordre  auquel  le  saint  docteur  ap- 
partenait *. 

Pour  terminer  ce  qui  concerne  le  culte  des  saints, 
ajoutons  que  Sixte  éleva  au  rit  double  les  offices  de 
saint  Antoine  de  Padoue,  de  saint  François  de  Paule, 
et  de  saint  Pierre  martyr,  tandis  qu'il  plaça  dans  le 
rit  simple  ceux  de  saint  Janvier,  de  saint  Placide  et  de 
ses  compagnons  *. 

Pendant  son  pontificat,  qui  ne  dura  que  cinq  ans  et 
quatre  mois,  du  24  avril  1585  au  24  août  4590,  Sfxte 
créa,  en  sept  promotions,  trente-deux  cardinaux. 

1°  La  première,  qui  eut  lieu  le  43  mai  4585,  peu 
de  jours  après  son  élection,  futcelle  de  son  petit-neveu, 
âgé  de  quatorze  ans,  Alexandre  Damascene  Peretti, 
dont  nous  avons  parlé,  qui  prit  le  nom  de  cardinal  de 
Montalto.  C'était,  selon  lejugementde  l'abbé  d'Ossat, 
dans  une  lettre  adressée  à  la  reine  de  France,  veuve 
de  Henri  III,  Louise  de  Lorraine  de  Vaudemont  ', 
«  un  jeune  homme  de  peu  de  paroles  et  d'encore 
moins  de  cérémonies.  »  Il  fut,  en  apparence,  chargé 
par  son  oncle  de  la  correspondance  diplomatique; 
mais  en  réalité  celte  besogne,  bien  au-dessus  de  ses 
forces  et  de  son  intelligence,  était  expédiée  par  son 
secrétaire,  le  savant  Flavio  Biondo,  sous  la  dictée  ou 
Vinspiration  du  souverain  pontife  lui-même.  Ce  der- 
nier ne  régna  pas  assez  longtemps  pour  assurer  à 
son  petit  neveu  de  l'influence  dans  le  sacré  collège  : 
aussi,  à  sa  mort,  le  cardinal  de  Montalto  étant  encore 
trop  jeune,  fut  laissé  de  côté,  et  ne  jouit  jamais  d'un 
grand  crédit  par  la  suite.  Imitant  les  exemples  mal- 

1.  Guerra,  t.  l*»*,  p.  5C,  Uc  col.,  Triumphaus  Jérusalem, 

?.   Ibid.,  p.  52,  65,  72.  94. 

3.  Citée  par  Tempesll,  f.  I,  llb.  VI,  n®  xxvii,  p.  101. 


174  VIE   DE   SIXTE-QUINT. 

heureusement  doniK^s  par  ses  prédécesseurs,  Sixte 
Tavait  enrichi,  d'abord  en  lui  attribuant  sur  la  Cham- 
bre apostolique  un  revenu  considérable,  non-seule- 
menl  comme  cardinal,  mais  encore  comme  vice-chan- 
celier de  rÉglise,  charge  à  laquelle  il  l'avait  promu* 
malgré  sa  minorité,  et  ensuite  par  lai  collation  de 
plusieurs  riches  bénéfices. 

Dans  la  seconde  promotion,  qui  eut  lieu  aux  pre- 
miers quatre-temps  de  décembre  1585,  huit  cardinaux 
furent  créés,  savoir: 

2°  Enrico  Gaëtano,  de  rillustre  famille  des  ducs  de 
Simonela,  qui  adonné  plusieurs  papes  à  TÉglise.  En- 
voyé d'abord  à  Bologne,  il  fut  ensuite  légat  en  France, 
où  il  remplaça  le  cardinal  Morosini,  ainsi  qu'on  le 
verra  dans  le  livre  suivaht. 

3»  Grégoire  Drascovitz,  noble  hongrois,  autrefois 
ambassadeur  de  l'empereur  Ferdinand  au  concile  de 
Trente.  Il  fut  revêtu  de  la  pourpre  romaine  sur  les 
sollicitations  de  l'empereur  Rodolphe.  Mais  il  ne  jouit 
pas  longtemps  de  cet  honneur  :  car  s'étant  mis  en 
route  pour  venir  à  Rome  recevoir  du  pape  son  chapeau 
de  cardinal,  il  tomba  malade  à  Vienne  et  y  mourut. 

4**  Jean-Baptiste  Castruccio ,  d'une  très-ancienne 
famille  de  Lucques  ;  il  était  sénateur  de  cette  répu- 
blique, et  revint  y  mourir  en  1595.  II  dut  son  élé- 
vation à  l'intimité  qui  l'avait  attaché  au  cardinal  Mon- 
talto,  avant  son  élévation  à  la  papauté. 

6°  Frédéric  Cornaro,  de  l'illustre  famille  vénitienne 
de  ce  nom.  Il  était  évéque  de  Padoue,  fut  envoyé  au 
concile  de  Trente  par  Pie  IV,  et  mourut  sous  le  ponti- 
ficat de  Grégoire  XIV,  qui  voulut  faire  lui-même  les 
frais  de  son  tombeau. 

6*  Dominique  Pinelli,  Génois,  fils  d'un  sénateur  de 


VIE  DE  SIXTB-QUINT.  175 

cette  république.  En  15.77,  Sixte,  alors  cardinal,  ayant 
résolu  de  renoncer  à  Tévôché  de  Feriuo,  jeta  les  jeux 
sur  le  prélat  Pinelli  et  le  fit  nommer  à  sa  place  par 
Grégoire  XIIL  Devenu  pape,  pour  le  récompenser  de 
sa  bonne  volonté,  il  réleva  à  la  pourpre  romaine.  Ce 
cardinal  mourut  à  Rome  en  1611 ,  et  son  tombeau  est 
à  Sainte-Marie-Majeure. 

7**  Hippolytede  Rossi,  de  Parme,  d'une  noble  fa- 
mille, allié  aux  Gonzague  par  sa  mère,  évéque  de 
Pavie,  jurisconsulte  et  théologien,  qui.  s'était  fait  re- 
marquer au  concile  de  Trente. 

8°  Decio  Azzolino,  de  la  ville  de  Fermo;  il  était  se- 
crétaire de  Sixte  avant  son  élection  :  c'était  un  des 
familiers  du  pontife.  Mais  il  ne  porta  la  pourpre  que 
peu  de  temps,  car  il  mourut  à  trente-sept  ans,  au  mois 
d'octobre  1587. 

9*^  Hippolyte  Aldobrandini,  né  à  Fano,  mais  Flo- 
rentin d'origine.  Il  devint  pape  sous  le  nom  de  Clé- 
ment VIII,  et  fut  le  troisième  successeur  de  Sixte-Quint. 
La  promotion  de  décembre  1586  comprit  également 
huit  cardinaux.  Elle  eut  lieu  après  la  bulle  qui  avait 
fixé  à  soixante-dix  le  nombre  des  membres  du  Sacré- 
CoUége. 

Selon  le  récit  d'un  historien ',  la  nonaination  des 
huit  nouveaux  élus  par  le  pontife  n'eut  pas  lieu  sans 
opposition.  Lorsque  Sixte  eut  fait,  dans  le  consistoire, 
l'éloge  des  vertus  et  des  services  de  ces  huit  candidats, 
le  vieux  cardinal  Paleotto,  qui  aimait  la  contradiction, 
lit  observer  que  le  Sacré-CoUége  se  trouvait  assez 
nombreux  par  suite  de  la  dernière  promotion,  et  qu'il 
ne  voyait  aucune  nécessité  de  l'augmenter,  attendu 

1.  Cité  par  Tempesli,  t.  I,  Ub.  XV.  n^'»  xxx  et  xxxi,  p.  2âO. 


17«J  VIE   DE  SIXTE-QUINT. 

que  le  trop  grand  nombre  était  contraire  à  la  dignité 
de  ce  corps.  Sixte  répondit  aussitôt  :  —  «  Dites-nous 
monseigneur,  quel  besoin  on  avait  de  votre  personne, 
lorsque  vous  fûtes  fait  cardinal?  » — Paleotto  répliqua  : 
—  «  Très-Saint-Père,  ce  n'était  pas  à  moi  de  dire  si 
on  avait  besoin  de  ma  personne  :  la  vérité  est  que, 
lorsque  je  fus  nommé,  j'avais  servi  pendant  de  lon- 
gues années    la  Cour  pontificale,  d'abord    comme 
simple  prélat,  ensuite  comme  auditeur  de  Rote,  et 
finalement,  javais  été  employé  plus  d'une  fois  dans  le 
concile  de  Trente.  »  Cette  réponse  fut  accueillie  par 
plusieurs  cardinaux  avec  des  signes  d'assentiment. 
Mais  Sixte  reprit  en  souriant  :  —  «  Que  voulez-vous 
que  nous  fassions,  monseigneur,  tout  le  monde  ne 
peut  pas  être  auditeur  de  Rote,  le  concile  ne  dure  pas 
toujours,  et  c'est  à  nous  de  juger  des  besoins  de 
l'Église.  »  —  Cette  réplique,  continue  l'historien,  fil 
rire  plusieurs  des  assistants,  et  tous,  sans  aucune  autre 
observation,  dirent  Placet  enix  nominations  proposées. 
Les  huit  cardinaux  ainsi  nommés  furent  : 
10°  Jérôme  de  la  Rovère,  de  Turin,  appartenant  à 
Tillustre  famille  de  ce  nom,  qui  avait  donné  deux  papes 
et  onze  cardinaux  à  l'Église.  Dans  sa  jeunesse,  il  avait 
terminé  ses  études  à  l'université  de  Paris,  et  il  s'était 
fait  aimer  et  apprécier  par  le  roi  François  P',  pour 
ses  sermons  latins  et  français,  qui  furent  également 
loués  par  le  docte  Latino-Latini  et  par  d'autres  savants. 
Étant  archevêque  du  Turin,  le  duc  de  Savoie  l'envoya 
en  ambassade  au  roi  Henri  III,  et  c'est  à  la  sollici- 
tation de  ce  prince,  ou  plutôt  de  sa  mère,  Catherine 
deMédicis,  qu'il  fut  créé  cardinal.  Il  mourut  à  Rome 
en  1592. 
11**  Philippe  de   Lenoncourt,  neveu  du  cîirdinal 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  177 

Robert  de  Lenoncourt,  qu'il  avait  suivi  dans  sa  jeu- 
nesse à  Rome,  où  il  fut  surnommé  le  beau  chevalier 
français.  Il  devint  évêque  de  Châlons  après  son  re- 
tour en  France,  et  il  entra  dans  le  conseil  de  Henri  III, 
qui  renvoya  en  ambassade  auprès  du  Sainl-Siége  et  le 
fit  nommer  cardinal.  Il  fut  substitué  plus  tard  à  Tar- 
chevôché  de  Reims,  à  la  place  du  cardinal  de  Lor- 
raine, et  il  mourut  en  1592. 

12**  Jérôme  Bernieri,  de  Correggio  :  il  était  reli- 
gieux dominicain,  et  avait  été  théologien  de  Gré- 
goire XIII.  Sixte  l'avait  fait  évéque  d'Ascoli,  et,  à  la 
recommandation  du  cardinal  Altemps ,  il  l'admit 
dans  le  Sacré-Collége  :  il  mourut  en  1611. 

13*»  Antoine-Marie  Gallo,  d'Osimo;  il  avait  été  cha- 
noine de  Saint-Pierre,  et  devint  évoque  de  Pérouse. 
Il  mourut  en  1620,  sous  Paul  V,  étant  doyen  du 
Sacré-Collége. 

14*  Constant  Torri,  né  à  Sarnano,  bourg  de  la 
Marche  d'Ancône,  qui  fut  appelé,  par  ce  motif,  le 
cardinal  Sarnano.  C'était  un  simple  religieux  fran- 
ciscain, qui  avait  été  l'ami  du  père  Montalto,  et  l'avait 
aidé  dans  ses  travaux  littéraires.  Il  mourut  en  1595. 
15**  Jérôme  Mattei,  appartenant  à  la  première  no- 
blesse romaine,  et  distingué  par  son  savoir  et  son 
amour  de  la  justice.  Il  mourut  en  1603. 

16°  Benoît  Giustiniani,  noble  génois,  neveu  du  car- 
dinal Vincenzo  Giustiniani.  Sixte  l'avait  d'abord 
nommé  trésorier  général  à  la  place  du  prélat  Buon- 
figlioli  :  satisfait  de  ses  services,  il  le  fil  cardinal. 

17°  Ascagne  Colonna,  prince  romain,  littérateur 
très-érudit,  auquel  le  cardinal  Augustin  Valério,  de 
Vérone,  dédia  son  livre  de  Ecclesiœ  consolatione. 
18°  Au  commencement  de  1587,  le  pape  nomma 

12 


178  VIE  DB  SIXTE-QUINT. 

cardinal,  oomme  nouâ  le  raconterons,  à  la  sollicitation 
du  roi  d'Espagne,  l'Anglais  Guillaume  Allan.  Il  était 
docteur  en  théologie,  et  fort  versé  dans  la  controverse 
établie  entre  les  presbytériens  et  les  ministres  angli- 
oans. 

19^  âcipion  Gonzaga,  fils  du  marquis  de  Mantoue  : 
dans  sa  jeunesse,  il  avait  été  militaire,  et  fort  remar- 
qué pour  la  beauté  de  sa  personne  et  Tagrément  de 
ses  manières.  Il  savait  à  fond  les  langues  grecque  et 
latine^  et  fut  recherché  parles  poètes  et  les  littérateurs 
les  plus  distingués.  Il  avait  ouvert  à  Padoue,  ville 
qu'il  habita  longtemps,  l'académie  des  Eterei,  dans 
laquelle  il  avait  enrôlé  un  grand  nombre  de  savants 
et  d'écrivains  remarquables.  Marc-Antoine  Muret, 
Batista  Guarini  et  Torquato  Tasso  furent  ses  protégés, 
et  c'est  à  lui  que  ce  dernier,  fuyant  les  persécutions 
d'Alphonse  d'Esté,  duc  de  Ferrare,  adressa  sa  ton- 
ehante  justification,  en  tête  de  laquelle  il  fait  le  plus 
magnifique  éloge  de  Soipion  Gonzaga,  qui  n'était  en- 
core que  prince  de  l'Empire  *.  Sixte  l'avait  d'abord 
nommé  patriarche  de  Jérusalem  :  il  le  créa  cardinal 
du  titre  de  Sainte-Marie  du  Peuple,  église  qu'il  venait 
d'ajouter  à  celles  anciennement  en  possession  du  titre 
oardinalesque. 

20°  Antonio-Maria  Sauli,  noble  génois,  vice-légat 
eî^  Jlspagne  et  en  Portugal  pendant  longtemps.  Gréé 
par  Sixte  archevêque  de  Gônes,  le  27  novembre  1585, 
il  fut  nommé  cardinal  et  désigné  légat  a  hterey  pour 
surveiller  la  flotte  de  dix  galères  que  le  pontife  avait 
armée  contre  les  corsaires  turcs  et  barbaresques. 

2i**  Gianvangelista  Pallotta,  de  Camerino,  arche- 

1 .  Voyez  Prose  fihsoficbe  di  ^or^uqjp  Tamo,  Firenxe.  fer  Akide 
^arenti,  184?,  vol.  U,'  p.  401  et  suiv. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  179 

Yôque  de  Cosenza,  dans  le  royaume  de  Naples,  mo- 
deste autant  que  charilable. 

22**  Pierre  Gondi,  archevêque  de  Paris,  ué  df^ns 
cette  ville  de  parent»  florentins,  frère  germain  du  ma- 
réchal de  Retz,  nommé  à  la  demande  de  Henri  III, 

23*»  Stefano  Bonucci,  évoque  d'Are?zo,  religieux 
servite  :  général  de  son  ordre,  il  avait  accompagné  h 
Tolède,  en  qualité  de  théologien,  aipsi  que  le  père 
Montalto,  le  cardinal  Buoncompagni  s 

24°  Jean  Mendo^za,  Espagnol,  d'unç  des  plusgraur 
des  famille?  de  ce  pays.  Il  était  chanoine  de  Sala- 
manque  et  de  Tolède,  et  fut  fait  cardinal  à  la  sollici- 
tation de  Philippe  II. 

25°  Ugon  di  Lubenz  Verdala,  grand  maître  de 
Tordre  des  chevaliers  de  Malte,  dont  il  a  été  question 
à  l'occasion  de  la  guerre  survenue  entre  cet  ordre  et 
la  république  de  Venise  ".  Invité  h  se  rendre  à  Rome 
par  le  pape,  il  y  fit  son  entrée  solennelle  par  la  porte 
Saint^Jeap  de  Latran,  dans  le  mois  de  décembre 
1587,  et  fut  accueilli  avec  la  plus  grande  distinction» 
Après  avoir  prêté  sermept  d'obéissance  au  Saint- 
Siège,  il  résida  deux  mois  dans  le  palais  du  Vatican. 
Le  souverain  pontife  lui  accorda  le  droit  de  faire  grâce 
de  la  vie  aux  condamnés,  sans  l'assentiment  du  con- 
seil de  l'ordre,  ce  qui  était  contraire  à  la  règle  des 
chevaliers;  il  lui  permit  de  surmonter  ses  armoiries 
d'une  couronne  royale,  et  l'autorisa  en  outre  à  pré- 
lever, pour  ses  dépenses  particulières,  cent-soixante 
mille  écus  d'or  (environ  1,300,000  fr.)  sur  les  revenus 
des  biens  de  l'ordre.  Enfin,  il  le  créa  cardinal  en  lui 
suggérant  Tidée  de  l'emparer  de  la  Terra  sainte, 

1 .  Voy.  le  chapitre  i«', 

2.  Voy.  le  chapitre  x. 


«80  VIE   DE  SIXTE-QUINT. 

avec  son  concours  et  Tappui  de  la  république  de  Ve- 
nise, projet  qui  ne  reçut  aucune  exécution,  par  suite 
de  la  mort  du  pape. 

26''  Federico  Borromeo,  cousin  de  saint  Charles, 
et  Tami  le  plus  intime  de  saint  Philippe  de  Néri,  qui 
était  son  confesseur,  et  dans  la  cellule  duquel  il  pas- 
sait en  prières  une  grande  partie  de  son  temps  ;  ce  qui 
faisait  dire  qu'il  était  le  cœur  de  Philippe.  Le  père 
Tempesti  fait  toutefois  remarquer  que  le  cardinal 
Santorio  di  Santa-Severina  en  dit  beaucoup  de  mal 
dans  ses  Mémoires,  parce  que  Federico  Borromeo 
vota  contre  lui  dans  le  conclave  (après  la  mort  de 
Sixte) ,  et  l'exclut  de  la  papauté ,  à  laquelle  il  préten- 
dait, ce  qui  fit  que  Santorio  ensuadusang^. 

Le  44  décembre  1588,  le  pape  promut  seulement 
deux  cardinaux  qui  furent  : 

27o  Agostino  C4Usano,  Milanais,  correcteur  de  l'ordre 
des  Mineurs  conventuels  de  Saint-François,  qui  avait 
été  théologien  au  concile  de  Trente  ; 

28°  Et  Francesco  Maria  Borbone,  de  la  famille  du 
marquis  del  Monte  di  Santa-Maria,  descendant  du 
sang  royal  de  Bourbon,  qui  mourut  en  4627,  doyen 
du  sacré  collège. 

La  dernière  promotion  faite  par  Sixte  eut  lieu  dans 
le  mois  de  décembre  1S89. 

Quatre  cardinaux  y  furent  créés,  savoir  : 

29''  Mariano  Pier  Benedetti,  d'une  famille  noble  de 
Camerino  ; 

30''  Gregorio  Petrocchino,  de  Montelparo,  dans  la 
Marche  d'Ancône  ; 

*  1.  Ma  non  coii  scrive  il  cardinal  di  Santa-Severina,  perché  Fede^ 
rigo  non  fà  per  lui^  quando  pretesc  al  papato,  e  si  vide  esclaso  sino 
a  stidarne  sangue,  t.  1,  lib.  XXV,  nPxui,  p.  404. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  iS\ 

31  **  Charles  III,  de  Lorraine  ; 

32*  Et  Guido  Pepoli,  de  Bologne,  dont  la  nomina- 
tion fut  le  gage  de  la  réconciliation  de  cette  puissante 
famille  avec  le  souverain  pontife,  ainsi  que  nous 
ravons  expliqué  ^ 

1 .  Voyez  le  chapitre  yii. 


mftE  QUATRIÈME 


POLITIQUE     BXTBRIBURB 


CfiAPlTRE    Xll       . 
fitat  de  l'Europe  à  l'avénemeni  de  Sixie-Quint. 

  répoque  de  son  élection  au  trône  pontifical^  le 
24  avril  i585,  le  nouveau  pape  trouva  l'Europe  pro- 
fondément agitée  par  les  conséquences  de  la  Réforme 
de  Luther  et  de  Calvin. 

En  France,  le  souvenir  récent  de  la  funeste  journée 
de  la  Saint-Barthélémy  avait^  plus  que  jamais,  enve- 
nimé les  haines  entre  les  prolestants  et  les  catho- 
liques. Henri  III,  d'abord  roi  de  Pologne,  puis  suc- 
cesseur de  son  frère  Charles  IX,  flottait  irrésolu  entre 
les  conseils  de  sa  mère,  Catherine  de  Medicis>  et  les 
inspirations  capricieuses  et  intéressées  de  ses  deux 
principaux  favoris,  les  ducs  de  Joyeuse  et  d'Épernon. 
Plus  puissant  que  le  roi,  Henri,  duc  de  Guise,  aidé  de 
ses  deux  frères,  Louis,  cardinal  de  Lorraine,  et  Char- 
les, duc  de  Mayenne,  soutenait  et  encourageait  la 
Sainte-Ligue,  espérant  par  elle  se  ménager  l'accès  à 
la  couronne.  Le  roi  de  Navarre,  Henri  de  Bourbon, 


184  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

plus  tard  Henri  IV,  revenu,  avec  son  cousin  le  prince 
de  Gondé,  au  culte  calviniste,  qu'ils  avaient  abjuré 
par  terreur  le  lendemain  de  la  Saint-Barlhélemy, 
était  à  la  tête  du  parti  protestant,  et  luttait  à  main 
armée  contre  la  Ligue  et  contre  les  catholiques  restés 
fidèles  à  Henri  III.  Tout  était  trouble  et  confusion 
dans  ce  beau  pays  de  France,  si  florissant  moins  de 
trente  années  auparavant  sous  le  sceptre  de  Henri  II. 
L'ambition  effrénée  des  grands,  le  fanatisme  du  clergé 
et  d'une  partie  du  peuple  catholique,  Tappréhension 
des  protestants,  justifiée  par  les  massacres,  et  leur 
désir  de  vengeance,  le  mépris  déclaré  de  Tautorité 
royale  de  la  paTt  des  uns  comme  des  autres,  tout 
contribuait  à  fomenter  et  à  entretenir  une  guerre 
civile  acharnée. 

Le  pape,  trompé  par  le  caractère  du  roi  de  France, 
qu'il  ne  connaissait  pas  à  fond,  essaya,  dans  le  com- 
mencement de  son  pontificat,  de  Tencourager  à  re- 
prendre d'une  main  ferme  l'exercice  de  Fautorité 
souveraine.  Mais  ses  conseils  échouèrent  devant  la 
force  d'inertie,  la  dissimulation  et  l'avilissement  de  ce 
triste  monarque,  indigne,  par  ses  vices,  de  gouverner 
un  grand  peuple.  Ne  pouvant  redresser  la  ligne  de 
conduite  de  Henri  dé  Valois,  Sixte  dut  chercher  à  en 
atténuer  les  conséquences,  surtout  lorsqu'elles  lui 
semblaient  nuisibles  à  la  religion  catholique  et  aux 
prérogatives  du  Saint-Siège.  C'est  pourquoi  sa  poli- 
tique, à  l'égard  de  la  France,  ne  s'écarta  jamais  de 
ces  quatre  points  fondamentaux  : 

1°  Faire  prédominer  dans  l'esprit  faible  de  Henri  III 
ridée  de  l'obéissance  au  souverain  pontife,  vicaire 
de  Jésus-Christ  sur  la  terre,  et  supérieur  à  toutes 
les  puissances  temporelles  ; 


VIE  DE   SIXTE-QUINT.  185 

2**  Extirper  Thérésie,  c'est-à-dire  anéantir  entiè- 
rement le  calvinisme  en  France,  même  par  le  fer  et 
par  le  feu,  selon  la  règle  de  l'Inquisition  ; 

b®  Écarter  à  tout  prix  du  trône  de  France,  comme 
successeur  de  Henri  de  Valois,  qui  n'avait  pas  d'en- 
fants, tout  prince  protestant,  et  particulièrement  Henri 
de  Navarre,  et  y  faire  asseoir,  au  contraire,  un  prince 
catholique,  même  le  roi  d'Espagne  ; 

A?  Obliger  le  roi  de  France  et  les  États-Généraux 
du  royaume  à  publier  et  recevoir,  sans  aucune  réserve, 
comme  loi^  de  TÉtat,  les  décrets  du  concile  de  Trente 
et  ceux  du  tribunal  de  Tlnquisition,  et  à  renoncer  aux 
libertés  de  TÉglise  gallicane. 

Tels  furent,  à  Tégard  de  la  France,  les  principes  de 
conduite  que  Sixte  adopta  aussitôt  après  son  introni- 
sation :  il  les  suivit  avec  une  constance  inébranlable 
pendant  tout  son  pontificat,  subordonnant  à  ces  quatre 
objets  principaux  toutes  les  autres  questions,  regar- 
dées par  lui  comme  secondaires. 

Au  point  de  vue  des  grands  intérêts  du  catholi- 
cisme, la  situation  de  TAngleterre  était  encore  plus 
triste  que  celle  de  la  France.  En  effet,  depuis  près 
d'un  demi-siècle,  ce  royaume  s'était  violemment  sé- 
paré de  l'Église  romaine,  et  tous  les  efforts  des  prédé- 
cesseurs de  Sixte  avaient  échoué  pour  le  ramener  au 
catholicisme.  Attachée  au  protestantisme,  aussi  bien 
par  les  traditions  d^  sa  naissance  que  par  les  résultats 
heureux  de  son  gouvernement,  la  reine  Elisabeth  oc- 
cupait le  trône  de  ce  pays,  depuis  plus  de  vingt-sept 
années.  Elle  avait  résisté  avec  avantage  à  toutes  les 
tentatives  des  catholiques,  encouragés  et  soutenus 
par  l'Espagne  et  la  cour  de  Rome.  Afin  de  mieux 
déjouer  les  complots  de  ses  ennemis,  elle  entretenait, 


i86  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

jusque  dans  le  Sacré-GoUége,  des  espions  à  gages^  qui 
lui  rendaient  compte  des  projets  que  le  pape  commu- 
niquait aux  cardinaux'  dans  les  consistoires  ^  Elle 
tenait  depuis  longtemps  en  prison  Tinfortunëe  Marie 
Stuart,  qu'elle  devait  bientôt  faire  condamner  au  der- 
nier supplice.  Liée  avec  Henri,  roi  de  Navarre^  elle 
le  secourut  souvent  soit  par  des  subsides,  soit  par 
renvoi  de  troupes  auxiliaires.  Appuyée  sur  Tamour 
de  sonpeuple,  elle  repoussait  facilement  toutes  les 
attaques  du  roi  d'Espagne,  et  elle  eut  Theureuse 
chance  de  voir  la  fameuse  Armada  détruite  et  dispersée 
par  les  tempêtes,  avant  d'avoir  causé  aucun  mal  à 
son  royaume.  Sixte  échoua  complètement  dans  ses 
tentatives  pour  ramener  la  reine  d'Angleterre  et  son 
peuple,  soit  par  la  persuasion,  soit  par  la  force  des 
armes  espagnoles,  sous  la  sujétion  du  Saint^Siégei  et 
la  perte  de  V Armada  lui  enleva,  de  ce  côté,  ses  der- 
nières espérances. 

Philippe  II,  fils  de  Charles-Quint,  lui  avait  succédé 
comme  roi  d'Espagne,  mais  non  comme  empereur 
d'Allemagne.  Ce  prince  fut,  après  son  père,  le  plus 
puissant  souverain  de  son  siècle.  Il  avait  épousé  la 
reine  Marie  d'Angleterre,  avec  l'ambition  déclarée  de 
régner  sur  ce  pays.  Mais  il  ne  put  jamais  parvenir  à 
s'y  faire  reconnaître  roi.  Quelques  années  avant  l'élec- 
tion de  Sixte,  il  avait  fait  la  conquête  du  Portugal, 
réunissant  ainsi  sous  sa  domination  toute  la  péninsule 
ibérique.  En  Italie,  il  possédait  le  duché  de  Milan  el 
le  royaume  de  Naples  avec  la  Sicile.  Charles-Emma- 
nuel, duc  de  Savoie,  avait  épousé  sa  fille  Marguerite, 
et  secondait  la  politique  de  son  beau-père,  dans  Tes- 

I.  Temtmdli,  I;  IJib.  VU,  n^tm,  p.  126. 


VIE  DS  SIXTE-QUINT.  187 

poir  d'en  profiter  ponr  s'agrandir.  Le  Roussillon,  la 
t'ranche-Comté,  TÂrtois,  les  filandres,  les  Pays-Bas, 
faisaient  partie  des  Ëtats  de  Philippe  IL  Mais,  depuis 
environ  vingt-cinq  ans,  une  guerre  terrible  désolait 
les  provinces  Belgiques  et  la  Hollande,  soulevées 
contre  l'oppression  et  le  fanatisme  intolérable  de  la 
domination  espagnole.  Au  commencement  de  la  lutte, 
bien  que  la  disproportion  des  forces  parût  énorme,  les 
confédérés,  soutenus  par  la  haine  de  l'étranger  et  par 
leur  patriotisme,  avaient  résisté,  sans  trop  de  désa- 
vantage. Secourus  bientôt  par  les  protestants  du  nord 
de  TÀllemagne  et  par  la  reine  Elisabeth,  ils  ne  tar- 
dèrent pas  à  gagner  du  terrain,  malgré  les  efforts  du 
roi  d'Espagne  et  du  pape,  réunis  pour  maintenir  dans 
ces  provinces  la  foi  catholique.,  h  Texclusion  du  pro- 
testantisme. En  Amérique,  comme  dans  les  Indes, 
Philippe  II  avait  d'immenses  possessions.  Sa  marine, 
jusqu'à  la  perle  de  V Armada^  dominait  dans  les  deux 
hémisphères;  tandis  que  l'or  et  l'argent  du  Mexique 
et  du  Pérou  mettaient,  constamment,  à  la  disposition 
de  sa  politique  des  ressources  presque  inépuisables. 
Le  fils  de  Charles-Quint  avait  hérité  de  l'ambition  de 
son  pèi'e,  et  on  le  soupçonnait  d'aspirer  à  la  royauté 
universelle.  Ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  qu'il  visait 
au  trône  de  France  :  les  circonstances  favorisaient 
singulièrement  cette  prétention.  A  YnïAe  de  subsides 
et  de  promesses,  il  avait  fortement  contribué  à  la 
formation  de  la  Ligue  ;  il  s'était  ensuite  fait  prier  par 
les  chefs  ligueurs,  mis  dans  ses  intérêts,  d'intervenir 
dans  le  royaume,  pour  la  défense  de  la  foi  catholique  \ 

1 .  «  Rogaturus  état  nisi  togaretur,  —  il  ÏH  en  aurait  priés,  ë^Jlg 
ne  l'en  eus8«nl  paB  priéi  —  Donditll,  -^  Dr  reêks  ht  Qnilia  ^esth  afi 
Âtexnndro FarnesiOf  —  cité  par Tempusli,  < .  1 ,  p.  i\'4jad  iwiatn (7j. 


«88  VIE  DE  SIXTE-QU-INT. 

et  il  n'y  avait  pas  manqué.  Ses  soldats  se  tenaient 
prêts  à  entrer  en  France,  et  même  à  occuper  la  capi- 
tale. Le  duc  de  Guise,  principal  fauteur  de  la  Ligue, 
qui  aspirait  à  la  dominer,  ne  voyait  pas  avec  calme 
les  Espagnols  prêts  à  venir  contre-balancer  son  in- 
fluence et  son  autorité.  Mais  il  était  obligé  de  les 
ménager.  Philippe,  grâce  au  fanatisme,  à  Taveugle*- 
ment  et  à  la  corruption  de  la  majorité  des  catholiques, 
se  flattait  d'écraser  les  protestants  et  le  roi  de  Na- 
varre, leur  chef;  ensuite,  il  espérait  bien  pouvoir 
facilement  se  débarrasser  du  duc  de  Guise  et  de  ses 
partisans.  L'assassinat  de  ce  prince  et  de  son  oncle,  le 
cardinal  de  Lorraine,  parurent  rendre  probable  la 
réussite  des  desseins  du  roi  d'Espagne  ;  mais  la  bra- 
voure chevaleresque  de  Henri  IV,  le  patriotisme  de 
ses  partisans  et  le  génie  de  la  France  triomphèrent 
encore  cette  fois  de  la  domination  étrangère. 

La  politique  du  pape,  à  l'égard  de  Philippe  II,  fut, 
dans  le  commencement,  entièrement  conforme  aux 
vues  et  aux  intérêts  de  ce  prince.  Mais,  bientôt,  la 
crainte  de  contribuer  à  augmenter  une  puissance  aussi 
formidable  refroidit  l'ardeur  du  souverain  pontife. 
Placé  entre  le  royaume  deNapleset  le  duché  de  Milan, 
il  craignit  pour  lui-même  Textension  des  possessions 
espagnoles  en  Italie.  Le  souvenir  de  la  prise  de  Rome, 
en  1527,  par  le  connétable  de  Bourbon,  et  le  res- 
sentiment de  l'humiliation  subie  par  Clément  VII, 
étaient  encore  très-vifs  chez  les  Romains  et  parmi  les 
membres  de  la  haute  prélature.  D'un  autre  côté,  la 
France  ne  possédant  plus  rien  en  Italie  n'y  paraissait 
plus  à  craindre.  Au  contraire,  ce  royaume,  bien  gou- 
verné, semblait  naturellement  destiné  à  faire  contre- 
poids à  la  puissance  espagnole.  D'ailleurs,  avec  le 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  189 

temps,  les  é^iénements  tournèrent  contre  Philippe. 
Son  Armada  invincible  fut  dispersée  par  les  vents  ; 
la  résistance  prolongée  des  Provinces-Unies  affaiblit 
ses  forces,  et  Henri  de  Navarre,  dans  plus  d'une  ren- 
contre, battit  la  Ligue  et  les  troupes  espagnoles,  bien 
qu'elles  fussent  commandées  par  le  Romain  Alexandre 
Farnèse,  adversaire  digne  du  Béarnais.  Le  courage, 
l'esprit  supérieur  du  roi  de  Navarre  plaisaient  à  Sixte, 
juste  appréciateur  des  événements  et  des  hommes. 
Dans  les  derniers  temps  de  son  pontificat,  le  pape 
penchait  vers  Henri  IV,  et  il  s'éloignait  de  jour  en 
jour  de  Philippe  IL 

Les  princes  du  nord  de  l'Allemagne,  le  roi  de  Dane- 
mark, les  électeurs  protestants,  les  villes  libres  hanséa- 
tiques,  les  cantons  suisses  luthériens  et  calvinistes, 
excités  par  Théodore  de  Bèze,  favorisaient  de  tous 
leurs  efforts  les  protestants  français  et  le  roi  de  Na- 
varre, ainsi  que  les  confédérés  des  Provinces-Unies. 

Rodolphe,  roi  de  Hongrie  et  de  Bohême,  fils  aîné 
de  Maximilien  II,  était  empereur  d'Allemagne  et  roi 
des  Romains.  C'était  un  prince  apathique,  d'un  carac- 
tère irrésolu,  flottant  tantôt  du  côté  des  luthériens,  tan- 
tôt du  côté  des  catholiques.  Sa  position,  au  milieu  des 
prétentions  opposées,  le  plus  souvent  inconciliables, 
des  deux  sectes  rivales,  était  extrêmement  embarras- 
sante. Il  craignait  encore  plus  les  protestants  que  les 
Turcs,  car  il  pouvait  combattre  avec  avantage  ces 
derniers  par  la  force  des  armes ,  tandis  que  l'expé- 
rience de  Charles-Quint  avait  démontré  que  la  force 
vient  presque  toujours  se  briser  contre  les  idées  et 
les  consciences.  Rodolphe  était  mal  disposé  à  l'égard 
de  Henri  III,  et  il  unissait  ses  efforts  à  ceux  du  roi 
catholique  pour  favoriser   la  Ligue.  La  haine  qu'il 


190  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

portait  au  roi  de  France  avait  son  origine  dans  le 
mariage  contracté  par  Henri  avec  Louise  de  Lorraine, 
lllle  de  Nicolas,  comte  de  Vaudemont,  qu'il  avait 
épousée  pour  sa  beauté.  L'empereur  s'était  flatté  que 
le  roi  de  France  aurait  pris  pour  femme  sa  fille,  la 
veuve  du  roi  CharlesIX.il  considéra  comme  un  affront 
la  préférence  accordée  à  une  princesse  d'un  rang 
moins  illustre  que  celui  de  la  famille  impériale,  et,  à 
partir  de  ce  moment,  sans  déclarer  la  guerre  au  roi 
de  France,  il  encouragea  et  excita  ses  ennemis.  Ainsi, 
loin  de  s'opposer  aux  levées  des  reitres  protestants, 
qui  allaient  rejoindre  le  prince  de  Condé  et  le  roi  de 
Navarre,  il  ne  fit  rien  pour  les  empocher,  bien  que 
Sixte  les  eût  défendues  sous  les  peines  les  plus  sévères. 

Parmi  les  princes  allemands,  trois  se  faisaient  re- 
marquer par  leur  zèle  pour  la  cause  de  la  réforme  : 
l'électeur  de  Saxe,  chef  des  luthériens,  l'électeur  Pa- 
latin, chef  des  calvinistes,  et  le  marquis  de  Brande- 
bourg, qui  préparait  la  grandeur  de  sa  maison.  Ces 
princes  étaient  presque  en  lutte  ouverte  avec  l'empe- 
reur: ils  avaient  reçu,  au  mépris  de  la  défense  pro- 
mulguée par  la  diète  d*Augsbourg,  les  envoyés  du  roi 
de  Navarre,  tandis  qu'ils  faisaient  un  reproche  au 
faible  empereur  d'avoir  accueilli  à  sa  cour  un  des 
gentilshommes  du  duc  de  Guise. 

L'électeur  Palatin  cherchait  à  propager  de  tout  son 
pouvoir  les  opinions  calvinistes.  Cette  propagande 
était  encore  plus  redoutée  du  souverain  pontife  que 
celle  de  la  doctrine  de  Luther  :  «  Car  ce  dernier,  dit 
l'historien  Tempesti,  s'était  toujours  maintenu  dans 
son  repaire  empesté,  tandis  que  Calvin  ne  connaissait 
ni  terme  ni  limite,  foulant  aux  pieds,  comme  un  cheval 
sans  frein,  toute  sujétion,  répandant  partout  son  fiel 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  191 

et  sa  fureur,  irréconciliable  ennemi  de  toute paixV  » 
Le  calvinisme  iivail  pénétré  jusqu'en  Hongrie,  et  les 
ministres  y  avaient  remplacé,  dans  un  grand  nombre 
d'églises,  les  prêtres  et  les  religieux  catholiques. 

Bans  les  cercles  du  Rhin,  les  choses  n'étaient  pas 
en  meilleur  état  :  enfin,  dans  presque  toute  V\]le- 
magne,  la  Réforme  avait  poussé  des  racines  tellement 
profondes,  que  le  nonce  Malaspina  écrivait  au  pape 
que  c'était  à  peine  s'il  lui  paraissait  possible  de  la 
combattre  avec  avantage  *. 

Au  point  de  vue  du  catholicisme,  la  Pologne  pré- 
sentait au  chef  de  TËglise  un  spectacle  plus  consolant. 
Les  Polonais  formaient  alors  une  nation  puissante, 
fort  attachée  à  la  religion  romaine;  aussi,  les  papes 
s'étaient  efforcés,  depuis  le  commencement  de  la  Ré- 
forme, de  maintenir  ce  pays  dans  le  sein  de  la  foi, 
et  d'en  éloigner  énergiquement  tous  les  germes  des 
idées  nouvelles.  Dans  ce  but,  ils  étaient  intervenus 
plusieurs  fois  entre  les  chefs  de  la  noblesse ,  alors 
investie  du  privilège  d'élire  le  roi ,  pour  maintenir 
la  paix  entre  les  différents  compétiteurs  au  trône. 
En  i575 ,  après  le  départ  de  Henri  HI ,  qui  laissait 
la  couronne  vacante,  la  lutte  s'était  engagée  entré 
Etienne  Bathori  et  Maximilien^  archiduc  d'Autriche, 
frère  de  l'empereur.  Le  mariage  de  Bathori  avec 
Anne  Jagellon,  fille  de  Sigismond  II  Auguste,  assura 
le  triomphe  de  sa  candidature.  Mais  ce  prince  mourut 
bientôt  au  milieu  des  préparatifs  d'une  expédition 
contre  le  grand-duc  de  Moscovie,  regretté  de  Sixte, 
qui  lui  avait  conseillé  cette  entreprise.  Sa  mort  excita 

\,  T.  I,  Hb.  Vn,  n«  uvii,  p.  U6-tt7. 
2.   Vi^  videbatur  esse  depelU,  TempesU,  loc,  cit.t  p.  lU,  «<l 
noiam  (8). 


I«2  VIE   DE  SIXTE-QUINT. 

de  nouveau  la  convoitise  des  préteiidanls  au  trône  de 
Pologne,  et  ce  malheureux  pays  redevint  le  théâtre 
d'une  guerre  civile  furieuse.  Les  nobles  polonais 
étaient  divisés  en  trois  factions  :  Tune  soutenait  Far- 
chiduc  Maximilien  ;  l'autre  portait  Sigismond,  prince 
de  Suède;  la  troisième  voulait  pour  roi  un  Polonais.  Ce 
fut  Sigismond  qui  l'emporta.  Maximilien,  battu  et  fait 
prisonnier,  fut  gardé  longtemps  dans  une  forteresse 
par  le  vainqueur,  et  n'en  sortit  que  grâce  à  l'éner- 
gique intervention  de  Sixte. 

En  Italie,  si  le  duc  de  Savoie,  gendre  de  Phi- 
lippe II,  et  le  duc  de  Parme,  Octave  Farnèse,  père  du 
gouverneur  des  Pays-Bas,  étaient  dévoués,  par  inté- 
rêt, 4  la  politique  espagnole,  la  république  de  Ve- 
nise, le  duc  de  Ferrare  et  le  grand  duc  de  Toscane, 
Ferdinand  de  Médicis,  restaient  les  fidèles  alliés  de 
la  France.  Les  Vénitiens,  par  peur  de  Philippe,  maître 
du  duché  de  Milan  qui  confinait  à  leurs  frontières;  le 
duc  de  Ferrare,  Alphonse  II,  à  cause  des  anciennes 
traditions  de  la  famille  d'Esté  et  des  avantages  qu'elle 
avait  reçus  de  la  France  ;  le  griand-duc,  par  haine  de 
la  maison  de  Lorraine  et  du  roi  d'Espagne,  ennemis 
déclarés  de  Henri  III,  dont  il  était  le  parent  par  la 
reine  mère  Catherine  de  Médicis. 

Tel  était  l'état  de  complication  dans  lequel  se  trou- 
vait l'Europe,  lorsque  Sixte  s'assit  sur  le  trône  ponti- 
fical. Il  avait  dû  son  élection  à  l'accord  des  cardinaux 
partisans  de  la  France  et  de  l'Espagne,  ordinairement 
opposés  entre  eux.  Mais  les  derniers  étaient  les  plus 
nombreux  et  les  plus  influents,  car  ils  comprenaient 
même  les  cardinaux  français ,  attachés  aux  intérêts 
de  la  Ligue.  Ils  étaient  dirigés  par  le  comte  d'Oliva- 
rès,  ambassadeur  de  Philippe  II,  dont  les  intrigues, 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  i93 

les  sollicitations  réitérées  et  même  les  menaces 
étaient,  suivant  les  expressions  du  cardinal  San- 
torio,  (f  comme  autant  de  coups  d'éperons  donnés 
au  pape,  en  faveur  du  roi  son  maître  *.  »  Le  marquis 
de  Pisani,  ambassadeur  de  Henri  III,  soutenu  par  le 
cardinal  de  Joyeuse,  faisait  tous  ses  efforts  pour  lutter 
contre  la  prépotence  de  l'envoyé  de  Philippe  :  mais 
l'irrésolution  du  roi  de  France,  sa  faiblesse  et  sa  du- 
plicité compromettaient  presque  toujours  les  démar- 
ches de  son  fidèle  et  habile  représentant. 

Nous  allons  essayer  d'expliquer,  avec  la  plus  scru- 
puleuse impartialité,  à  l'aide  de  documents  diploma- 
tiques peu  connus  en  France,  quelle  fut,  au  milieu  de 
toutes  ces  complications,  la  ligne  de  conduite  adoptée 
par  Sixte-Quint,  pour  sa  politique  extérieure. 

1.  TempesU,  loc,  ct'r.,  p.  120. 


13 


CHAPITRE  Xni 


kwàtêmadÊê  ettrMrdlBaiKt  «iToyétt  ta  pape  à  Tteetrien  et  m  éMetiea^-^ 
Demaaiies  oppotéa  de  la  France  et  de  TEipagne.  —  Siite  cède  aai  selli- 
ciUliMU  àt  cette  dendère.  —  Il  falnine  reieommanicatioà  de  Henri  de 
Navarre  et  du  prisée  de  Cumàé.  -^  Proleatatloii  da  parlement  de  t*aris 
et  de  Heflri  de  NaTarre.— Dillieiltét  avee  le  rei  de  Fraaee,  aa  aajêt  du 
nonce  Frangipani.—  Héprii  da  pape  pour  Henri  III.  —  Projet  du  doc  de 
Satolé  eontre  Genète.  ^  Le  toi  de  Franee  réclaine  le  weoinrs  do  pit>e, 
qai  lé  M  HSiÊtt.  ^  Affairt  dit  Yal  de  Tara  :  Aletaudfc  Fanète.  -*.  Le  Tè- 
nitien  M  orofini  entoyé  eomme  nonce  en  Franee.  «—  Gonfidencea  <|«e  lai 
fait  le  maréchal  de  Retz.  —  Conduite  de  Henri  III. 


Dès  que  l'élection  da  suecésseur  de  Grégoire  Xm 
eut  été  connue,  les  principales  puissances  catholiques 
de  l'Europe  s'empressèrent  de  lui  envoyer  des  ambas- 
sadeurs extraordinaires,  pour  le  féliciter  sur  son  avé- 
nement,  et  protester  de  leurs  bonnes  dispositions  à 
l'égard  du  Saint-Siège.  Nous  avons  raconté  l'échange 
de  bons  procédés  qui  avait  eu  lieu,  dans  cette  cir- 
constance, entre  le  pape  et  la  république  de  Venise. 
Celle  de  Gènes,  sa  rivale,  ne  voulut  pas  rester  en  ar- 
rière ;  elle  envoya  également  quatre  de  ses  sénateurs 
complimenter  le  pontife,  qui  reçut,  presque  en  môme 
temps,  l'archevêque  de  Léopold,  ambassadeur  du  roi 
de  Pologne,  le  comte  de  Cimbria,  conseiller  de  l'Em- 
pereur, le  duc  de  Feria,  connétable  de  Castille,  re- 
présentant du  Roi  Catholique,  le  duc  de  Luxembourg, 
envoyé  du  roi  de  France,  le  grand'maitre  de  Malte 
Amédée,  frère  de  Charles-Emmanuel,  duc  de  Savoie, 


VIE  DE  8IXTE-Q0INT.  105 

César  d^Este,  frère  d'Alphonse  II,  duc  de  Ferrare,  et 
Ranuce,  fils  d'Octave  Farnëse»  duc  de  Parme. 

A  peine  ces  réceptions  officielles  étaient-elles  ter^ 
minées,  que  le  pape  fut  assailli  de  démarches  et  de 
sollicitations  faites  dans  un  but  diamétralement  op- 
posé. Le  comte  d'Olivarès,  ambassadeur  d'Espagne, 
soutenu  par  le  cardinal  français  Pellevé,  l'agent  le 
plus  actif  de  la  Ligue  à  Rome,  pressait  arec  hauteur  le 
pontife  de  fulminer  l'excommunication  contre  le  roi  de 
Navarre  et  le  prince  de  Gondé^  chefs  des  protestants 
français,  de  déclarer  le  premier  exclu  de  la  succession 
à  la  couronne  de  France,  et  d'obliger  Henri  III  à  ex* 
terminer  l'hérésie  sans  paix  ni  trêve  K  De  son  côté,  le 
marquis  de  Pisani  ^  ambassadeur  ordinaire  du  roi  de 
France,  appuyé  par  les  cardinaux  d'Esté,  Santorio  et 
de  Joyeuse,  s'efforçait  de  détourner  le  pape  d'adopter 
ces  résolutions,   l'engageant  à  prendre  conseil  des 
événements,  et  à  ne  pas  brusquer  des  mesures  aussi 
graves;  promettant  d'amener  le  roi  son  maître  à  un 
arrangement,  qui  donnerait  une  satisfaction  suffisante 
au  Saint-Siège  et  à  la  religion  catholique. 

Mais,  dans  cette  circonstance,  ce  fut  l'influence  es- 
pagnole qui  l'emporta.  Cédant  aux  obsessions  d'Oli- 
varès,  Sixte  ordonna  la  révision  du  procès  intenté 
contre  le  roi  de  Navarre  et  le  prince  de  Gondé,  ac- 
cusés d'avoir  abandonné  et  renié  la  foi  catholique, 
qu'ils  avaient  embrassée  et  juré  d'observer  la  lende- 
main de  la  Saint-Barthélémy.  Pressé  par  la  Ligue  qui 
agissait  alors  à  l'instigation  du  roi  d'Espagne,  Gré- 
goire XIII  avait  fait  commencer  l'instruction  de  cette 


1.  Tempesti,  t.  1,  p.  155,  adnotam  (tt). 

2.  Jean  de  Vlvonne,  marqula  de  PlMni,  «efgneur  de  Sainl-Goard» 


I9«  VIE  DE  SÏXTE-QUINT. 

cause  par  le  tribunal  de  l'Inquisition  :  mais  n'ayant 
pas  une  entière  confiance  dans  les  chefs  des  ligueurs, 
qu'il  considérait  comme  les  ennemis  du  roi  de  France, 
il  était  mort  laissant  l'affaire  pendante,  sans  avoir 
pris  aucune  résolution.  Olivarès  se  servit  habilement 
des  événements  qui  troublaient  la  France,  pour  ob- 
tenir de  Sixte  la  reprise  de  ce  procès.  La  guerre 
civile  désolait  le  royaume,  et  Henri  HT,  abandonné  de 
la  plus  grande  partie  des  catholiques,  avait  été  réduit 
à  consentir  aux  principales  exigences  de  ses  ennemis. 
A  la  suite  d'un  congrès  réuni  à  Nemours,  le  7  juil- 
let 1585,  il  avait  promis  d'exterminer  les  huguenots, 
de  donner  aux  chefs  de  la  Ligue  le  commandement 
des  armées,  d'accorder  aux  premiers  d'entre  eux,  no- 
tamment au  duc  de  Guise,  des  gardes  pour  veiller  à  la 
sûreté  de  leurs  personnes,  enfin  de  fournir  des  sub- 
sides pour  la  levée  de  soldats  catholiques  allemands 
et  suisses. 

En  exécution  de  cet  accord,  Henri  avait  publié  un 
édit  qui  prohibait  l'exercice  du  culte  de  la  religion 
réformée,  sous  peine  de  mort  et  de  confiscation  des 
biens  de  tout  contrevenant.  Le  roi  de  Navarre  et  le 
prince  de  Gondé  avaient  protesté  contre  cet  édit,  et 
bien  qu'Henri  HI  eût  envoyé  Philippe  de  Lenoncourt 
pour  engager  le  premier  à  renoncer  de  nouveau  au 
calvinisme,  il  s'était  contenté  de  répondre  qu'il  en 
appelait  au  futur  concile  légitime,  par  lequel  il  vou- 
lait être  instruit. 

Le  pape  témoigna  une  grande  satisfaction  des  me- 
sures adoptées  par  le  roi  de  France,  espérant  sans 
doute  que  ce  prince,  poussé  par  la  Ligue,  n'hésiterait 
pas  à  les  mettre  à  exécution.  Il  voulut,  de  son  côté, 
profiter  de  cette  circonstance,  pour  ranimer  le  zèle 


VIE   DE  SIXTE-QOIXT.  197 

des  princes  calholiqnes  d'Allemagne  en  favear  de  la 
reli^on  romaine.  Il  écrivit  donc  un  bref  à  Temperenr, 
ainsi  qn^aux  denx  archidncs  Charles  et  Ferdinand 
d'Autriche,  les  suppliant  de  ne  pas  souffrir  que  les 
hérétiques  français  fussent  protégés  et  soutenus  par 
des  souverains  allemands,  et  les  exhortant  à  s'opposer 
aax  levées  des  reitres,  destinés  à  rejoindre  en  France 
les  troupes  protestantes  ^. 

Bnsuite,  trouvant  Foccasion  favorable  pour  hu- 
milier le  roi  de  Navarre,  et  flétrir  son  obstination  per- 
sévérante dans  rhérésie  calviniste,  le  5  septembre 
1585,  il  fulmina  contre  lui  la  fameuse  bulle  Ab  hn- 
YReit«a,  qui  fut  pendant  si  longtemps  le  plus  grand 
obstacle  que  le  Béarnais  eût  à  surmonter,  pourarriTer 
a  la  possession  non  contestée  de  la  couronne  de 
France. 

Dans  son  préambule,  le  pape  déclare  que,  dès  leur 
enfance,  le  roi  de  Navarre  et  le  prince  de  Gondé 
avaient  suiTi  les  erreurs  de  Calrin  :  mais  qu'ensuite, 
cédant  aux  exhortations  de  Gharies  IX,  roi  deTrance, 
de  la  reine  mère  Catherine  de  Médicis,  du  cardinal  de 
Bourbon,  oncle  du  roi  de  Navarre,  et  d'autres  per- 
sonnes, notanmient  d'insignes  théologiens,  ils  avaient 
fait  une  solennelle  abjuration  du  calvinisme,  recon- 
naissant la  sainte  Église  catholique  romaine  et  son 
chef  visible,  vicaire  de  Jésus-Christ,  Grégoire  XIII, 
duquel  ils  avaient  obtenu  Fabsolution  par  leur  sup- 
plique, jurant  de  vivre  toujours  et  de  mourir  comme 
de  vrais  et  bons  catholiques.  Que  malgré  tout  cela,  ils 
étaient  revenus  peu  de  temps  après  à  l'hérésie,  çonmie 
le  chien  au  vomissement,  se  faisant  le  soutien  de  Tin- 

1.  Teapsti,  he.  cU.  p.  U7,fll*x.  et  hBote(12). 


^98  VIE  DE  BIXTE-QUINT. 

fftme  Calvin  :  et,  comme  il  arrive  ordinairement  à 
ceux  qui  abusent  d'une  grâce  insigne,  quMls  s'étaient 
précipités  dans  des  excès  plus  répréhensibles  et  dans 

une  hostilité  encore  plus  flagrante <c  C'est  pourquoi, 

nous,  obligé  par  le  devoir  de  notre  office  ^  nous 
servir  de  Tépée  de  la  vengeance,  nous  regrettons  vé* 
ritablement  d- avoir  à  remployer  pour  ces  scélératesses 
contre  Henri,  qui  est  de  l'illustre  famille  des  Bour- 
bons, dans  laquelle  fleurirent  de  tout  temps  la  can- 
deur  de  la  religion,  Téclat  de  la  vertu  et  le  respect 
constamment  professé  à  regard  du  siège  apostolique  : 
mais  toutes  ces  choses  étant  publiques,  manifestes  et 
notoires,  et  en  étant  nous-méme  pleinement  et  légi- 
timement informé,  notamment  par  le  procès  com- 
mencé au  temps  du  pape  Grégoire,  d'heureuse  mé- 
moire, ainsi  que  par  d'autres  documents  nombreux 
et  par  les  plus  graves  témoignages,  etc avec  l'au- 
torité du  Dieu  tout  puissant,  nous  prononçons  et  dé- 
clarons que  les  deux  Bourbons  susnommés  ont  été  et 
sont  hérétiques,  retombés  dans  Thérésie  et  impéni- 
tents. En  conséquence,  nous  déclarons  qu'ils  ont  en- 
couru les  condamnations,  censures  et  peines  pronon- 
cées par  les  sacrés  canons,  les  constitutions  aposto- 
liques, les  lois  générales  et  particulières,  en  vertu 
desquels  nous  décrétons  qu'ils  seront  privés  de  leurs 
royaumes,  de  leurs  biens  et  dignités,  et  qu'ils  seront 
inhabiles,  non-seulement  par  eux-mêmes,  mais  par 
leurs  héritiers,  à  succédera  la  couronne  de  France.  » 
C'est  pourquoi.  Sixte  délie  leurs  sujets  du  serment  de 
fidélité  :  ensuite  il  exhorte,  prie  et  avertit  le  Roi  Très- 
Chrétien  de  se  rappeler  le  serment  solennel  fait  par 
lui,  au  moment  de  son  couronnement,  d'exterminer 
les  hérétiques,  de  vouloir,  avec  sa  tonte^^puissance, 


VIE  L)B  SIXTS-QUINT.  190 

autoriié,  vertu  et  grandeur  d'âme  royale,  poursuivre 
la  prompte  exécution  de  la  sentence  qu*il  vient  de 
rendre,  pour  faire  chose  agréable  à  Dieu,  et  pour 
donner  çae  tribut  d'obéissance  à  la  sainte  Eglise  ro^ 
maine  comme  son  fils  aîné  ;  enfin,  il  eommapde,  e^ 
vertu  de  la  sainte  obédience  qui  lui  est  due,  k  tpua  les 
ëvêques,  archevêques  et  primats  de  France  et  de  Na^ 
varre,  qu'aussitôt  qu'ils  auront  reçu  les  copies  de 
cette  bulle,  ils  la  fassent  publier,  et  autant  qu'il  dér? 
pendra  d'eux,  qu'ils  en  assurent  TexéGution  ^ 

L'effet  produit  par  cette  excommunication  fut  grand 
à  Rome  :  les  agents  de  la  Ligue  et  le  comte  d'ûliv^irèa 
triomphaient.  Les  premiers  voyaient  le  roi  de  Navarre 
éeartë  à  toujours  du  trône  de  France;  tandis  quel'am^ 
bassadeur  d'Espagne  espérait  bien,  grâce  à  cette  ex-<- 
elusion,  y  faire  asseoir  un  jour  $on  maître.  Les  car-» 
dinaux  partisans  de  la  France  et  ceux  qui  flottaient 
indécis  entre  les  deux  puissances,  envisageaient  aveo 
appréhension  les  conséquences  d'un  acte  aussi  violent, 
contraire  à  tous  les  précédents  de  l'Église,  qui  a  tou- 
jours avertîtes  dissidents  par  unmonitoire  lancé  avant 
Texcommunication ,  formalité  qui  n'avait  pas  été 
remplie. 

En  France,  dès  que  la  bulle  fut  connue,  vers  la  fin 
de  septembre,  elle  excita  l'enthousiasme  des  ligueurs, 
des  Guise  et  de  leurs  partisans,  qui  se  croyaient  di^- 
sormais  assurés  de  la  vieiioire,  aussi  bien  sur  le  faible 
Henri  III,  nm  sur  les  huguenots  et  le  roi  de  Navarre. 
Mais  cette  excommunication  affligea  profondément^ 
tous  les  catholiques  modérés,  tous  les  Français  restés 
fidèles  aux  lois  et  aux  traditions  du  royaume,  foulées 

1.  Tempesti,  1. 1,  lib.  X,  no»  xi  kuv,  p.  157. 


200  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

aux  pieds  avec  le  plus  insaltant  mépris  par  le  soa- 
verain  pontife. 

Le  Parlement  de  Paris  se  fit  l^orgape  de  la  première 
protestation.  «  La  Cour  de  Parlement^  rapporte  un 
contemporain  ^,  fit  remontrance  au  fioy^  très-grave 
et  très-digne,  disant  pour  conclosion  qa*elle  avait 
trouvé  et  trouvait  le  style  de  cette  bulle  si  nouveau  et 
si  éloigné  de  la  modestie  des  anciens  papes,  qu'elle 
n'y  reconnaissait  aucunement  la  voix  d'un  successeur 
des  apôtres,  et  d'autant  qu'elle  ne  trouvait  point  par 
les  registres,  ni  par  toute  l'antiquité,  que  les  princes 
de  France  eussent  jamais  été  sujets  à  la  justice  du 
pape  ;  qu'elle  ne  pouvait  délibérer  en  ce  fait  que,  pre- 
mièrement le  pape  ne  fit  apparoir  du  droit  qu'il  pré- 
tendait avoir  en  la  translation  des  royaumes  établis 
et  ordonnés  de  Dieu,  avant  que  le  pape  fût  au  monde.  « 

Mais  cette  remontrance  du  Parlement  de  Paris  était 
bien  modérée,  si  on  la  compare  à  la  protestation  vio- 
lente et  injurieuse  que  le  roi  de  Navarre  adressa  au 
pape.  Ce  prince  commençait  par  s'opposer  à  la  décla- 
ration et  à  l'excommunication,  et  il  en  appelait  comme 
d'abus  en  la  Cour  des  Pairs  de  France.  En  ce  qui 
louche  le  crime  d'hérésie  qui  lui  était  reproché,  il 
accusait  le  pape  d'être  lui-môme  hérétique,  ce  qu'il 
ferait  prouver  en  plein  concile  libre  et  légitimement 
assemblé.  Il  terminait,  en  espérant  que  Dieu  lui  ferait 
la  grâce  de  venger  l'injure  faite  à  son  roi,  à  sa  maison, 
à  son  sang,  et  à  toutes  les  Cours  du  Parlement  de 
France,  sur  lui  et  ses  successeurs.  » 

Cette  protestation  fut  affichée  à  Rome,  jusque  sur 


1.  De  rEstoiles,  Journal  de  Henri  111,  Henri  IV  et  Louis  XIJI; 
édit.  1826,  iii-8,  t.  I,  p.  299. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  201 

la  porte  da  Vatican,  le  6  novembre  4585.  De  plus, 
on  répandit  dans  cette  ville  plusieurs  libelles  ^  écrits 
tant  en  latin  qu^en  italien,  fort  injurieux  pour  le  pape 
et  outrageants  pour  la  religion  catholique  :  ces  pam- 
phlets eurent  ensuite  en  France,  en  Angleterre,  en 
Allemagne  et  dans  les  Provinces-Unies,  un  grand 
succès,  parmi  les  luthériens,  les  anglicans  et  les  cal- 
vinistes. 

Le  pape  ne  tarda  pas  à  s'apercevoir  qu'il  avait 
donné  dans  un  piège  tendu  par  l'Espagne  et  la  Ligue. 
Le  motif  principal  qu'on  avait  fait  valoir  pour  le  dé- 
terminer à  fulminer  sa  bulle,  c'était  l'accord  fait  par 
le  roi  de  France  avec  les  ligueurs  pour  exterminer 
les  protestants.  Mais  déjà  Henri  III,  avec  sa  duplicité 
ordinaire,  cherchait  à  éluder  l'exécution  de  cetaccord, 
qui  ne  pouvait  manquer  d'accroître  la  puissance  des 
Guise.  Le  pontife  crut  que  l'hésitation  du  roi  prove- 
nait de  la  tiédeur  du  nonce,  Giacomo  Ragazzoni,qui  ne 
semblait  pas  exercer  à  la  cour  de  France  une  influence 
assez  décisive.  Il  résolut  de  le  rappeler,  et  de  nommer 
à  sa  place  Fabio  Mirto  Frangipani,  napolitain,  arche- 
vêque de  Nazareth,  qui  connaissait  bien  la  France,  où 
il  avait  représenté  le  Saint-Siège  sous  le  règne  de 
Charles  IX.  En  conséquence.  Sixte  manda  le  marquis 
de  Pisani  à  son  audience,  et  lui  communiqua  son  in- 
tention, en  manifestant  l'espoir  que  le  choix  du 
nouveau  nonce  serait  agréé  par  le  roi  de  France. 
L'ambassadeur  ne  fit  alors  aucune  observation  :  mais, 

1.  Entre  autres  :  —  Vavvho  piacevole  dato  alla  hella  italia^  da 
un  giovane  nobile  Franciese^  dans  lequel,  dit  Tempesti,  avec  Dante, 
Peirarque  et  Boccace,  on  vomissait  des  outrages  contre  le  pape,  en 
prouvant,  avec  ces  auteurs,  qu'il  était  le  véritable  Antéchrist.  — 
Un  autre  pamphlet  intitulé  :  Fulmen  brutum,  était  attribué  à  Fran- 
çois Hotman. —  Loc.  cii,f  n*'  \xï,  p.  161,  t.  P'. 


202  VIE  DB  SIXTB-QUINT. 

a|(rè6  randience,  ayant  canaé  de  ce  choix  avec  les 
cardinaux  d'Esté  et  de  Medicis,  ila  Ini  firent  remarquer 
qae  Frangipani  était  Napolitain,  c^est^'à-dire  snjet  da 
roi  d'Egpagne,  et,  de  pliu,  aussi  soumis  à  toutes  ses 
volontés  qu'affectionné  à  ses  intérêts  ;  qn*en  conaé^ 
quence,  le  nouveau  nonce  soutiendrait  la  Ligue  et 
TEspagne,  et  augmenterait  les  embarras  du  roi  de 
France.  Frappé  de  ces  raisons,  Tambassadeur  de^ 
manda  une  nouvelle  audience,  et  déclara  au  pape 
qu'il  savait  de  source  certaine  que  Frangipani  était 
partisan  de  la  Ligue,  qu'en  conséquence,  au  nom  de 
son  souverain,  il  le  refusait. 

Sixte  irrité  répondit  :  «  Tant  que  nous  aurons  un 
souffle  de  vie,  nous  ne  souffrirons  jamais  que  d'autres 
aient  la  nomination  de  nos  nonces  :  nous  avons  dési» 
gné  Mirto,  et  nous  vouions  qu'il  aille  à  Paris.  S'il  n*est 
pas  reçu,  alors  nous,  et  non  d'autres,  le  ferons  re- 
venir k  Rome,  et  ensuite  nous  verrons  ce  que  nous 
aurons  à  faire.  » 

Frangipani  partit  donc  sur -le  «-champ  pour  la 
France.  Mais  arrivé  à  Lyon,  Henri  III  lui  ayant  fait 
dire  de  ne  pas  avancer  plus  loin,  il  retourna  immé* 
diatemant  à  Rome,  se  conformant  aux  instructions  du 
pape.  En  même  temps,  arrivait  dans  cette  ville  un 
courrier  du  roi,  transmettant  à  Pisani  l'ordre  d*aller 
trouver  le  souverain  pontife,  et  de  lui  expliquer  que 
le  refus  d'admettre  son  nonce  ne  devait  pas  être  in- 
terprété par  Sa  Sainteté  comme  un  manque  de  respect, 
mais  comme  une  absolue  nécessité.  En  effet,  selon  le 
concordat  conclu  entre  Léon  X  et  François  I«%  le  roi 
de  France  ne  pouvait  pas  recevoir,  comme  envoyé  du 
pape,  un  sujet  du  roi  d'Espagne, 

L'ambassadeur  demanda  audience,  et  s'étant  pré-< 


VIB  DE  SIXTB'QUINT.  203 

sente  pour  entrer  au  Vatican,  il  se  yit  refuser  la 
porte  par  la  garde  suisse.  A  peine  de  retour  dans  son 
palais,  il  reçut,  sans  aucune  explication,  Tordre  de 
quitter  les  États  de  TÉglise  dans  nn  bref  délai  ^ 

Cet  événement  transporta  de  Joie  le  roi  d*Espagne  : 
il  écrivit  au  pape  pour  le  féliciter  de  sa  fermeté,  lui 
réitérant  Tassurance  du  respect  et  de  Tobéissance 
qu'il  professait  pour  Sa  Sainteté,  l'informant  qu'il  avait 
ordonné  à  ses  ministres  en  Italie  d*obéir  à  Sa  Béati- 
tude comme  à  lui-même. 

Quant  à  Henri  III,  attéré  du  renvoi  de  son  fidèle 
ambassadeur,  il  se  décida  ignominieusement  à  réclamer 
lui-même  le  retour  du  nonce  Mirto  en  Francei  ce  qui 
détermina  Sixte  à  laisser  rentrer  à  Rome  le  marquis  de 
Pisani. 

Au  reste,  le  mépris  du  pape  pour  le  roi  de  France 
éclatait  chaque  jour.  Le  cardinal  Santorio  raconte, 
c(  qu*il  avait  montré  au  souverain  pontife  une  lettre 
du  provincial  des  capucins  de  Paris,  dans  laquelle  il 
faisait  connaître  les  jeûnes,  les  pèlerinages,  les  coups 
de  discipline  reçus,  les  processions  suivies,  et  autres 
gemblables  œuvres  que  le  roi  de  France  accomplissait 
avec  les  pères  capucins  et  d'autres  personnes,  prouvant 
quMl  était  adonné  entièrement  à  des  exercices  de  dévo* 
tion.  »  Le  pape  lut  cette  lettre  et  s'en  réjouit  ;  mais  il 
ajouta  :  «  Que  le  roi  de  France  ferait  beaucoup  mieux 
d'employer  son  temps  à  gouverner  son  royaume  et  les 
peuples  que  Dieu  lui  avait  confiés,  et  encore  mieux  de 
veiller  à  Textermination  de  Thérésie,  à  purger  ce  flo^ 


1 .  «  On  lui  donna  huit  jours,  mais  il  sortit  le  même  soir  de 
Rome,  disant  que  l'État  du  pape  n'était  pas  si  grand  qnIL  n'en 
lorlU  tn  vingt-quatre  heures.  •  —  Journal  de  VEstoHê,  1. 1,  p.  )97| 
ad  noiafrt. 


204  VIE  DE  SIXTE-QDINT. 

rissant  pays  des  troubles  qui  Tinfestaient,  et  à  le  ra- 
mener à  son  ancienne  splendeur  :  que  cette  tâche  était 
proprement  celle  d'un  roi,  et  d'un  si  grand  roi  en- 
gendré par  des  ancêtres  très-chrétiens*,  d  Ainsi,  loin 
d'approuver  les  processions  des  pénitents  et  des  fla- 
gellants, dans  lesquelles  le  roi  de  France  jouait  un  si 
triste  rôle,  le  pape  aurait  voulu  rappeler  ce  prince  au 
sentiment  de  son  véritable  devoir  de  souverain. 

Une  circonstance  nouvelle  vint  ajouter  au  mécon- 
tentement que  la  conduite  de  Henri  avait  inspiré  au 
chef  de  TËglise. 

Le  duc  de  Savoie,  excité  par  le  roi  d'Espagne,  son 
beau-père,  avait  depuis  longtemps  formé  le  projet  de 
s'emparer  par  un  coup  de  main  de  Genève.  Cette  ville 
était  le  foyer  et  le  rempart  du  calvinisme  ;  mais  Charles- 
Emmanuel  la  convoitait,  plutôt  pour  agrandir  ses 
Ëtals  que  pour  étouffer  l'hérésie  dans  son  berceau.  De 
son  côté,  Philippe  II  voyait  dans  cette  entreprise  un 
moyen  assuré  de  causer  des  embarras  au  roi  de  France, 
allié  des  cantons  suisses,  et  d'ailleurs  intéressé,  à 
cause  du  voisinage,  à  faire  respecter  leur  neutralité. 
Quant  au  pape,  il  feignait  d'entrer  dans  ce  projet, 
d'abord  pour  combattre  l'hérésie,  ensuite  pour  être 
agréable  au  duc  de  Savoie  et  au  roi  d'Espagne  ;  mais, 
en  réalité.  Sixte  commençait  à  redouter  la  puissance  es- 
pagnole :  il  craignait,  qu'à  l'exemple  de  Charles-Quint, 
Philippe  n'eût  la  pensée  de  réunir  les  États  de  l'Église 
au  duché  de  Milan  et  au  royaume  de  Naples,  qu'il  pos- 
sédait déjà  en  Italie.  Il  espérait  faire  diversion  à  ce 
projet,  en  excitant  le  duc  de  Savoie  contre  Genève  ^ 

.    1.  Tempesti,  t.  I,  lib.  X,  passim^  p.  155  à  169. 

2.  Telle  est  au  moins  Topinion  du  père  Tempesti.  —  «  Quesio 
maneggiOf  che  a  prima  vista  comparve  un  primo  moto  del  Duca  e 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  205 

Il  avait  donc  promis  à  ce  prince  des  secours  en  hommes 
et  en  argent. 

Quel  qu'eût  été  le  secret  gardé  sur  cette  entreprise, 
Henri  III  parvint  à  le  pénétrer.  Il  fit  représenter  par 
son  ambassadeur,  au  souverain  pontife,  les  dangers 
d'une  expédition  qui  ferait  naître  une  guerre  entre  les 
prolestants  et  les  catholiques,  guerre  dangereuse  pour 
le  Saint-Siège,  et  dans  laquelle  le  roi  de  France  aurait 
beaucoup  de  peine  à  ne  pas  se  trouver  mêlé,  attendu 
que,  depuis  longtemps,  la  ville  de  Genève  était  sous  la 
protection  de  sa  couronne.  Mais  Sixte,  indigné  des 
tergiversations  du  roi  à  rencontre  des  hérétiques,  ré- 
pondit à  Tambassadeur  :  «  Nous  vous  avons  déjà  fait 
entendre,  et  nous  étions  convaincu  que  vous  en  aviez 
informé  votre  roi,  que  les  affaires  n'iraient  jamais  bien 
en  France,  mais  au  contraire  tomberaient  de  mal  en 
pis,  tant  qu'il  n'aurait  pas  détruit  cet  asile  de  toute 
abomination,  duquel  est  née  la  corruption  de  l'Église 
catholique  dans  son  royaume.  Sa  Majesté  se  plaint  à 
chaque  instant  des  princes  de  la  Ligue,  elle  les  accuse 
de  mépriser  son  autorité  :  mais  elle  devrait  bien  savoir 
que  tout  le  mal  qui  lui  a  été  fait  vient  de  Genève; 
qu'elle  détruise  Genève,  l'héritage  de  l'hérésie,  qu'elle 
poursuive  sincèrement  les  huguenots,  et  elle  verra  la 
Ligue  se  dissoudre  ^  »  Mais  dans  cette  circonstance, 
Henri  ne  céda  point  aux  conseils  du  pape;  il  fit  avertir 
les  Genevois,  qui  se  tinrent  sur  leurs  gardes,  et 
Charles-Emmanuel  fut  obligé  de  renoncer  à  toute  ten- 
tative contre  le  foyer  du  calvinisme. 

delRèf  fà  in  realta  unafinissima  arle  di  Sislo  per  divertirequi  due 
principi  d^alVidee  che  nvevano  formate  sovra  NapoH,  sovra  buona 
parie  d'Italia,  e  sovra  il  dominio  Ecclesiaatieo ,   che  divide  NapoU 
dalla  Lombardia.  »  —  T.  ï,  Mb.  XII,  n»  i,  p.  189. 
1.  Ibid.f  p.  104,  nos  xviii-xix. 


806  VIE  DE  SIXTE-Q0INT. 

Peu  de  temps  après^  menacé  à  la  fuis  par  les  ligueurs 
et  par  les  protestants,  et  cédant  aux  obsessions  de  sa 
mère,  le  roi  de  France  eut  la  faiblesse  d'écrire  au  pape, 
BOUS  le  prétexte  de  la  collation  de  certains  bénéfices 
réservés  à  la  cour  de  Rome,  en  réalité  pour  solliciter 
des  soldats  et  des  subsides,  afin  de  faire  la  guerre  aux 
hérétiques.  Mais  le  pontife  lui  répondit  avec  dédain  : 
«  £n  ce  qui  concerne  la  demande  d'argent,  il  est  vrai 
qu'en  ce  moment  le  Saint-Siège  peut  se  procurer 
assers  facilement  dôs  fonds,  et  nous  avons  Tintention 
d'augmenter  ces  ressources,  dans  le  but  de  subvenir 
aux  nécessités  publiques  de  la  chrétienté.  Mais,  pour 
parler  franchement,  nous  ne  pouvons  pas  avoir  la 
pensée  de  donner  de  l'argent,  à  cause  de  l'expérience 
que  nous  avons  du  passé.  Car  alors  que  nos  subsides 
commenceraient  à  produire  un  bon  effet,  la  reine, 
votre  mère,  ne  manquerait  pas  de  se  mettre  à  traiter 
un  accord,  et  ainsi  tout  résultat  favorable  se  trouverait 
perdu.  Que  si  Votre  Majesté  veut  réellement  faire  la 
guerre,  nous  lui  enverrons  un  prince,  avec  des  forces 
telles  qu'on  ne  pourra  plus  le  braver,  ainsi,  du  reste, 
que  notre  nonce  lui  fera  plus  amplement  connaître 
notre  intention,  n 

Ce  prince,  dont  parle  Sixte,  était  Alexandre  Far- 
nèse,  général  de  Philippe  II  dans  les  Pays-Bas,  et  les 
forces ,  l'armée  espagnole  qu'il  commandait.  ~  C'est 
avec  ce  mépris  que  Sixte  osait  traiter  le  roi  de  France. 

Alexandre  Farnëse  était  cher  au  pape  à  cause  de  son 
origine,  mais  plus  encore  pour  l'ardeur  qu'il  appor- 
tait à  faire  la  guerre  aux  hérétiques.  Excité  par  les  sol- 
licitations de  Sixte,  il  venait  de  reprendre  sur  les 
bords  du  Rhin,  une  petite  ville  dont  les  protestants 
s'étaient  emparés  par  surprise.  Le  souverain  pontife 


VÎË  DE  BîXTE-QtJmT.  «07 

rivait  félicité,  ohaudément  de  cô  sunsèd^  et  lui  avÀtt 
promis  son  appui  datii  la  cofite^tation  peildante  alors 
entre  le  dac  de  Parme,  Ottario  Farnèse^  et  l'empereur 
d'Allemagne,  au  sujet  de  la  possoMioii  du  val  de  Taro. 
Rodolphe  réclamait  ce  val  comme  ua  flef  de  TËmpire^ 
et  le  duc  de  Parme  refusait  de  se  soumettre  à  eette 
prâtentiott.  L'empereur  avait  envoyé  une  ambassade 
extr«tordiuaire  au  souverain  pontife  pour  le  gagner  à 
ses  intérêts.  Mais  Sixte^  d'accord  avec  le  roi  d'Espagne^ 
qui  ménageait  la  maison  f'amëse,  et  ne  voulait  pas 
voir  reconnaître  un  fief  impérial  si  voisin  do  duché 
dé  Milan,  refusa  d'accueillir  les  arguments  allégués  ait 
nom  de  Rodolphe.  Il  lui  écrivit  pour  lui  faire  remar* 
quer  que  les  titres  du  8aint»8iége  à  la  possession  du 
val  étaient  beaucoup  plus  anciens  que  ceux  de  rEm*" 
pire  ;  qu'en  conséquence,  il  lui  était  impossible  de  sou- 
tenir sa  demande  :  au  surplus,  il  l'engageait  à  sou- 
mettre cette  question  à  la  prudence  du  roi  d'Espagi^ 
son  parent,  qu^il  savait  fermement  décidé  à  repousser 
la  prétention  de  l'empereur. 

Après  avoir  reçu  cette  réponse,  Rodolphe  n'insista 
plus,  et  le  duc  de  Parme  resta  en  possession  du  val  de 
Tare,  à  la  grande  satisfaction  d'Alexandre  Farnèse, 
qui  espérait  un  jour  succéder  au  duc  Ottavio  dans  le 
gouvernement  du  pays.  Son  dévouement  à  la  cause  de 
VÊglise  n'en  devint  donc  que  plus  grand,  et  il  atten- 
dait avec  impatience  le  moment  où  il  recevrait,  du  roi 
d'Espagne,  l'ordre  d'entrer  en  France,  pour  combattre 
les  huguenots* 

Ge  moment  n'était  pas  encore  arrivé,  mais  l'état  du 
royaume  devenait  de  jour  en  jour  plus  déplorable.  Le 
duc  de  Guise,  chef  principal  de  la  Ligue,  mieux  obéi 
que  le  roi,  menaçait  ouvertement  son  autorité.  De  leur 


208  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

côté,  les  protestants  attendaient  ]*arrivée  prochaine 
des  retires  levés  en  Allemagne  pour  le  soutien  de  leur 
cause.  Placé  entre  ces  deux  périls  imminents,  Henri  111 
s'était  adressé  de  nouveau  à  Sixte,  réclamant  an  se- 
cours en  argent,  et  Tautorisation  d'aliéner  certains 
biens  ecclésiastiques.  Hais  le  pontife  montra  dans  sa 
réponse  encore  plus  de  hauteur  que  la  première  fois. 
—  «  Que  Votre  Majesté,  répondit-il,  fasse  observer  les 
lois  de  la  couronne,  et  elle  n'aura  besoin  ni  d'aliéner 
les  biens  de  TËglise,  ni  de  solliciter  notre  subside  : 
car,  selon  les  lois  du  royaume,  tous  les  nobles  sont 
obligés,  à  leurs  frais,  de  suivre  le  roi  allant  à  la  guerre 
en  personne.  Votre  Majesté  n'a  donc  qu'à  se  mettre 
elle-même  à  la  tête  de  son  armée  contre  les  hugue- 
nots^  y>  Le  malheureux  monarque  dut  subir  la  nou- 
velle humiliation  de  ce  refus  méprisant. 

Sur  ces  entrefaites,  le  nonce  Mirto  Frangipani  était 
mort  à  Paris,  dans  le  mois  de  mars  4587.  Le  pape  choi- 
sit pour  le  remplacer  Gian  Francesco  Morosini,  noble 
vénitien,  évéque  de  Brescia,  lequel,  avant  d'entrer  dans 
les  ordres,  avait  été  ambassadeur  de  la  république  à 
la  cour  de  France.  Ce  prélat  avait  la  réputation  de 
bien  connaître  les  hommes  et  les  choses  de  ce  pays  alors 
si  agité  :  il  passait  pour  un  négociateur  à  la  fois  prudent 
et  habile,  et  il  avait,  sur  son  prédécesseur  napolitain, 
l'avantage  de  n'être  pas  sujet  espagnol ,  ce  qui  devait 
ménager  à  ses  conseils  un  meilleur  accueil  de  la  part  du 
roi  de  France.  Le  pape  le  fit  venir  en  hâte  de  Brescia 
pour  lui  donner  lui-même  ses  instructions.  En  voici 
le  résumé,  tel  qu'il  est  rapporté  par  Morosini  dans  ses 
propres  Mémoires^  : 

1.  Tumposli,  p.  237,  n«  xLiii. 

2.  Ibid.,  \\h,  XVlll,  n*»  II,  p.  282. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  209 

4"  Le  pape  voulait  que  le  roi  fût  respecté  et  obéi- de 
tous,  principalement  des  priftee^dela  Ligue; 

2"*  Que  le  roi  cessât  de  protéger  les  protestants; 

3"  Qu'aucun  hérétique  ne  .pût  succéder  à  la  cou- 
ronne ; 

4**  Que  le  nonce  obtînt  Texécution  de  sa  bulle  rela- 
tive à  la  visite  des  lieux  saints  à  Rome  ; 

5»  Que  le  concile  de  Trente  fût  reçu  dans  le  royaume  ; 

6<»  Et  que,  par  dessus  tout,  il  se  souvînt  qu'il  repré- 
sentait la  personne  d'un  père  commun,  et  qu'il  ne  se 
laissât  pas  gagner  plutôt  par  un  parti  que  par  un 
autre,  mais  qu*il  penchât  seulement  du  côté  de  celui 
qui,  avec  sincérité,  procurerait  la  gloire  de  Dieu, 
l'exaltation  de  la  foi  catholique,  l'extirpation  de  l'hé- 
résie et  la  paix  si  désirée. 

Après  avoir  reçu  ces  recomii^andations,  le  nonce 
partit  et  il  arriva  le  8  juillet  1587  à  Lyon,  où  il  fut 
complimenté  par  Mandelot,  gçndre  du  marquis  de  Vil- 
leroy,  conseiller  d'État,  et  par  les  consuls  de  la  ville. 
Mandelot,  qui  s'était; lié  avec  Morosini,  alors  que  ce 
dernier  était  ambassadeur  de  Venise  en  France,  l'as- 
sura que  Henri  III  se  disposait  à  entrer  en  campagne 
à  la  tête  de  son  armée,  pour  s'opposer  au  passage  des 
troupes  allemandes,  qui  allaient  rejoindre  les  hugue- 
nots. Il  lui  apprit  également  que  le  roi  avait  eu,  à 
Meiaux,  une  entrevue  avec  le  duc  de  Guise,  qui  en  pa- 
raissait satisfait.  Mais  le  nonce  ayant  voulu  savoir  d'un 
père  jésuite,  quelles  pouvaient  être  les  véritables  in- 
tentions du  roi,  celui-ci  répondit  que  les  intentions 
étaient  excellentes,  qu'il  était  tout  catholique,  très- 
dévoué  au  pape,  et  très-obéissant  au  Vatican.  Mais, 
pressé  par  le  nonce  d'entrer  dans  des  explications,  le 
révérend  père  se  renferma  dans  un  silence  prudent, 


2i0  yiB  DE  SIXTE-QUINT 

se  bornant  à  dire  «  qu'il  louait  le  bon  cœur  du  roi, 
mais  non  sa  conduite  ' .  »i 

Continuant  son  voyage,  le  nonce  rencontra,  en  ar- 
rivant à  Paris,  une  escorte  composé  de  l'ambassadeur 
de  Venise,  de  Jérôme  de  Gondi  et  d'autres  seigneurs 
qui  étaient  venus  au-devant  de  lui  pour.raccompagner 
à  son  entrée  dans  la  capitale.  Il  obtint  bientôt  après  sa 
première  audience  du  roi,  et  chercha  ensuite  à  se 
rendre  compte  de  Tétat  au  vrai  de  la  malheureuse 
France.  Dans  plusieurs  entretiens  quUl  eut  avec  Ca- 
therine de  Médicis,  il  avait  appris  que  Henri  parais- 
sait redouter  beaucoup  l'arrivée  des  troupes  alle- 
mandes, et  qu'il  se  plaignait  d'être  sans  argent  pour 
mettre  les  siennes  en  campagne.  Le  nonce  avait  ré- 
pondu que  le  pape  ne  se  déciderait  jamais  à  fournir 
de  l'argent,  avant  d'obtenir  la  certitude  qu'aucun 
nouvel  accord  ne  serait  conclu  avec  les  hérétiques  ; 
que  d'ailleurs,  en  s' alliant  franchement  au  duc  de 
Guise,  le  roi  pourrait  facilement  triompher  de  ses  en- 
nemis. Comme  Morosini  était  lié  depuis  longtemps 
avec  le  maréchal  de  Retz,  qui  avait  toute  la  confiance 
du  roi,  il  résolut,  avant  d'écrire  au  pape,  d'avoir  avec 
le  maréchal  une  explication  complète  sur  les  affaires 
publiques.  Celui-ci,  protestant  de  son  dévouement  au 
roi,  à  la  France,  à  la  religion,  et  de  sa  haute  estime 
pour  la  personne  du  pape,  dévoila  au  nonce  ses  plus 
secrètes  pensées  en  ces  termes  :  —  «Le  roi  s'est  laissé 
envelopper  de  telle  sorte  qu'on  ne  peut  s'attendre  à 
autre  chose  qu'à  sa  ruine.  Les  conseils  lui  manquent, 
parce  qu'il  a  perdu  ses  anciens  ministres,  dont  la  pru- 
dence avait  jusqu'alors  sauvé  le  royaume.  La  reine 

t.  Tempesti,  p.  283,  n°*  viii-ix. 


VtE  DE  SIXTE-QUINT.  2il 

est  animée  de  grands  senliments,  d'un  sens  royal; 
mais  finalement  elle  est  mère  et  femme,  très-avancée 
en  âge,  et  elle  ne  peut  plus  avoir  sur  son  fils  son  an- 
cienne autorité.  Parmi  les  conseillers,  les  uns  sont 
incapables  de  connaître  la  vérit^les  autres  de  la  dire, 
ou  tout  au  moins  ils  n'osent  pas  la  dire,  et  d'autres  ne 
peuvent  inspirer  une  entière  confiance.  Les  ducs 
d'Épernon  et  de  Joyeuse,  trop  favorisés,  font  le  plus 
souvent  le  contraire  de  ce  qui  a  été  décidé  dans  le 
conseil .  Le  premier,  ayant  très-gravement  offensé  le 
duc  de  Guise,  est  contraint,  pour  protéger  sa  vie,  de 
se  tenir  éloigné  du  roi,  ce  qui  fomente  et  accroît  les 
méfiances  dans  le  cœur  du  monarque.  Le  duc  de  Guise, 
pour  se  réconcilier  avec  le  favori,  lui  a  fait  proposer  en 
mariage  sa  fille  aînée,  nonobstant  l'inégalité  de  rang  : 
mais  le  duc  d'Épernon,  attribuant  au  roi  Pinjurieux 
refus  du  consentement  à  cette  union,  a  repoussé  ce 
magnifique  mariage,  paraissant  disposé  à  épouser  de 
préférence  la  nièce  du  duc  de  Montmorency,  afin  de 
Douer  une  alliance  avec  le  roi  de  Navarre,  et  de  se 
mettre  à  l'abri  du  ressentiment  des  Guise.  De  ces  in- 
trigues  provient  la  lenteur  apportée  aux  préparatifs 
pour  s'opposer  aux  Allemands,  qui,  semblables  à  un 
torrent  impétueux,  se  mettent  en  mouvement  contre 
le  royaume,  soudoyés  par  les  princes  d'Allemagne  et 
par  la  reine  d'Angleterre.  Dans  ces  conjectures,  il  n'y 
a  de  salut  pour  le  royaume  que  dans  l'union  avec  les 
princes  de  Guise  et  Sa  Sainteté,  union  qui  devrait 
consister  à  procurer  au  roi  des  soldats  commandés  par 
des  chefs  qui  ne  dépendissent  pas  des  Espagnols,  ni 
d'autres,  mais  de  Sa  Sainteté  seule.  Il  n'est  que  trop 
vrai  néanmoins,  que  mon  roi,  trompé  par  ses  flatteurs, 
refuse  les  soldats  et  demande  de  l'argent.  Mais  la  né- 


212  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

cessité  lui  ouvrira  les  yeux  et  le  fera  changer  d'avis. 
Ensuite,  si  Sa  Sainteté  «voulait,  commepëre  commun, 
témoigner  au  roi  une  tendresse  toute  particulière, 
elle  pourrait  lui  fournir  une  certaine  somme  d'argent; 
car  le  roi,  se  proposant  d'entrer  en  campagne  d'ici  à 
peu  de  jours,  n'a  pas  un  sou  pour  en  faire  la  première 
montre^». 

Le  nonce  s'empressa  de  communiquer  au  pape  ces 
confidences  du,  maréchal  de  Retz.Ëmu  du  péril  im- 
minent que  couraient  la  France  et  la  religion  catho- 
lique. Sixte  parut  décidé  à  offrir  à  Henri  III,  un  corps 
auxiliaire  de  vingt-cinq  mille  fantassins  et  quatre  mille 
cavaliers,  sous  le  commandement  du  duc  d'Urbin,  gé- 
néral des  troupes  de  TËglise  :  il  consentait  également 
à  mettre  à  la  disposition  du  prince  un  subside  en  ar- 
gent, pour  faire  face  aux  nécessités  les  plus  urgentes. 

Mais  Henri  frefusa  l'envoi  des  troupes  papales  en 
France,  se  bornant  à  réclamer  le  subside.  On  accusait 
alors  ce  prince  d'avoir  follement  dépensé  plusieurs 
millions  pour  le  mariage  du  duc  de  Joyeuse,  tandis 
qu'il  refusait  de  payer  la  solde  des  troupes  suisses  à 
son  service.  En  outre,  on  disait  qu'il  se  proposait  de 
donner  sept  cent  mille  écus  en  dot  à  la  fiancée  du  duc 
d'Ëpernon,  afin  de  traiter  ses  favoris  sur  le  pied  de 
l'égalité.  Indigné  de  ces  profusions,  Sixte  donna  ordre 
à  son  nonce  d'aller  trouver  Henri,  et  de  lui  faire  con- 
naître les  bruits  répandus,  en  protestant  qu'il  ne  pou- 
vait y  ajouter  foi.  Le  monarque,  avec  sa  dissimulation 
ordinaire,  remercia  le  nonce  de  cette  ouverture,  et  ré- 
pondit que  c'était  une  pure  invention  de  ses  ennemis  : 


1.  Mémoires  de  Morosini,  cUés  par  TempeBti,  ut  supra,  p.  286, 


VIE  DE  SIXTE-QUINT. 


213 


mais  que,  plus  lard,  la  vérité  finirait  par  se  faire  jour. 
Il  renouvela  chaudement  ses  protestations  de  dévoue- 
ment à  la  religion  catholique,  et  pria  le  nonce  d'in- 
former le  souverain  pontife  de  la  dévotion  avec  la- 
quelle il  accompliçsaij,  les  saintes  cérémonies  de  la 
Confrérie  des  pénitents,  dans  Téglise  des  pères  Au- 
gustins.  A  la  réception  de  cette  dépêche.  Sixte  de- 
meura convaincu' qu'il  n'y  avait  rien  à  espérer  d'un 
prince,  qui'abanfionnaitle  gouvernement  de  son  peu- 
ple pour  sejliyrer'à  des  pratiques  de  dévotion  incom- 
patibles avec  le  devoir  d'un  souverain.  Il  résolut  donc 
d'attendre  et  de,  prendre  conseil  des  événements. 


1    •    » 


"  1. 


CHAPITRE  XIV 


Coadamoation  de  Marie-Stnart.  —  Sa  lettre  an  pape.  — «  Démarches  de  Sixte 
pour  la  sauter.  —  Ses  mstructions  à  l'ambassadeur  extraordinaire  de 
Henri  III  à  Elisabeth.  —  Supplice  de  Marie.  —  Alliance  du  pape  et  de 
Philippe  II  contre  l'Angleterre.— Le  roi  de  France  refuse  de  prendre  part  à 
l'entreprise.  — >  Espion  d'Elisabeth  à  Rome  exécuté.  —  Triste  état  de  la 
France  ;  embarras  de  Henri  III.  —  Inutiles  efforts  du  nonce  pour  le  récon> 
ciiier  avec  les  Guise.  —  Proposition  refusée  du  mariage  du  prince  de 
Joinville  avec  une  petite-niè^  du  pape.  —  Bref  adressé  au  duc  de  Goiseà 
l'occasion  de  ses  succès  sur  ns  reitres.  —  Nouvelles  instructions  du  pape 
à  son  nonce.  —  Tentatives  d'accord  entre  le  roi  et  les  ligueurs.  —  Pro- 
positions du  roi  d'Espagne.  —  Paix  apparente.  —  Le  nonce  est  créé  légat; 
recommandations  qu'il  reçoit  du  pape.  —  Excommunication  d'Elisabeth.— 
Manifeste  de  Philippe  II  aux  Anglais.  —  Convention  secrète  entre  ce  prince 
et  le  pape.  —  Préparatifs  de  VArmauia.  —  Conseil  du  duc  de  Parme  re- 
jeté. —  Représentations  de  Sixte  au  roi  d'Espagne  au  sujet  de  la  nomina- 
tion des  évèques  et  des  cardinaux.  —  La  flotte  espagnole  est  dispersée  par 
les  tempêtes.  —  Explosion  de  joie  en  Angleterre  et  en  Hollande.  —  Senti- 
ments manifestés  par  le  pape,  le  roi  Philippe ,  Henri  III,  le  duc  de  Guise 
et  le  roi  de  Navarre. 


Si  la  situation  de  la  France,  qui  devenait  chaque 
jour  plus  menaçante,  préoccupait  vivement  le  souve- 
rain pontife,  il  fut  encore  plus  profondément  im- 
pressionné par  la  fin  tragique  de  Tinforlunée  Marie 
Stuart.  Après  une  très-longue  captivité,  la  reine  Eli- 
sabeth s'était  déterminée  à  faire  passer  sa  rivale  en 
jugement,  ou  plutôt  à  s'en  défaire,  afin  d'intimider  le 
parti  catholique,  et  de  s'attacher  encore  plus  étroite- 
ment les  presbytériens  et  les  partisans  de  l'Église  éta- 
blie par  son  père  Henri  VIII.  La  malheureuse  reine 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  %{fi 

d'Ecosse  ayait  été  condamnée  à  mort  par  le  parlement 
anglais,  le  21  octobre  4586.  Elisabeth  avait  approtiyé 
cette  sentence  le  4  décembre  suivant;  mais^  hésitant 
d*abord  à  donner  Tordre  d'exécution,  elle  avait  laissé 
Fillustre  victime  attendre  pendant  plus  de  trois  mois 
le  dédoûment  fatal.  Dans  cet  intervalle,  Marie  avait 
trouvé  moyen^en  dépit  des  espions  et  des  gardes, 
d'adresser  et  de  faire  parvenir,  par  un  messager 
fidèle,  au  chef  de  rÉglise  catholique,  une  lettre  tou- 
chante, ddns  laquelle  elle  implorait  sa  protection. 

Dans  cette  lettre,  elle  commençait  par  protester  de 
sa  soumission  à  TÉglise  universelle,  apostolique  et 
romaine,  et  de  son  respect  pour  la  personne  du  vicaire 
de  Jésus-Ghrist,  successeur  de  saint  Pierre  :  elle  invo- 
quait ,  en  témoignage  de  sa  foi ,  son  sauveur  Jésus- 
Ghrist^  la  bienheureuse  Trinité,  la  glorieuse  vierge 
Marie,  tous  les  anges  et  archanges^  tous  lès  saints  et 
saintes  du  paradis,  et  en  particulier  saint  Pierre, 
saint  Paul,  saint  André  et  saint  Georges. 

«  Étant  le  seul  rejeton  du  sang  royal  anglais  et 
écossais  resté  attaché  à  la  religion  catholique,  elle  se 
plaignait  d'avoir  été  retenue  en  prison  pendant  plus 
de  vingt  ans^  et  finalement  condamnée  à  mort  par  le 
parlement  hérétique  du  royaume  d'Angleterre;  et 
parce  qu'on  lui  avait  enlevé  son  confesseur  catho- 
lique ,  elle  considérait  comme  un  devoir  de  se  tour- 
ner d'abord  vers  Dieu^  et  ensuite  de  s'adresser  du 
fond  du  cœur  à  Sa  Sainteté,  pour  lui  faire  connaître 
toutes  choses.  Si  elle  n'était  pas  sûre  de  pouvoir  lui 
faire  parvenir  cette  lettre  avant  de  mourir^  elle  se 
flattait  au  moins  que  le  pape  serait  pleinement  in- 
formé de  la  cause  de  sa  mort.  Cette  cause  devait  cer- 
tainement être  attribuée  aux  tentatives  faites  par  elle 


216  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

et  par  ses  partisans,  poar  sabstitaer  en  Angleterre  la 
religion  catholique  au  culte  établi  dans  ce  pays,  et 
pour  défendre  son  droit  à  la  couronne  d'Angleterre. 

«  Elle  appelait  Tattenlion  de  Sa  Sainteté  sur  le  pré- 
judice causé  par  sa  condamnation,  la  priait  de  faire 
réciter  des  prières  pour  le  repos  de  son  âme,  de  dis- 
tribuer des  aumônes,  et  de  faire  en  sorte  que  les  rois 
catholiques  agissent  de  même  en  faveur  de  ceux  qui 
survivraient  à  ce  naufrage. 

Il  Elle  promettait  de  confesser  ses  péchés  selon  le 
commandement  de  rÉglise,  d'en  faire  pénitence,  et 
de  recevoir  le  viatique,  si  elle  pouvait  obtenir  son  cha- 
pelain ou  tout  autre  ministre  de  la  légitime  Église. 
Pour  le  cas  où  cette  satisfaction  lui  serait  refusée, 
elle  se  prosternait,  avec  un  cœur  contrit,  aux  pieds 
de  Sa  Sainteté,  et  elle  confessait  à  Dieu,  à  tous  les 
saints  et  à  Sa  Paternité,  qu'elle  était  une  indigne  pé- 
cheresse, méritant  une  damnation  étemelle,  à  moins 
que  Dieu ,  qui  est  mort  pour  les  pécheurs,  ne  voulût 
bien  lui  être  propice  et  la  recevoir  dans  son  infinie 
miséricorde. 

«  Elle  suppliait  le  pontife  de  lui  accorder  Tabsolo- 
tion  générale,  et  priait  Dieu  de  la  recevoir,  malgré  le 
poids  de  ses  péchés,  comme  un  père  reçoit  son  enfant 
prodigue. 

«  Elle  le  suppliait,  en  outre,  d'obtenir  du  Roi  Très- 
Chrétien  qu'on  payât  toutes  ses  dettes  avec  sa  dot,  et 
qu'on  récompensât  convenablement  tous  ses  meil- 
leurs serviteurs,  attendu  que  ses  ennemis  ne  lui 
avaient  rien  laissé  de  ses  biens. 

«  Elle  invoquait  le  témoignage  de  ses  fidèles  servi- 
teurs, pour  affirmer  à  Sa  Sainteté  qu'elle  aurait  oflFert 
volontiers  sa  vie  pour  ramener  les  hérétiques  d'An- 


VIE  DE   SIXTE-QtJINT.  %n 

gleterre  à  la  religion  catholique ,  apostolique  et  ro- 
maine, et  qu'elle  aurait  abandonné  tous  ses  droits  à 
la  couronne,  si  Elisabeth  avait  consenti  à  s'abstenir 
de  toute  persécution  contre  les  catholiques ,  n'ayant 
ancun  désir  de  régner,  mais  seulement  de  servir 
rÉglise  et  de  gagner  des  âmes'à  Dieu. 

ce  Elle  le  priait,  non  sans  une  douleur  plus  poi- 
gnante que  la  mort  même,  douleur  causée  par  la  dam- 
nation de  son  fils,  de  s'interposer  de  toutes  les  ma- 
nières; comme  un  véritable  père,  pour  le  gagner  à  la 
foi  de  rÉglise  romaine,  et  alors  de  lui  faire  contracter 
une  alliance  avec  le  roi  Catholique,  afin  qu'il  aidât 
Sa  Sainteté  à  soutenir  ses  intérêts  personnels,  et  afin 
que,  d'un  commun  accord  avec  le  roi  d'Espagne ,  le 
pape  essayât  de  le  lier  par  un  mariage. 

a  Mais  si  Dieu  permettait,  ajoutait-elle,  qu'il  de- 
meurât dans  son  obstination,  à  cause  de  ses  propres 
péchés,  sachant  qu'il  n'existe  aujourd'hui  aucun  autre 
prince  qui  soit  mieux  disposé  en  faveur  de  la  religion 
que.  le  roi  Catholique,  et  qui  puisse,  avec  ses  forces, 
mieux  assurer  la  conversion  de  cette  île,  lui  étant 
d'ailleurs  grandement  redevable  pour  les  secours  en 
argent  que  lui  seul  m'a  fait  parvenir  dans  les  néces- 
sités les  plus  urgentes,  et  pour  les  conseils  qu'il  m'a 
donnés,  je  laisse  à  votre  volonté  et  à  celle  du  roi  Ca- 
tholique, la  liberté  de  disposer  du  droit  que  je  puis 
avoir  sur  ce  royaume,  tant  que  mon  fils  demeurera  ob- 
stinément en  dehors  de  TËglise. 

a  Si  l'on  parvient  à  Ty  faire  rentrer,  je  désire  qu'il 
soit  aidé,  défendu  et  dirigé  par  les  conseils  du  roi  Ca- 
tholique et  des  Guise,  nos  proches  parents,  et  je  com- 
mande à  mon  fils,  pour  dernière  volonté,  qu'après 
Votre  Sainteté,  il  les  tienne  pour  ses  pères,  et  qu'avec 


tiS  VIE  DE  BIXTE-QUIMT. 

lear  conseil  et  consentemeotf  il  oontraote  mariage  ayec 
Tane  de  ces  deuK  familles. 

«  Oh!  plut  à  Dieu  qu'il  devint  digne  d'être  fait 
gendre  du  roi  Catholique!  Yoiei  le  secret  de  mon 
cœur,  et  la  fin^  dans  ce  monde,  de  mes  désirs,  lesquels 
tendent,  je  le  crois,  à  Tavantage  de  TÉglise,  et  au  sa- 
lut de  mon  âme,  et  ce  que  je  dépose  aux  pieds  de  Votre 
Sainteté»  lesquels  je  baise  humblement. 

c(  On  vous  dira  de  quelle  manière  j'ai  été  persécutée 
dans  ces  derniers  temps,  et  ce  qu'on  a  fait  contre  moi 
et  pour  moi,  afin  qu'après  avoir  entendu  la  vérité^ 
vous  puissiez  réfuter  les  calomnies  dont  les  ennemis 
de  l'Ëglise  voudront  me  charger,  et  que  la  vérité  se 
fdsse  jour  :  c'est  à  cette  fin  que  je  vous  envoie  la  per^ 
sonne  qui  vous  remettra  mes  lettrés. 

«  Finalement,  je  demande  votre  sainte  bénédiction  : 
je  fais  mes  derniers  adieux  à  Votre  Sainteté,  et  je  prie 
Dieu  qu'il  vous  maintienne  longtemps,  gardé'par  sa 
grâce,  pour  le  bien  de  l'Église  et  de  votre  troupeau 
afïligé4  spécialement  celui  de  cette  île,  que  je  laisse  ici 
bien  dispersé;  à  moins  que  Dieu,  avec  sa  miséricorde^ 
et  vous,  avec  une  paternelle  sollicitude,  vous  ne  dai- 
gniez le  secourir.  9  «De Fodringa,  ce  jourd'hui  S3  no- 
vembre (1586).  n  -^  «  Pardonnes  à  la  faiblesse  de  mon 
bras  ce  qu'il  fait  connaître  à  Votre  Sainteté.  J'entends 
parler,  non  sans  une  grande  douleur,  des  coupables 
relations  de  plusieurs  qui  sont  à  Rome  près  de  votre 
personne,  desquels  on  dit  qu'ils  reçoivent  de  l'argent 
de  cet  État,  pour  trahir  la  cause  de  Dieu.  Et  in  eare 
eardinaleà  qUoque  implicantur  :  (et  des  cardinaux  sont 
impliqués  dans  cette  accusation).  J'en  donne  avis  à 
Votre  Sainteté^  afin  qu'elle  examine  cette  affaire,  et 
qu'elle  surveillé  un  certain  seigneur  di  San  Giovanni, 


VIE  DE  SIXTB-QUINT.  2Ï9 

que  beaucoup  soupçonnent  d'exploiter  le  grand  tréso- 
rier. Il  y  a  réellement  de  faux  frères  :  mais  je  puis  af- 
firmer à  Votre  Sainteté  que  ceux  que  je  lui  ai  recom-i» 
mandés  sont  fidèles.  —De  Votre  Sainteté  la  très-humble 
et  trè&-dévouée  ûlle,  Marie,  reine  d'Ecosse,  veuve  de 
France.  » 

A  la  réception  de  cette  lettre,  le  cœur  de  Sixte  tres- 
saillit d'indignation  et  de  pitié.  Réunissant  aussitôt 
les  cardinaux  en  consistoire  il  leur  dit  :  a  Que  la  Jéza* 
bel  anglaise  donnerait  au  monde  le  plus  mauvais 
exemple,  si  elle  faisait  trancher  la  tête  d'une  reine  in- 
nocente, qui  n'était  pas  sa  sujette,  mais  seulement 
celle  de  Jésus-Christ,  le  roi  des  rois,  ainsi  qu'elle  le 
confirmait  dans  sa  lettre  à  son  vicaire  sur  la  terre.  » 
Il  s'empressa  d'adresser  des  copies  de  cette  lettre  au 
roi  Catholique,  au  roi  Très-Chrétien  et  à  différents 
princes»  pour  les  exciter  à  empêcher  l'exécution  de  la 
malheureuse  Marie  Stuart.  Il  obtint  de  Henri  III  d'en- 
voyer à  la  reine  d'Angleterre  un  ambassadeur  extra- 
ordinaire, pour  la  détourner  de  ce  cruel  dessein.  Le 
roi  de  France  ayant  choisi  pour  cette  honorable  mis- 
sion un  de  ses  plus  sages  conseillers^  Pomponne  de 
Bellièvre,  le  pontife  fit  expédier  à  cet  ambassadeur 
un  bref,  pour  lui  recommander  de  présenter  à  Eli- 
sabeth, en  faveur  de  la  malheureuse  reine  d'Ecosse, 
les  considérations  suivantes  : 

1°  <r  Que  par  l'exécution  de  Marie  Stuart,  on  donne- 
rait un  exemple  funeste  et  même  opposé  aux  droits  de 
tous  les  princes;  car^  en  ne  faisant  aucune  distinction 
entre  les  personnes  royales  et  les  autres,  tous  Tes 
princes  se  trouvaient  désormais  exposés  à  perdre  ce 
droit  divin,  en  vertu  duquel  ils  n'avaient  pas  de  supé- 
rieur sur  la  terre,  à  Texception  de  Dieu  seul. 


220  VIE'  DE-  SIXTB-QDINT. 

2""  a  Queiquand  mégie' ïl  serait  vrai  que  Marie  Stuart 
eût  donné  son  consentement  aux  tentatives  des  conju- 
rés, pour  lîa!rràchc|r:dîune:prison  dans  laquelle  elle 
était  détenue  depuis.' environ  ?  vingt  années,  elle  n'au- 
rait fait  rien  autre  chose  que  de  chercher  à  se  procu- 
rer son  propre  avantage,  conformément  aux  lois  ifi- 
violables  de  la  nature.:  d'autant  mieux,  qu'elle  était 
exempte,  d'après  toute  loi,  de  la  juridiction  d'Élisa- 
belh,  et  qu'elle  n'était  pas  la  justiciable  des  juges  qui 
la  condamnaient  pour  un  crime  :  dont  elle  était  inno- 
cente. Et  que  même,  sî  on  voulait  supposer  qu'elle 
était  leur  justiciable,  ils  ne  pouvaient  ni  ne  devaient 
exécuter  leur  sentence,  parce  qu'ils  étaient  à  la' fois 
accusateurs  et  juges. 

3<»  «  Que  le  prétexte  :de  la  condamner  pour  délivrer 
Elisabeth  des  conspirations,  était  un  prétexte  affecté  ; 
puisque,  si  elle-même  ne  l'avait  pas  indignement  te- 
nue pendant  si  longtemps  eh  prison,  il  n'y  aurait  eu 
aucune  révolution  :  tellement,  qu'en  y  réfléchissant 
de  sang-froid,  et  sans  >  passion,  ce  n'était  pas  iMàrie 
Stuart,  mais  bien  Elisabeth  qui  fomentait  les  conspira- 
tions contre  elle-même.  '  !  : 

4*»  «  Que  les  rois  ont  le  droit  incontestable  dese  se- 
courir les  uns  les  autres,  par  honneur  et  par:intérêt  de 
la  majesté  royale.  .' 

5**  «Que,  conformément  àcedroitinviolable,lareine 
d'Ecosse  se  voyant  menacée  de  mort  par  ses  sujets  re- 
belles, avait  eii. recours  à  Elisabeth,  non  pour  tramer 
une  rébellion,  non  pour  usurper  son  trône,  mais  pour 
trouver  assistance  en  elleet  par  elle. 

6»  «Qu'alors  qu'elle  rpouvait  se  réfugier  :  seit  en 
France,  soit  en  Espagne,!  elle  s'était  adressée  aune  pa- 
rente, à  une  femme  de  son  propre  sang  ;  et,  circonstance 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  221 

qu'on  ne  pouvait  rappeler  sans  horreur,  elle  s'était 
adressée  à  celle  qui; Pavait  non-seulement  appelée, 
mais  invitée,  attirée,  caressée,  pour  l'avoir  entre  ses 
mains  et  la  trahir  :  à  ce  point,  que  la  pauvre  reine, 
trop  confiante,  avait  même  servi  de  bouclier  contre 
ceux  qui  haïssaient  Elisabeth..        .  . 

7**  «  Que  si  le  parlement  et  Elisabeth  fondaient  des 
espérances  de  tranquillité  sur  l'exécution  de  Tinno- 
cente  Marie,  ce  n'était  point  un  sage  raisonnement; 
parce  que  cet  événement  ne  pouvait  manquer  de  susci- 
ter des  guerres  sanglantes  à  TAngleterre,  étant  très- 
naturel  que. ses  parents,  ses  amis  cherchassent  à  ren- 
verser le  trône  anglican,  avec  les  puissants  secours  de 
tous  les  princes  catholiques,  puisque  tous  ils  auraient 
reçu,  chacun  pour  sa  part,  comme  faite  à  leur  majesté 
royale,  une  injure  aussi  atroce. 

8**  «  Qu'Elisabeth  elle-même  devait  bien  ouvrir  les 
yeux,  pour  voir  dans  quel  précipice  l'entraîneraient 
les  conseillers,  chez  lesquels  il  n'y  avait  aucun  amour 
soit  pour  sa  personne,  soit  pour  son  trône,  soit  pour 
le  bien  public;  mais  seulement  le  désir  de  donner  sa- 
tisfaction à  leur  intérêt  personnel,  à  leur  propre  avan- 
tage, et  à  leur  ressentiment  particulier^  » 

Bellièvre  partit  avec  ces  recommandations  du  sou- 
verain pontife,  emportant  en  outre  les  protestations  du 
roi  de  France  et  des  Guise.  Reçu  par  la  reine  d'Angle- 
terre, il  lui  soumit  verbalement  et  par  écrit  les  raisons 
politiques,  les  considérations  d'humanité,  les  motifs 
de  haute  convenance  qui  devaient  la  déterminer  à  ne 
pas  ratifier  la  sentence  de  mort  prononcée  par  le  par- 
lement d'Angleterre,  contre  une  malheureuse  parente 

1.  Tempesti,  t.  I,  lib.  XX,  n»»  i  et  ir,  p.  311  à  316,  d'après 
un  manuscrit  de  la  Libreria  Barberina, 


nt  VIE  DE  SIXTR-QUINT. 

qai  s'élail  confiée  è  sa  parole.  Ces  démarches,  cette 
insistance  de  Tambassadeur  parurent  d'abord  faire  im- 
pression sur  l'esprit  de  riieareuse  rivale  de  Marie  : 
elle  sembla  flotter  indécise,  et  laissa  écoaler  plus  d'un 
mois  sans  prendre  aucune  résolution.  Mais,  par  son 
ordre,  le  18  février  1587,  l'infortunée  reine  d'Ecosse, 
veuve  d'un  roi  de  France,  fut  conduite  à  Téchafaud. 
Les  témoins  de  son  exécution  ont  attesté  son  courage, 
sa  fermeté  d'âme,  sa  résignation  toute  chrétienne. 
L'impression  produite  par  cette  mort  effaça  le  souve- 
nir de  ses  fautes,  et  la  commisération  générale  qu'elle 
inspira,  rendit  encore  plus  odieuse  cette  conduite  d'E- 
lisabeth . 

Le  supplice  d'une  reine  catholique,  qui  avait  porté 
deux  couronnes,  ne  tarda  pas  à  exciter  contre  l'An^ 
gleterre,  ainsi  que  l'avait  prévu  le  souverain  pontife, 
une  guerre  terrible.  Sixte  ne  pouvait  compter  sur  la 
co(H[>ération  du  roi  de  France,  placé  alors  dans  Tim- 
possibilité  absolue  de  disposer  d'un  seul  homme, 
menacé  qu'il  était  en  même  temps  par  le  roi  de  Navarre, 
les  reitres  allemands,  les  Guise  et  les  Ligueurs.  Henri, 
auquel  le  pape  avait  fait  proposer  par  son  nonce  de 
s'allier  au  roi  d'Espagne,  pour  déclarer  la  guerre  à 
Elisabeth,  s'était  excusé  sur  l'état  dans  lequel  se  trou- 
vait son  royaume,  et  cette  raison  était  malheureuse- 
ment sans  réplique.  Sixte  dut  borner  ses  efforts  à 
exciter  Philippe  II,  cet  ardent  champion  de  la  foi 
catholique,  contre  l'hérétique  Angleterre.  L'occasion 
semblait  favorable  à  ce  prince  pour  faire  valoir  de 
nouveau  ses  droits  à  la  couronne  de  ce  pays.  Les 
catholiques  anglais  et  écossais,  émus  de  la  condam- 
nation de  Marie  Stuart,  s'agitaient  sourdement,  et  pa- 
raissaient n'attendre  que  le  signal  de  secouer  le  joug 


VIE  DE   SIXTE-QUINT.     '  223 

tyrannique  imposé  à  leur  foi  par  l'Église  établie. 
Philippe  promit  au  pape  de  préparer,  dans  le  plus 
bref  délai,  un  armement  maritime  considérable,  avec 
lequel  il  espérait  disperser  la  flotte  anglaise,  aborder 
dans  rîle,  s'emparer  de  Londres,  et  proclamer  de 
nouveau  la  suprématie  exclusive  du  culte  catholique, 
en  se  faisant  reconnaître  roi  d'Angleterre.  Mais,  avec 
sa  prudence  habituelle,  il  exigea  du  souverain  pontife 
une  coopération  plus  efficace  que  celle  de  ses  bulles. 
Alléguant  les  dépenses  excessives  qu'il  était  obligé  de 
faire  pour  cet  armement,  Philippe  demanda  au  pape 
un  million  d'écus  d'or  (environ  8,500,000).  Sixte  qui 
avait  eu  le  talent,  ainsi  qu'on  l'a  vu,  de  rétablir  les 
finances  de  la  Chambre  apostolique  dans  l'état  le  plus 
florissant,  promit  de  donner  cette  somme.  Mais  il  mit 
à  sa  livraison  deux  conditions  :  la  première,  qu'il  en 
fournirait  la  moitié  lorsque  la  flotte  espagnole  aurait 
abordé  en  Angleterre,  et  s'y  serait  emparé  d'un  port  ; 
la  seconde,  qu'il  remettrait  l'autre  moitié  lorsque  le 
duc  de  Parme,  Alexandre  Farnèse,  aurait  battu  l'en- 
nemi en  bataille  rangée,  ou  pris  Londres.  Ces  condi- 
tions ayant  été  acceptées  par  le  roi  d'Espagne,  le 
traité  fut  signé  secrètement  à  Rome,  au  nom  du  pape, 
par  les  cardinaux  CaraffaetSantorio  di  Santa  Severina, 
et,  pour  Philippe  II,  par  son  ambassadeur,  le  comte 
d'Olivarès  ^ 

Ensuite,  pour  complaire  au  roi  Catholique,  le  pape 
nomma  cardinal,  en  consistoire,  l'anglais  Guillaume 
Allan,  docteur  en  théologie  ;  ce  qui  fit  dire  à  plusieurs 
membres  du  Sacré-Collège,  que  Sixte  était  le  premier 


1.  Tempesli,  loc,  cit.,  p.   317,  n^'  v,  selon  les  Mémoires  du 
cardinal  Santorio. 


224  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

à  violer  sa  propre  bulle,  par  laquelle  il  avait  décidé 
que  les  créations  de  cardinaux  ne  ^e  feraient  qu'une 
fois  Tannée,  aux  qualre-temps  de  décembre.  Mais  il 
répondit ;qu' il  y  était  contraint  par  la  nécessité,  qui 
n'admet  pas  de  loi.  Il  écrivit  à  Philippe  pour  lui 
annoncer  cette  nomination  et  Tinviler  à  ne  pas  perdre 
de  temps  dans  ses  préparatifs  militaires,  —  «  afin  que 
les  pauvres  catholiques  d'Angleterre  n'eussent  plus  à 
endurer  de  nouvelles  persécutions  ;  car,  en  tardant, 
ce  que  le  roi  avait  jugé  utile  tournerait  à  mal.  »  Il 
ajoutait  qu'il  avait  consenti,  pour  cette  entreprise,  à 
tout  ce  que  le  comte  d'Olivarès  avait  demandé  '. 

Bien  qu'il  n'espérât  aucune  coopération  du  roi  de 
France,  il  résolut  de  faire  de  nouvelles  tentatives  pour 
l'amener  à  entrer  dans  cette  coalition.  Ayant  su  par 
son.  nonce,  que  la  reine  mère  se  plaignait  que  son  fils 
n'eût  pas  d'argent  pour  s'opposer  aux  reîtres  alle- 
mands et  au, roi  de  Navarre,  le  pontife  consentit  à 
l'aliénation  en  France  de  certains  biens  ecclésiasti- 
ques, jusqu'à  concurrence  de  cinq  cent  mille  écus, 
demandant  en  même  temps  l'exécution  de  sa  bulle  sur 
la  visite  des  évéques  aux  lieux  saints,  à  Rome,  et 
recommandant  l'alliance  avec  le  roi  d'Espagne  contre 
l'Angleterre.  Henri  fit  remercier  le  souverain  pontife 
de  son  consentement  à  la  vente  des  biens  de  l'Eglise; 
il  s'excusa  de  ne  pouvoir  admettre  la  bulle  sur  la 
visite  des  évéques,  sans  l'assentiment  de  son  Parle- 
ment, et  quant  à  l'alliance  avec  l'Espagne,  il  répondit 
au  nonce  :  —  «  Qu'étant  lui-môme  assiégé  de  révolu- 
tions et  exposé  de  toutes  parts  à  tant  de  périls,  il  lui 
était  impossible  de  songer  à  apaiser  les  troubles  chez 

1.  Tempesli,  p.  317,  n»»  vi-vii. 


VIE  DE   SIXTE-QUINT.  22o 

les  autres,  tant  qu'il  n'aurait  pas  rétabli  la  paix  dans 
son  royaume  et  réprimé  ses  ennemis  domestiques,  et 
qu'alors  il  montrerait  à  Sa  Béatitude  et  à  tout  le 
monde,  combien  il  était  jaloux  de  conserver  et  de 
propager  la  religion  catholique  et  d'extirper  l'hé- 
résie. »  Le  pape  dut  se  contenter  de  cette  réponse,  et 
abandonner  tout  espoir  de  voir  le  Roi  Très-Chrétien 
prendre  part  à  l'expédition  contre  la  reine  Elisabeth. 

Marie  Stuart  avait  averti  Sixte  que  des  espions  sa- 
lariés par  la  fille  de  Henri  VIII  s'étaient  glissés  jus- 
qu'au milieu  de  la  cour  pontificale  et  du  Sacré-Collége, 
et  lui  faisaient  connaître  à  l'avance  les  résolutions 
secrètes  arrêtées  dans  le  consistoire  des  cardinaux. 
Sixte  avait  ordonné  d'exercer  une  active  surveillance 
sur  les  lettres  emportées  de  Rome  par  la  poste.  On  ne 
tarda  pas  à  en  intercepter  plusieurs  écrites  par  un 
certain  Annibal  Capello,  et  adressées  au  secrétaire 
d'Elisabeth  et  au  duc  \ie  Saxe,  chef  des  luthériens, 
en  Allemagne,  dans  lesquelles  on  révélait  les  desseins 
du  souverain  pontife',  en  attaquant  sa  conduite. 
Informé  que  ses  lettres  avaient  été  interceptées, 
Capello  prit  la  fuite,  mais  il  fut  poursuivi  et  arrêté 
dans  la  Marche  d'Ancône,  ramené  à  Rome,  traduit 
en  jugement  et  condamné  à  avoir  la  main,  la  langue 
et  la  tête  tranchées.  Sixte  se  plaignit  en  consistoire 
que  les  secrets  d'État  eussent  été  livrés  ainsi  aux 
ennemis  de  l'Église,  et  il  défendit  aux  cardinaux  de 
les  révéler  à  personne,  parce  qu'il  lui  paraissait  évi- 
dent que  Capello  n'avair  pu  en  être  informé  que  par 
quelques-uns  d'eux  ' . 

Cependant  le  nonce,  en  France,  continuait  à  repré- 

1.  Tempesti,  loc,  cit.,  n9  xxix,  p.  323. 

i5 


226  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

senter  Tétat  du  royaume  $0U8  les  couleurs  les  plus 
sombres.  Les  reîtres  étaient  entrés  en  Lorraine,  et 
bien  que  le  duc  de  Guise  eût  surpris  et  défait  leur 
avant-garde,  comme  il  n'avait  sous  ses  ordres  qu'un 
corps  de  troupes  très-inférieur  en  nombre  aux  Alle- 
mands, les  soldats  hérétiques  continuaient  à  pénétrer 
dans  le  cœur  du  royaume.  Effrayé  de  leurs  progrès, 
Henri  III  s'était  décidé  à  se  mettre  lui-même  à  la  tête 
du  peu  de  soldats  restés  fidèles  à  sa  cause.  Au  moment 
de  son  départ,  le  nonce  était  au  Louvre  ;  il  rendit 
compte  au  pape  de  cet  événement  en  ces  termes  :  a  Le 
roi  se  leva  du  lit,  et,  sortant  de  la  chambre  de  sa  femme, 
entra  dans  le  cabinet,  en  chemise,  ainsi  qu'il  se  trou- 
vait. Il  se  mit  à  genoux  nus  par  terre,  pria  pendant 
une  longue  heure,  en  versant  tant  de  larmes,  que  ses 
plus  intimes  courtisans,  qui  étaient  présents,  en  res- 
tèrent tout  émus.  Sortant  ensuite  du  cabinet  tout 
joyeux,  il  se  vêtit  d'un  pourpoint  de  toile,  de  bas 
blancs,  et  par  dessus  d'un  manteau  gris,  avec  un  cha- 
peau à  plumes  de  la  même  couleur,  et  ayant  entendu 
la  messe  dite  en  particulier,  il  y  reçut  la  sainte  Eu- 
charistie. Entrant  ensuite  au  conseil,  qui  dura  deux 
heures,  pour  décider  les  affaires  relatives  à  son  départ, 
il  fit  appeler  le  Parlement,  et  tous  les  capitaines  de  la 
ville,  auxquels  il  en  recommanda  expressément  la 
garde  et  conservation.  De  là,  ayant  entendu  publi- 
quement une  seconde  messe,  il  accueillit  avec  beau- 
coup de  bienveillance  les  ambassadeurs  des  princes, 
à  l'exception  de  ceux  d'Espagne  et  de  Savoie,  et  je  me 
présentai  aussi  moi-môme.  Ayant  ensuite  pris  congé 
de  sa  femme,  il  alla  au  palais  de  la  reine-mère  en 
faire  autant  :  il  y  monta  à  cheval,  accompagné  des 
cardinaux  de  Bourbon,  de  Vendôme,  de  Vaudemont, 


VIE  DE  SIXTK-QUINT.  227 

de  Lenoncourt,  de  plusieurs  évéques  et  d'une  nom- 
breuse noblesse,  au  milieu  d'un  immense  concours  de 
peuple^  à  rinexprimable  satisfaction  du  roi.  Arrivé 
au  pont  Notre-Dame,  il  descendit  de  cheval,  alla  à 
pied  jusqu'à  Téglise,  où  il  pria  quelques  instants,  puis, 
remontant  à  cheval,  il  fut  accompagné,  jusqu'en 
dehors  de  la  ville,  par  plus  de  soixante  millepersonnes, 
faisant  entendre  les  plus  bruyantes  acclamations.  » 

Mais  cette  ovation,  cet  enthousiasme  du  peuplepour 
un  prince  si  peu  digne  de  régner,  n'était,  comme  il 
est  souvent  arrivé  à  Paris  et  ailleurs,  qu'une  vaine  dé- 
monstration d'un  moment,  impuissante  à  le  tirer  d'em- 
barras. Il  manquait  toujours  d'argent  pour  payer  sa 
petite  armée.  Paraissant  ne  pas  comprendre  le  véri- 
table motif  du  refusde  Sixte,  il  était  revenue  la  charge 
pour  obtenir,  non  pas  un  subside,  mais  un  prêt  de 
trois  cent  mille  écus.  Mais  il  avait  éprouvé  un  nouveau 
refus.  D'un  autre  côté,  nonobstant  la  bulle  du  pape  et 
les  efforts  de  àon  nonce,  le  clergé  de  Paris,  soutenu 
par  les  ligueurs,  se  refusait  à  l'aliénation  des  biens 
ecclésiastiques,  sur  le  prix  desquels  Henri  avait  compté. 
Dans  son  extrême  détresse,  il  n'avait  trouvé  que  le 
sénat  de  Venise,  disposé  à  lui  venir  en  aide.  La  séré- 
nissime  république  lui  avait  prêté  cent  mille  écus. 
avec  lesquels  il  put  faire  face  à  ses  plus  pressants 
besoins. 

Des  intrigues  de  toutes  sortes  s'agitaient  autour  de 
lui,  à  la  cour,  dans  Paris,  à  l'armée  du  duc  de  Guise. 
Le  duc  d'Épernon,  invité  par  le  nonce  à  se  reconcilier 
avec  le  chef  de  la  Ligue,  pour  combattre  avec  plus 
d'avantage  les  huguenots,  accusait  Henri  de  Lorraine 
d'avoir  tenté  de  le  faire  assassiner,  et  réclamait  la  pro- 
tection du  souverain  pontife  pour  le  soustraire  à  ce 


228  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

danger.  Le  duc  de  Guise,  entré  en  campagne  avant  le 
roi,  se  montrait  extrêmement  désireux  de  défaire  seul, 
avec  les  troupes  qu'il  commandait,  les  reîtres  alle- 
mands, afin  d'augmenter  sa  gloire  ei  son  influence 
dans  Paris,  et  de  rabaisser  celle  du  roi.  Henri  III 
n'osait  pas  risquer  dans  une  bataille  le  peu  de  soldats 
qui  lui  fussent  restés  fidèles.  Le  roi  de  Navarre  et  le 
prince  de  Gondé,  chefs  des  huguenots,  cherchaient  à 
tirer  profit  des  embarras  du  roi  de  France,  et  atten- 
daient, pour  aller  à  sa  rencontre,  leur  jonction  avec 
les  reitres.  Dans  le  Languedoc,  le  connétable  de  Mont- 
morency ménageait  les  protestants  et  les  catholiques, 
afin  de  mieux  assurer  son  autorité,  presque  indépen- 
dante de  celle  du  roi.  Enfin,  tout  était  trouble,  con- 
fusion et  guerre  dans  la  malheureuse  France,  et  le 
nonce  Morosini  était  dans  le  vrai,  en  écrivant  à  Sixte  : 
«  Qu'on  y  voyait  à  la  fois  des  armées  nationales  et 
étrangères,  des  factions  d'État  et  de  religion,  des  fac- 
tions de  catholiques  et  de  protestants,  des  factions  de 
politiques  et  de  ligueurs  ^  » 

Les  choses  étaient  dans  cette  triste  situation,  lors- 
que le  pape  apprit  la  victoire  du  roi  de  Navarre  à  Con- 
tras, et  la  mort  du  duc  de  Joyeuse,  qui  commandait 
dans  cette  journée  l'armée  catholique.  Graignant  que 
le  succès  du  parti  protestant  n'amenât  le  faible  Henri  III 
à  conclure  un  arrangement  avec  leur  chef,  et  que  ce 
rapprochement  n'ouvrît  par  la  suite  à  un  prince  hu- 
guenot le  chemin  à  la  couronne  de  France,  Sixte  s'em- 
pressa de  renouveler,  par  son  nonce,  ses  efiforts  et  ses 
instances  pour  déterminer  un  accord  entre  Guise  et  les 


1.  TempesU,  lib.  XX,  ad  finem,  p.  318  à  343;  et  lib.  XXI, 
n«»»  I  et  If,  p.  344  el  34G. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  229 

ligueurs  d'une  part,  etj  le  duc  d'Épernon  et  Henri  de 
Taulre;  mais  aucune  des  parties  n'agissait  avec  la 
moindre  sincérité.  Le  duc  de  Guise  visait  au  trône  de 
France,  et  il  espérait  se  servir  de  la  Ligue  pour  y  ar- 
river ;  tandis  que  bon  nombre  de  ligueurs,  vendus  au 
roi  d'Espagne,  s'étaient  faits  les  instruments  de  sa  poli- 
tique. Quant  au  duc  d'Épernon,  il  aurait  préféré,  à  dé- 
faut de  Henri  HI,  avoir  pour  maître  le  roi  de  Navarre. 
Les  nouvelles  tentatives  du  nonce,  essayées  soit  auprès 
de  madame  de  Nemours,  mère  des  Guise,  soit  auprès 
du  duc  d'Épernon,  demeurèrent  sans  aucun  résultat; 
ce  qui  détermina  l'envoyé  du  souverain  pontife  à  lui 
écrire  :  «  Qu'il  avait  su  de  la  reine-mère  et  du  maré- 
chal de  Retz  que  le  roi  et  les  Guise  tendaient  à  terminer 
cette  scène  par  une  tragédie;  »  information  qui  troubla 
profondément  le  pape^ 

Toutefois,  comme  il  apprit  bientôt  le  succès  rem- 
porté sur  les  troupes  allemandes  le  26  octobre  4567, 
par  le  duc  de  Guise,  à  Vimory  près  de  Montargis ,  il 
adressa  un  bref  à  ce  prince,  dans  lequel  il  le  comparait 
à  Judas  Machabée. 

Soit  que  le  duc  de  Guise ,  enflé  par  ce  succès,  eût 
conçu  encore  une  plus  haute  opinion  de  lui-même, 
soit  qu'il  vît  dans  le  bref  du  pontife  une  avance  dont 
il  devait  profiter,  toujours  est-il  qu'il  résolut  de  lui 
demander  en  mariage  pour  son  fils  aîné,  le  duc  de 
Joinville ,  Flavia  Peretli ,  petite  nièce  du  pape ,  qui 
épousa  peu  après  Virginie  Orsini,  duc  de  Bracciano  : 
il  écrivit  donc  lui-même  à  Sixte  pour  lui  exposer  cette 
demande. 

L'idée  du  duc,  en  faisant  contracter  cette  alliance  à 

1.  Tempesti,  lib.  XXII,  n«"  xli,  p.  356. 


230  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

son  fils,  était  de  le  pousser,  si  lui-même  ne  pouvait  y 
arriver,  sur  le  trône  de  France  ;  il  savait  que  Henri  de 
Valois,  condamné  par  ses  excès  honteux  à  ne  point 
avoir  d'enfants,  était  attaqué  d'une  maladie  de  lan- 
gueur qui  devait  le  conduire  au  tombeau.  Aidé  de 
l'appui  moral  et  de  l'argent  du  souverain  pontife ,  le 
duc  espérait  faire  accepter  par  la  Ligue  son  fils 
comme  roi  de  France,  en  excluant  les  princes  de 
la  maison  de  Bourbon,  et  particulièrement  le  roi  de 
Navarre,  le  principal  fauteur  de  l'hérésie.  Mais  Sixte, 
après  avoir  fait  force  remercîments  au  duc,  refusa  cette 
proposition  de  mariage,  prévoyant,  dit  un  historien, 
qu'il  ne  tarderait  pas  à  s'élever  entre  la  Ligue  et  le 
roi  de  France  les  plus  graves  dissentiments,  et  ne 
voulant  pas  donner  soit  au  roi,  soit  aux  Guise  le  moin- 
dre prétexte  de  mécontentement*.  —  Cette  raison  ne 
nous  semble  pas  la  vraie  :  il  paraît  plus  naturel  et 
plus  problable  que,  se  trouvant  engagé  avec  le  roi 
d'Espagne  dans  la  grande  entreprise  contre  l'Angle- 
terre, Sixte  n'ait  pas  voulu,  dans  la  crainte  d'exciter 
les  méfiances  de  Philippe,  accorder  sa  petite  nièce  à 
un  prince  qui  paraissait  alors,  avec  le  roi  de  Navarre, 
le  compétiteur  le  plus  dangereux  que  le  Roi  Catho- 
lique dût  avoir  à  combattre  un  jour,  pour  saisir  la 
couronne  de  France  qu'il  convoitait. 

Le  cardinal  d'Esté  et  la  république  de  Venise,  qui 
avaient  découvert  le  secret  du  duc  de  Guise,  et  pénétré 
la  proposition  d'alliance  soumise  par  lui  au  chef  de 
rÉglise,  en  donnèrent  avis  à  Henri  III  :  ce  prince  en 
conçut  une  haine  encore  plus  violente  contre  les  Guise, 
et  parut  touché  du  refus  du  pape,  auquel  il  fit  dire  par 

].  Tempesti,  lib.  XXIII,  noxxiii,  p.  365. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  231 

son  nonce  :  «Qu'il  avait  agi  comme  le  véritable  sage, 
n'étant  attentif  qu'à  procurer  la  paix  du  royaume,  sans 
chercher  des  avantages  pour  les  siens.  » 

La  connaissance  de  cette  tentative  d'alliance,  pro- 
posée au  pape  par  le  duc  de  Guise,  disposa  Henri  III 
à  un  rapprochement  avec  le  roi  de  Navarre.  Les  reî- 
tres  allemands,  après  avoir  été  surpris  et  battus  dans 
plusieurs  rencontres,  venaient  d'obtenir  un  sauf-con- 
duit du  roi  pour  quitter  la  France  et  rentrer  dans  leur 
pays.  Henri  se  sentait  plus  fort,  et  moins  exposé  aiix 
attaques  des  protestants.  De  son  côté,  le  nonce  insistait 
tantôt  auprès  du  roi  et  de  sa  mère,  tantôt  auprès  des 
Guise ,  et  plus  souvent  encore  auprès  du  duc  d'É- 
pernon,  pour  opérer  un  rapprochement  entre  eux.  Une 
réconciliation  sincère  eût  été,  en  effet,  le  seul  moyen 
de  combattre  efficacement  le  roi  de  Navarre  et  l'hérésie, 
but  principal  de  toutes  les  démarches  du  souverain 
pontife.  Mais  il  n'y  put  jamais  parvenir.  Henri  III  ré- 
pondit à  toutes  les  ouvertures  avec  une  dissimulatign 
profonde;  et  s'il  paraissait  approuver  les  conseils  et 
les  propositions  du  pape  et  de  son  envoyé,  il  faisait, 
en  réalité,  presque  toujours  le  contraire,  soit  qu'il  y 
fût  naturellement  porté  par  son  caractère  versatile, 
soit  qu'il  se  laissât  diriger  entièrement  par  la  haine 
irréconciliable  que  son  favori,  le  duc  d'Épernon,  nour- 
rissait contre  le  chef  des  Guise  et  de  la  Ligue.  Ce  der- 
nier n'était  pas  plus  sincère  que  le  roi,  et  il  ne  son- 
geait nullement  à  se  soumettre  à  son  autorité.  S*il  se 
montrait  obséquieux,  et,  en  apparence,  plein  de  respect 
dans  ses  rapports  publics  avec  le  monarque,  il  de- 
venait de  jour  en  jour  plus  hautain  dans  ses  exi- 
gences. Il  avait  adressé  au  chef  de  l'Église  un  long 
mémoire  justificatif  de  sa  conduite,  dans  lequel  il 


232  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

chargeait  le  roi  et  le  duc  d'Épernon  de  nombreux 
griefs.  Sixte,  à  Tinstigation  de  Morosini,  avait  répondu 
par  un  nouveau  bref,  dans  lequel  il  complimentait  le 
duc  de  ses  succès  contre  les  Allemands,  l'engageant  à 
se  réconcilier  avec  le  roi  afin  de  combattre  Thérésie^. 
Mais,  loin  d'amener  un  accord,  ce  bref  avait  excité  de 
nouvelles  méfiances  dans  l'esprit  de  Henri  III»  les 
ligueurs  ayant  répandu  le  bruit  que  le  pape  leur  était 
entièrement  favorable,  et  qu'il  en  donnait  une  preuve 
évidente  par  cet  écrit.  Dans  un  long  entretien  avec  le 
secrétaire  d'État  Villeroy,  le  nonce  s'efforça  d'effacer 
l'impression  que  ce  bref  avait  produite  ;  mais  il  échoua, 
bien  qu'il  eût  communiqué  à  ce  ministre  une  dépêche 
écrite  par  le  cardinal  de  Montalto,  dans  laquelle  il 
protestait  de  l'attachement  du  souverain  pontife  pour 
le  roi,  affirmant  que  le  chef  de  l'Église  ne  souffrirait 
jamais  que  sa  dignité  royale  fût  mise  en  question  ^. 

Le  nonce  ayant  voulu  rendre  compte  au  pape  de 
cet  entretien,  et  de  l'influence  irrésistible  que  le  duc 
d'Èpernon  exerçait  sur  le  roi  de  France,  Sixte  se  con- 
tenta de  dire  :  —  «  Que  Henri  de  Valois  voulait  être 
un  autre  Saûl  des  livres  saints  '.  » 

11  ne  s'était  pas  trompé  :  peu  de  temps  après  eut  lieu 
la  journée  des  Barricades,  et  le  roi  de  France  fut  obligé 
d'abandonner  sa  capitale,  A  la  réception  de  cette  nou- 
velle, Sixte  fit  écrire  au  nonce  par  le  cardinal  de  Mon- 
talto une  dépêche  qui  peint  bien  l'énergie  de  son  ca- 
ractère, mais  qui  ne  montre  pas  moins  l'esprit  de  son 
temps.  —  «  Notre  seigneur,  écrivait  le  cardinal,  a  perdu 
le  sommeil  et  l'appétit,  prévoyant  la  ruine  du  royaume 

1.  Tempesli,  Ub.  XXV,  n»"  vr  à  xi,  p.  391,  393. 

2.  Ibid.,  no»  xi,  xiï,  p.  393-394. 

3.  ma.,  lib.  XXIII,  n»  Li,  p.  373. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  233 

de  France  et  de  la  chrélienté,  et  ne  pouvant  y  porter 
aucun  remède,  par  la  faute  de  celui  qui  règne...  Le 
Roi  Très-Chrétien,  ou  considère  le  duc  de  Guise 
comme  ami,  ou  non  :  s'il  le  regarde  comme  ami,  il  ne 
fallait  pas  lui  donner  sujet  de  craindre;  s'il  le  regarde 
comme  ennemi,  il  devait  le  retenir  auprès  de  lui,  la 
première  fois  qu'il  y  alla  avec  la  reine  mère,  ou  la 
seconde  fois  qu'il  s'y  rendit  pour  lui  donner  la  ser- 
viette à  table ,  et  il  ne  pouvait  craindre  aucun  tu- 
multe ,  car,  le  chef  étant  perdu,  chacun  cherche  à  se 
cacher  * .  »  Il  recommandait  en  môme  temps  à  son 
nonce  d'aller  trouver  le  duc  de  Guise,  et  de  l'engager  : 

1°  A  rendre  Paris  au  roi;  2**  à  introduire  à  Paris  et 
en  France  l'Inquisition  ;  3**  à  faire  publier  le  concile 
de  Trente  ;  4®  et  à  procurer  par  tout  le  royaume  l'exé- 
cution libre  de  l'autorité  pontificale  '. 

Il  parait  difficile  de  concilier  ces  trois  demandes, 
faites  par  le  pape  au  duc  de  Guise,  avec  le  respect 
dont  Sixte  venait  de  protester  en  faveur  de  l'autorité 
royale.  Quelle  autre  autorité,  si  ce  n'est  celle  du  roi 
de  France  avec  le  concours  des  Parlements,  aurait  pu 
accorder  de  pareilles  concessions  au  chef  de  l'Église 
catholique?  Aussi,  malgré  son  très-vif  désir  de  se 
rendre  le  souverain  pontife  favorable,  le  duc  de  Guise, 
après  s'être  excusé  de  ne  pouvoir  rendre  Paris  au  roi, 
et  avoir  expliqué  à  sa  manière  la  conduite  du  mo- 
narque, n'osa  pas  accéder  aux  trois  autres  proposi- 
tions du  pape.  Il  demanda  à  en  référer  à  ses  conseil- 
lers les  plus  intimes.  Le  lendemain ,  il  lui  envoya 
l'archevêque  de  Lyon,  Pierre  d'Épinay,  un  des  grands 


1.  Tempesti,  t.  11,  lib.  I,  n»  xviii,  p.  6. 

2.  [bid,,  n^xxi-xxii,  p.  6  à  9. 


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234  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

fâutears  de  la  Ligue,  et  ce  prélat  montra  au  nonce  an 
projet  d*accord,  duquel  on  avait  soigneusement  écarté 
les  trois  propositions  relatives  à  Tlnquisition ,  au  con- 
cile de  Trente,  et  à  la  libre  autorité  du  pape  dans  le 
royaume.  Le  nonce  en  témoigna  beaucoup  de  mécon- 
tentement, commençant  à  douter  que  le  duc  de  Guise 
eût,  au  fond,  aucun  désir  de  défendre  la  religion  ca- 
tholique, dont  il  prenait  la  défense  en  paroles  ^. 

C'est  dans  ces  dispositions,  peu  favorables  à  ce 
prince  et  à  la  Ligue,  qu'il  écrivait  au  pape  pour  lui 
faire  connaître  le  véritable  état  de  l'opinion  publique 
à  Paris.  Il  disait  dans  sa  dépêche  :  «  Que  les  hommes 
sages  déploraient  le  mépris  dans  lequel  était  tombée 
l'autorité  royale  ;  que  les  plus  furieux  reconnaissaient 
avoir  été  trompés  sous  prétexte  de  religion,  s'aperce- 
vant  maintenant  que,  sans  le  roi,  il  était  impossible 
de  rien  faire  contre  les  hérétiques  ;  c'est  pourquoi  ils 
déploraient  les  derniers  événements  qui  avaient  obligé 
ce  prince  à  s'enfuir  de  sa  capitale.  »  Le  nonce  envoya 
en  outre  au  pape  la  copie  d'une  lettre  écrite  à  Henri  III, 
alors  à  Chartres,  par  les  chefs  de  la  Ligue,  contenant 
les  conditions  de  l'accord  proposé  par  le  duc  de  Guise*. 
Henri  avait  répondu  à  cette  ouverture,  en  repoussant 
ce  traité,  et  en  informant  les  ligueurs  que  son  inten- 
tion étant  de  donner  satisfaction  à  son  peuple ,  il  avait 
résolu  de.  réunir  les  États-Généraux  du  royaume  à 
Blois,  le  16  août  suivant  (4588). 

Cette  réponse  ne  pouvait  satisfaire  ni  les  chefs  de  la 
Ligue,  ni  le  nonce  :  l'envoyé  du  pape  n'insistait  plus 
néanmoins  sur  l'admission  en  France  du  tribunal  de 
l'Inquisition,  non  plus  que  sur  le  libre  exercice  de 

1.  Terapesti,  n»xxii,p.  9. 

2.  Ibid.,  lib.  II,  no»  i-ii,  p.  16-17. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  235 

l'autorité  du  pape  dans  le  royaume;  mais  il  était  re- 
venu à  la  charge  pour  obtenir  des  ligueurs  que  la  pu- 
blication du  concile  de  Trente  fût  comprise  au  nombre 
des  conditions  à  proposer  au  roi,  et  à  faire  approuver 
par  les  [États-Généraux.  Après  plusieurs  conférences 
avec  le  duc  de  Guise,  le  cardinal  de  Bourbon  et  l'ar- 
chevêque de  Lyon,  le  nonce  alla  trouver  le  roi  à  Ver- 
non  ,  afin  d'essayer  s'il  réussirait  mieux  avec  le  faible 
monarque  ;  mais  il  n'en  obtint  qu'une  réponse  éva- 
sive,  accompagnée  de  récriminations  violentes  contre 
ses  ennemis.  Le  pauvre  prince  alla  jusqu'à  dire  : 
«  Qu'il  espérait  bien  ne  pas  être  abandonné,  dans  une 
cause  si  juste,  par  les  autres  souverains  de'  la  chré- 
tienté, et  spécialement  par  le  pape  ;  mais  que,  s'il  en 
arrivait  autrement,  il  lui  resterait  encore  assez  de 
courage ,  ayant  un  poignard  à  sa  ceinture,  pour  le 
plonger  dans  le  cœur  de  celui  qui  voudrait  l'appro- 
cher, fût-il  certain  d*y  perdre  lui-môme  la  vie  *,  » 

Le  nonce  ayant  échoué  auprès  de  Henri,  comme  il 
avait  échoué  auprès  des  Guise,  revint  à  Paris,  plus  que 
jamais  convaincu  de  l'inutilité  de  ses  efforts  pour  rame- 
ner à  un  accord  sincère  des  ennemis  irréconciliables. 

Repoussé  par  les  ligueurs  et  par  Henri  HI,  le  nonce 
tenta  de  se  rapprocher  du  roi  d'Espagne,  dont  les  in- 
térêts étaient  opposés  à  la  fois  à  ceux  des  Guise  et  du 
roi  de  France.  L'ambassadeur  de  Philippe  à  Paris 
l'avait  déjà  entretenu  d'un  projet  d'alliance  entre  son 
maître  et  le  Roi  Très-Chrétien  :  le  nonce  voulut  alors 
savoir  quelles  pourraient  être  les  conditions  de  ce 
traité.  L'ambassadeur  d'Espagne  les  réduisit  à  trois 
points  fondamentaux. 

1.  TempesU,  n®  XIV,  p.  28, 


236  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

Il  demandait  d'abord  la  restitation  de  Cambrai, 
ville  qui  avait  été  enlevée  an  roi  son  maître.  En  second 
lieu,  il  exigeait  que  le  roi  de  France  cessât  de  pro- 
téger D.  Antoine,  prétendant  à  la  couronne  de  Por- 
tugal. Enfin,  il  proposait  de  faire  reconnaître  Phi- 
lippe II  comme  souverain  légitime  du  royaume  de 
France,  proposition  que  repoussait  Henri  III.  L'am- 
bassadeur ajouta  que  Villeroy  était  le  seul  des  conseil- 
lers de  Henri  qui  pût  mener  à  bonne  fin  cette  impor- 
tante négociation.  Le  nonce,  en  conséquence,  s'en 
ouvrit  avec  ce  ministre,  qui  promit  d'en  parler  au  roi. 
Mais,  avec  sa  versatilité  ordinaire,  ce  prince,  dans  Tin- 
tervalle,  avait  encore  changé  d'avis.  Il  s'était  décidé  à 
ratifier  les  articles  de  paix  proposés  par  les  ligueurs. 
Ils  furent  signés  à  Paris,  le  15  juillet  1588,  en  son 
nom  par  sa  mère,  Catherine  de  Médicis,  et  par  le  duc 
de  Guise  et  le  cardinal  de  Lorraine,  au  nom  de  la  Ligue. 

Par  ces  articles,  le  pape  obtenait  l'assurance  que 
l'hérésie  prolestante  serait  entièrement  exterminée  et 
détruite  dans  le  royaume  ;  qu'après  la  mort  de  Henri 
de  Valois,  aucun  prince  hérétique,  quels  que  pussent 
être  ses  droits,  ne  serait  admis  au  trône  de  France  ; 
que  le  concile  de  Trente  serait  publié  le  plus  tôt  pos- 
sible, mais  sans  préjudice  des  droits  et  de  l'autorité  du 
roi  et  des  libertés  de  TÉglise  gallicane,  lesquels,  dans 
l'espace  de  trois  mois  au  plus,  seraient  spécifiés  et 
déclarés  par  une  congrégation  de  prélats  et  de  ma- 
gistrats de  la  Cour  du  Parlement  (de  Paris),  et  autres 
que  Sa  Majesté  députerait  à  cet  effet.  Les  autres  ar- 
ticles avaient  pour  principal  objet  l'exécution  de  l'ac- 
cord fait  à  Nemours  le  7  juillet  1585,  et  Taccroissement 
de  la  prépotence  des  Guise  et  de  la  Ligue,  sur  le  parti 
peu  nombreux  resté  fidèle  au  roi  de  France. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  237 

Mais,  indépendamment  du  traité  public,  il  y  avait 
des  articles  secrets,  tels  que  Tobligation  par  le  roi  de 
renoncer  à  toute  alliance  avec  l'Angleterre,  d'aban- 
donner toute  protection  sur  Genève,  de  n'accorder  au 
duc  d'Épernon  qu'un  gouvernement  éloigné  de  la 
Cour,  et  de  consentir  à  différents  avantages  au  profit 
du  cardinal  de  Bourbon,  du  duc  de  Guise  et  de  plu- 
sieurs autres. 

Ces  dernières  conditions  n'avaient  été  acceptées  par 
Henri  que  comme  contraint  et  forcé.  Il  avait  exigé 
quelles  restassent  très-secrètes,  et  il  se  promettait  bien 
de  ne  pas  les  exécuter,  dès  qu'il  serait  assez  fort  pour 
s'y  soustraire,  sans  danger  pour  sa  couronne^ 

Aussi,  cette  apparence  de  paix,  reçue  à  Paris  avec 
les  plus  grandes  démonstration  de  joie,  n'émut  pas  le 
souverain  pontife.  Il  partageait  l'opinion  de  son  nonce, 
et  pensait,  comme  lui,  que  la  paix  ne  pouvait  exister 
en  France  que  de  nom  ;  que  la  réconciliation  du  roi 
avec  les  ligueurs  ne  pouvait  être  sincère,  que  la  né- 
cessité seule  l'avait  contraint  à  dissimuler  ses  senti- 
ments, mais  que,  plus  tard,  dès  que  Foecasion  lui  pa- 
raîtrait propice,  il  ne  manquerait  pas  d'user  de  son 
autorité  pour  se  venger  de  la  rébellion  de  ses  sujets^. 

En  attendant,  ce  prince,  cédant  aux  instances  du 
nonce  Morosini,  avait  demandé  au  pape  et  obtenu  de 
lui  qu'il  le  créât  cardinal  et  légat  en  France.  Sixte,  qui 
avait  à  cœur  de  ménager  le  roi  pour  exiger  de  lui  en 
retour  des  concessions  plus  importantes,  ne  se  fit  pas 
prier,  et  grâce  à  cette  recommandation  Morosini  obtint 
à  la  fois  la  pourpre  romaine  et  le  titre  de  légat  a  latere  en 

1.  Tempesti,  Ub.  XXIV,  n»»  x-xi,  p.  57  à  60. 

2.  IbUl.,  n®  XII,  p.  60. 


238  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

France.  Le  cardinal  de  Monlalto  ]ui  écrivit  à  cette  oc- 
casion, le  21  août  1588,  pour  stimuler  son  zèle,  qui 
venait  d'être  récompensé  par  les  plus  hautes  dignités 
de  rÉglise.  En  outre,  le  pontife  lui  envoya  de  nou- 
velles instructions,  motivées  sur  Tétat  de  la  France, 
et  la  situation  du  roi  vis-à-vis  de  la  Ligue.  On  y  voit 
que  Sixte  penchait  alors  complètement  du  côté  des 
Guise  et  de  la  Ligue;  il  recommandait  au  nouveau 
légat,  entre  autres  choses  : 

1"  D'obtenir  que  le  concile  de  Trente  fût  reçu  li- 
brement en  France,  comme  il  lavait  été  dans  les 
autres  Ëtats  catholiques;  qu'il  le  fallait  absolument, 
et  que  sans  cela  on  ne  devait  faire  aucun  arrangement. 

2^^  Que  dans  la  réception  en  France  des  balles  et 
constitutions  apostoliques,  le  Parlement,  le  Conseil  ou 
tout  autre  tribunal  ne  devait  pas  avoir  la  témérité  de 
les  déclarer  comme  d'abus. 

3**  Que  les  hérétiques  devaient  être  poursuivis  à  la 
fois  par  les  armes  spirituelles  et  temporelles; 

4k''  Qu'autant  qu'on  le  pourrait,  on  devait  faire  une 
loi  très-sévère  pour  empêcher  qu'aucun  prince  héré- 
tique ne  pût  succéder  au  trône  de  France. 

5o  Que  le  duc  de  Guise  et  tous  ses  adhérents  de- 
vaient être  embrassés  et  favorisés  comme  les  pre- 
miers promoteurs  et  défenseurs  de  la  religion  catho- 
lique dans  ce  royaume  :  c'est  pourquoi  le  Saint-Siège 
apostolique  les  prenait  tous  sous  sa  protection  spéciale. 

6^»  Que  si  le  roi  de  Navarre  avec  ses  partisans  vou- 
lait revenir  à  la  foi  catholique  et  à  l'obéissance  du  roi, 
il  devait  y  être  reçu  selon  la  forme  qui  serait  déterminée 
à  Rome;  et  que  s'il  s'y  refusait,  on  devait  lui  faire  la 
guerre  selon  les  lois  canoniques  et  civiles. 

Dans  le  môme  temps  que  Sixte  envoyait  ces  nou- 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  239 

velles  instructions,  le  comte  d'Olivarès  le  pressait  vi- 
vement de  fulminerrexcommunication  contre  la  reine 
Elisabeth.  Le  pape  réunit  les  cardinaux,  leur  fit  con- 
naître le  traité  signé  avec  le  roi  d'Espagne,  et  sa  réso- 
lution bien  arrêtée  de  prendre  part  à  l'entreprise  di- 
rigée contre  TAngleterre.  Ensuite ,  renouvelant  .et 
confirmant  les  excommunications  prononcées  par 
Pie  V  et  Grégoire  XIII  contre  la  fille  de  Henri  VIII,  il 
exposa  les  raisons  qui  déterminaient  le  roi  catholique 
à  faire  de  puissants  armements,  non  pour  la  ruine, 
mais  pour  le  salut  de  l'Angleterre. 

Et  d'abord,  il  démontra  qu'il  était  impossible  de 
réduire  ces  peuples  à  redevenir  comme  autrefois  les 
véritables  sectateurs  de  Jésus-Christ,  s'ils  n'étaient 
pas  débarrassés  auparavant  du  gouvernement  tyran- 
nique  de  leur  prétendue  reine,  laquelle,  imitant  l'im- 
piété que  son  père  avait  montrée  dans  ses  dernières 
années,  et  même  la  dépassant,  persécutait  particu- 
lièrement tous  ceux  qui  avaient  encore  conservé  dans 
ce  royaume  l'ancien  zèle  de  la  religion  envers  Dieu 
et  envers  la  sainte  Église  romaine.  C'était  pour  ce 
motif,  qu'excité  par  les  sollicitations  réitérées  de  ces 
Irès-fidèles  catholiques,  et  spécialement  sur  les  in- 
stances du  roi  d'Espagne,  il  s'était  décidé  à  porter  re- 
mède à  ce  mal,  même  pour  le  repos  et  la  tranquillité 
de  toute  la  chrétienté. 

Ensuite,  il  prouva  qu'il  était  très-conforme  au  droit 
et  à  la  raison  d'attaquer,  avec  les  armes,  cette  femme 
déclarée  tant  de  fois  hérétique  et  schismatique^  qui 
avait  certainement  usurpé  le  trône,  contrairement 
aux  conventions  stipulées  autrefois  entre  Alexan- 
dre III,  son  prédécesseur,  et  Henri  II,  de  n'admettre 
jamais  personne  à  la  royale  couronne  d'Angleterre, 


240  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

sans  le  consentemenl  du  souverain  pontife  romain. 
A  l'appui  de  cet  argument,  il  énuméra  beaucoup  d*in- 
justices,  d'extorsions  faites  ou  permises  par  la  fille  de 
Henri  VIII,  contre  des  sujets  anglais  et  irlandais; 
outre  qu'elle  avait  excité,  poussé,  favorisé  et  secouru 
les  sujets  des  princes,  ses  voisins,  contre  leurs  propres 
souverains  et  naturels  seigneurs,  recevant,  caressant 
et  fomentant  les  sujets  rebelles.  Après  le  bienfait  in- 
fini que  Dieu  avait  accordé  à  Elisabeth,  en  la  faisant 
naître  catholique,  il  lui  reprocha  d'avoir  eu  le  cœur 
assez  dur  pour  répondre  à  cette  grâce  par  une  mons- 
trueuse ingratitude,  excitant  et  agitant  les  armes  de 
l'ennemi  éternel  des  chrétiens  contre  les  fidèles.  Il 
ajouta  que  des  évoques,  des  prélats  et  d'autres  person- 
nages sacrés,  recommandables  par  leur  excellente 
vie,  avaient  été  traités  par  elle  de  la  manière  la  plus 
inhumaine;  qu'elle  avait,  pendant  longtemps,  tenu 
prisonnière  la  reine  Marie  d'Ecosse,  appelée  d^àbord 
et  assurée  d'un  sauf-conduit  par  elle-même,  et  fina- 
lement mise  à  mort  par  son  ordre  avec  la  dernière  in- 
justice, à  l'aide  d'un  prétexte  supposé.  Il  rappela  les 
ruines,  les  profanations  des  églises  et  des  monastères, 
avec  l'usurpation  des  dignités  et  des  biens  de  l'Église 
de  Dieu,  faisant  ainsi  trafic  des  lois  divines  et  hu- 
maines. 

En  conséquence,  par  ces  motifs,  il  exhortait  tous  les 
peuples,  soumis  jusqu'alors  au  joug  de  cette  reine  in- 
truse, à  secouer  son  autorité  :  leur  ordoniïant  d'aider 
l'armée  qui,  sous  la  conduite  du  duc  Alexandre  de 
Parme,  devait  entrer  dans  cette  île,  afin  de  la  délivrer 
de  cette  servitude  insupportable;  déclarant  et  protes- 
tant que  son  intention,  celle  du  roi  catholique  et  du 
duc  de  Parme,  n'était  pas  d'opprimer  leur  patrie,  ou  de 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  241 

changer  les  bonnes  lois  et  les  bonnes  coutumes  du 
pays;  mais  seulement  de  }eur  rendre  la  liberté^  de 
confirmer  et  d'accroître  leurs  privilèges,  en  rétablis- 
sant la  très-ancienne  religion  catholique,  apostolique 
et  romaine,  professée  avec  tant  de  gloire  par  leurs 
ancêtres  :  finalement,  il  promettait  une  large  et  géné- 
rale absolution  de  toutes  ses  fautes,  à  quiconque, 
s'étant  confessé  et  ayant  communié,  irait  s'associer  et 
prendre  part  à  cette  entreprise  ^. 

Telle  était  la  substance  de  la  bulle  de  Sixte  :  il  la 
fit  traduire  en  anglais  par  le  nouveau  cardinal  AI- 
lan,  afin  de  pouvoir  la  répandre  en  Angleterre,  dès 
que  l'armée  catholique  aurait  débarqué  dans  cette 
île. 

Le  roi  d'Espagne,  de  son  côté,  venait  de  publier  un 
manifeste,  par  lequel  il  expliquait  les  raisons  qui  le 
déterminaient  à  porter  la  guerre  en  Angleterre.  Il  y 
disait  qu'il  avait  reconnu,  de  l'avis  de  son  conseil  et  du 
duc  de  Parme,  qu'il  lui  était  impossible  de  posséder 
paisiblement  son  patrimoine  dans  les  Pays-Bas,  tant 
qu'il  aurait  pour  ennemie  la  reine  d'Angleterre,  ou  du 
moins  tant  qu'il  n'aurait  pas  affaibli  ses  forces.  Il 
ajoutait  que  par  lui-môme  et  par  ses  ministres,  il 
avait  usé  de  tous  les  moyens  qui  semblaient  les  pi  as 
convenables  pour  la  détourner  de  fournir  des  secours 
à  ses  sujets  rebelles,  mais  qu'il  n'avait  jamais  pu  y 
parvenir;  qu'il  ne  lui  restait  donc  que  l'unique  re- 
mède de  chercher  à  affaiblir  tellement  ses  forces, 
qu'elle  se  vît  réduite  à  l'impossibilité  de  secourir,  par 
des  soldats  et  des  subsides,  les  sujets  révoltés  de  la 
couronne  catholique. 

1.  TempesU,  t.  II,  lib.  V,  iio«xxxiii  à  xxxvin,  p.  80-81. 

46 


24a  VIB  DE  SIXTB-QniNT. 

Comme  il  arrive  presque  toujours^  à  l'occasion  des 
traités  d'alliance  les  plus  importants^  la  bulle  d'excom- 
munication et  le  manifeste  du  roi  d'Espagne  ne  disaient 
pas  tout  :  il  demeura  convenu,  par  un  acte  secret^ 
qu'aussitôt  que  Philippe  aurait  soumis  rAngleterre  à 
Tobéissance  de  TÉglise  romaine,  il  recevrait  les  lois 
du  pontife  et  son  investiture,  et,  en  même  temps,  le 
titre  de  Défenseur  de  la  Foi,  comme  ayant  bien  mérité 
de  rÉglise,  conformément  aux  conventions  stipulées 
par  Henri  II,  et  renouvelées  par  le  roi  Jean  ' . 

Après  cet  accord  définitif,  les  préparatifs  de  Fexpé^ 
dition  furent  poursuivis,  tant  en  Espagne  qu'en  Por- 
tugal et  en  Flandres,  avec  la  plus  grande  célérité.  Le 
duc  de  Parme,  Alexandre  Farnëse,  qui  commandait 
les  troupes  espagnoles  dans  les  Pays-Bas  et  s'était  em- 
paré d'Anvers,  aurait  voulu  que  l'amiral  de  la  flotte 
espagnole,  qui  devait  être  dans  l'origine  le  duc  de 
Santa-Groce,  remplacé  ensuite  par  le  duc  de  Mediitd 
Sidonia,  se  fût  assuré  de  la  possession  d'un  port,  avant 
de  rien  tenter  contre  l'Angteterre.  Ge  port  aurait  servi 
tout  à  la  fois  dé  place  d'armes  et  de  lieu  de  refuge^ 
pour  mettre  les  vaisseaux  à  l'abri  des  tempêtes  si  fré^ 
quentes  et  si  dangereuses  dans  la  Manche^  et  surtout 
dans  le  détroit  du  Pas-de«Galais.  Il  proposa  dans  ce 
but  plusieurs  ports  sur  les  côtes  de  la  Hollande  et  de 
la  Zëlande,  et,  en  dernier  lieu^  le  port  d'Anvers. 

Ce  conseil,  appuyé  par  d'excellentes  raisons,  et  pro- 
posé par  un  général  d'une  expérience  consommée^  fut 


1.  Cotiifêntuinqtte  in  ttrcatto  dietikTi  Ut  Phitippuê  tegtinin  ad  jRtf-> 
man«  ecclesiœ  obedienîiam  redactum ,  tanqnam  éjux  benefiektrhtm 
juxta  contractus  ab  Henrico  secundo  et  Joanne  regibus  initi  et  reno- 
vati ,  leges  a  ponti/ice  cum  titulo  defensoris  Fidei  acciperet.  — 
SpondanOf  eité  par  TempesU,  ibid,,  n»  xxiix,  p.  81 ,  arf  mhm  (6). 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  243 

accueilli  avec  une  grande  faveur  par  le  pape.  En  ré- 
pondant ail  duc  pour  exprimer  son  adhésion,  il  lui  fil 
remarquer  qu'il  avait  déjà  garanti  au  monarque  ca- 
tholique le  payement  d'un  million  d'écus  d'or^  que 
par  conséquent  Sa  Majesté  était  pleinement  assurée  de 
ne  pas  manquer  de  fonds.  Mais  le  prudent  conseil  du 
duc  de  Parme  ne  fut  pas  approuvé  à  la  cour  d'Espagne. 
Les  envieux  de  sa  gloire  ne  manquèrent  pas  de  dire 
que  c'était  uue  politique  du  prince  pour  faire  traîner 
la  guerre  en  longueur,  et  perpétuer  dans  les  Pays-Bas 
Tautorité  de  son  commandement.  Ils  faisaient  obser- 
ver qu'il  ne  serait  pas  convenable  de  dépenser  une 
aussi  forte  somme  pour  se  borner  à  s'etnparer  d'un 
port;  et  que,  d'ailleurs,  la  réussite  de  cette  entreprise 
paraissait  douteuse,  attendu  Tincertitude  où  Ton  était 
sur  les  dispositions  du  roi  de  France  :  ils  concluaient 
qu'il  était  préférable  d'attaquer  directement  l'Angle- 
terre,  avec  toutes  les  forces  dont  on  pouvait  disposer. 

Le  pape,  informé  que  le  roi  d'Espagne  ne  voulait 
pas  consentir  à  la  proposition  du  duc  de  Parme,  écri- 
vit à  Philippe  pour  porter  l'armée  du  prince  à  trente 
mille  hommeS)  afin  que,  lorsque  l'occasion  se  présen- 
terait favorable,  Farnèse  pût  embarquer  ses  troupes 
sur  des  bâtinients  de  transport,  et  les  diriger  par  la 
Tamise  vers  Londres,  dans  l'espoir  d'y  réunir  les  ca- 
tholiques anglais  qui  n'osaient  pas  encore  se  déclarer. 

Peu  de  temps  avant,  Sixte  avait  appris  que  le  Roi  Ca- 
tholique se  proposait  de  proposer  lui-même  à  là  no- 
mination du  souverain  pontife  les  évéques^  les  arche- 
vêques et  même  les  cardinaux  espagnols.  Cette  nouvelle 
avait  beaucoup  irrité  le  chef  de  rÉgliâe<  qui  voyait 
dans  cette  prétention  un  empiétement  coupable  sur 
les  droits  du  Saint-Siège.  Il  saisit  l'occasion  du  traité 


2U  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

conclu  récemment  contre  Elisabeth ,  pour  s'y  op- 
poser, et  il  écrivit  ù  Philippe  II,  de  sa  propre  main, 
en  ces  termes  : 

«  Nous  avons  fait  exécuter  sur-le-champ  tout  ce  que 
le  comte  d'Olivarès  nous  a  demandé,  relativement  au 
concours  que  nous  devons  prêter  à  l'entreprise,  et 
nous  croyons  qu'il  en  a  pleinement  informé  Votre  Ma- 
jesté. Avant  de  la  commencer.  Votre  Majesté  doit  d'a- 
bord se  bien  réconcilier  avec  Dieu  Notre-Seigneur, 
parce  que  le  péché  des  princes  détruit  les  peuples  et 
défait  les  royaumes,  et  que  Dieu  s'indigne  plus  de 
l'usurpation  de  la  juridiction  ecclésiastique,  que  de 
tout  autre  péché,  ainsi  qu'il  appert  des  histoires  sa- 
crées et  profanes. 

«  On  a  conseillé  à  Votre  Majesté  de  comprendre 
dans  sa  pragmatique  les  évoques,  archevêques  et  car- 
dinaux :  c'est  un  très-grand  péché,  parce  qu'EUe  doit 
excepter  ces  ministres  de  Dieu  de  cette  pragmatique, 
et  en  faire  pénitence;  autrement,  il  pourrait  lui  sur- 
venir quelque  châtiment.  Que  Votre  Majesté  n'ajoute 
pas  foi  à  celui  qui  lui  conseille  le  contraire,  parce  qu'il 
faut  nécessairement  qu'il  soit  ou  un  flatteur  ou  un 
athée  :  mais  qu'Elle  ajoute  foi  aux  paroles  émanées  de 
nous,  qui  sommes  son  père  donné  par  Dieu,  et  qu'Elle 
croie  à  l'autorité  de  l'Église,  qui  est  la  mère  à  laquelle 
Votre  Majesté  est  obligée  d'obéir — de  necessitate  salu- 
tis  (pour  pouvoir  être  sauvée). 

«  Si  vos  conseillers  sont  versés  dans  la  connaissance 
de  l'histoire,  qu'ils  consultent  Eutrope;  s'ils  ont  quel- 
que notion  des  saints  canons,  qu'ils  lisent  la  distinc- 
tion 9i  et  96;  s'ils  veulent  recourir  à  la  loi  civile, 
qu'ils  lisent  —  de  sanctis  episcopis;  s'ils  sont  disposés  à 
s'en  rapporter  à  la  théologie,  qu'ils  lisent  le  premier 


VIE  DE  blXTE-QUlNT.  245 

et  le  second  opuscule  de  saint  Thomas,  et  ensuite  ils 
ne  donneront  pas  à  Votre  Majesté  de  mauvais  conseils. 

«  César,  Octave  et  d'autres  empereurs  avaient  tant 
de  respect  pour  la  juridiction  sacrée,  que,  lorsqu'ils 
voulaient  faire  quelque  loi  concernant  les  personnes 
sacrées,  ils  se  faisaient  élire  pontifes. 

«  Nous  avons  versé  beaucoup  de  larmes  pour  le  pé- 
ché de  Votre  Majesté,  et  nous  avons  la  confiance  que, 
si  elle  s'en  corrige,  Dieu  lui  pardonnera,  ainsi  que 
nous  le  prierons  toujours  et  pour  cela,  et  pour  qu'il  lui 
accorde  tout  autre  bien  et  prospérité  '.  » 

Cette  lettre  prouve  que  Philippe  II  subordonnait  la 
religion  à  sa  politique,  et  que,  de  son  côté,  le  pape 
mettait  Tautorité  du  chef  de  TÉglise  bien  au-dessus 
de  celle  des  rois.  Nous  ignorons  si  le  fils  de  Charles- 
Quint  s'humilia  devant  les  conseils  impérieux  et  la 
menace  de  damnation  du  souverain  pontife  ;  s'il  le  fit, 
son  repentir  fut  impuissant  à  rendre  le  Dieu  des  ar- 
mées favorable  à  sa  cause.  En  effet,  Y  invincible  Ar- 
mada^ composée  d'environ  cent  quarante  navires,  dont 
plusieurs  de  première  force,  portant  un  corps  de  dé- 
barquement considérable,  à  peine  sortie  des  ports  de 
VEspagne  et  de  Portugal,  fut  assaillie  par  de  violentes 
tempêtes,  qui  la  dispersèrent  dans  toutes  les  directions 
avant  qu'elle  eût  pu  gagner  les  côtes  d'Angleterre. 
Après  beaucoup  d'efforts  pour  la  réunir,  elle  reprit  la 
mer  le  20  août  1588,  et  fit  voile  vers  le  canal  qui  sé- 
pare l'Ecosse  de  l'Irlande.  Là,  elle  se  trouva  de  nou- 
veau exposée  à  une  bourrasque  furieuse,  qui  poussa 
un  certain  nombre  de  bâtiments  à  la  côte,  endomma- 
gea les  autres,  et  les  força  de  regagner,  avec  beaucoup 

1.  Tempesti,  t.  II,  lib.  VI,  n»  xxî,  p.  83. 


216  VIE  DE  8IKTE-QUINT. 

de  diflicultés,  les  ports  espagnols.  Telle  fut  la  fin  de 
ce  grand  armement,  dont  Tanéantissement  porta  le 
plus  rade  coup  à  la  puissance  de  Philippe  II.  Cet  évé- 
nement fut  à  la  marine  espagnole  ce  que  la  victoire 
de  Rocroy ,  environ  un  demi-siècle  plus  tard,  fut  à  son 
armée  de  terre.  La  dispersion  de  ce  formidable  arme- 
ment excita  en  Angleterre  et  dans  les  Pays-Bas  ras- 
surés une  explosion  d'enthousiasme,  qui  se  traduisit 
par  des  prières  et  actions  de  grâces,  et  par  des  réjouis- 
sances de  toute  espèce.  Pour  perpétuer  le  souvenir 
d'un  événement,  dans  lequel  les  puritains  anglais  et 
les  protestants  hollandais  voyaient  un  signe  manifeste 
de  la  protection  divine,  on  frappa  dans  les  deux  pays 
plusieurs  médailles.  Une  des  plus  curieuses,  comme 
monument  de  Tépoque,  est  celle  que  les  États  des 
Provinces-Unies  firent  composer  et  répandre  en  grande 
profusion ^  Elle  représente  le  pape,  des  cardinaux, 
des  évéques ,  Tempereur  d'Allemagne  et  le  roi  d'Es- 
pagne assemblés  en  conseil,  ayant  des  oreilles  d'Ane 
et  des  bandeaux  sur  les  yeux  ;  dans  le  haut  de  la  mé- 
daille on  lit  ce  vers  de  Lucrèce  : 

0  cmeoi  hommum  iMntes,  opeetora  emea! 
Oh!  que  l'esprit  de  l'homme  est  plein  d'aveuglement! 

Autour  de  la  médaille,  ce  passage  des  Actes  des  apôtr^s, 
chapitre  neuvième  : 

Burum  est  contra  stimulas  recalcitrare. 
])  est  dur  de  regimber  contre  raiguilloq. 

t ,  Klle  est  reproduite  dans  V Histoire  métallique  de  la  République 
r^^  Hollande  t  par  Bizot,  gravures  de  Sébastien  Leclerc.  — Paris, 
hunlol  Hortemels,  1667,  avec  privilège  du  roi,  1  voi.  in-4*,  p.  59. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT*  247 

Au  revers,  une  flotte  battue  par  la  tempête  avec  ces 

mots  : 

Veniy  vidCj  vive. 

Tu  Deus  magnus  et  magna  facis  : 
Tu  solus  Deus. 

Viens ,  vois,  vis. 
Seigneur,  vous  êtes  grand  et  vous  faites  les  grandes  choses  : 

Vous  êtes  le  seul  Pieu, 

A  Rome,  la  nouvelle  de  ce  désastre  réjouit  les  en- 
nemi» du  roi  d*£spagne.  Le  pape  déplora  en  sileaca  la 
funeftte  issue  d'une  entreprise,  dont  la  non-réussite 
ajoutait  à  Torgueil  et  à  la  force  de  l'hérétique  Elisa- 
beth et  des  confédérés,  qui  luttaient  contre  le  duo  de 
Parme  :  mais  il  ne  se  crut  pas  obligé  de  débourser  le 
ïpilUon  d*or  qu'il  avait  promis,  aucune  des  d^ux  con- 
ditions imposées  par  lui  à  la  délivrance  de  ce  subside 
n'ayant  été  réalisée,  A  partir  de  cet  événement.  Sixte 
Q^a  résister  aux  exigences  du  roi  d'Espagne,  al  dans 
sa  politique  avec  la  France,  il  se  montra  moins  dis- 
posé à  seconder  les  desseins  de  Philippe  JI, 

Ce  prince,  en  apprenant  le  sort  de  sa  flotte,  dissi- 
mula son  dépit  et  son  chagrin,  et  ordonna  de  rendre, 
dans  tous  ses  Êt^ts,  des  prières  d'actions  de  grâces  au 
Dieu  des  armées,  de  ce  qu'il  avait  bien  voulu  permettre 
qu'une  partie  des  vaisseaux  et  des  soldats  espagnols 
eussent  échappé  à  une  perte  qui  semblait  certaine. 

En  France,  les  ligueurs,  vendus  à  TEspagne,  furent 
frappés  de  stupeur.  Mais  le  duc  de  Guise  vit  avec  sa- 
tisfaction rhumiliation  d'un  de  ses  rivaux  à  la  cou- 
ronne. Henri  III  et  le  petit  nombre  de  ses  sujets  restés 
fidèles  apprirent  également  avec  joie  cet  éclatant 
échec.  Quant  au  roi  de  Navarre,  il  s'empressa  d'en 
féliciter  la  reine  Elisabeth,  son  alliée. 


CHAPITRE  XV 


Intrifoet  qui  précèdent  Pouverture  des  États  de  Blois.  —  Henri  111  ebaiig« 
ses  œinislres  et  refuse  de  les  reprendre.  —  Il  promet  de  Tciller  i  U  sAreté 
du  duc  de  Guise.  —  Le  pape  ne  veut  pas  s'associer  aox  projets  de  Phi- 
lippe 11  sur  la  couronne  de  France.  —  OuTertnre  des  États  de  Blois.  -> 
Nouvelle  de  l'occupation  du  marquisat  de  Saluées  par  le  due  de  Satme.  — 
Discussions  sur  la  publication  du  concile  de  Trente.  —  Henrila  repoasse, 
malgré  les  efTorts  du  pape.  —  Le  légat  se  rapproche  de  l'Espagne.  —  Siite 
rejette  ses  propositions.— Les  États  déclarent  Henri  de  Navarre  incapable  de 
succéder  au  trtoe  de  France. — Puissance  des  Guise.^Relation  dn  légat  éciite 
au  pape  de  l'assassinat  du  duc  et  du  cardinal  de  Guise.— Démarches  du  légat 
auprès  du  roi.  —  Réponse  de  ce  prince;  il  se  justifie  par  un  bref  obtenu 
du  pape.  •—  Indignation  de  Siite  ;  son  allocution  au  Consistoire.  —  Le  car- 
dinal de  Joyeuse.—  Cardinaux  chargés  d'examiner  la  conduite  de  Henri  III. 

—  Ce  prince  communique  le  bref  du  pape  au  légat.  —  Réponse  de  Sixte. 

—  Embarras  du  légat.  —  Alliance  de  Henri  III  avec  le  roi  de  Navarre.  — 
Excommunication  du  roi  de  France.  —  Le  légat  Morosini  obtient  son  rap- 
pel. —  Assassinat  de  Henri  III.  —  Singulières  paroles  du  pape  à  ce  sujet. 

—  Henri  de  Navarre  nommé  roi  de  France. —  État  de  ce  pays.  —  Le  pape 
favorise  les  vues  du  roi  d'Espagne  et  fait  alliance  avec  lui.  —  Le  cardinal 
Gaetano  envoyé  légat  en  France  :  ses  instructions.  —  Succès  de  Henri  lY  ; 
il  envoie  le  duc  de  Luxembourg  à  la  république  de  Venise  et  au  pape.  — 
Sixte  l'accueille  avec  bienveillance ,  malgré  la  protestation  d'Olivarès.  — 

—  Le  légat  à  Paris.  —  Victoire  d'Ivry.  —  Le  pape  repousse  les  préten- 
tions d'Olivarès.  —  U  penche  du  c6té  de  Henri  IV.  —  Il  tomt>e  malade  et 
meurt. 


Henri  III,  accompagné  de  sa  cour,  était  arrivé  à 
Blois  le  !•'  septembre  1588,  se  préparant  à  ouvrir  en 
personne  les  Etats-Généraux  du  royaume.  Tenu  dans 
une  crainte  continuelle  des  Guise  et  de  leurs  adhé- 
rents, il  changea  quelques-uns  de  ses  ministres,  qui 
lui  étaient  devenus  suspects,  entre  autres  le  chancelier 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  249 

de  Chiverni,  Bellievre,  Villeroy,  Pinard  et  Brulard, 
conseillers  d'Etal.  Ce  remplacement  contrariait  le 
légat,  qui  avait  des  relations  intimes  et  confidentielles 
avec  plusieurs  d'en tr' eux.  11  résolut  de  faire  une  dé- 
marche  auprès  du  roi  en  leur  faveur;  mais  il  ne 
réussit  pas  à  le  faire  revenir  de  cette  détermination. 
Henri,  dans  cette  circonstance,  lui  répondit  en  prince  : 
«Je  veux  entièrement,  dit-il,  apprendre  du  pape  à 
me  faire  obéir  et  craindre  de  tous;  mon  ambassadeur 
près  de  Sa  Sainteté  m'écrit  par  son  ordre  que  je  dois 
me  faire  obéir  et  craindre  de  mes  ministres  et  de  mes 
sujets.  J'ai  maintenant  trente-sept  ans,  et  je  veux,  à 
l'avenir,  me  consacrer  entièrement  au  gouvernement 
de  mon  royaume,  et  voir  si,  en  le  dirigeant  à  ma  ma- 
nière, je  pourrai  ramener  les  affaires  publiques  à  un 
état  plus  satisfaisant  que  celui  qui  a  été  la  conséquence 
des  conseils  de  ces  ministres.  Alors  même  que  je  ne  les 
éloignerais  pas  du  gouvernement,  il  arriverait  proba- 
blement que  leur  renvoi  serait  demandé  par  les  États, 
parce  qu'ils  ont  servi  d'instruments  à  beaucoup  de 
factions  qui  ont  occasionné  dans  le  royaume  un  grand 
dommage,  au  détriment  de  mes  peuples.  »  Cette  ré- 
ponse ferma  la  bouche  au  légat. 

Toutefois,  connaissant  l'esprit  versatile  et  irrésolu 
du  roi,  il  revint  bientôt  à  la  charge,  poussé  par  le  duc 
de  Guise,  dont  il  paraissait  alors  servir  les  intérêts.  Ce 
prince  lui  avait  montré  une  lettre  écrite  par  un  cer- 
tain abbé  d'Orbes,  dans  laquelle  on  l'engageait,  au 
nom  même  du  pape,  à  se  tenir  sur  ses  gardes,  parce 
qu'il  se  tramait  un  complot  contre  sa  vie.  Le  légat 
ayant  été  trouver  le  roi,  fit  tomber  adroitement  la 
conversation  sur  ce  bruit,  et  ne  craignit  pas  de  repré- 
senter au  prince  :  «  Que  rien  ne  pourrait  être  plus  in- 


850  VIE  DE  8IXTE-QUINT. 

ftme  pour  son  nom  et  plas  dangereux  pour  son 
royaume,  que  l'assassinat  qu'il  aurait  laissé  OKécuter 
dans  son  propre  château.  »  Henri  répondit  :  «  Qall 
veillerait  à  la  vie  du  duc  de  Guise  comme  sur  sa 
propre  vie ,  et  que  ledit  duc  n'avait  aucun  motif  de 
craindre.  *  Le  cardinal  répliqua  qu'il  en  était  pleine- 
ment convaincu ,  mais  que ,  selon  la  voix  publique 
parvenue  jusqu'au  trône  pontifical,  il  n'en  était  pas 
ainsi.  Il  insista  ensuite  sur  la  nécessité  d'un  rappro- 
chement sans  réserve  avec  les  Guise  et  la  Ligue,  afin 
de  combattre  l'hérésie.  Henri,  avec  sa  dissimulation 
habituelle,  parut  approuver  le  conseil  du  cardinal,  mais 
en  réalité,  il  était  encore,  s'il  est  possible,  moins  sin- 
cère cette  fois  que  les  précédentes,  car  il  songeait 
sérieusement  à  se  défaire  du  duc  de  Guise. 

De  son  côté,  le  légat  n'ajoutait  aucune  foi  aux  pa- 
roles du  roi.  Aussi,  revenant  à  l'idée  poursuivie  par 
l'ambassadeur  d-Espagne  en  France,  et  abandonnant 
la  cause  du  duc  de  Guise,  il  écrivit  au  cardinal  de 
Montalto  :  «  Que  le  moment  lui  paraissait  favorable 
pour  que  le  souverain  pontife  reprît  la  négociation 
précédemment  ouverte,  d*unir  par  un  traité  le  Roi  Ca- 
tholique au  Roi  Très-Chrétien,  parce  que  rien  ne  pour- 
rait mieux  servir  à  l'extirpation  de  l'hérésie  et  à  la 
tranquillité  de  la  chrétienté.  «Autrement, concluait-il, 
jamais  il  n'y  aura  de  paix  ni  en  France,  ni  dans  les 
Pays-Bas.  » 

Mais  Sixte  répondit  :  «  Que  la  déplorable  issue  de 
Tenlreprise  espagnole  contre  TAngleterre  rendait  sa 
proposition  intempestive,  parce  qu'il  paraîtrait  au  Roi 
Catholique  qu'on  ne  lui  faisait  cette  proposition  que 
pour  le  déshonorer,  le  croyant  incapable  de  rétablir 
ses  forces;  que,  peut-être,  Dieu  avait  réservé  à  la 


VIE  DB  8IXTE-QUIMT.  851 

Fr^ce  Tentreprise  eoDtre  TAngleterra,  parc^  qu'^sn 
portant  la  guerre  au  dehors,  la  tranquillté  se  rétabli- 
rait au  dedans,  comme  on  Tavait  toujours  vu  chez  Im 
Romains.  »  En  ce  qui  concernait  les  soupçons  conçus 
par  le  duc  de  Guise,  il  faisait  remarquer  :  «  Que  Sa 
Majesté  Tayant  reçu  en  grâce,  et  le  duc  s'ôtant  récon- 
cilié avec  Elle,  on  ne  devait  pas  rappeler  les  événe- 
ments £^rrivés  à  Paris  ou  ailleurs,  mais  pardonner  tout, 
copime  il  convient  surtout  aux  princes,  lesquels  sont 
obligés  de  montrer  un  cœur  au  niveau  de  leur  gran- 
deur, et  disent  eux-mêmes  aussi  àDieu  Notre-8eigneur  : 
Dimitte  nobis  débita  nostra,  u  Pardonnez -nous  nos 
péahés  ^.  » 

Au  milieu  de  toutes  ces  intrigues,  l'époque  fixée 
pour  r ouverture  des  Ëtats-G^néraux  du  royaume  était 
arrivée .  EUo  eu t  lieu  à  Blois  le  dimanche  i  octobre  1 586, 
par  une  procession  solennelle,  à  laquelle  assistèrent 
le  roi,  les  reines,  le  cardinal  légat  et  les  députés  des 
trois  ordres.  Pour  appeler  la  protection  divine  sur  les 
délibérations  de  rassemblée,  un  jeAne  de  trois  jours 
(ut  ordonné,  comme  préparation  à  la  communion 
générale  qui  devait  avoir  lieu  le  dimanche  suivant. 
Le  lundi  3  octobre,  Iqs  trois  ordres  élurent  chacun 
son  président,  rassemblée  reçut  les  communications 
royales,  et  commença  ses  travaux  au  milieu  d'une 
sombre  inquiétude. 

Le  19  octobre,  un  courrier,  envoyé  à  Catherine  de 
Mëdicis  par  le  grand-duc  de  Toscane,  arriva  à  Blois, 
et  apporta  la  nouvelle  que  le  duc  de  Savoie  venait  de 
s'emparer  de  toutes  les  places  du  marquisat  de  Sa- 
laces. Aussitôt,  le  duc  de  Guise  vint  trouver  le  légat, 
et  se  plaignit  amèrement  que  cette  usurpation  serait 

I.  Tempesli,  ibid,^  n®*  xxxi  à  xxxv,  p.  96-97. 


252  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

cause  de  la  ruine  de  tout  le  royaume  et  de  la  religion 
catholique,  parce  que  le  roi,  afin  de  pouvoir  faire  la 
guerre  au  duc  de  Savoie,  s'arrangerait  pour  conclure 
la  paix  avec  le  roi  de  Navarre,  ne  pouvant  pas  entre- 
tenir deux  armées  à  la  fois. 

Henri  III  se  montra  en  effet  extrêmement  irrité 
contre  Charles-Emmanuel.  La  noblesse  française  par- 
tageait son  indignation,  et  demandait  à  marcher  contre 
ce  prince.  Mais  le  roi  n'était  pas  en  mesure  d'envoyer 
une  armée  reprendre  les  places  que  le  gendre  de  Phi- 
lippe II  avait  enlevées.  D'ailleurs,  les  débats  élevés  au 
sein  des  États  sur  la  réception  et  la  publication  du 
concile  de  Trente,  toujours  poursuivies  par  le  sou- 
verain pontife,  etjusqu'alors  éludées  parle  monarque, 
absorbaient  l'attention  générale.  L'affaire  avait  été 
soumise  à  l'ordre  du  clergé,  qui  s'était  divisé  sur  la 
question.  Après  de  longues  discussions,  il  était  tombé 
d'accord  de  proposer  au  roi  la  publication  du  concile 
au  bout  de  deux  ans,  temps  jugé  nécessaire  pour  ré- 
gulariser la  composition  des  chapitres  et  Tadministra- 
tion  de  certains  biens  ecclésiastiques  ;  mais,  à  la  con- 
dition de  réserver  l'autorité  royale,  les  libertés  de 
l'Église  gallicane,  et  les  exemptions  et  privilèges  par- 
ticuliers accordés  à  plusieurs  chapitres  pour  cumuler 
la  possession  des  bénéfices. 

Mais  Sixte,  auquel  les  résolutions  des  députés  du 
clergé  furent  communiquées,  s'opposa  de  tout  son  pou- 
voir à  ces  conditions,  et  fit  dire  au  roi  que  le  concile 
devait  être  reçu  sans  réserve  aucune  : 

1°  Parce  que  le  concile  de  Trente  était  légitime  et 
général,  et  qu'un  grand  nombre  de  prélats  français  y 
avaient  pris  part,  avec  le  cardinal  de  Lorraine  et  les 
ambassadeurs  du  roi  ; 


VIE  DE   SIXTE-QUINT.  253 

2o  Qu'il  n'était  jamais  arrivé,  dans  l'Église  de  Dieu, 
qu'un  concile  général  fût  reçu  avec  des  exceptions; 

3**  Que  ce  qui  avait  été  arrêté  et  confirmé  par  le 
Siège  apostolique,  avec  Taccord  des  pères  les  plus 
doctes  et  les  plus  pieux  de  toutes  les  nations  catho- 
liques, et  avec  l'assistance  du  Saint-Esprit,  ne  devait 
pas  être  jeté  au  vent  par  ceux  qui  n'avaient  aucune 
autorité,  et  que  cet  outrage  causerait  une  douleur  in- 
finie au  souverain  pontife. 

4**  Que  Sa  Majesté,  tenant  le  titre  de  Très-Chrétien, 
n'aurait  pas  dû  tarder  si  longtemps  à  publier  le  con- 
cile, au  grand  scandale  de  toute  la  chrétienté,  tandis 
que  c'était  à  lui  de  donner  l'exemple  aux  autres;  et 
que  cette  hésitation  ne  manquerait  pas  de  provoquer 
l'indignation  de  Dieu  contre  lui  et  contre  le  royaume.  » 

Mais  le  roi,  soutenu  par  le  clergé  inférieur,  résista  à 
cesinstancesetàces menaces.  Cependant, pour  montrer 
personnellement  son  désir  d'être  agréable  au  souve- 
rain pontife,  il  autorisa  le  légat  à  écrire  qu'il  était 
prêt  à  publier  le  concile,  en  écartant  la  réserve  rela- 
tive aux  libertés  de  l'Église  gallicane,  et  sous  la  seule 
condition  de  la  conservation  des  droits  du  roi  et 
du  royaume,  Salvis  junbus  régis  et  regni.  Mais  Sixte 
ne  voulut  faire  aucune  concession  :  il  fit  répondre  par 
le  cardinal  de  Montalto  :  «  Que  non-seulement  il  n'ac- 
ceptait pas  la  clause  Salvis  juribus  régis  et  regni ^  mais 
qu'il  la  maudissait  ^  et  que  le  roi  de  France,  qui 
voulait  faire  des  pactes  avec  Dieu,  s'apercevrait  bien- 
tôt où  cela  le  conduirait;  car  il  devait  bien  savoir  que 


l.  La  clauiula,  —  Salvis  juribus  retjis  et  regni  f.  —  nostro  signore 
non  solo  non  Vaccetia,  ma  la  maledice.  —  Tempesll,  t.  11,  llb.  VH, 
noxi.v,  p.  113. 


254  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

les  paroles  des  conciles  généraux  sont  paroles  de  Dieu, 
pnisqtie  les  pères  disent  :  Vismn  Ht  Spiritui  Soneio  et 
mbiê.  il  demeura  donc  inflexible ,  et  cette  négocia- 
tion fut  rompue. 

Peu  ayant  cette  rupture^  le  pape  atait  dicté  à  son 
petit  neveu  une  dépêche  destinée  à  être  communiquée 
au  roi  de  France  parle  légat,  dans  laquelle  il  traitait 
ce  prince  arec  le  dernier  dédain,  s'efforçant,  pour 
ramener  à  la  publication  pure  et  simple  du  concile, 
de  rintlmiderpar  la  menace  de  la  vengeance  divitie. 
Mais  le  roi,  contre  ses  habitudes^  ne  changea  pas  de 
résolution,  et  le  pape  flt  dire  au  légat  de  ne  pas 
pousser  plus  loin  ses  réclamations. 

Soit  que,  dans  cette  discussion,  le  cardinal  eût  été 
mécontent  du  duc  de  Guise,  soit  que  Tambassadeur 
d'Espagne  Teût  amené  par  d'autres  arguments  à  servir 
les  intérêts  du  roi  son  maître»  toujours  est-il  qu'il 
reprit  avec  lui  la  négociation  précédemment  entamée, 
pour  la  conclusion  d'une  alliance  entre  Philippe  II 
et  Henri  de  Valois.  La  raison  apparente  de  cette  union 
était  la  destruction  de  l'hérésie  protestante  en  France 
et  dans  les  Pays-Bas;  mais  en  réalité,  le  but  principal 
de  l'ambassadeur  d'Espagne  était  d'amener  le  roi  de 
France  à  déclarer  Philippe  II  son  successeur^  à  l'ex- 
clUsioii  du  roi  de  Navarre  et  de  tout  autre.  Depuis  là 
formation  de  la  Ligue <  le  roi  d'Espagne  avait  préparé 
la  réussite  de  oe  projet,  en  soudoyant  une  partie  des 
ligueurs^  en  intimidant  les  autres,  en  pesant  de  lout 
son  pouvoir  sur  leâ  prêtres^  les  religieux  et  les 
évéques  partisans  de  la  sainte  Union.  Mais  pour  les 
attacher  définitivement  à  sa  cause,  il  lui  fallait  l'appui 
du  souverain  pontife  :  Mendoza,  son  ambassadeur  en 
France,  lui  avait  gagné  le  légat;  il  s'agissait  mainte- 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  255 

nant  de  décider  le  pape  à  prendre  ouverlement  ce 
projet  S0U8  son  patronage. 

A  cette  fin  4  rambassadeur  de  Philippe  ayant  été 
inTité  à  diner  ches  le  légats  décourrit  au  cardinal  le 
fond  de  la  pensée  du  roi  son  maître  et  ses  intentions 
les  plus  secrètes;  il  rassura,  de  plus^  qu'il  en  arait  fait 
déjà  part  au  roi  dé  France,  et  qu'il  Tavait  trouvé  si 
bien  disposé,  qu'il  en  concevait  le  nieilleur  espoir;  en 
outre,  il  lui  remit  une  dépêche  dictée  par  Philippe  11 
lui-même^  qu'il  venait  de  reoevoir4  dans  laquelle  ce 
prince  concluait  :  «  Que  si  le  Roi  Très-Chrétien  con- 
sentait à  s'unir  avec  lui  contre  l'hérésie^  il  le  trou- 
verait bon  ami  et  frère ,  et  prompt  à  devenir  une 
môme  chose  avec  lui,  ainsi  que  ses  œuvres  le  prou- 
veraient, a 

Le  légat  envoya  sur-le-champ  cette  lettre  au  pape, 
en  le  pressant  d'entrer  dans  le  projet  d'alliance  des 
deux  couronnes,  et  de  l'appuyer  de  tout  son  pouvoir 
auprès  de  Henri  III  et  de  la  Ligue.  Mais  Sixte,  plus 
désintéressé  que  le  cardinal,  et  qui,  bien  que  de  loin, 
appréciait  mieux  l'état  des  choses  en  France^  accueillit 
froidement  cette  ouverture.  Il  refusa  de  s^assocler  aux 
espérances  de  Philippe,  prévoyant  sans  doute  que  le 
patriotisme  des  Français  opposerait  ti ne  barrière  insur- 
montable à  l'ambition  d'un  roi  étranger,  et  se  tour- 
nerait d'autant  plus  facilement  du  côté  de  l'hérétique 
Henri  de  Navarre.  11  parut  môme  s'éloigner  du  roi 
d'Espagne,  en  recommandant  au  légat  de  faire  con-^ 
naitre  à  Henri  III,  qu'il  avait  écrit  lui-même  au  duc  de 
Savoie,  pour  lui  dire  de  restituer  le  marquisat  de 
Saluces,  après  qu'il  en  aurait  extirpé  l'hérésie  :  «  Qu'en 
conséquence,  le  roi  ne  devait  pas  s'en  préoccuper, 
mais  prendre  exemple  sur  Neptune,  au  premier  livre 


2ii«  VIE   DE  SIXTE-QUINT. 

de  Y  Enéide^  lequel  s'élant  aperçu  que  les  Vents  avaient 
mis  la  main  à  son  empire  de  la  mer,  les  reprit  et  les 
menaça  :  —  Quos  ego/...  mais  réfléchissant  ensuite,  il 
pensa  qu'il  convenait  mieux  d'apaiser  les  flots  :  — 
Sed  motos  prœstat  [componere  fluctus;  lesquelles  choses, 
bien  qu'elles  soient  des  fictions,  apprennent  cepen- 
dant à  faire  d'abord  ce  qui  convient,  et,  par  exemple, 
de  la  part  de  Sa  Majesté,  à  pacifier  son  royaume,  et 
ensuite  à  se  tourner  contre  le  duc  de  Savoie^  » 

Sur  ces  entrefaites,  les  États-Généraux,  poussés  par 
le  duc  de  Guise,  les  partisans  du  roi  d'Espagne  et  le 
légat,  avaient  déclaré  Henri  de  Bourbon  roi  de  Na- 
varre incapable  de  succéder  à  la  couronne  de  France, 
comme  hérétique,  relaps  et  excommunié.  Informé  de 
cette  résolution  par  l'archevêque  d'Embrun,  Henri  HI 
en  avait  paru  satisfait.  Cependant,  il  dit  qu'il  lui  pa- 
raissait convenable,  avant  de  mettre  cette  loi  à  exé- 
cution, que  les  Étals  envoyassent  au  roi  de  Navarre 
des  délégués  choisis  par  chaque  ordre,  lui-môme 
devant  en  désigner  un ,  de  son  côté,  afin  d'inviter  ce 
prince  à  rentrer  sous  l'obéissance  de  l'Église.  Mais  les 
Etals  refusèrent  d'accepter  cette  proposition,  sous  le 
prétexte  qu'Henri  étant  excommunié,  on  ne  pouvait  pas 
entrer  en  négociation  avec  lui.  Le  roi  insista  de  nou- 
veau sur  ce  que  le  pape  lui  avait  écrit:  «  Qu'il  jugeait 
nécessaire,  avant  de  déclarer  la  guerre  au  roi  de  Na- 
varre, de  l'exhorter  à  se  réconcilier  avec  l'Église,  la- 
quelle recevait  dans  son  sein,  comme  une  pieuse  mère, 
tout  fils  repentant.  »  Mais  les  chefs  qui  dirigeaient  les 
États,  et  qui  étaient  gagnés  soit  aux  Guise,  soit  au  roi 
d'Espagne,  s'adressèrent  au  légat,  le  priant  d'obtenir 

1.  Tempesli,  t.  Il,  lib.  Vni,  n««  VI!  îiix,  p.  llG-118. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  257 

du  souverain  pontife  de  laisser  passer  outre,  sans 
exiger  aucun  avertissement  préalable  à  Henri  de  Na- 
varre. Et,  de  fait,  Sixte,  consulté,  répondit  au  légat 
par  le  cardinal  de  Montalto  :  «  Que  s'il  était  vrai  qu'il 
avait  fait  écrire  qu'on  devait  inviter  le  roi  de  Navarre 
à  revenir  à  la  vraie  foi,  c'était  seulement  à  l'époque  où 
Henri  III  avait  voulu  lui  faire  la  guerre  :  mais  que 
maintenant,  et  alors  que  les  États  le  condamnaient  et 
refusaient  de  traiter  avec  lui  comme  élantexcommunié, 
ils  parlaient  très-bien^  »  Ainsi  le  pape  voulait  avec 
les  Guise,  les  ligueurs  et  Philippe  II,  qu'on  condamnât 
Henri  de  Bourbon  sans  l'avertir,  et  par  conséquent 
sans  l'entendre. 

Les  Guise  étaient  alors  parvenus  à  l'apogée  de  leur 
puissance;  ils  disposaient  entièrement  de  la  majorité 
dans  les  États  du  royaume,  et^  chaque  jour,  ils  se 
montraient  plus  exigeants.  Depuis  quelques  mois,  le 
duc  de  Guise  avait  été  créé  commandant  en  chef  des 
armées  françaises.  Mais  il  manquait  d'argent,  puis- 
qu'il avait  dépensé,  à  Timitation  de  Jules  César,  des 
sommes  énormes  pour  se  faire  des  partisans.  Il  avait 
des  créatures  et  des  espions  jusque  dans  le  conseil  du 
malheureux  roi  de  France.  Afin  de  se  procurer  de 
nouvelles  ressources,  il  déterminale  légat  à  les  obtenir 
de  ce  prince.  Le  cardinal  alla  trouver  Henri,  qu'il 
soupçonnait  depuis  longtemps  de  tramer  un  complot 
contre  son  rival.  11  l'aborda  en  lui  rappelant  la  néces- 
sité de  l'union,  pour  combattre  avec  avantage  les  en- 
nemis de  la  religion,  l'engageant  à  mettre  à  la  dispo- 
sition du  duc  de  Guise  les  moyens  qui  lui  permissent 
d'exercer  son  commandeinent.  Le  monarque  répondit, 

1.  Tempestî,  t.  U,  lib.  YIII,  n»  xvi,  p.  119. 

n 


206  VIB  DB  BIXTB-QDINT. 

avec  sa  fausseté  habituelle,  qu'il  approuvait  beaucoup 
ce  conseil ,  et  il  ajouta  :  «  Dites-moi,  et  quel  serait  le 
moyen,  croyez^vouSf  le  plus  efficace  pour  donner  sa- 
tisfaction au  duc  ?»  Le  légat  répondit  :  c  II  y  a  trois 
moyens  :  le  premier  est  de  Taimer  en  toute  sincôrîté 
de  cœur;  le  second  est  de  ne  point  prêter  Toreille  à 
ceux  qui  rapportent  à  Votre  Majesté  du  mal  du  duc; 
le  troisième  est  que  le  duc,  étant  pauvre  et  chargé  de 
dettes,  Votre  Majesté  lui  fournisse  les  moyens  de  aou^ 
tenir  son  rang,  en  le  tenant  toujours  employé  à  quelque 
entreprise  conforme  à  son  inclination.»  Le  roi  se  coii«> 
tenta  de  répondre  qu'il  l'engageait  à  en  causer  avec 
sa  mère,  laquelle,  bien  qu'étant  malade,  le  recevrait 
avec  plaisir. 

Quelques  jours  après  cette  conversation,  Henri 
écrivit  au  pape,  pour  le  prier  de  donner  au  cardinal 
de  Guise  la  légation  d'Avignon,  devenue  vacante  par 
la  résignation  qu'en  a^ait  faite  le  cardinal  de  Bourbon  « 
Dans  sa  lettre,  le  roi  s'étendit  tellement  en  éloges  des 
deux  frères,  que  Sixte,  complètement  trompé  par  cette 
apparence  de  réconciliation  sincère,  communiqua  cette 
dépêche  aux  cardinaux  en  consistoire,  l'appelant  une 
recommandation  merveilleuse^ 

Mais  ces  éloges,  cette  recommandation  n'étaient  qn'un 
moyen  employé  par  Henri  de  Valois  pour  tromper  plus 
sûrement  le  pape  et  pour  dissimuler  sa  haine  et  ses 
desseins  de  vengeance  contre  les  deux  frères. 

En  effet,  quelques  jours  après  avoir  écrit  cette  lettre 
au  chef  de  TÉglise,  le  vendredi  23  décembre  4588^  le 
duc  de  Guise  tombait  assassiné  par  les  gardes  du  roi 
de  France,  de  l'ordre  de  ce  prince,  dans  son  palais,  à 

1,  Tempesti,  lib.  Vlil,  qos  x^^vh  |  ^Ui  p.  126-136. 


VIE  Dfi  SIXTE-QUINT.  250 

la  porte  même  du  cabinet  royal.  Et  cependant,  quel- 
que» Instants  avant  ce  meurtre,  le  roi  venait  d'appeler 
son  aumônier  pour  lui  dire  que  ce  jour  se  trouvant  un 
vendredi,  il  voulait,  selon  son  habitude,  se  confesser 
et  recevoir  la  communion  '  ! 

Voici  la  relation  que  le  cardinaMégat,  qui  était  à 
Bloi»,  s'empressa  d'envoyer  ttu  pape,  le  jour  même  de 
ce  tragique  événement. 

«Le  roi,  ayant  été  averti  de  plusieurs  côtés  de  Titt- 
tention  sinistre  que  le  duc  de  Guise  nourrissait  contre 
sa  personne,  reçut,  lê  18  décembre,  la  visite  d'Al- 
phonse (Ornano),  Corse  envoyé  par  le  duc  de  Mayenne, 
eu  apparence  pour  la  seule  affaire  du  marquisat  de 
Saluces,  mais  venant  apporter  au  roi  Tâvis  secret  du 
duc,)  qu'il  devait  faire  faire  bonne  garde,  parce  que 
monseigneur  de  Guise,  son  frère,  complotait  contre 
8a  Majesté,  et  que  lui-même  serait  venu  à  Blois,  s*ll 
avait  cru  possible  d'y  arriver  assez  à  temps  pour  le 
détourner  de  ses  desseins. 

«Le  jour  précédent,  ledit  duc  de  Guise  avait  dit  au 
roi^  que  si  les  États  du  royaume  ne  s'étaient  pas  trou*- 
vés  en  session,  il  aurait  tué  de  sa  main  plusieurs  de 
ceux  qui  entouraient  8a  Majesté,  et  qui  inculpaient 
constamment  sa  conduite,  ajoutant  beaucoup  d'autres 
paroles  menaçantes. 

«  Henri,  sans  communiquer  sa  pensée  à  homme  Vi- 
vant, décida  en  soi-même  de  lui  ôter  la  vie,  et  ré- 
pandit le  bruit  qu'il  sortirait  le  jour  suivant  pour  aller 
à  la  chasse.  Il  fit  avertir  ensuite  plusieurs  de  ses  In- 
times (lesquels  on  ne  nommait  pas  alors),  de  se  trouver 
à  cinq  heures  du  matin  dans  sou  cabinet;  ce  qu'ils 

i.  îempesli,  litre  Vin,  ti"  xlv,  p.  127-128. 


200  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

firent.  Leur  ayant  exposé  son  intention,  et  les  ayant 
trouvés  disposés  à  l'exécuter,  il  les  retint  dans  sa 
chambre,  et  envoya  dire  au  duc  de  venir  assister  au 
conseil  d'Etat. 

«Dès  qu'il  fut  entré,  le  duc  fut  attaqué  de  chaque 
côté  par  deux  gardes,  et  jeté  à  terre  par  d'autres,  percé 
de  coups  de  poignards,  après  avoir  opposé  en  vain  la 
plus  grande  résistance  avec  les  mains  et  les  dents, 
sans  néanmoins  avoir  jamais  pu  tirer  son  épée.  Pen- 
dant ce  temps,  Sa  Majesté  se  tenait  retirée  dans  son 
cabinet^  ayant  auprès  d'elle  pour  sa  défense  au  besoin 
le  seul  Alphonse,  Corse. 

«  Le  duc  mort,  le  roi  fit  arrêter  et  enfermer  en  pri- 
son le  cardinal  de  Guise,  qui  se  trouvait  également 
au  conseil,  les  ducs  de  Nemours  et  d'Elbeuf,  le  mar- 
quis de  Joinville,  l'archevêque  de  Lyon,  le  prévôt  des 
marchands  de  Paris,  le  président  de  Neuilly  ;  et  il  fit 
placer  des  gardes  à  la  porte  du  cardinal  de  Bourbon. 
Jl  alla  ensuite  faire  visite  à  la  reine  mère,  et  lui  ex- 
pliqua les  motifs  qui  l'avaient  contraint  à  prévenir 
les  desseins  du  duc,  pour  préserver  sa  propre  per- 
sonne, et  délivrer  le  royaume  de  sa  tyrannie. 

«  La  reine  demeura  stupéfaite  et  ne  put  répondre 
une  parole.  En  même  temps,  les  gardes  prirent  les 
armes  et  occupèrent  toutes  les  portes  de  la  ville,  dans 
laquelle  aucun  mouvement  ne  survint. 

«  Averti  par  mes  serviteurs  qu'on  fermait  les  portes 
du  château,  et  que  les  soldats  se  réunissaient  en  ar- 
mes, je  cherchai  à  en  savoir  la  cause.  Mais  il  fut  dit 
que  le  roi  voulait  faire  prendre  un  homme  qui,  dans 
la  chambre  de  Sa  Majesté,  l'avait  menacé  de  son  épée. 

«  A  ce  moment,  voici  que  m'arrive  un  mot  rempli 
d'inquiétude  que  m'adressait  la  duchesse  de  Nemours 


VIE  DE   SIXTE-QUINT.  2t)l 

(mère  des  Guise),  laquelle  me  priait,  avec  les  plus  vives 
instances,  de  porter  secours  à  ses  fils,  dont  la  vie  était 
en  danger.  Ce  message  me  perça  le  cœur  et  me  rem- 
plit Fâme  d'une  affliction  incroyable.  Je  m'avançai 
vers  le  château,  et  j'en  demandai  l'entrée  au  capitaine 
des  gardes,  promettant  d'entrer  seul  avec  un  de  mes 
familiers. 

«  Il  répondit  qu'il  avait  reçu  ordre  du  roi  de  ne 
laisser  entrer  âme  qui  vive,  et  il  resta  inflexible,  bien 
qu'à  trois  reprises  je  cherchasse  à  vaincre  sa  résis- 
tance, allant  presque  jusqu'à  employer  les  injures. 
Mais  bientôt  arriva  le  cardinal  de  Gondi,  lequel,  au 
nom  du  roi,  m'informa  du  fatal  événement,  et  me  fit 
connaître  les  raisons  qui  avaient  obligé  le  roi  à  faire 
cette  exécution,  afin  de  sauver  sa  propre  vie,  par  suite 
de  ce  que  lui  avaient  révélé,  même  les  ducs  de 
Mayenne  et  d'Aumale. 

«  Je  restai  à  demi  mort  à  ce  récit,  et  je  répondis 
brièvement  que  je  déplorais  la  disgrâce  de  ces 
princes,  et  que  je  priais  Dieu  que  cet  événement  ne 
tournât  pas  au  plus  grand  dommage  et  à  la  ruine  du 
royaume. 

«  J'usai  de  tous  les  moyens  en  mon  pouvoir  pour 
obtenir  une  audience  du  roi;  mais  je  ne  pus  pas  réus- 
sir. Je  ne  cesserai  pas  de  la  demander  pour  m'em- 
ployer,  ainsi  que  je  le  dois,  en  faveur  de  ceux  qui 
restent  vivants  ;  et,  à  cet  égard,  le  cardinal  de  Gondi 
m'a  dit  de  tenir  pour  certain  qu'on  ne  les  ferait  pas 
mourir.  »  —  Le  légat  raconte  ensuite  que  le  roi  en- 
tendit la  messe,  et  dîna  en  public,  sans  montrer  au- 
cune altération  sur  son  visage,  et  que  le  cardinal  de 
Vendôme  lui  donna  la  serviette  pour  laver  ses  mains. 

Le  lendemain  matin,  24  décembre,  le  légat  apprit. 


2ti2  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

par  une  seconde  dépôche,  au  cardinal  de  Hontalto,  que 
le  cardinal  de  Guiae  av^t  été  mis  à  mort  également  par 
ordre  du  roi,  qui  avait  découvert  que  ce  prélat  avait 
formé  le  dessein  de  s'échapper.  Il  ajoutait  :  «  On  a 
répandu  le  bruit  que  le  roi  a  fait  interroger  le  secré- 
taire du  duc  de  Guise,  lequel  aurait  déposé,  entre  au- 
tres choses,  que,  quelques  jours  avant,  le  pape  avait 
écrit  au  duc  une  lettre  de  trois  pages,  tout  entière  de 
sa  propre  main,  en  faveur  du  duc  de  Savoie,  approu- 
vant la  surprise  du  marquisat  de  Saluces,  et  que  le  roi 
avait  dit  à  la  reine,  sa  mère,  que  ce  n'était  pas  là  une 
conduite  digne  du  père  commun  des  fidèles,  et  que  si 
Sa  Sainteté  voulait  agir  avec  lui  de  cette  manière,  lui, 
de  son  côté,  ferait  ce  qu'il  lui  conviendrait.  » 

Henri  III  avait  refusé  jusqu'alors  toute  audience  au 
légat  ;  mais ,  le  25  décembre ,  il  lui  adressa ,  de  sa 
propre  main ,  le  billet  suivant,  qui  atteste  bien  l'ab- 
sence de  tout  sentiment  moral  dans  la  conscience  de 
cet  indigne  prince  :  «  Monseigneur  légat,  maintenant 
je  suis  roi,  et  j'ai  pris  telle  résolution  de  ne  plus  souf- 
frir les  injures  ni  les  mauvais  procédés,  si  bien  que  je 
continuerai  à  suivre ,  au  risque  de  quiconque  m'y 
obligera,  ma  généreuse  résolution,  à  l'exemple  du 
pape ,  notre  Saint-Père  ;  m'étant  bien  souvenu  de  la 
manière  de  parler  dont  il  se  sert  continuellement, 
qu'il  faut  se  faire  obéir  et  ch&tier  ceux  qui  vous  offen- 
sent. Puisque  j'ai  obtenu  cette  fin,  je  vous  verrai  de- 
main, s'il  vous  plait.  Adieu.  (Signé)  Henri.  » 

Le  lendemain,  S6  décembre,  le  cardinal  s'em- 
pressa d'aller  trouver  le  roi,  qui  se  promenait  dans 
le  jardin  du  château  de  Blois.  Voici  en  quels  termes 
il  rapporte,  dans  une  dépêche  au  cardinal  de  Mqq- 
tallo,  l'entretien  qu'il  eut  avec  le  monarque.  Au  mo- 


VIE  DB  SIXTE-QUINT.  ft03 

ment  où  le  cardinal  Tabordalt,  le  roi  lui  dit:  «81 
vous  n^aviez  vu  d^  vos  propres  yeux  le  mépris  et 
le  mauvais  traitement  que  me  faisaient  subir  le  duc 
et  le  cardinal,  Je  vous  en  aurais  plus  amplement 
iastrult  que  je  n'ai  Tlntention  de  le  faire  ;  mais  sa* 
chant  que  vous  en  êtes  pleinement  Informé,  et  que 
vous  avez  souvent  employé  vos  bons  offices  auprès 
d*eux ,  afin  qu'Us  ne  me  traitassent  pas  ainsi  qu'ils 
faisaient,  je  ne  veux  pas  en  dire  plus  long,  si  ce  n'est 
que,  outre  qu'ils  me  faisaient  passer  pour  couard,  le 
cardinal  avait  dit,  depuis  peu,  qu'il  ne  serait  satisfait 
que  lorsqu'il  m^aurait  fait  faire  la  tonsure  de  moine, 
lui-même  me  tenant  la  tête  pour  me  la  faire  raser,  et 
m'enfermant  dans  un  monastère  de  capucins,  afin 
que  J'eusse  à  y  finir  mes  jours, 

«  De  différents  cétés,  j'étais  informé  de  leur  mau* 
vaise  intention  contre  ma  personne,  et  leur  propre 
frère,  le  duc  de  Mayenne,  leur  cousin,  le  duc  d'An- 
maie,  m'avaient  averti  de  me  bien  garder  d'eux. 

tt  En  outre,  le  duc,  dans  les  Etats,  s'opposait  à 
toutes  les  choses  de  mon  service,  et  excitait  les  Ordres 
à  faire  en  sorte  que  je  fusse  obligé,  à  mon  déshon- 
neur, de  consentir  à  des  choses  indignes  et  injustes. 
Plus  que  jamais,  ils  continuaient  à  solliciter  les  peu^ 
pies,  à  m'alléner  les  cœurs  de  mes  sujets,  à  tenir  or- 
dinairement oonseil  pour  rabaisser  et  annihiler  mon 
autorité  ;  et  ils  eft  étalent  Venus  à  ce  point  d'avoir  cor- 
rompu mes  gardes,  et,  presque  dans  mon  cabinet,  ga- 
gné mes  valets  de  chambre. 

«  Me  voyant  dans  cette  affliction,  et  sachant  que  je 
ne  pourrais  éviter  les  maux  et  les  embûches  qu'ils 
m'avaient  préparés,  que  par  la  mort  de  ces  deux 
frères,  11  m'a  paru  que,  pour  ma  propre  défense  et  par 


264  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

pure  nécessité  de  sauver  ma  vie,  je  devais  en  arriver 
à  la  résolution  que  j*ai  prise,  appelant  le  Seigneur 
Dieu  en  témoignage  que,  pendant  six  jours  consé— 
ctttifs,  j'étais  demeuré  fermement  résolu  à  ne  pas  le 
faire,  craignant  d'offenser  Dieu.  Mais,  connaissant 
que  sa  divine  majesté  m'avait  fait  naître  roi,  et  que 
toute  raison  voulait  que  je  me  fisse  obéir  comme  tel, 
me  rappelant  aussi  ce  que  le  pape  m'avait  fait  dire  par 
monseigneur  de  Luxembourg,  et  avait  souvent  répété 
au  cardinal  de  Joyeuse  et  à  mon  ambassadeur,  qu'il 
fallait  me  faire  obéir  et  châtier  ceux  qui  m'offensaient, 
je  suis  arrivé  à  la  résolution  de  faire  mourir  ces 
hommes  plutôt  que  d'attendre  qu'ils  me  fissent  mourir. 

«  J'aurais  plus  volontiers  exécuté  cette  justice  par 
la  voie  ordinaire  que  par  celle  que  j'ai  suivie,  ayant 
contre  eux  beaucoup  de  chefs  de  lèse-majesté,  dont 
chacun  méritait  la  mort  :  mais  ils  avaient  pris  un  tel 
pied,  et  acquis  tant  d'influence  dans  le  royaume  et  à 
la  cour,  qu'il  était  impossible  d'arriver  à  bonne  fin 
par  cette  voie,  sans  mettre  tout  en  confusion.  » 

Le  légat  repondit  :  —  «  L'emploi  et  le  rang  que  je 
tiens  auprès  de  Votre  Majesté,  et  ma  profession  de 
prêtre,  excitent  en  moi  une  telle  horreur  de  ce  qui 
vient  d'arriver,  que  je  ne  puis  me  résoudre  à  croire 
qu'il  n'en  résultera  pas  le  plus  grand  dommage  pour 
le  royaume  et  pour  Votre  Majesté.  C'est  pourquoi  j'en 
ressens  une  grande  douleur,  à  cause  de  l'amour  que 
je  porte  à  sa  personne.  Toutefois,  puisqu'il  n'y  a  plus 
de  remède  à  ce  qui  est  passé,  je  l'exhorte  à  apaiser  la 
colère  de  Dieu,  à  faire  pénitence  sincère,  etàsolliciter 
du  Saint-Siège  l'absolution  de  son  péché.  En  atten- 
dant, je  l'engage  à  s'abstenir  d'aller  à  Téglise,  à  pour- 
suivre avec  vigueur  la  guerre  contre  les  hérétiques, 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  265 

afin  de  montrer  au  monde  entier  que  Yotre  Majesté  ne 
yeut,  en  aucune  manière,  les  supporter  dans  son 
royaume.  Voire  Majesté  verra  bien  que  ce  que  je  lui 
dis  vient  de  Tamour  que  je  lui  porte,  et  du  désir  de  la 
voir  régner  sur  la  terre,  et,  après  la  mort,  aller  au 
ciel.  » 

Henri  parut  surpris  de  cette  réponse  ;  il  répliqua  :  — 
«  Je  croyais  n'avoir  encouru  aucune  censure,  les  rois 
de  France  ayant  le  privilège  de  ne  pouvoir  pas  être 
excommuniés.  »  —  Mais  le  cardinal  répondit  :  —  «Je 
ne  sais  rien  de  ce  privilège,  mais  il  ne  me  parait  pas  la 
bonne  voie  pour  apaiser  la  colère  du  ciel.  Votre  Ma- 
jesté doit  faire  comme  le  roi  David,  lorsqu'il  fut  averti 
de  son  péché  par  le  prophète,  après  la  mort  d'Urie  :  il 
confessa  sur-le-champ  sa  faute,  demanda  pardon  à 
Dieu  et  l'obtint.  »  — -  Le  roi  reprit  :  —  a  II  n'est  au- 
cun prince  qui,  en  cas  de  lèse-majesté,  ne  procède  li- 
brement, même  contre  les  ecclésiastiques,  et  spéciale- 
ment, lorsqu'il  s'agit  de  la  défense  de  sa  propre  vie, 
et  je  ne  dois  pas  être  moins  qu'eux.  »  —  Mais  le  car- 
dinal répliqua  :  —  «  Non,  même  en  cas  de  lèse-ma- 
jesté, il  n'est  pas  permis  de  mettre  la  main  sur  les 
ecclésiastiques,  et,  dans  les  choses  qui  regardent  la 
conscience,  il  ne  faut  pas  disputer,  mais  se  repentir, 
s'humilier  et  reconnaître  sa  faute,  parce  que  ce  sont 
les  moyens  les  plus  efficaces  pour  en  obtenir  de  Dieu 
le  pardon.  » 

Le  cardinal  rendit  compte  au  pape  de  cet  entretien  ; 
mais  Sixte  se  montra  très-irrité  contre  son  légat.  — 
«  Comment,  lui  fit-il  répondre  par  son  petit-neveu,  un 
cardinal  ayant  été  assassiné  en  présence  de  votre  il- 
lustrissime Seigneurie,  légat  a  /o^ere,  comment  n'avez- 
vous  pas  publié  l'interdit,  quand  môme  vous  auriez 


966  yiB  ÛB  tIXTB-QUINT. 

risqué  O60t  foia  voira  viaf  »  *»*  L«  légat  avait  essayé  de 
juitifiar  sa  conduite  daus  une  dépêche  du  24  janyler 
11189;  niais  quatorae  jours  auparavant,  Sixte  a^ait 
adressé  aux  cardinaux,  réunis  en  consistoire,  ralloca-* 
tion  suivante^  : 

a  Nous  sommes  contraint  de  vous  faire  connaître 
une  ineffable  douleur  :  elle  nous  enlève  réellement 
aujourd'hui  la  faculté  de  parler,  et  nous  ne  poUTons 
rexprimer  comme  nous  la  ressentons,  attendu  que 
c'est  la  perpétration  du  crime  le  plus  inouï  qui  nous 
cause  un  si  grand  chagrin, 

«  On  a  tué,  oui,  tué  un  prêtre  cardinal,  lequel  était 
en  outre  archevêque  da  Reims,  sana  procès,  sans  ju- 
gement, sans  loi,  sans  légitime  pouvoir,  avec  les  armes 
séculières,  sans  notre  autorité,  ni  celle  da  ce  Saint-^ 
Siège,  dont  il  était  uu  des  nobles  membres  :  comme  si 
nous  n'étions  pas  dans  ce  monde,  comme  si  ce  Siège 
apostolique  n'existait  pas,  et  finalement,  comme  »'il 
n'y  avait  pas  un  Dieu  dans  le  ciel  et  sur  la  terre! 

«  La  loi  divine  oblige,  sans  axoeption,  tout  homme; 
et  la  même  loi  divine  lui  commande  :  Tu  ne  iueru$  point. 
A  qui  donc  sera-^t-il  permis  de  tuer?  Certainement  à 
qui  que  ce  soit,  serait*il  même  roi.  Et  lorsque  le  prince 
ou  le  juge,  selon  la  loi  humaine,  fait  mourir  quel- 
qu'un, on  ne  dit  pas  alors  tuer,  mais  punir  et  châtier, 
si  on  a  observé  toutefois  les  prescriptions  da  la  loi  et 
des  juges. 

«  Mais  il  a  été  tué  sans  avoir  été  jugé  ni  condamné 
selon  le  précepte  de  la  loi,  et  encore  moins  sans  l'ordre 
ou  la  permission  de  son  supérieur,  qui  est  nous. 

<  //  a  été  tué  comme  un  homme  vil  et  plébéien,  sans 

1.  Tefit|Nj8li,  t.  )l,  lib.  IX,  tio*  xxiil  à  xxy,  p.  t39  à  142. 


VIE  un  SIXTB-QUINT.  S67 

qu'on  ait  eu  aucun  égard  au  droit  et  à  Tordre  ponti« 
ticaU  ni  à  la  dignité  et  à  rhonneur  du  cardinalat! 

«  Et  il  eit  inutile  de  dire  qu'il  avait  comploté,  dit 
ou  fait  quelque  chose  contre  le  roi,  parce  que  cette  ao* 
cusation  ne  paraît  ni  vraie  ni  vraisemblable.  Gar,  peu 
de  joura  avant,  le  roi  nous  avait  écrit  pour  nous  le 
recommander,  par  le  moyen  de  Gondi,  son  ambaisa» 
deur,  nous  priant  d'accorder  audit  cardinal  la  léga- 
tion d'Avignon,  vacante  par  la  résignation  du  cardinal 
de  Bourbon;  et  dans  ses  lettres,  le  roi  le  reoomman^ 
dait  merveilleusement. 

«J'en  appelle  aux  témoignages  des  deux  ambassa- 
deurs du  roi,  Tordinaire  et  ledit  Oondi,  lesquels,  peu 
de  jours  avant,  nous  présentèrent  les  lettres  du  roi, 
au  nom  duquel  ils  nous  prièrent  avec  instances  d*ao^ 
corder  ladite  légation,  et  d'autres  avantages  en  faveur 
des  Guise.  Il  n'est  survenu  depuis  rien  de  nouveau  qui 
puisse  faire  supposer  qu'il  avait  comploté  contre  le  roi. 

(iMais  en  admettant  même  qu'il  eût  dit  ou  fait,  et 
que  les  délits  reprochés  eussent  été  commis  par  lui,  le 
roi  devait-il  pour  cela  se  précipiter  dans  un  si  grand 
parricide  sacrilège?  même,  le  roi  sachant  avec  quelle 
sévérité  nous  procédons  pour  punir  les  mè(^ants  et 
les  scélérats,  ne  pouvait-il  nous  le  remettre,  afin  qu'il 
fût  puni  par  nous? 

«  Ne  pouvait-il  pas,  en  attendant,  le  tenir  enfermé 
en  prison,  bien  gardé,  ensuile  nous  écrire,  et  savoir 
de  nous  ce  qu'il  devait  foire  de  lui,  et  attendre  nos 
ordres  '?  Et  quand  môme  il  n'aurait  pas  voulu  atten- 
dre ,  ne  pouvait-il  pas  se  concerter  avec  le  cardinal 
Morosini,  notre  légat,  et  traiter  avec  lui  du  sort  de  la 

1.  £d  mpettare  i nosiri  commandi? — Têmpeat^ltoc.  clf.,  p.  141. 


268  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

personne  du  cardinal  de  Guise,  ou  le  lui  confier  pour 
le  garder  en  prison?  et  s*il  craignait  qu'il  ne  prit  la 
fuite,  le  faire  garder,  en  attendant,  par  ses  propres 
soldats? 

«  Il  est  pourtant  cardinal-légat,  il  est  pourtant  son 
confident,  il  a  été  pourtant  fait  cardinal  par  nous  à 
ses  prières,  à  ses  instances  ;  et  à  cause  de  Tamour  qu'il 
lui  portait  nous  Tavons  fait  notre  légsii  a  latere,  avec  une 
si  grande  autorité,  que  nous  n'y  aurions  pas  consenti 
si  ce  n'eût  été  pour  contenter  le  roi  lui-même! 

«Et  maintenant  nous  remercions  Dieu  de  l'avoir 
fait,  parce  qu'on  ne  peut  pas  nous  reprocher  en  face 
de  ne  pas  avoir  donné  satisfaction  au  roi,  comme  on 
dirait  peut-être  aujourd'hui  que  cela  ne  serait  pas 
arrivé  si  nous  l'eussions  créé  cardinal  et  légat.  Et 
nous  Tavons  fait,  même  en  nous  exposant  aux  repro- 
ches de  ce  Sacré-Collége,  qui  renferme  des  personnes 
si  remarquables  par  leur  science,  leur  expérience,  et 
la  pureté  de  leur  vie,  parmi  lesquelles  nous  pouvions 
choisir,  pour  envoyer  en  France  comme  étant  conve- 
nable, un  autre  légat  a  latere. 

a  Et  néanmoins,  nous  n'en  avons  envoyé  aucun 
autre,  et  nous  n'avons  pas  craint  de  blesser  les  cardi- 
naux présents,  pour  donner  satisfaction  à  la  volonté 
du  roi.  C'est  ainsi  que  nous  avons  créé  à  la  fois  car- 
dinal et  légat  un  absent,  uniquement  pour  faire  une 
chose  agréable  au  roi,  qui  n'a  tenu  aucun  compte  de 
tout  cela,  et  n'a  pas  même  voulu  se  concerter  avec  lui 
sur  la  conduite  qu'il  devait  tenir,  n'accordant  rien  à 
l'autorité  et  à  la  dignité  de  notre  représentant. 

(c  Ainsi  donc,  le  cardinal  a  été  tué  par  la  puissance 
laïque,  sans  la  permission  du  Siège  apostolique. 

«  Nous  rendons  grâce  à  Dieu  de  ce  qu'un  tel  fait. 


VIE   J)E  SIXTE-QUINT.  209 

un  pareil  excès  soit  arrivé  de  notre  temps,  puisque 
telle  a  été  sa  volonté  :  mais  nous  espérons  encore 
dans  la  divine  bonté  avec  laquelle  il  nous  a  toujours 
soutenu  depuis  notre  enfance,  nous  espérons  qu'il 
nous  assistera  et  nous  protégera,  nous  donnant  conseil 
et  secours,  afin  que  nous  puissions  porter  remède  à 
de  si  grands  maux. 

«  En  vérité,  nous  sommes  tellement  accablé  par  la 
douleur,  que  nous  ne  pouvons  pas  bien  expliquer  ce 
qui  est  arrivé.  Donc,  l'ambassadeur  du  roi  est  venu 
nous  trouver,  et  prosterné  humblement  à  nos  pieds, 
avec  l'autre  ambassadeur  Gondi,  il  nous  demandait 
avec  instances  le  pardon  et  l'absolution  du  roi  ;  ce 
qu'ils  sollicitèrent  avec  une  si  grande  insistance,  af- 
firmant qu'ils  ne  se  relèveraient  pas  et  ne  quitteraient 
pas  nos  pieds  avant  d'avoir  obtenu  de  nous  l'absolution 
et  le  pardon,  qu'ils  nous  faisaient  presque  violence. 

(c  Nous  répondîmes  qu'ils  nous  demandaient  l'ab- 
solution, tandis  que  le  roi  dans  ses  lettres,  que  nous 
avions  reçues  deux  jours  avant,  ne  faisait  aucune 
mention  ni  d'absolution,  ni  de  pénitence,  tant  il  était 
éloigné  de  se  montrer  repentant  et  contrit  de  son  sa- 
crilège et  parricide. 

«Et  l'ambassadeur  nous  répondant  que  lui,  repré- 
sentait à  nos  pieds  la  personne  publique  du  roi,  qu'en 
conséquence  on  devait  le  croire,  le  roi  lui  en  ayant 
écrit,  nous  répliquâmes  que  le  droit  de  représenter  à 
nos  pieds  la  personne  du  roi,  ne  s'étendait  pas  à  autre 
chose  qu'à  la  faculté  de  traiter  les  affaires  temporelles 
qui  intéressaient  le  monarque  ;  mais  qu'il  ne  pouvait 
pas  faire  lui-même  la  confession  des  péchés  du  roi,  at- 
tendu qu'une  partie  de  la  pénitence  est  la  confession 
orale  :  d'où  il  suivait,  qu'autre  chose  était  traiter  les 


S70  VIS  08  8IXTK-QUINT. 

affaires^  aalre  ehose  reconnaître  sen  péchés,  les  cotl* 
fesser,  en  demander  pardon  à  Dieu,  et  en  recevoir 
rabsoltttion  de  notre  propre  bonche^  C'est  pourquoi 
nous  les  avons  congédiés,  puisqu'ils  n'avaient  aucune 
lettre  ni  commission  pour  nous  demander  Tabsolutlon 
d'un  si  grand  crime* 

«Henri  VU,  roi  d'Angleterre,  fut  accusé  d'avoir  fait 
tuer  le  bienheureux  Thomas,  archevêque  de  Gantor- 
berjf  non  qu'il  eût  commandé  de  le  tuer,  mais  parce 
qu'ayant  avec  lui  des  discussions  et  des  controverses 
relativement  aux  libertés  ecclésiastiques^  11  paraissait 
avoir  consenti  à  sa  mort  :  en  effet,  les  sicaires  assassi* 
nèrent  le  bienheureux  Thomai,  non  par  ordre  du  roi^ 
mais  parce  qu'ils  crurent  lui  faire  chose  agréable  en 
le  tuant  ;  ce  qu'on  lit  dans  les  actes  de  sa  passion,  et 
ce  qui  a  été  prouvé  depuis* 

«  Néanmoins,  le  pape  remit  alors  la  cause  et  le 
procès  contre  le  roi  à  plusieurs  prélats  et  cardinaux  ; 
le  roi  y  envoya  ses  représentants,  la  cause  fut  informée^ 
le  procès  suivi  près  du  Siège  apostolique,  et  le  roi  se 
justifia  de  l'accusation  d'avoir  donné  l'ordre  précis  de 
ce  meurtre. 

«  Mais,  comme  il  avait  réellement  proféré  des  pa-^ 
rôles  qui  montraient  le  désir  de  sa  mort,  il  reconnut 
sa  faute»  la  confessa  humblement,  recevant  la  péni- 
tence et  l'accomplissant,  se  mettant  pour  cela  en 
pèlerinage  avec  tous  ceux  qui  avaient  commis  ce  sacri" 
lége,  y  avaient  consenti,  en  avaient  été  instruits,  ou  y 
avaient  participé  de  quelque  manière  que  ce  fût* 

«  £t  cependant,  Thomas  n'était  pas  cardinal,  mais 
seulement  archevêque.  Et  si  quelqu'un  alléguait  quo 
c'était  un  saint,  nous  répondrions  que,  pendant  qu'il 
vivait,  il  n'était  pas  déclaré  saint,  et  que  ce  n'est  que 


VIE  DH  SIXTB-QUIÎfT.    *  2H 

plttt  tard  qu'il  fut  inscrit  par  l'Ëgliie  dans  le  catalo* 
gue  des  saints  et  qu'on  décréta  sa  fête. 

«  Théodose  Auguste,  empereur,  à  cause  du  massa- 
cre des  Thessaloniciens,  fut  écarté  et  repoussé  de 
TÊglise  par  saint  Ambroise,  évéqué  de  Milan,  et  il 
obéit  avec  humilités  Et  cependant  Théodose  n'était 
pas  une  personne  vile  et  plébéienne,  mais  un  homme 
aa-desstts  des  autres,  un  empereur  éminent  et  très« 
illustre^  qui  atait  remporté  un  grand  nombre  de  vie» 
toiros  signalées,  non  sans  la  protection  divine,  ce  qui 
fit  dire  au  poëte  Glaudien  : 

0  Himium  dilmite  Dio^  tui  militât  tÊiher^ 
Et  conjurati  veniunt  ad  elaitka  vmti^. 

a  Théodose  était  l'empereur  du  monde  entier,  et 
non  le  maître  d*un  ou  de  deux  royaumes,  comme  le 
roi  de  France  :  même,  avec  Tempire  romain,  il  possé- 
dait tous  les  royaumes,  puisqu'il  avait  les  Gaules,  c'est- 
à-dire  la  France,  l'Espagne,  la  Germanie,  la  Bohême, 
la  Hongrie,  la  Dalmalie,  la  Grèce  ;  et  en  outre,  il  pos- 
sédait TÀsie,  avec  ses  royaumes  et  ses  provinces,  la 
Syrie,  TÉgypte,  l'Afrique. 

a  II  n'était  donc  pas  seulement  roi  d'un  royaume, 
mais  il  commandait  en  maître  absolu  à  un  grand  nom- 
bre de  royaumes  et  d'empires;  et  néanmoins  il  con- 
fessa son  grave  méfait  avec  larmes  et  avec  un  profond 
regret,  reçut  la  pénitence  de  saint  Ambroise,  la  fit 
avec  la  plus  grande  humilité,  se  montrant  prêt  à  obéir 
non  aux  ordres  d'un  pape,  mais  à  ceux  d'un  archevô- 

1 .  «  0  Prince  trop  aimé  de  Dieu ,  pour  lequel  Tair  lui-même 
combat,  et  les  vents  favorables  se  réunissent  au  son  de  ses  trom- 
pettes... » 


272  VIE  DE  SIXTE-QOINT. 

que  seulement,  et  c'est  ainsi  qu'il  fat  reçu  dans 
rËglise  et  admis  aux  sacrements. 

«On  dira  peut-être  qu'Ambroise  était  saint  ;  et  nous, 
nous  répondrons  qu'il  était  encore  vivant,  et  qu'il 
n'était  pas  encore  admis  au  nombre  des  saints  ;  qu'il 
était  archevêque,  et  peut-être  évêque,  attendu  que 
l'Église  de  Milan  n'était  probablement  pas  encore 
érigée  en  archiépiscopat.  De  là  vient,  que  Dieu  pro- 
tégea Théodose  et  le  favorisa,  en  faisant  réussir  toutes 
ses  entreprises.  C'est  pourquoi  il  eut  des  fils  empe- 
reurs et  augustes.  Si  donc  une  personne  qui  n'était  ni 
basse,  ni  vile,  mais  un  si  grand  empereur,  obéit  très- 
humblement,  reçut  et  fit  la  pénitence,  combien  plus 
doivent  la  faire  les  autres  princes  et  rois? 

«  Et  cependant,  quelques  cardinaux  ont  osé,  en 
notre  présence,  excuser  un  si  grand  crime,  non  sans 
noire  profond  étonnement;  puisque,  oubliant  leur 
propre  dignité,  ils  veulent  approuver  un  fait  qui 
tourne  à  leur  honte,  à  leur  péril  et  à  leur  détriment. 

«Pour  nous,  nous  vous  affirmons  et  vous  assurons  en 
toute  sincérité,  que  nous  ne  voudrions  pas  être  car- 
dinal, et  que,  pour  obtenir  cette  dignité,  nous  ne 
ferions  aucun  traité  avec  aucun  prince  ou  roi  qui  se 
chargerait  de  notre  cardinalat.  Certainement,  nous  ne 
voulons  pas  être  cardinal,  car  cela  importe  peu  à  notre 
personne,  mais  quant  aux  vôtres  c'est  très-imporlant. 

«  Et  pour  cela,  réfléchissez  bien  si  vous  voulez  que 
nous  vous  privions  et  dépouillions  de  la  liberté,  de 
l'autorité,  des  prérogatives,  des  prééminences  et  des 
autres  privilèges  dont  vous  êtes  investis.  Si  cela  vous 
convient,  nous  ferons  en  sorte  que,  avant  peu,  privés 
d'honneur,  de  respect  et  de  dignité,  vous  tombiez 
dans  le  mépris  des  rois  et  des  princes. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  273 

((  Et  nous  VOUS  assurons,  à  n'en  pas  douter,  que  si 
nous  dissimulons  les  outrages  et  les  assassinats  des 
cardinaux,  si  nous  les  laissons  impunis,  il  en  pourra 
facilement  arriver  autant  au  reste  des  cardinaux. 

«  Mais  nous  ferons  justice,  et  ce  qu'il  plaira  à  Dieu, 
et  ce  qui  sera  juste.  Et  si.on  nous  dit  qu'il  pourra  en 
arriver  et  qu'on  devra  en  craindre  beaucoup  de  maux, 
nous  répondrons  qu'on  n'a  rien  à  craindre  en  faisant 
ce  qui  est  juste. 

a  II  est  écrit  que  Dieu  lui-même  fait  la  justice  et  le 
jugement,  que  le  Seigneur  est  juste  et  aime  la  justice; 
c'est  pourquoi  nous  n'avons  rien  à  craindre,  excepté 
le  péché,  et  c'est  le  péché  qu'on  doit  craindre  et  non  la 
justice. 

«  Nous  ne  pouvons,  tant  est  grande  notre  douleur, 
dire  autre  chose  ni  parler  plus  longtemps,  alors  que 
nous  aurions  beaucoup  de  choses  à  dire  ;  mais  nous 
déléguerons  plusieurs  cardinaux  pour  examiner  entre 
eux  ces  affaires,  el,  pour  ce,  nous  prions  Dieu  qu'il 
daigne  protéger  et  secourir  son  ÉgNse  dans  ses  besoins 
pressants.  » 

Cette  allocution,  interrompue  à  plusieurs  reprises 
par  l'oppression  de  la  douleur  et  de  l'indignation, 
fut  prononcée  par  le  pape,  selon  le  témoignage  du  se- 
crétaire présent  au  Consistoire  \  d'un  ton  grave  et 
sévère  :  Graviter  severeque  hœc  verba  locutus  est. 

Le  passage  dans  lequel  Sixte  inculpe  plusieurs  car- 
dinaux d'avoir  osé,  en  sa  présence,  excuser  le  crime 
commis  par  le  roi  de  France,  se  rapporte  à  la  défense 
du  roi,  que  le  cardinal  de  Joyeuse  avait  prise  dans  le 
Consistoire  même.  Le  pape,  suivant  le  récit  du  car- 

1.  Tempesti,  n»  xxiii,  p.  139. 

18 


274  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

dînai  Santorio,  présent  à  cette  scène,  loi  ferma    la 
bouche  avec  un  mouvement  d'indignation,  et  le  fil 
sortir  du  Consistoire  ;  mais,  lorsqu'il  fut  terminé,  San- 
torio   s'approcha  du  souverain  pontife,  et  s'efforça 
d'excuser  son  collègue  de  Joyeuse,  sur  ce  qu'étant 
encore  très-jeune,  il  ne  connaissait  pas  encore  les 
usages'  du  Sacré-CoIlége.  Sixte  lui  répondit  de  faire 
ce  qu'il  jugerait  convenable.  En  conséquence,  Santo- 
rio  alla  chez  le  cardinal  français,  qu'il  trouva  fort  af- 
fligé, et  s'apprétant  à  quitter  la  Cour  potitificale.  Il 
essaya  de  le  consoler,  et  le  détermina  à  se  présenter 
au  prochain  Consistoire  et  à  se  jeter  aux  pieds  du  pape, 
pour  lui  demander  pardon,  ce  qu'il  fit  ^ 

Cependant,  la  congrégation  de  cardinaux  nommés 
pour  examiner  la  conduite  de  Henri  de  Valois,  qui 
était  composée  des  cardinaux  Santorio,  président, 
Santi-Quattro,  Lancelotto,  Pinellî  et  Mattei,  sollicitée 
sans  doute  par  les  ambassadeurs  de  France  et  par  les 
membres  du  Sacré-Collége  attachés  à  celte  couronne, 
laissa  écouler  plusieurs  mois  sans  prendre  aucune  ré- 
solution. Sixte  lui-même  ne  la  pressa  pas  de  conclure, 
craignant  sans  doute  d'exaspérer  le  pauvre  prince,  et 
de  le  jeter  dans  les  bras  du  roi  de  Navarre  et  des  hu- 
guenots. 

Dans  le  mois  de  juin  1589,  il  réunit  un  Consistoire, 
et  y  déplora  les  calamités  qui  affligeaient  l'Europe  et 
particulièrement  la  ville  de  Rome,  souffrant  de  là  fa- 
mine, et  dévastée  par  une  récente  inondation  du 
Tibre.  Pour  apaiser  la  colère  divine,  qui  châtiait  les 
peuples  par  les  fléaux  de  la  guerre  et  de  la  disette,  il 
déclara  qu'il  était  décidé  à  publier  un  jubilé  uni- 

],  Tempesti,  n®  xxvi,  p.  143. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  275 

versel  ;  il  recommanda  aux  cardinaux  de  fréquenter 
les  saintes  stations  des  églises,  les  exhorta  à  méditer 
la  Passion  de  Notre-Seigneur  Jésus-Christ,  et  leur  dé- 
clara qu'il  avait  l'intention  de  renouveler  l'obligation 
du  jeûne,  observé  dans  la  primitive  Église  pendant  le 
saint  temps  de  l'Avent,  si  toutefois  la  congrégation 
des  Rites  donnait  son  assentiment  à  cette  proposition. 
Dans  le  même  temps,  Henri  III,  enhardi  par  le  si- 
lence du  souverain  pontife,  envoya  Révol,  un  de  ses 
secrétaires  d'État,  trouver  le  cardinal-légat  pour  lui 
donner  communication  du  bref  qu'il  avait  obtenu  du 
pape  l'année  précédente,  et  en  vertu  duquel  il  avait 
le  droit  de  se  choisir  un  confesseur,  qui  pouvait  lui 
donner  l'absolution  de  tous  ses  péchés,  môme  de  ceux 
réservés  au  Saint-Siège  par  la  bulle  In  cœna  Domini. 
Leroitiraitdubrefla  conséquence,  qu'alors  qu'il  aurait 
commis  un  péché  tombant  sous  la  censure  ecclésias- 
tique, dès  qu'il  s'en  était  repenti  et  confessé  à  son 
confesseur  ordinaire,  il  ne  devait  pas  encourir  Tex- 
communication  du  souverain  pontife ^ 

Le  légat  transmit  cette  explication  du  roi  au  cardinal 
de  Montalto,  qui  la  communiqua  au  pape.  Mais  Sixte 
répondit  avec  amertume  :  «  Nous  ne  nous  rappelons 
pas  avoir  concédé  au  roi  la  faculté  de  se  faire  absoudre 
des  parricides  et  des  sacrilèges  commis,  en  s'appuyant 
sur  un  bref  ;  c'est  pourquoi  il  ne  suffit  pas  qu'il  nous 
demande  par  votre  intermédiaire  notre  bénédiction, 
ayant  encouru,  parle  meurtre  de  notre  cardinal,  les 
plus  graves  censures,  à  raison  desquelles  il  a  besoin 
de  notre  absolution  :  outre  que  notre  discussion  avec  le 
roi  n'est  pas  relative  aux  mérites  ou  démérites  du  duc 

1.  Tempesli,  t.  Il,  lib.  X,  n»  xl,  p.  157-153. 


270  VIE   DE  SIXTE-QUINT. 

de  Guise,  non  plus  qu'aux  privilèges  que  nous  avons 
pu  lui  accorder;  mais  elle  consiste  dans  la  question 
de  savoir  s'il  a  pu,  de  quehfue  manière  que  ce  soit, 
tuer  un  cardinal,  et  s'il  peut  en  retenir  d  autres  en 
prison,  nous  seul  ayant  sur  eux  un  pouvoir  souve- 
rain. D'où  il  suit,  que  l'obligation  précise  et  indis- 
pensable du  roi  devait  être  de  nous  communiquer 
d'abord  les  démérites  du  cardinal,  et  ensuite  d'obtenir 
de  nous  Tautorisation  et  le  mode  de  le  châtier,  dans  la 
mesure  de  ses  attentats,  sans  offenser  aussi  nota- 
blement l'Église.  Et  il  ne  sert  à  rien  de  dire  que  l'auto- 
rité du  cardinal  avait  fait  de  tels  progrès  dans  ce 
royaume,  que  si  le  roi  ne  l'avait  fait  disparaître  avec 
promptitude  et  stratagème,  il  lui  aurait  été  impossible 
de  le  faire  emprisonner,  puisque  l'on  voit  manifes- 
tement qu'il  retient  sûrement  en  prison  le  cardinal  de 
Bourbon,  l'archevêque  de  Lyon  et  d'autres  encore  ^  » 

Après  avoir  reçu  cette  réponse,  le  légat  dut  se  bor- 
ner à  éviter  avec  le  roi  toute  discussion  au  sujet  de 
l'absolution  qu'il  sollicitait,  et  concentrer  ses  efforts 
pour  obtenir  la  publication  pure  et  simple  du  concile 
de  Trente,  en  excitant  le  roi  à  faire  la  guerre  aux 
huguenots. 

Henri  III  semblait  consentir  à  cette  dernière  condi- 
tion, et  il  se  montrait,  en  apparence,  disposé  à  com- 
battre les  hérétiques.  Mais  il  éludait  constamment  la 
publication  du  concile  sans  la  réserve  :  Suivis  jurt^fug 
régis  et  regni.  Il  alléguait  l'opposition  du  Parlement 
de  Paris  et  du  clergé,  ainsi  que  la  nécessité  de  conser- 
ver ses  propres  privilèges. 

De  leur  côté,  depuis  la  mort  du  duc  de  Guise,  les 

1.  TempesU.  t.  II,  lib.  XII,  n°  xxv,  p.  187. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  277 

ligueurs  reconnaissaient  pour  principal  chef  le  duc 
de  Mayenne  son  frère,  et  ils  s'eflforçaient  d'amener  le 
souverain  ponlife  à  déclarer  Henri  de  Valois  excom- 
munié, et  à  le  proclamer  déchu  de  tout  droit  à  la  cou- 
ronne de  France.  Ils  lui  avaient  adressé  un  mémoire 
en  ce  sens,  signé  par  le  duc  de  Mayenne  et  ses  princi- 
paux adhérents,  et  ils  lui  firent  également  présenter, 
par  des  envoyés  spéciaux,  une  consultation  de  la  Sor- 
bonne,  du  7  septembre  1589,  qui  concluait  à  la  dé- 
position de  Henri  de  Valois. 

Mais  le  pape  ne  prenait  aucun  parti  :  il  se  défiait  de 
la  Ligue,  et  craignait,  en  proclamant  Texcommunica- 
tion  et  la  déchéance  du  roi  de  France,  de  le  pousser 
dans  les  bras  des  hérétiques.  Plusieurs  mois  s'écoulè- 
rent ainsi,  pendant  lesquels  Henri  redoubla  d'astuce 
et  de  duplicité  pour  cacher  ses  véritables  desseins,  et 
obtenir  l'absolution  du  souverain  pontife.  Il  assiégeait 
le  légat  de  sollicitations,  et  protestait  de  son  respect 
pour  le  Saint-Siège  et  de  sa  soumission  à  l'Eglise. 
Mais  le  légat  n'avait  reçu  aucune  instruction  du  pape; 
il  était  fort  embarrassé  de  la  conduite  qu'il  devait 
tenir,  pressé,  en  sens  contraire,  d'un  côté  par  le  roi, 
de  l'autre  par  les  ligueurs.  Plusieurs  fois,  il  avait 
informé  le  cardinal  de  Montalto  de  la  situation  déses- 
pérée de  la  France,  et  de  la  politique  de  Henri  HI,  qui 
cherchait  à  se  rapprocher  du  roi  de  Navarre  et  des 
huguenots.  Le  légat  avait  transmis  au  neveu  du  pape 
la  confidence  qu'il  avait  reçue  de  monseigneur  de 
Saint-Germain,  confesseur  du  roi,  ecclésiastique  sa- 
vant et  homme  de  bien.  Ce  prélat  était  venu  trouver 
le  cardinal  et  lui  avait  dit  :  «  Je  me  crois  obligé, 
pour  obéir  à  ma  conscience,  d'avertir  Votre  Éminence 
que  je  vois  le  roi  si  dégoûté  des  mauvais  procédés 


278  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

qu'on  lui  fait  subir  à  Rome,  et  de  tout  ce  que  les  reli- 
gieux, dans  le  royaume,  en  chaire  et  dans  les  confes- 
sionnaux, font  et  disent  contre  lui,  que  je  le  vois  en 
grand  danger  de  concevoir  une  haine  implacable 
contre  tous  les  religieux,  et  de  se  précipiter  lui-même 
dans  quelque  mauvaise  résolution.  » 

Le  légat  répondit  :  «  Que  le  roi  n'avait  pas,  jusque-là, 
lieu  de  se  plaindre  de  Sa  Béatitude,  puisque,  alors 
qu'elle  avait  pu  sur-le-champ  l'excommunier,  elle 
s'était  contentée  de  renvoyer  Texamen  à  une  congré- 
gation composée  de  cardinaux  très-bien  disposés  en 
faveur  de  la  France.  »  Mais  le  confesseur  de  Henri 
répliqua  :  (f  Ce  que  Votre  Ëminence  me  dit  est  vrai  ; 
mais  on  écrit  de  Rome  qu'on  traite  dans  cette  congré- 
gation des  questions  si  outrageantes  pour  le  roi,  et 
si  préjudiciables  à  ses  États,  que  je  crains  fort,  si  on 
venait  à  les  lui  proposer,  qu'il  n'adopte  toute  autre  ré- 
solution plutôt  que  de  les  accepter.  » 

Henri  IH  avait  quitté  Blois  et  s'était  retiré  à  Tours. 
Le  légat  l'y  avait  suivi,  fort  inquiet  de  ce  changement 
de  résidence,  car  le  roi  se  trouvait  ainsi  beaucoup  plus 
rapproché  du  roi  de  Navarre,  qui  occupait,  avec 
l'armée  calviniste,  tout  le  pays  au  delà  de  la  Loire. 

Le  cardinal  demanda  une  audience,  et  insista  de 
nouveau  sur  la  nécessité  d'une  réconciliation  du  roi 
avec  le  duc  de  Mayenne,  afin  de  réunir  tous  les  catho- 
liques contre  les  huguenots;  il  laissa  même  ent^jidre, 
qu'à  cette  condition,  il  pourrait  obtenir  l'absolutioû 
du  souverain  pontife.  Henri,  depuis  quelque  temps, 
avait  entamé  des  négociations  avec  le  roi  de  Navarre, 
afin  de  pouvoir  résister  plus  facilement  avec  lui  aux 
armées  de  la  Ligue;  il  parut  néanmoins  approuver  la 
proposition  du  cardinal.  Il  lui  envoya  peu  de  jours 


VIE  DE   SIXTE-QUINT.  279 

après  Révol,  son  secrétaire,  avec  un  écrit  de  sa  maip, 
dans  lequel  :  —  «  Pour  miiei}^  fo^re  ppnnaître  ^9, 
bpQn.e  intention,  il  consentait  et  offrait  de  remettre 
à  notre  saint  père  le  pape  l'arbitrage  des  difficultés,  à 
rocca$|pn  desquelles  la  guprre  avait  été  déclarée  par 
ses  sujets,  afia  d'en  être  Tamiablp  çpmpositeur;  Sa 
Sainteté  prenant  avec  lui  pour  adjoints,  si  bon  )ui 
semblait,  le  grand-duc  de  Toscape  et  le  duc  dp  Lor- 
raine. Promettant  Sa  Majesté,  sur  sa  foi  et  honneiir, 
d'observer  la  composition  et  Taccord  qui  seront  f^its 
par  Sa  Sainteté  pour  la  pacification  de  la  guerre, 
Texaltation  de  la  religion  catholique,  ensemble  la 
conservation  deTatilorité  de  Sa  Majesté.  » 

Le  légat  envoya  cette  proposition  au  cardinal  de 
Montalto  ;  mais  avant  son  arrivée  à  Rome,  il  sut,  qu'au 
mépris  de  toutes  ses  pronaesses,  le  roi  venait  de  con- 
clur.e  |iji  tf aiié  ^vec  le  roi  de  Navarre.  L'année  de  la 
Ligue,  qui  s'approchait  sous  le  commandeoient  du  duc 
de  Mayenne,  avait  effrayé  Henri  III  et  Tavait  déter- 
miné à  prendre  cette  résolution.  Le  roi  la  fit  connaître 
au  lég^t,  protestant  qu'il  vivrait  et  mourrait  dans  la  foi 
cathoUque,  apostolique  et  romaine,  et  qu'il  souffrirait 
mille  morts  plutôt  que  d'abandonner  sa  religion  ' ,  Le 
légat  répondit  que  si  l'accord  avec  Henri  de  Navarrq 
et  les  hérétiques  devait  se  suivre,  il  priait  le  roi  de 
lui  4ûnn.er  un  passeport  pour  3e  retirer,  puisqu'il 
n'aurait  plus  besoin  de  ses  services.  Il  en  deinanda 
uu  égaleme^jt  au  duc  de  Mayenne,  afin  de  pouvoir 
traverser  en  sûreté  les  pays  occupés  par  les  troupes 
de  la  Ligue. 


1.   Tempesti,  t.  il,  Hb.  XI  «t   XUt  fi^Mimt  el  flpé«ialemoiit 
p.  182  à  185. 


280  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

Avant  de  quitter  la  cour,  le  cardinal  crut  devoir  en- 
voyer à  Rome  son  secrétaire  Francesco  Sini,  avec  un 
mémoire  justificatif  de  sa  conduite,  dans  lequel  il  sol- 
licitait son  rappel  ^  En  attendant  la  réponse,  il  se  ren- 
dit d'Orléans  à  Chateaudun  pour  voir  le  duc  de 
Mayenne,  et  l'engager  à  faire  la  paix  avec  Henri  III. 
Mais  il  ne  put  parvenir  à  l'amener  à  aucune  conces- 
sion, et  le  frère  du  duc  de  Guise,  en  parlant  du  roi 
de  France,  affecta  même  de  l'appeler  plusieurs  fois 
a  un  misérable,  »  auquel  il  ne  devait  ni  ne  pouvait  se 
fier*. 

Convaincu,  une  fois  de  plus,  de  l'impossibilité  de  ré- 
tablir la  paix  entre  les  ligueurs  et  le  roi  de  France, 
le  légat  revint  à  Orléans,  et  en  repartit  bientôt  après 
pour  Moulins,  où  il  attendit  la  réponse  de  Rome. 

Pendant  cet  intervalle,  le  marquis  de  Pisani  avait 
fait  de  nouvelles  instances  auprès  du  pape,  pour  obte- 
nir l'absolution  de  son  maître.  Mais  Sixte  avait  con- 
stamment répondu  :  «Qu'il  était  très-disposé  à  recevoir 
dans  le  sein  de  l'Église  un  de  ses  fils  bien-aimés,  qui 
donnait  des  marques  de  son  repentir;  mais  que,  pour 
prouver  sa  sincérité,  le  roi  devait  d'abord  remettre  à 
son  légat  le  cardinal  de  Rourbon  et  l'archevêque  de 
Lyon,  afin  qu'ils  fussent  conduits  à  Rome,  où  lui  seul, 
comme  leur  juge  légitime,  voulait  examiner  leur  cause 
et  rendre  la  sentence  qui  leur  était  due.  Qu'il  fallait, 
en  même  temps,  que  le  roi  demandât  l'absolution  des 
censures  encourues  pour  leur  incarcération.  »  Mais 
Henri  s'était  excusé  de  ne  pouvoir  déférer  aux  désirs 
du  pape,  par  la  raison  que  s'il  relâchait  le  cardinal  de 


t.  Tempesti,  p.  190-194. 

2.  Ibid.,  lib.  XIII,  n®»  viii  à  xil,  p.  198-200, 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  281 

Bourbon,  ce  prélat  serait  sur-le-champ  nommé  roi  par 
la  Liguée 

Cette  négociation  était  encore  pendante,  lorsque  le 
secrétaire  du  légat  arriva,  porteur  du  mémoire  du  car- 
dinal Morosini.  Admis  sur-le-champ  à  l'audience  du 
souverain  pontife,  après  lui  avoir  remis  sa  dépêche,  il 
lui  dépeignit  au  vrai,  de  vive  voix,ie  misérable  état 
du  royaume  de  France,  l'agitation  des  villes  et  des 
provinces,  la  guerre  civile  entre  les  catholiques  de  la 
Ligue  et  les  catholiques  partisans  du  roi,  la  guerre 
religieuse  entre  les  huguenots  et  les  ligueurs,  enfin, 
l'alliance  conclue  par  le  roi  avec  le  parti  protestant  et 
le  roi  de  Navarre. 

Sixte,  ému  de  ce  tableau,  espéra  néanmoins  rame- 
ner le  roi  de  France  à  se  soumettre  à  sa  juridiction 
ecclésiastique,  en  l'intimidant  par  un  acte  de  vigueur. 
Le  5  mai  1589,  il  réunit  les  cardinaux  en  Consistoire, 
et  leur  proposa  de  lancer  un  monitoire  contre  Henri 
de  Valois.  Dans  ce  décret,  après  avoir  rappelé  l'assas- 
sinat du  cardinal  de  Guise,  l'emprisonnement  du  car- 
dinal de  Bourbon  et  de  rarchevêijue  de  Lyon,  les  excès 
commis  par  le  roi,  qui,  après  plusieurs  admonitions, 
ne  s'était  pas  empressé  de  satisfaire,  comme  il  le  de- 
vait, aux  prescriptions  du  Saint-Siège  apostolique.,  il 
l'exhortait  de  nouveau  à  s'y  soumettre,  par  l'affection 
paternelle  qu'il  lui  portait,  le  regardant  comme  fils 
aîné  de  l'Église  :  il  l'invitait  par  les  entrailles  de  la 
miséricorde  divine,  et  l'avertissait  avec  l'autorité  du 
chef  de  l'Église,  une  première,  une  seconde  et  une 
troisième  fois,  de  remettre  en  liberté  le  cardinal  et 
l'archevêque,  dans  le  délai  de  dix  jours,  à  partir  de  la 

1.  Teaipeilijib.  Xlll,  ii»  xxili,  p.  207. 


282  VIE  DE  SIXTB-QUINT. 

publication  da  monitoire,  et  d'avoir  à  en  informer  le 
Saint-Siège  trente  jours  après  les  avoir  délivrés  :  qu'au- 
trement, le  roi  et  ses  adhérents  seraient  et  demeure- 
raient séparés  de  la  saiqte  Église.  En  outre,  il  le  ci- 
tait à  comparaître  à  Rome  soit  en  personne,  soit  par 
un  envoyé  spéciij,  dans  le  terme  de  soixante  jours, 
afin  de  se  justifier  en  jugement  de  ses  méfaits,  et  de 
Temprisonnement  du  cardinal  et  de  rarchevêque.  Dans 
lesdits  soixante  jours,  il  en  assignait  vingt  pour  le 
prei^er  avertissement  canonique,  vingt  pour  le  se- 
cond et  vijigt  pour  le  troisième. 

Ensuite,  s* adressant  aux  cardinaux,  il  leur  parla 
en  ces  termes,  ainsi  que  le  rapporte  le  secrétaire  du 
Consistoire.  «  Nous  savons  que  les  ministres  du  roi  et 
d'autres  $e  lamentent  de  notre  résolution  présente, 
mais  ils  se  lamentent  à  tort,  car  ils  n'ont  aucune  ap- 
parence de  raison  de  se  plaindre  de  nous  comme  pon- 
tife, puisque  nous  l'avons  (le  roi  de  France]  attendu 
avec  patience,  silence  et  bonté  pendant  cinq  mois 
con^cutifs«  et  que  nous  n'avons  jamais  pu  obtenir  de 
lui  aucune  marque  de  pénitence.  11  n'a  jamais  vou}u 
délivrer  1^  prisonniers,  ni  demander  l'absolution  des 
censures  ancourues  par  leur  incarcération  :  il  s'est  per- 
mis de  recevoir  les  sacrements  et  d'intervenir  aux  of- 
fices divins;  il  s'^st  fait  nommer  chanoine  de  Tours, 
et,  d^n3  uoe  cérémonie  solennelle^  il  a  pris  place  au 
chiûdur,  ne  tenant  aucun  compte  de  rexcommunication, 
non  plus  que  de  ses  péchés.  II  s'est  allié  et  à  fait  une 
trêve  avec  le  roi  de  Navarre,  et  son  lieutenant,  Al- 
phonse Corse  (d'Ornam)),  en  a  fait  autant  avec  Lesdi^ 
guières  et  avec  les  hérétiques.  Tous  ces  faits  sont 
incontestables,  et  môme  il  s'est  abouché  avec  le  Na- 
varrais  excommunié  et  séparé  de  l'Église.  »  Ici,  Sixte 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  283 

rappela  rexcommunicatipn  fulminée  par  le  pape  Con- 
stantin  contre  l'empereur  Philippe,  et  celle  de  l'em- 
pereur  qui  avait  envoyé  en  exil  saint  Jean  Chryso- 
stome.  Il  ajouta  qu'il  aurait  pu,  depuis  longtemps, 
imiter  ces  exemples,  mais  qu'il  avait  voulu  attendre, 
afin  de  voir  si,  par  douceur,  il  pourrait  obtenir  la 
soumission  du  roi.  Il  fit  donner  lecture  des  articles  de 
la  paix  conclue  par  Alphonse  d'Ornano  avec  les  héré- 
tiques ;  il  continua,  en  faisant  remarquer  que  le  légat 
aurait  dû  faire  en  sorte  que  Henri  eftt  demandé  Tab- 
solution  sur-le-champ  :  «  Et  alors,  ajouta-t-il,  nous 
n'aurions  pas  tardé  à  la  lui  accorder  ;  car  le  roi  n'ignore 
pas  Tamour  que  nous  lui  portons  :  il  sait  tout  ce  que 
nous  avons  fait  dans  son  intérêt,  alors  que  nous  lui 
avons  permis  de  retirer  un  demi-million  des  biens  ec- 
clésiastiques, d'après  ses  instances  réitérées,  et  no- 
nobstanlTopposition  du  clergé,  opposition  injurieuse 
au  Saint-Siège.  Nous  lui  avons  offert  vingt  mille  fan- 
tassins et  mille  cavaliers  entretenus,  non  à  ses  frais, 
ni  à  ceux  de  son  royaume,  mais  entièrement  à  ceux 
du  Saint-Siège,  et  le  roi  les  a  refusés.  En  outre,  il  y  a 
deux  ans,  nous  ayant  demandé  notre  intervention  pour 
empêcher  le  passage  des  reitres,  nous  nous  sommes 
employé  pour  qu'ils  en  fussent  empêchés  par  les  forces 
de  la  Flandre  espagnole.  Nous  lui  écrivîmes  alors  pour 
lui  faire  connaître  entièrement  nos  intentions,  l'infor- 
mant que  nous  ne  voulions  pas  lui  envoyer  de  l'ar- 
gent, parce  que,  lorsque  nos  fonds  auraient  commencé 
h  produire  un  bon  effet,  la  reine-mère  n'aurait  pajs 
manqué  de  conclure  un  accord,  et  qu'ainsi  tout  se- 
cours se  serait  trouvé  perdu.  De  plus,  la  paix  négociée 
avec  tant  d'efforts  et  de  soins,  avait  enfin  été  obtenue, 
grâce  à  notre  vigilance,  et  nous  ne  savons  pas  ce  que 


284  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

nous  aarions  pa  faire  de  plus  avantageux  pour  loi  z  et 
néanmoins,  méprisant  nos  attentions  paternelles.  Il  a 
voulu  se  perdre  lui-même  dans  un  précipice.  Si  nous 
vous  rappelons  ces  choses,  ce  n'est  pas  pour  reprocher 
aux  autres  nos  bienfaits,  mais  pour  que,  instruits  de 
la  vérité,  vous  puissiez,  en  temps  et  en  lieu,  rendre 
témoignage  de  notre  bon  cœur  envers  ce  monarque.  » 
En  terminant,  il  intima  à  tous  les  cardinaux  présents, 
sous  peine  d'excommunication,  de  garderun  silence  ab- 
solu sur  ce  monitoire,  tant  qu'il  n'aurait  pas  été  publié. 

Prononcé  le  5  mai  en  Consistoire,  le  monitoire  fol 
envoyé  le  12,  dans  le  plus  grand  secret,  au  cardinal 
légat  en  France,  afin  qu'il  en  procurât  l'exécution  le 
jour  même  où  il  devait  être  affiché  à  Rome,  ce  qui 
eut  lieu  le  24  mai,  dans  les  endroits  ordinaires. 
Dès  le  20,  le  secrétaire  du  légat  était  reparti  pour  la 
France,  n'emportant  ni  instructions  nouvelles,  ni  Tau- 
lorisation  pour  le  cardinal  de  revenir  à  Rome.  11 
paraît  que  la  dépêche  du  12  mai,  dans  laquelle  on  lui 
avait  adressé  le  monitoire,  fut  perdue  ou  enlevée  en 
route  :  il  ne  put  donc  pas  le  faire  publier  le  24,  en 
même  temps  qu'il  Tétait  à  Rome.  Mais  comme  un 
grand  nombre  de  copies  de  cet  acte  avaient  été  déjà 
répandues  parmi  les  ligueurs,  il  fut  lu,  dès  le  mois  de 
juin,  dans  les  cathédrales  de  Meanx  et  de  Chartres,  au 
grand  désespoir  de  Henri  III,  qui  avait  espéré,  jus- 
qu'au dernier  moment,  échapper  à  l'excommunication 
pontificale. 

Avant  la  publication  du  monitoire  à  Rome,  le  car- 
d  inal  de  Joyeuse  et  l'abbé  d'Ossat  quittèrent  cçtte  ville  et 
se  rendirent  à  Venise,  tandis  que  l'ambassadeur  ordi- 
naire, le  marquis  de  Pisani,  allait  s'établir  à  Florence. 

Le  légat  en  France,  ne  recevant  aucune  instruction 


VIE   DE  SIXTE-QUINT.  «285 

du  cardinal  de  Montalto,  qui  se  bornait  à  lui  écrire 
qu'il  s'en  remettait  à  sa  prudence,  prit  le  parti  de 
renvoyer  à  Rome  son  secrétaire,  afin  d'insister  de 
nouveau  sur  son  rappel.  Il  l'obtint  enfin,  grâce  aux 
instances  de  son  cousin,  Alberto  Badoer,  alors  am- 
bassadeur de  la  république  de  Venise  près  du  souve- 
rain pontife  ^ 

Après  la  publication  du  monitoire,  Sixte  se  trouvant 
affranchi  de  tout  ménagement  à  garder  envers  le  roi 
de  France,  reprit  ouvertement  le  projet  d'encourager 
le  duc  de  Savoie  à  entreprendre  la  conquête  de  Ge- 
nève. Le  6  juin  1589,  en  réponse  à  deux  lettres  du 
prince  précédemment  reçues,  il  lui  adressa  de  sa  main 
une  dépêche  pour  l'inviter  àperslster  dans  son  dessein, 
lui  promettant,  en  cas  de  succès,  un  subside  de  cent 
mille  écus  pour  l'année  4589,  sauf  à  déterminer  plus 
tard,  d'accord  avec  le  roi  d'Espagne,  dans  quelle  pro- 
portion chacun  d'eux  devrait  concourir  à  la  dépense 
exigée  par  cette  expédition.  Mais  après  plusieurs 
combats  de  peu  d'importance,  cette  entreprise  n'eut 
aucune  suite. 

Cependant  Henri  III,  retranché  du  sein  de  TËglisc 
par  l'excommunication  pontificale,  avait  été  assassiné 
à  Saint-Cloud  le  4"  août  1589,  par  Jacques  Clément, 
moine  dominicain.  Cette  nouvelle,  parvenue  le  4  au 
légat,  qui  était  alors  à  Lyon,  fut  transmise  à  Rome 
sur-le-champ.  Le  M  septembre  Sixte  réunit  le  Consis- 
toire, et  adressa  aux  cardinaux  un  long  discours  sur  la 
mort  de  Henri  de  Valois,  dans  lequel  on  trouve  le 
passage  suivant,  qui,  dans  sa  naïveté  singulière,  peint 
bien  l'état  des  esprits  à  cette  triste  époque. 

1.  TempesU,  t.  Il,  lib.  Xlll,  passim,  de  la  page  195  à  210. 


280  VIE  DE  SIXTK-QUINT. 

«  —  La  mort  de  Henri  est  digne  d*exciter  tant 

d'admiration  et  tant  do  stupeur,  que  c'est  à  peine  si  la 
postérité  .pourra  y  ajouter  foi.  Un  roi  très-puissant, 
alors  occupé  à  faire  le  siège  de  Paris,  un  roi  qui  avait 
réduit  cette  capitale  à  lui  demander  grâce,  un  roi 
entouré  d'une  très-brave  armée,  un  tel  roi  est  tombé 
mort  dans  son  cabinet,  tué  par  un  faible  moine,  avec 
un  seul  coup  d'un  petit  fer.  Certainement,  cette  chose 
est  arrivée  afin  que  chacun  reconnaisse  en  elle  la 

force  des  jugements  de  Dieu' Ce  Saint-âiége  a 

coutume  de  célébrer  un  service  solennel  pour  les  funé- 
railles des  rois  Très-Chrétiens  :  mais  comme  le  roi 
Henri,  autant  qu'il  est  permis  à  TÈglise  de  juger  d'a- 
près l'apparence,  est  mort  impénitent,  il  n'est  pas 
permis  de  lui  en  célébrer,  et  cela  ne  doit  causer  aucun 
préjudice  au  royaume,  puisque  le  Saint-Siège  refuse 
les  funérailles  non  à  un  roi  de  France,  mais  seulement 
à  Henri  de  Valois.  » 

Ce  n'est,  en  effet,  que  longtemps  après,  sur  les  sol- 
licitations de  l'abbé  d'Ossat^  que  Clément  VUI  se  dé- 
cida à  ordonner  un  service  funèbre  pour  le  repos  de 
l'âme  du  malheureux  monarque. 

Aussitôt  après  avoir  appris  la  mort  de  Henri,  le 

t.  5ia;/o,,,  parlando  in  ConsUiorio  fcce  una  grave  e  copiosa  ora- 
zione  sopra  ta  morte  di  Henrico  111,  —  «  Degna  di  tanta  ammiro' 
x$êne  edi  tento  êtupore,  ehe  appena  iposieri  favrebber  ereduta;  un 
re  poientitaimOf  ntH'  auuale  vs$ëdi9  di  Farigi^  che  avea  tidotta 
questa  capitale  a  chiederli  misericordia ;  un  re  circonvallato  da  vo* 
lidissitno  esercito  ;  un  re  nel  suo  medesimo  gabinettOy  da  un  ineirme 
fratieelh  eon  un  colpo  solo  di  piccolo  ferro  è  restato  ucciso,  Certa- 
mente  quesia  eo9a  h  aceoduta^  acciocchè  ciascuno  conosca  nella  me- 
desima  laforza  de'  giudizii  de  Dio,  »  —  Teaipesli,  t.  11,  lib.  XIV, 
n»xiv.  p.  22t. 

2.  Voy.  sa  letlro  à  la  reine  veuvede  Henri  111,  citée  par  Tem- 
pesti,  ibid,^  p.  222. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  287 

pape  avait  adressé  un  grand  nombre  de  brefs  aux  prin- 
cipaux seigneurs  français,  les  exhortant  à  faire  la  paix 
et  à  s'entendre  pour  élire  un  roî  catholique.  Il  écrivit 
également  à  Tempereur  d'Allemagne,  lui  demandant 
de  s'opposer  de  tout  son  pouvoir*  aux  levées  des  retires 
protestants,  destinés  à  soutenir  en  I<^rance  la  cause 
des  hérétiques. 

£n  dépit  de  ces  exhortations,  le  pontife  reçut  bientôt 
la  nouvelle  c|ue  Henri  de  Bourbon,  roi  de  Navarre, 
avait  été  proclamé  roi  de  France  par  les  principaux 
chefs  de  la  noblesse  et  du  clergé. 

Presque  au  même  moment,  le  cardinal  de  Bourbon 
était  élu  roi  par  ta  Ligué,  sous  le  nom  de  Charles  X, 
elles  ligueurs  envoyaient  à  Rome  le  frère  Jacques  dé 
Dieu,  commandeur  de  Tordre  de  Malte,  pour  obtenir 
du  pape  la  confirmation  de  cette  élection,  et  une  nou- 
velle bulle  déclarant  inhabile  à  exercer  l'autorité 
royale  de  France  le  Navarrais,  qu'il  avait  précédem- 
ment excommunié,  comme  hérétit^ue  relaps. 

Avant  de  prendre  aucun  parti,  Sixte  voulut  avoir 
des  renseignements  cetlains  sur  l'état  du  royaume  de 
France.  Le  légat  Morosini  se  trouvant  en  route  pour 
rentrer  à  Rome,  le  pape  écrivit  au  grand-duc  de  Tos- 
cane, auquel  ra  parenté  avec  la  reine  Catherine  et 
ses  relations  avaient  créé  beaucoup  d'amîs  dans  ce 
pays.  Le  pape  apprit  de  ce  prince  que  tout  y  était 
^  trouble  et  confusion.  On  y  croyait  que  le  duc  de 
Mayenne  aspirait  au  pouvoir  souverain  ;  que  les  ducs 
d'Aumale,  de  Nemours,  de  Mercœur  et  d'autres  en- 
core cherchaient  à  profiter  de  la  guerre  civile  pour 
augmenter  leur  fortune  et  leur  influence;  qu'ils  as- 
piraient à  se  rendre  indépendants,  chacun  dans  la 
province  où  il  commandait,  et  qu'ils  songeaient  à  par- 


288  VIE  DE   SIXTE-QUINT. 

tager  le  royaume  ;  que  le  duc  de  Lorraine  cherchait  à 
réunir  Sedan,  Verdun  et  d'autres  places  yoisines'à  ses 
États;  et  qu'on  avait  proposé  au  roi  d'Espagne  de  faire 
occuper  la  Bretagne  par  ses  troupes,  afin  d'avoir  en 
France  un  pied  assuré.  Le  pape  sut  également  que  le 
duc  de  Savoie  avait,  dès  le  mois  d'aoAt,  fait  présenter 
ses  prétentions  à  la  couronne  de  France  devant  le 
parlement  de  Grenoble.  Il  soutenait  que,  seul,  il  était 
rhéritier  légitime  de  Henri  III,  puisqu'il  descendait 
d'une  tante  de  ce  prince,  c'est-à-dire,  de  Marguerite, 
sœur  de  Henri  II,  père  du  défunt  monarque,  et  qu'il 
avaitpour  femme  l'infante  d'Espagne,  fille  de.  la  sœur 
du  roi  assassiné.  Mais  le  parlement  avait  répondu, 
qu'au  milieu  de  tant  de  prétendants  à  la  couronne,  on 
ne  pouvait  reconnaître,  comme  roi  de  France,  que  le 
prince  qui  serait  élu  tel  par  l'Assemblée  des  États- 
Généraux  du  royaume. 

Tout  au  contraire,  le  parlement  de  Toulouse,  sui- 
vant l'exemple  donné  par  celui  de  Paris,  avait  pro- 
clamé roi,  sous  le  nom  de  Charles  X,  le  cardinal  de 
Bourbon,  et  lui  avait  reconnu  tous  les  droits  et  toutes 
les  prérogatives  dé  la  couronne. 

Ces  nouvelles  laissaient  le  pape  dans  une  doulou- 
reuse perplexité.  Il  était  fermement  décidé  à  ne  jamais 
reconnaître  comme  roi  de  France  un  hérétique  ;  mais, 
parmi  les  princes  catholiques,  quel  était  l'homme  le 
plus  capable,  par  ses  talents,  ses  vertus,  son  courage  • 
et  son  influence,  de  bien  gouverner  la  ïYance,  en  y 
maintenant  la  reli'gion  romaine?  Sixte  considérait 
le  cardinal  de  Bourbon  comme  au-dessous  de  cette 
difficile  mission  :  il  doutait  également  de  la  capacité 
du  duc  de  Mayenne  :  enfin,  il  craignait  l'ambition 
du  roi  d'Espagne.  La  république  de  Venise,  dont  la 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  280 

sagacité  politique  ne  pouvait  être  mise  en  doute , 
venait  de  reconnaître  le  roi  de  Navarre  comme  suc- 
cesseur de  Henri  lU.  Cette  reconnaissance  avait  pro- 
fondément impressionné  Sixte,  qui  paraissait  craindre 
qu'il  ne  fût  très-difficile  d'enlever  à  ce  prince  le  trône 
de  France.  Mais  le  comte  d'Olivarès,  qui  avait  vu 
écarter  du  tréne,  par  des  assassinats  successifs,  les 
Guise  et  Henri  de  Valois,  et  qui  redoutait  pçu  les 
candidatures  du  cardinal  de  Bourbon  et  du  duc  de 
Mayenne,  redoublait  d'efiforts  en  faveur  de  Philippe  II, 
son  maître. 

Effrayé  des  progrès  de  Henri  IV,  Sixte  finit  par 
céder  aux  obsessions  réitérées  de  l'ambassadeur  d'jEs- 
pagne.  L'ayant  fait  venir  au  Vatican,  il  le  chargea 
d'écfire  à  Philippe  que  le  moment  était  venu  d'acqué- 
rir une  gloire  immortelle,  en  secourant  le  royaume 
de  France  et  la  religion,  afin  qu'elle  n'y  pérît  pas; 
qu'il  y  avait  intérêt  à  cause  de  ses  Etats  voisins  de 
Flandres  et  d'Italie  ;  qu'en  conséquence, ill'engageait 
à  mettre  sur  pied  une  puissante  armée  pour  combattre 
le  roi  de  Navarre,  et  établir  en  France  un  roi  catho- 
lique :  qu'il  fallait  donc  qu'il  se  tînt  sur  ses  gardes,  et 
donnât  des  ordres  prompts  et  précis  au  duc  de  Parme 
et  à  ses  autres  ministres,  afin  qu'ils  n'y  manquassent 
pas  de  leur  côté^ 

Ensuite,  il  chargea  le  cardinal  Sanlorio  de  rédiger 
le  projet  d'alliance  avec  le  roi  d'Espagne.  Ce  prélat 
entra  en  pourparlers. avec  le  comte  d'Olivarès  et  avec 
le  duc  de  Sessa,  envoyé  extraordinaire  de  Philippe, 
qui  lui  firent  connaître  ce  que  leur  maître  désirait, 

1.  Mémoires  du  cardinal  Santorio.  —  Tempesti,  ut  supra, 
lib.  XV,  n»  VIII,  p.  no. 

id 


290  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

promettant  de  sa  part  une  fidélité  à  toute  épreuve  à 
exécuter  ses  engagements,  et  une  reconnaissance  sans 
bornes  à  Sa  Sainteté.  Par  cet  accord,  le  pape  s^enga- 
geait  à  envoyer  en  France,  au  secours  de  la  Ligne,  nn 
corps  de  quinze  mille  fantassins  et  huit  cents  cava- 
liers, sous  le  commandement  du  duc  d'Urbin,  pour  se 
réunir  à  Tannée  espagnole,  qui  devait  être  bien  plus 
nombreuse;  et  il  était  entendu  que  le  pontife  ne  four- 
nirait un  subside,  que  lorsque  le  roi  d'Espagne  aurait 
mis  cette  armée  sur  pied  ^ 

Après  avoir  conclu  ce  traité.  Sixte  ordonna  un  ju- 
bilé, fit,  avec  les  cardinaux,  des  processions  solennelles 
aux  principales  églises  de  Rome,  et  implora  Dieu  par 
ses  prières  en  faveur  du  royaume  de  France. 

C'est  alors  que  le  duc  d'Olivarès,  qui,  depuis  Tas- 
sassinat  de  Henri  III ,  paraissait  exercer  sur  le  pape 
une  influence  irrésistible,  lui  suggéra  l'idée  d'envoyer 
en  France  comme  légat,  en  remplacement  du  cardi- 
nal Morosini,  le  cardinal  Gaêtano,  sujet  napolitain, 
dont  le  neveu  était  au  service  du  roi  d'Espagne,  et 
dont  le  frère,  le  duc  de  Simoneta,  recevait  une  pen- 
sion de  Philippe.  Sixte,  qui  avait  eu  d'abord  l'inten- 
tion de  choisir  le  cardinal  Rusticacci,  nomma  Gaêtano 
après  quelque  hésitation,  lui  assignant  un  traitement 
de  cent  mille  ducats,  et  mettant  en  outre  à  sa  disposi- 
tion^ pour  la  Ligue,  vingt-cinq  mille  écus  par  mois, 
et  une  réserve  de  cent  mille  écus;  subsides  que  les 
partisans  de  l'Espagne  trouvaient  insuffisants  '. 

Avant  de  quitter  Rome,  le  nouveau  légat  reçut  du 
souverain  pontife  les  instructions  suivantes,  que  Sixte 
avait  rédigées  lui-môme. 

K  Tempesli,  n»  XXIV,  p.  23G, 
2.  Ibid,,  11»»  IX  àxH,  p.  231. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  291 

!•  Qu'il  eût  à  employer  toute  son  industrie,  toute 
sa  vigilance,  pour  faire  en  sorte  qu'un  roi  véritable- 
ment catholique  fût  créé  en  France ,  lui  rappelant  la 
gloire  acquise  en  Pologne  par  le  cardinal  Aldobran- 
dini  *,  afin  de  Texciter,  par  l'exemple  d'un  de  ses  col- 
lègues ,  à  faire  de  même,  en  procurant  une  véritable 
paix. 

2*  Qu'il  obtînt  la  liberté  du  cardinal  de  Bourbon 
et  de  l'archevêque  de  Lyon,  l'introduction  de  la  sainte 
Inquisition,  la  rupture  de  l'alliance  faite  depuis  long- 
temps avec  les  Turcs,  et  l'annulation  des  privilèges 
de  l'Église  gallicane,  contraires  àTautorité  du  Saint- 
Siège. 

3"  Qu'il  s'assurât  si  le  cardinal  de  Bourbon,  déclaré 
roi  par  la  Ligue,  sous  le  nom  de  Charles  X,  avait  été 
réellement  reconnu  roi  par  tous  les  ligueurs  sans  ex- 
ception ;  ou  s'il  avait  des  opposants,  et  vers  quel  prince 
du  sang  ceux-ci  inclinaient;  et  si,  parmi  les  princes  du 
sang  qui  avaient  adhéré  au  parti  du  roi  de  Navarre, 
il  s'en  trouvait  quelqu'un  qui  fût  disposé  à  s'attacher 
au  cardinal  de  Bourbon. 

4»  Quelles  menées  étaient  pratiquées  par  le  duc  de 
Vendôme  et  par  le  duc  de  Lorraine  ;  si  elles  étaient 
en  faveur  du  roi  de  Navarre  ou  du  cardinal  de  Bour- 
bon, ou  même  dans  leur  propre  intérêt. 

5"  Qu'il  considérât  et  protégeât  la  Ligue,  unique- 
ment comme  soutien  de  la  religion  catholique,  et 
lé  duc  de  Mayenne  comme  son  promoteur;  mais 
qu'il  cherchât,  en  toute  sincérité,  à  découvrir  si  la 
Ligue  était  une  rébellion  ou  une  réunion  guidée  par 

1.  Il  venait  d'obtenir  la  mise  en  liberté  de  rarchiduc  Maximi- 
\wn,  et  la  soumission  du  roi  Sigismond  à  rautorité  du  Saint- 
Siège. 


292  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

le  zèle  pour  la  religion,  et  si  le  duc  de  Mayenne  visait 
au  trône,  ou  avait  en  vue  la  destruction  de  T hérésie. 

6«  Qu'il  essayât,  par  tous  les  moyens,  de  savoir 
quelle  était  la  conduite  des  princes  du  sang  et  du  roi 
de  Navarre  ;  si  véritablement  ils  observaient  les  con- 
•ventions  jurées,  si  le  roi  de  Navarre  se  montrait  hos- 
tile aux  catholiques,  s'il  donnait  un  espoir  fondé  de 
se  faire  vrai  catholique ,  et  si,  d'un  autre  côté,  il  y 
avait  lieu  d'espérer  sûrement  qu'il  pût  être  défait  par 
le  duc  de  Mayenne. 

7*  Si  les  Parisiens  aimaient  le  roi  de  Navarre,  et 
quelles  pouvaient  être  les  visées  des  ministres  espa- 
gnols; si  c'était  d'établir  en  France  un  roi  catholique, 
ou  de  constituer  une  monarchie  universelle. 

8""  En  dernier  lieu,  il  lui  recommandait  de  s'in- 
former des  secours  que  l'Espagne  donnait  ou  pourrait 
donner  à  la  Ligue ,  et  de  se  bien  garder  de  se  faire 
jamais  fauteur  de  factions  et  de  guerres  ^ 

Muni  de  ces  instructions,  le  cardinal  Gaëtano  prit 
congé  du  pape  le  25  septembre  1589,  et  il  s'achemina 
vers  la  France  par  Florence  et  Bologne.  Dans  cette 
ville,  il  rencontra  l'ancien  légat  Morosini,  qui  le  mit 
au  courant,  dans  plusieurs  entretiens,  du  déplorable 
état  du  royaume  de  France. 

Mais,  avant  l'arrivée  de  Gaëtano  à  Paris,  les  choses 
avaient  commencé  à  changer  d'aspect,  et  la  cause 
de  Henri  IV  avait  gagné  du  terrain.  Après  plusieurs 
entreprises  heureuses,  il  venait,  dans  la  journée  d'Ar- 
qués ,  de  battre  et  de  disperser  l'armée  de  la  Ligue 
commandée  par  le  duc  de  Mayenne.  Sixte  n'avait  pas 


1.  TemposU,  d'après  un  manuscrit  de  la  bibliothèque  Barberlna, 
tif  supra,  lib.  XV,  n»  xviii,  p.  233-^234. 


VIE  DE  SIXTE-QDINT.  203 

encore  reçu  la  nouvelle  de  cet  échec,  lorsqu'il  apprit 
Tarrivée  à  Venise  du  duc  de  Luxembourg,  que  Henri 
envoyait  en  ambassade,  remercier  la  sérénissime  ré- 
publique de  ce  qu'elle  l'avait  reconnu  roi  de  France. 
Dans  son  premier  mouvement  et  à  l'instigation  du 
comte  d'Olivarès,  Sixte  ordonna  à  son  nonce  de  quit- 
ter Venise,  avec  les  ambassadeurs  d'Espagne  et  de  Sa- 
voie ,  ce  qu'il  fit,  se  retirant  à  Ferrare.  Mais,  informé 
bientôt  de  l'éclatant  succès  remporté  par  Henri  dans 
la  journée  d'Arqués,  Sixte  donna  l'ordre  au  nonce  de 
rentrer  à  Venise,  où  se  trouvait  le  duc  de  Luxembourg. 
Le  i  4  octobre,  le  duc  expédia  vers  Rome  un  de  ses 
gentilshommes,  que  le  pape  reçut  et  admit  au  baise- 
ment  des  pieds;  il  le  confia  ensuite  à  un  des  prélats 
de  sa  cour,  pour  le  loger  chez  lui  et  en  avoir  soin. 
Le  gentilhomme  ayant  demandé  un  passeport  ou  sauf- 
conduit  pour  l'ambassadeur,  le  pape  lui  répondit  : 
«  Écrivez  au  duc  qu'il  vienne,  que  nous  l'attendons, 
et  qu'un  personnage  tel  que  lui  n'a  pas  besoin  de 
passeport.  »  Le  duc,  néanmoins,  ne  quitta  Venise 
pour  Rome  que  dans  le  mois  de  janvier  4590;  il  était 
arrivé  à  Rome  le  26  du  môme  mois.  Comme  il  y  avait 
été  envoyé,  quatre  ans  auparavant,  en  qualité  d'am- 
bassadeur extraordinaire  par  Henri  HI,  il  connaissait 
bien  la  cour  pontificale,  et  les  influences  opposées  qui 
la  divisaient  et  qui  cherchaient  à  prévaloir  dans  l'es- 
prit du  souverain  pontife.  Et  de  fait,  le  comte  d'Olivarès 
et  tous  les  cardinaux  et  prélats  partisans  de  l'Espagne 
et  favorables  à  la  Ligue^  avec  l'ambassadeur  du  duc  de 
Savoie,  montraient  leur  mécontentement  de  ce  que  le 
pape  avait  laissé  venir  à  Rome  l'envoyé  d'un  héréti- 
que excommunié,  et  des  princes  ses  adhérents.  Par 
contre,  l'ambassadeur  de  Venise,  avec  les  cardinaux  et 


204  VIE  DE  8IXTË-QUINT. 

les  prélats  attachés  à  la  France  et  à  celte  répabliqae, 
parmi  lesquels  il  faut  noter  le  cardinal  de  Montallo, 
comme  un  indice  des  dispositions  du  pape,  louaient 
Sixte  de  sa  résolution  ;  ils  voyaient  dans  la  mission  du 
duc  un  gage  de  paix  et  de  réconciliation  du  roi  de 
France  avec  TÉglise,  et  un  acte  de  soumission  de  sa 
partàTautorité  du  Saint-Siège. 

Introduit  à  Taudience  du  pontife,  renvoyé  de  Henri 
en  reçut  un  bienveillant  accueil.  Après  Tavoir  admis 
au  baisemenl  des  pieds,  Sixte  lui  dit  :  u  Nous  avons 
plaisir  à  vous  revoir  :  venez  donc,  car  vos  pareils 
n'ont  pas  besoin  de  sauf-conduit.  Eh  bien  !  quelles 
nouveautés  nous  apportez-vous  de  France  ?  i>  Le  duc 
alors  exposa  Tobjet  de  sa  mission,  et  remit  au  pape 
le  manifeste  des  princes  du  sang  qui  avaient  élu  roi 
de  France  Henri  de  Navarre,  à  la  condition  expresse, 
acceptée  et  jurée  par  lui,  de  maintenir  inviolable  la 
religion  catholique,  promettant  de  se  faire  lui-même 
catholique,  après  avoir  été  instruit  de  certains  articles. 
11  représenta  le  malheureux  état  du  royaume,  les 
injustices  criantes  commises  par  les  ligueurs  contre 
le  véritable  souverain,  alors  que  lui-même  avait  pro- 
mis d'observer  précisément  ce  que  réclamaient  les 
ligueurs. 

Le  discours  de  l'ambassadeur  fit  une  grande  im- 
pression sur  les  cardinaux  présents  à  cette  audience. 
Sixte  répondit  :  «  Nous  avons  déjà  écrit  au  Roi  Catho- 
lique que  jamais  un  hérétique  ne  régnera  en  France, 
tant  que  nous  régnerons  à  Rome.  Les  conditions  de 
Télection  et  les  promesses  du  roi  de  Navarre  nous 
plaisent,  mais  avant  de  traiter  la  cause  de  sa  réconci- 
liation avec  rÉglise,  il  faut  qu'il  mette  en  liberté  le 
cardinal  de  Rourbon^  son  oncle,  et  ensuite  nous  exa- 


VIE  DS  SIXTE-QUINT.  291» 

minerons  avec  maturité  ce  qu'il  sera  coQvenable  de 
faire  pour  Faccueillir  comme  un  fils  qui  revient  au 
repentir  :  qu'il  cesse  donc  de  persister  dans  son  obsti- 
nation, qu'il  nous  prouve  son  obéissance,  et  ensuite 
nous  le  recevrons  dans  notre  sein,  parce  que  nous  ne 
haïssons  en  lui  que  la  faute  qu'il  a  commise.  Et  assu- 
rez-le que  s'il  ne  commence  pas  par  exécuter  nos 
reconunandations,  il  lui  est  inutile  d'essayer  aucune 
autre  démarche  ^.  » 

Le  duc  de  Luxembourg  envoya  sur-le-champ  au  roi 
le  compte  rendu  de  cette  réception.  Henri  se  réjouit 
en  voyant,  qu'à  la  place  de  cette  indignation  dont  on 
l'avait  menacé,  le  souverain  pontife  n'avait  témoigné 
que  douceur  et  bonne  disposition  en  faveur  de  sa  per- 
sonne et  de  la  paix  du  royaume. 

Après  cette  audience,  le  29  janvier  1590,  Si|[te 
réunit  le  Consistoire  et  dit  aux  cardinaux  :  «  Le  duc 
de  Luxembourg  est  venu  nous  trouver,  en  qualité 
d'ambassadeur  des  princes  du  sang,  et  nous  l'avons 
volontiers  admis,  parce  qu'il  devait  traiter  avec  nous 
de  la  conversion  de  Henri,  roi  de  Navarre,  qui  nous 
Tavait  adressé  à  cette  fin.  Nous  vous  le. faisons  savoir, 
afin  que  vous  puissiez  répondre  à  ceux  qui  préten- 
draient interpréter  autrement  cette  ambassade,  tandis 
que  nous  vous  assurons  que,  en  toutes  choses,  nous 
procéderons  toujours  avec  la  plus  mûre  délibération. 
Nous  voulons  assurément  accueillir  tous  ceux  qui  se 
présentent,  et  ils  doivent  être  tous  indifféremment 
accueillis  par  nous,  qui  sommes  le  père  de  tous  et  le 
vicaire  de  Jésus-Christ.  Et  plût  à  Dieu  que  celle  qui  se 
fait  appeler  reine  d'Angleterre,  que  le  duc  de  Saxe, 

1.  Tempesti,  lib.  XVHI,  n«»  t  à  xi,  p.  276  à  379. 


296  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

que  le  Tare  Ini-méme,  noas  eussent  demandé  la 
même  chose!  Non-sealement  nous  Tondrions  les  rece- 
voir avec  bonté,  mais  nous  serions  prêt  à  les  embras- 
ser avec  toute  charité.  9  Cette  allocution  produisit  son 
effet,  et  les  cardinaux  dévoués  à  TEspagne  n^osërent 
t)lus  accuser  le  chef  de  TËglise  de  pactiser  avec  ren- 
voyé d*un  hérétique.  Satisfait  du  succès  de  sa  pre- 
mière démarche,  le  duc  de  Luxembourg,  soutenu  par 
le  cardinal  de  Montalto,  gagnait  chaque  jour  du  ter- 
rain dans  le  Sacré-Collége,  au  grand  déplaisir  du 
comte  d'Olivarès. 

En  France,  la  victoire  d'Ârques  n'avait  pas  terminé 
la  lutte  :  les  catholiques  de  la  Ligue,  soutenus  par  les 
troupes  espagnoles,  occupaient  Paris,  Lyon,  Toulouse, 
Rouen,  le  Havre,  Calais,  Orléans,  Bourges,  Nantes, 
Marseille,  et  beaucoup  d'autres  villes  importantes. 
Le  roi  ne  possédait  que  les  trois  ports  de  La  Rochelle, 
Dieppe  et  Boulogne,  par  lesquels  il*recevait  des  se- 
cours de  la  reine  Elisabeth,  son  alliée.  Il  n'avait  pour 
lui  que  les  deux  parlements  de  Rennes  et  de  Bor- 
deaux, tandis  que  la  Ligue  en  comptait  six  attachés  à 
sa  cause.  Le  revenu  du  roi  né  dépassait  pas  deux  mil- 
lions d'écus;  celui  de  la  Ligue  s'élevait  annuellement 
à  plus  de  huit  millions  d'écus,  non  compris  les  sub- 
sides du  roi  d'Espagne,  celui  promis  par  le  pape,  et 
sans  compter  non  plus  le  produit  des  confiscations  des 
biens  des  royalistes,  ordonnées  par  les  parlements  li- 
gueurs et  exécutées  avec  la  dernière  sévérité^.  Les 
forces  des  deux  partis  se  balançaient  donc  encore,  et 
même,  à  en  juger  par  les  seules  apparence^,  celles  de 
la  sainte  Union,  appuyées  sur  les  troupes  espagnoles, 

1.  TempesU,  lib.  XVII,  n»  uxvi,  p.  271. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  207 

paraissaient  supérieures.  Mais  Henri  avait,  pour  servir 
sa  cause,  d'abord  son  propre  génie,  son  courage  che- 
valeresque, son  activité,  son  entente  de  la  guerre  et 
des  négociations,  et  cet  art  de  gagner  les  cœurs,  qui 
vaut  mieux  encore  que  celui  de  gagner  des  batailles.  Il 
avait  su  se  faire  des  amis  à  toute  épreuve,  non-seulement 
parmi  ses  compagnons  d'armes  calvinistes,  mais  encore 
au  milieu  des  catholiques  nouvellement  ralliés  à  son 
parti.  Parmi  ses  anciens  et  fidèles  serviteurs,  il  comptait 
Sully,  un  des  plus  grands  hommes  qui  aient  honoré 
la  France.  Au  contraire,  du  côté  de  la  Ligue,  tout  était 
défiance  et  confusion.  Le  duc  de  Mayenne  redoutait 
Tambition  du  roi  d'Espagne  ;  ce  dernier  semblait  sou- 
tenir la  Ligue,  mais,  en  réalité,  il  cherchait  à  faire 
prévaloir  ses  propres  intérêts.  Le  désordre  était  parmi 
les  chefs  comme  au  milieu  du  peuple  ligueur.  Les  plus 
sages  membres  séculiers  du  clergé  gallican  se  déta- 
chaient chaque  jour  de  la  sainte  Union,  dont  les  prédi- 
cateurs avaient  inspiré  l'assassinat  de  Henri  de  Valois. 
Enfin,  le  parti  politique,  prenant  courage,  par  le 
succès  de  Henri  IV,  avait  osé  publier  la  Satire  me- 
nippée  sur  les  vertus  du  catholicon  (TEspagne,  et  l'arme 
du  ridicule,  de  tout  temps  si  puissante  en  France,  va- 
lait à  Henri  IV  autant  que  plusieurs  victoires. 

C'est  sur  ces  entrefaites  que  le  légat  Gaetano  arriva 
à  Paris.  Il  y  fit  son  entrée  solennelle  le  dimanche 
20  janvier  1590,  au  milieu  d'un  immense  concours 
de  peuple,  qui  l'accompagna  jusqu'à  Notre-Dame  en 
criant  :  —  <i  Vive  le  pape  Sixte-Quint  et  le  Saint-Siège 
catholique,  apostolique  et  romain^.  » 

1.  Tempesti,  diaprés  la  relation  latine  d'Alaleone,  muîlre  des 
cérémonies  du  pape,  qui  accompagna  le  légat  Gaelano  en  France. 
—  Ibid.,  lib   XVIll.  n»i,  p.  273. 


298  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

Dès  168  premiers  jours  de  son  arrivée,  les  chefs  de 
'  la  Ligue  vinrent  lui  exposer  rembarras  dans  lequel  ils 
se  trouvaient.  Depuis  plusieurs  mois,  aucune  solde 
n'avait  été  payée  aux  soldais  de  la  sainte  Union,  et  il 
était  à  craindre  qu'une  bonne  partie  n'abandonnât 
ses  drapeaux;  Touché  de  leurs  plaintes,  le  cardinal, 
se  conformant  aux  instructions  du  pape,  autorisa  la 
remise  entre  leurs  mains  de  cinquante  mille  écus  d^or, 
formant  la  moite  des  cent  mille  dont  il  était  autorisé  à 
disposer  en  cas  de  nécessité,  indépendamment  du 
subside  mensuel  de  vingt-cinq  mille  écus  qu'il  derait 
fournir.  Rassurés  par  ces  avances  sur  les  dispositions 
du  souverain  pontife,  les  principaux  ligueurs  reprirent 
courage  :  ils  se  réunirent  le  il  mars  a  Paris  dans 
l'église  des  Augustins,  où  le  cardinal  vint  assister  à 
une  messe  solennelle.  Us  y  firent  serment  entre  ses 
mains,  en  touchant  les  saints  Évangiles,  de  ne  jamais 
abandonner  la  religion  catholique,  de  ne  jamais  rece- 
voir le  Navarrais  pour  leur  roi,  et  de  tenir  pour  seul 
roi  de  France,  Charles  X,  cardinal  de  Bourbon». 

Mais,  quatre  jours  après,  le  bruit  répandu  dans  Paris 
de  la  victoire  d'Ivry,  remportée  par  Henri  sur  le  duc 
de  Mayenne,  le  14  du  même  mois  de  mars,  mit  en  émoi 
toute  la  population  de  celte  grande  ville.  Parmi  les  par- 
tisans de  la  sainte  Union,  les  plus  exaltés,  les  fanatiques, 
ceux  vendus  à  l'Espagne,  accusaient  ouvertement  le 
duc  Mayenne  de  s'être  attiré  cet  échec  par  son  inca- 
pacité ;  les  plus  modérés  osaient  soupirer  après  la  paix, 
tandis  que  les  politiques  et  les  amis  du  Béarnais  com- 
mençaient à  entrevoir  pour  la  France  des  jours  meil- 
leurs. 

1.  Tempesti,  n»  xv,  p.  281. 


VIE  DE  SIXTE-Q0INT.  *«9 

Le  légat  s'empressa  d'annonoer  à  Home  cet  impor* 
tant  événement  ;  il  y  était  déjà  eo&nu  dès  le  24  mars, 
dans  le  moment  même  qae  le  comte  d'Olivarès  renou- 
velait avec  hauteur  ses  sollicitations,  pour  amener  le 
pape  à  prendre  les  résolutions  les  plus  hostiles  à  Hen- 
ri IV.  L'ambassadeur  de  Philippe  exigeait  que  le  pon- 
tife ne  donnât  plus  d'audience  au  duc  deLfixembourg, 
qu'il  ne  suivit  plus  avec  lui  aucune  négociation^  qu'il 
exeonmmniât  tous  les  princes  du  sang  et  tous  les  autres 
catholiques  qui  avaient  reconnu  Henri  comme  roi  de 
France,  et  pour  le  cas  où  le  pape  se  refuserait  à  faire 
droit  à  ses  demandes^  il  ajoutait  qu'il  avait,  comman- 
dement de  son  maître  de  faire  ses  protestations.  ^— 
«  Quelles  protestations î..«  Quelles  protestations?  ré- 
pondit Sixte  indigné;  et  élevant  la  voix  :—  «  Vous 
offensez  la  majesté  de  votre  roi,  dit«>il,  vous  offensez 
notre  majesté,  et  vous  vous  constituez  coupable  à 
l'égard  de  Tune  et  de  l'autre.  Nous  connaissons  le 
Roi  Catholique ,  qui  est  un  prince  sage ,  prudeal  et 
de  bien»  incapable  de  ces  bassesses;  s'il  avait  voulu 
se  décider  à  faire  des  protestations,  il  l'aurait  signifié 
à  notre  nodce  résidant  auprès  de  lui.  Mais  nous 
n'en  avons  reçu  aucune  information  de  notre  envoyé. 
L'amour  que  nous  portons  au  Roi  Catholique  est 
votre  sauvegarde.  —  Vous  m'avez  entendu.  »  Et  il  le 
congédia  brusquement  d'un  air  irritée  Ensuite,  le  Si 
mars,  il  convoqua  les  cardinaux  en  Consistoire  secret 
et  leur  dit  : 

«  Ce  n'est  pas  sans  une  extrême  douleur  que  nous 
vous  faisons  connaître  les  prétentions  déraisonnables 
de  l'ambassadeur  d'Espagne.  11  demande  que  nous 
excommuniions  les  princes  du  sang,  les  nobles  et  tous 
les  catholiques  qui  ont  adhéré  au  Navarrals  déclaré 


300  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

roi,  et  que  nous  déclarions  nul  tout  traité  fait  par  les 
mêmes  princes  avec  le  Navarrais. 

a  Mais  nous  avons  jugé  que  nous  ne  pouvions  ni  ne 
devions  admettre  ses  demandes.  Nous  avons  ordonné 
précédemment  à  notre  légat  résidant  à  Paris,  qu'il  eût 
à  informer  les  catholiques  de  se  séparer  du  Navarrais, 
et  qu'il  menaçât  les  désobéissants  des  censures  ecclé- 
siastiques; et  si  cela  ne  su£9sait  pas,  et  que  le  légat  j  a- 
geât  opportun  de  le  faire,  qu'il  pût  les  excommu- 
nier :  nous  attendons  sous  peu  sa  réponse  à  ce  sujet. 

cf  Pour  le  reste,  nous  sommes  très-décidé  à  admettre 
à  notre  audience,  lorsque  nous  le  jugerons  nécessaire, 
l'ambassadeur  des  princes,  afin  qu'il  puisse  obtenir  la 
liberté  du  cardinal  de  Bourbon.  Déjà,  dans  sa  pre- 
mière réception,  nous  le  lui  avons  dit  en  des  termes 
qui  n'admettent  pas  de  réplique,  lui  ayant  assuré  que 
si  le  Navarrais  nous  demande  l'absolution,  et  nous 
manifeste  son  désir  de  se  réconcilier  avec  TÉglise  ca- 
tholique, il  faut  d'abord  qu'il  remette  en  liberté  son 
oncle  le  cardinal,  et  qu'ensuite  nous  déterminerons  ce 
qui  sera  convenable  et  juste,  d'aprsè  les  circonstances. 

«  Nous  ajoutons  que  nous  avons  précédemment  écrit 
au  roi  d'Espagne,  lui  faisant  savoir  que  nous  ne  con- 
sentirions jamais  à  ce  qu  on  élise  en  France  un  roi 
qui  ne  serait  pas  entièrement  calholique,  ou  qui  serait 
opposé  à  nos  droites  intentions  :  si  bien  que  chacun 
de  vous  voit  et  connaît  que,  de  notre  côté,  nous  avons 
fait  tout  ce  qui  incombe  à  notre  sollicitude. 

Cl  Et  nonobstant  cette  vérité,  l'ambassadeur  d'Es- 
pagne persiste  à  dire  qu'il  a  commandement  du  roi  de 
protester!  Mais  nous  ne  consentirons  jamais  ni  à  ses 
prétentions,  ni  aux  demandes  du  Roi  Catholique,  en 
supposant  qu'elles  viennent  de  lui,  ni  aux  suppliques 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  304 

de  tous  les  princes  chrétiens,  alors  qu'il  s'agit  d'une  af- 
faire dont  il  ne  leur  appartient  ni  de  connaître  nide  ju* 
ger,  mais  qui  dépend  de  nous  seul  et  de  ce  Saint-Siège. 

«  Si,  toutefois,  vous  tous  qui  êtes  ici  réunis,  vous 
croyez  avoir  quelque  chose  à  dire,  faites-nous  con- 
naître votre  avis,  et  nous  suivrons  vos  conseils  :  que 
chacun  exprime  donc  son  opinion.  » 

Le  cardinal  doyen  répondit,  au  nom  de  ses  col- 
lègues, que  :  —  o  Attendu  les  excellentes  raisons  dé- 
duites par  Sa  Sainteté,  on  ne  devait  accorder  aucune 
des  demandes  faites  par  ran}bassadeur  d'Espagne  : 
mais  que  si  Sa  Sainteté  daignait  approuver  leur  avis^ 
il  paraissait  opportun  d'envoyer  à  cet  ambassadeur 
deux  cardinaux,  pour  traiter  avec  lui,  et  le  détourner 
de  la  menace  irrespectueuse  et  injuste  de  protester.  » 
—  Sixte  adopta  cette  proposition^  et  les  deux  cardi- 
naux Golonna  et  Sforza,  désignés  à  cet  effet,  allèrent 
trouver  le  comte  d'Olivarès,  avec  lequel  ils  eurent  une 
longue  explication.  Mais  le  fier  Castillan  ne  voulut 
rien  entendre;  il  demeura  ferme  dans  sa  détermina- 
lion,  et  se  borna,  pour  toute  réponse,  à  dire  :  —  «A 
moins  que  le  pape  ne  fasse  ce  que  je  demande,  je  ne 
pourrai  m'empécher  de  protester.  » 

Lorsque  celte  réponse  eut  été  ràpporlée  au  pontife, 
transporté  d'indignation  il  dit  aux  cardinaux  :  —  «  Nous 
avons  entendu,  nous  avons  compris;  il  veut  que  nous 
déclarions  excommuniés  ceux  qui  ont  adhéré  au  Na- 
varrais,  et  il  abuse  de  la  prudence  et  de  la  piété  de  son 
roi  :  et  nous,  nous  avons  dans  l'idée  de  l'excommunier, 
lui,  et  de  le  renvoyer  de  Rome.  »  —  Ensuite,  il  de- 
manda aux  cardinaux  quel  était  leur  avis.  Ils  l'enga- 
gèrent à  renvoyer  deux  nouveaux  cardinaux  à  l'am- 
bassadeur, non  plus  au  nom  du  Sacré-Gollége,  mais 


'3êi  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

agissant  en  leur  nom  personnel,  ponr  tenter,  une  se- 
conde fois,  de  détoorner  Tambassadear  de  son  dessein. 
Sixte  appronva  cette  résointion,  et  désigna  pour  cette 
démarche  les  deux  cardinaux  espagnols  Dezza  et  Men- 
dozza,  ami  d'Olivarës.  Après.le  Consistoire,  il  fît  écrire 
au  légat  Gaêtano,  par  son  petit-neveu,  tout  ce  qui  ve- 
nait de  se  passer  entre  lui  et  le  comte  d'Olivarès.  Hais 
cette  dépêche  fut  enlevée  au  courrier  avec  d'autres,  et 
remise  à  Henri  IV.  Le  roi  la  lut,  et  voyant  que  le  pape 
commençait  à  se  montrer  favorable  à  sa  cause,  il  dit 
à  un  des  princes  du  sang,  prient  au  moment  on  la 
dépêche  lui  fut  conununiquée  :  —  c  Je  ferai  voir  à  tout 
le  monde,  si  les  promesses  que  j'ai  jurées  de  mainte- 
nir en  France  la  religion  catholique,  sont  sincères  ou 
feintes.  Car,  dans  le  cas  où  le  pape  aurait  besoin  de 
mon  épée  pour  le  défendre,  je  le  défendrai,  comme  il 
me  défende  » 

Le  30  mars,  le  pape  réunit  de  nouveau  le  Consis- 
toire, et  y  fit  donner  lecture  d'une  lettre  du  légat 
Gaetano,  et  d'une  autre  du  duc  de  Mayenne,  infor- 
mant Sa  Sainteté  de  la  perte  de  la  bataille  divry.  Le 
pape,  dit  un  historien*,  reconnut  que  Dieu  favorisait 
la  cause  du  roi  de  Navarre,  qui  demandait  à  se  récon- 
cilier avec  TÉglise,  et  qui  avait  juré  sous  serment  de 
défendre  la  religion  catholique,  el  il  se  réjouît  de  voir 
humiliée  l'arrogance  du  ministre  d'Espagne. 

Mais  craignant  que  si  Henri  venait  à  s'emparer  de 
Paris,  le  légat  ne  tombât  au  pouvoir  d'un  souverain 
non  reconnu  par  le  Saînl-Siége,  il  demanda  aux  car- 
dinaux s'il  devait  le  rappeler  à  Rome,  et  quel  était  le 

t.  Tempefelî,  lîb.  XVIII,  n»*  xiii  à  xxiv,  p.  282-285. 
3»  /M.,  n»xx»x,  F.  218. 


VIE  DK  SIXTE-QUINT.  303 

parti  auquel  il  devait  s'arrêter.  Sur  la  première  ques- 
tion, tous  les  cardinaux  tombèrent  d'accord,  mais  par 
des  motifs  différents  :  les  uns,  partisans  de  la  Ligue, 
estimaient  que  Gaëtano  devait  rester  à  Paris  au  milieu 
d^Ue;  les  autres,  prévoyant  que  le  pape  serait  obligé 
de    reconnaître  bientôt  le  monarque  français,  ainsi 
que  l'avait  fait  la  république  de  Venise,  voulaient 
également  que  le  légat  ne  quittât  pas  son  poste.  lisse 
mirent  donc  tous  facilement  d'accord  sur  ce  point. 
Mais  il  n'en  fut  pas  ainsi  sur  la  conduite  que  le  pape 
devait  tenir,  les  uns  voulant  qu'il  envoyât  en  France 
des  soldats  et  de  l'argent  pour  soutenir  la  sainte 
Union  ;  les  autres  proposant  qu'il  fît  alliance  avec  tous 
les  princes  italiens  pour  la  défense  de  la  religion  ; 
quelques-uns  enfin,  estimant  qu'il  fallait  laisser  la 
Ligue  seule  s'arranger  avec  le  roi  d'Espagne-  Enfin, 
un  cardinal  ayant  suggéré  l'idée  d'implorer,  dans 
cette  extrême,  nécessité,  le  secours  de  la  miséricorde 
divine.  Sixte,  qui  n'avait  pris  aucune  part  à  ce  débat, 
ni  donné  aucune  marque  d'approbation  ou  d'impro- 
bation,  fil  un  signe  de  tête  et  dit  :  «  CeLui-<îi  parle 
mieux  que  tous  les  autres,  et  afin  que  je  ne  sois  pas 
obligé  de  réunir  si  souvent  le  Consistoire,  et  qu'il  soit 
possible  d'expédier  plus  vite  les  affaires  d^  France, 
sans  une^ussi  grande  diversité  d'avis  et  de  disposi- 
.   lions,  nous  adjoindrons  cinq  autres  cardinaux  à  la 
congrégation  instituée  pour  les  affaires  de  ce  royaume, 
et  nous  délibérerons  avec  elle  toutes  les  fois  qu'il  sera 
nécessaire.  Cela  vous  convient-il?  »  Tous  les  cardi:- 
naux  ayant  répondu  affirmativement,  à  partir  de  ce 
jour.  Sixte  en  agit  ainsi. 

Cependant,  l'envoyé  de  la  Ligue,  le  commandeur 
de  Diù,  de  l'ordre  de  Malte,  et  le  comte  d'OUva^ès, 


301  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

redoublaient  d*ardeur  pour  atténuer  l'effet  produit 
par  la  victoire  d'Ivry,  et  par  les  dernières  mesures 
adoptées  en  Consistoire.  L'ambassadeur  de  Philippe, 
dit  le  cardinal  Santorio  dans  ses  Mémoires  \  frappait 
des  pieds,  grinçait  des  dents  et  frémissait  de  colère, 
pour  effrayer  les  cardinaux,  refusant  de  faire  aucune 
concession  aux  cardinaux  Mendozza  et  Dezza,  qui 
l'en  priaient  avec  instances.  Au  contraire,  il  renou- 
vela sa  menace  de  protester  au  nom  du  roi  son  maître. 
En  outre,  pour  montrer  quelle  avait  été  la  fausseté 
du  pape  à  l'égard  de  l'Espagne,  il  lit  circuler  dans 
Rome  la  copie  d'une  lettre  écrite  de  la  main  de  Sixte, 
lorsqu'il   n'était   que   cardinal,   au   roi  de  P'rance 
Henri  III,  lettre  trouvée  dans  le  portefeuille  du  prince 
et  envoyée  au  Roi  Catholique  par  le  duc  de  Mayenne, 
dans  laquelle  Sixte  disait  à  Henri  que,  s'il  parvenait  à 
le  faire  nommer  pape,  il  serait  entièrement  à  sa  dis- 
position et  dans  ses  intérêts.  De  plus,  dans  le  but 
d'intimider  les  cardinaux  hostiles  à  l'Espagne,  et 
d*exciter  l'ambition  de  ceux  qui  lui  étaient  dévoués, 
le  comte  fit  venir  de  Naples  à  Rome  un  certain  Bar- 
lolomeo    Grazziola,   conseiller  du  Roi  Catholique, 
homme  remuant  et  audacieux,  qui  fit  savoir  aux  car- 
dinaux qu'il  avait  ordre  de  leur  intimer  de  réunir 
un  concile  pour  déposer  Sixte  comme  suspect  d'hé- 
résie et  fauteur  d'hérétiques.  L'ambassadeur  essaya  de 
tous  les  moyens  pour  que  Grazziola  obtînt  une  au- 
dience du  pape  :  mais  le  cardinal  Pier  Benedetli,  qui 
avait  mis  Sixte  au  courant  de  cette  intrigue,  eut  ordre 
exprès  de  ne  pas  l'admettre  à  cette  audience. 
Toutefois,  le  pontife  reconnaissant  qu'il  était  ne- 

1.  Cilés  par  Tempesli,  iOid.,  n»  xli,  p.  288-289,  ad  wo(aw('J:. 


.»■     ï'-*    ♦ 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  305 

cessaire  de  répondre  aux  menées  d'Olivarès  par  une 
explication  de  sa  propre  conduite/convoqua  le  Consis- 
toire et  dit  ailx  cardinaux  :  «  Puisque  nous  sommes 
contraint,  à  l'instigation  de  l'ennemi  de  Dieu  et  par  la 
faute  des  hommes,  de  vous  révéler  un  secret,  bien  qu'il 
soit   écrit  :  Sacramentum  régis  abscondere  bonum  est, 
nous  nous  sommes  décidé  à  vous  rapprendre.  Vous 
saurez  doncque  les  Espagnols  avaient  promis,  depuis 
plusieurs  mois,  aux  princes  ligués  de  la  France,  de  leur 
envoyer  de  puissants  secours,  mais  qu'ensuite  ils  n'ont 
.  pas  tenu  cette  promesse.  Ils  avaient  offert  mille  lansque- 
nets, mais  on  n'a  vu  en  France  ni  ce  nombre^  ni  cette 
espèce  de  soldats,  tellement  que  les  Français  trompés 
nous  ont  transmis  leurs  justes  plaintes.  Et  après  cette 
conduite,  les  Espagnols,  à  Rome,  disent  qu'ils  protes- 
teront si  nous  accueillons  celui  qui  nous  demande, 
par  une  ambassade  solennelle,  de  se  réconcilier  avec 
l'Église!  Comme  si,  eux-mêmes,  ils  avaient  parfaite- 
ment rempli  leur  obligation  de  fournir  le  nombre  et 
Tespèce  de  soldats  et  de  secours  qu'ils  avaient  pro- 
mis ^  !  »  Après  ce  préambule,  Sixte  fit  lire  plusieurs 
dépêches  qu'il  avait  reçues  du  cardinal  Gaëtano,  dans 
lesquelles  le  légat  se  plaignait,  avec  les  ligueurs,  de  ce 
que  le  roi  d'Espagne  n'avait  pas  encore  fourni  les 
secours  annoncés.  Il  fit  également  donner  lecture  de 
deux  lettres  écrites  au  légat  par  les  cardinaux  de 
Lenoncourt  et  de  Vendôme,  qui  conjuraient  l'envoyé 
du  pape  de  quitter  Paris  et  de  venir  trouver  le  roi, 
parce  qu'ils  avaient  le  plus  ardent  désir  de  s'aboucher 
avec  lui,  et  de  traiter  de  la  volonté  sincère  de  Sa  Ma- 
jesté, d'abjurer  les  erreurs  de  Calvin  et  de  devenir 
consciencieusement  un  vrai  catholique. 

1.  Tempesti,  n^^  xlii  à  xliv,  p.  289. 

20 


306  VUE  DE   SIXTE-QUINT, 

La  lecture  de  ces  lettres  occasionna  une  violente 
discussion  dans  le  Consistoire.  Deux  cardinaux,  les 
plus  attachés  à  l'Espagne ,  essayèrent  de  justifier  la 
conduite  de  Philippe,  et  de  répondre  aux  inductions 
tirées  des  lettres  des  deux  cardinaux  français  ;  mais 
Sixte  les  arrêta  tout  Irrité.  «  Taisez-vous,  dit-il,  car 
alors  qu'il  s'agit  de  la  tranquillité  de  la  France,  de  la 
cause  de  Dieu  et  de  l'honneur  du  Saint-Siège,  nous 
n'avons  pas  besoin  d'hommes  passionnés.  »  Ensuite, 
ayant  témoigné  la  pkis  grande  indignation  de  la  con- 
duite du  comte  d'Olivarës ,  le  cardinal  Dezza  se  mit 
â  genoux  à  ses  pieds,  suppliant  Sa  Sainteté  de  lui  per- 
mettre de  parler  de  nouveau  à  l'ambassadeur,  non 
Comme  cardinal,  mais  comme  Espagnol.  «  Nous  vous 
t'accordons,  répondit  Sixte,  mais  nous  vous  avertis- 
sons que  vous  serez  battu  par  les  raisonnements  cap- 
tieux de  cet  homme.  »  Il  congédia  ensuite  le  Consis- 
toire. 

Quelques  jours  après,  l'ambassadeur  de  la  Ligue, 
qui  avait  reçu  la  confirmation  de  la  défaite  du  duc  de 
Mayenne  à  Ivry,  demanda  audience.  Admis  devant- le 
pape,  Sixte  lui  dit  :  «  Eh  bien,  quelles  nouvelles  nous 
apportez -vous  de  vos  guerres  en  France?  —  Saint- 
Père,  répondit  le  commandeur  de  Diù,  je  viens  pré- 
senter à  la  clémence  de  Votre  Sainteté  les  suppliques 
des  princes  de  la  sainte  Union,  qui  implorent  aide  et 
secours  dans  une  si  grande  affliction.  — Bien,  bien, 
reprit  le  pape,  tant  que  nous  avons  cru  que  la  Ligue 
existait  pour  la  défense  de  la  Religion ,  nous  l'avons 
fait,  et  nous  avions  la  volonté  de  le  faire  ;  mais  mainte- 
nant, étant  informés  d'une  manière,  certaine  que  ce 
n'est  qu'une  ambition  déguisée  sous  un  faux  prétexte, 
n'espérez  plus  de  nous  aucune  protection.  »  L'envoyé 


Lu. 


•n 


VIE  DE  SIXTE-QUINT. 


307 


voulait  répli(|uer;  mais  le  pontife  rompit  Tentretien, 
alléguant  des  affaires  plus  urgentes  • . 

Le  coiîiinandeur,  â  la  suite  de  cette  courte  explica- 
tion, écrivit  une  longue  lettre  au  duc  de  Mayenne, 
dans  laquelle  il  accusait  Sixte  de  mauvaise  foî  ;  il  ter- 
minait en  annonçant,  que  ne  pouvant  plus  tieri  obtenir 
à  RoiUe,  il  avait  résolu  de  se  rendre  à  Malte ,  afin  d'y 
attendre  la  détermination  des  princes.  A  la  réception 
de  cette  dépêche ,  le  duc  de  Mayenne  essaya  de  faire 
revenir  Sixte  de  ses  mauvaises  dispositions  contre  la 
Ligue  ;  il  lui  adressa  lui-même  Un  mémoire  justificatif 
de  sa  conduite,  le  suppliant  de  ne  pas  abandonner  la 
cause  de  tant  de  milliers  de  catholiques,  qui  était  éga- 
lement celle  de  TÊglise. 

Mais  Sixte  fit  lire  cette  lettre  le  4  avril  en  présence 
de  plusieurs  cardinaux,  et  il  dit  ensuite  :  «  Celui-ci 
dirait  bien,  s'il  disait  tout.  Il  veut  rejeter  sur  nous  le 
manque  de  secours ,  tout  en  avouant  que  les  amis  de 
la  Ligue  l*ont  secouru  froidement  ;  il  veut  diminuer  la 
victoire  du  Navarrais  et  se  disculper  lui-même,  comme 
si  nous  tt*avions  pas  la  relation  de  cette  victoire 
envoyée  par  le  cardinal  de  Vendôme,  relation  qui 
s'accorde  en  tout  avec  les  autres  informations  vraies 
qui  nous  ont  été  transmises  par  d'autres  princes.  Et 
vous-mêmes,  vous  savez  très-bien  que  les  nouvelles  dé 
la  défaite  sont  arrivées  â  Rome  fort  différentes  de  la 
vérité,  et  néanmoins  qu'elles  ont  excité  une  très- 
grande  surprise,  laquelle  redoubla  deux  jours  après, 
lorsque  les  véritables  nouvelles  arrivèrent  :  comme 
si  nous  n*avions  pas  une  lettre  du  môme  cardinal  de 


1.  Tempesli,  lib.  XIX,  n°  i,   p.  291 ,  d'après  un  manuscrit  de 
la  bibliothèque  Barberinf. 


3«0  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

cette  ville.  La  disette  s'y  faisait  sentir,  et,  avec  elle,  le 
découragement  augmentait.  Le  légat  et  les  chefs  re- 
doublaient d'efiforts  pour  ranimer  le  zèle  de  leurs 
adhérents,  et  les  prédicateurs  cherchaient  à  exciter  les 
Parisiens  à  la  résistance  la  plus  opiniâtre.  Parmi 
ceux  qui  se  firent  alors  remarquer  par  un  fanatisme 
ardent,  on  doit  citer  Tévéque  Panagirola,  qui  avait 
accomp^né  le  légat  à  Paris.  Ce  prélat  ne  craignit  pas 
de  dire  en  chaire  :  «  Que  Dieu  avait  voulu,  pour  venger 
la  mort  du  cardinal  de  Guise,  que  Henri  de  Valois  fût 
tué  de  la  main  d'un  prêtre,  par  un  pauvre  petit  frère, 
et  qjie,  à  la  place  du  cardinal  tué,  un  autre  cardinal 
fût  déclaré  roi,  savoir,  le  cardinal  de  Bourbon,  qui 
était  roi  légitime  donné  par  Dieu,  parce  que  [omnù 
potestas  a  Dec]  tout  pouvoir  vient  de  Dieu  :  que,  à  la 
place  du  duc  de  Guise  assassiné,  Dieu  avait  voulu 
pour  lieutenant  son  frère,  si  bien  que  toutes  ces  choses 
se  rapportant  également,  ils  devaient  espérer  en  Dieu, 
se  rassurer,  et  mourir  plutôt  que  de  recevoir  un  roi 
hérétique  ^  » 

La  nouvelle  du  siège  de  Paris,  arrivée  à  Rome,  y 
causa  la  plus  grande  sensation,  parce  qu'on  voyait 
clairement  quela  cause  de  Henri  IV  allait  être  gagnée. 
Informé  par  le  duc  de  Luxembourg  du  désir  du  prince 
de  se  faire  catholique.  Sixte  ne  se  montrait  plus  bos- 
tile.  Pressé  par  le  comte  d'OIivarès  et  par  le  légal 
d'envoyer  en  France  une  forte  ^omme  pour  secourir 
la  Ligue,  il  dit  aux  cardinaux  en  Consistoire  :  «  Nous 
savons  qu'il  y  a  ici  des  personnes  qui  meurent  d'enyie 
de  nous  voir  épuiser  le  trésor  réuni  par  nos  soins  et 
nos  économies,  pour  l'envoyer  en  France  :  mais,  à 

1.  Tempeali,  lU).  XX,  n9  i,  p.  310. 


. M*.    '.   •       • 


yiB  DR  SIXTE-QUINT.  ail 

parler  franchement,  nous  n'avons  audune  intention 
de  le  dissiper.  Nos  constitutions,   que  nous  avons 
jurées,  déterminent  les  causes  qui  peuvent  nous  au- 
toriser à  en  fournir  une  partie  aux  étrangers.  Or, 
supposes^  que  nous  envoyions  un  million,  nous  vou^ 
drions  bien  savoir  de  vous  oii  cette  énorme  somme 
passerait?  Peut-être,  direz-vous,  à  acheter  des  vivres, 
Mais  nous  répondrions  que  le  Navarrais  veut  réduire 
Paris  par  la  famine.  Peut-être,  répliqueriei;»vous,  cet 
argent  servirait  à  apaiser  Tennemi  et  à  épargner  à  la 
ville  les  horreurs  d'un  assaut.  Ainsi,  tout  cet  argent 
irait  dans  les  mains  du  Navarrais,  et  je  sais  trop  bien 
que,  YQus  autres,  vous  n*approuveress  jamais,  avec 
raison,  que  le  tréspr  sacré  da  Rome  serve  à  engraisser 
un  hérétique,  qui  n'aspire  pas  moins  h  se  procurer  de 
l'argent  qu'à  conquérir  Paris,  et  s'il  n'aime  pas  à  ré^ 
pandre  le  sang  des  Parisiens,  il  ne  pardonnerait  pas 
l'effusion  de  ces  trésors.  C'est  pourquoi,  si  les  Parisiens 
ont  besoin  d'acheter  des  vivres,  qu'ils  disposent  des 
objets  précieuj(  des  églises,  qui  sont  inutiles  au  culte 
sacré  ;  qu'ils  s'en  servent  donc,  parce  que  les  écus  de 
France,  aussi  bien  que  les  écus  rassemblés  par  nous, 
sont  également  des  biens  ecclésiastiques.   Ensuite, 
s'ils  ont  besoin  xl'argent  pour  soutenir  la  guerre,  on 
peut  faire  la  même  réponse.  Nous  voyons  que,  tous  les 
joui^,  les  affaires  du  Navarrais  vont  de  mieux  en 
mieux,  et  nous  pouvons  conclure  qu'il   faudra  que 
Paris  se  rende,  quand  môme  il  aurait  le  million.  Nous 
attendrons  donc,  pour  apprendre  à  être  libéral,  que 
nous  ayons  vu  quel  secours  ils  auront  reçus  des  Es- 
pagnols. Et  vous  savez  combien  d'écrits  ont  été  pu- 
bliés, qui  prouvent  qji'on  ne  doit  pas  s'embarrasser  de 
la  Ligue,  et  qu'il  vaut  mieux  que  le  Navarrais  soit  roi 


3!2  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

de  France  '.  »  Ainsi,  ancon  noaveaa  subside  ne  fat  ac- 
cordé aux  ligueurs. 

Les  prévisions  de  Sixte  se  réalisaient  en  Franoe  : 
le  légat,  enfermé  dans  Paris,  commençait  à  se  repen- 
tir de  n'ayoir  pas  accepté  rinyitation  du  maréchal  de 
Biron.  Se  ravisant  un  peu  tard,  il  lui  envoya  Tévéque 
de  Geneda,  de  la  noble  famille  Mocenigo,  de  Venise, 
un  de  ses  secrétaires.  Le  maréchal  reçut  Tévëgae  à 
Brie-sur-Seine,  où  il  était  campé.  Après  un  court  en- 
tretien, il  le  conduisit  au  roi.  Henri  Taccueillit  avec 
sa  bienveillance  et  sa  bonne  humeur  habituelles.  Aux 
regrets  exprimés  par  Tévéque,  au  nom  du  légat,  sur  ce 
que  renvoyé  du  souverain  pontife  se  trouvait  enfermé 
dans  Paris  sans  pouvoir  en  sortir,  le  roi  répondit  : 
(f  Qu'il  considérait  Paris  et  tout  ce  qui  était  dedans, 
ainsi  que  tout  ce  qui  voulait  y  entrer  ou  en  sortir, 
comme  ennemi,  et  qu'il  ne  croyait  pas  faire  tort  à  Sa 
Sainteté  en  faisant  la  guerre  audit  légat,  qui  la  lui 
avait  déclarée,  et  qui  excitait  contre  lui  tous  les  prin- 
ces chrétiens.  »  Et  pour  convaincre  l'évéque  de  la 
vérité  de  ces  assertions,  Henri  prit  un  malin  plaisir  à 
lui  montrer  plus  de  cent  lettres,  écrites  contre  lui  par 
le  légat  à  différents  princes  et  à  d'autres  personnes, 
lettres  qu'il  avait  fait  intercepter.  Il  lui  représenta 
aussi  une  dépêche  écrite  par  l'ambassadeur  d'Espagne, 
D.  Bernardino  di  Mendozza,  à  Philippe  H,  dans 
laquelle,  après  avoir  fait  l'éloge  des  services  rendus 
par  le  légat,  l'ambassadeur  priait  le  roi  de  lui  faire 
payer  la  pension  qu'il  lui  avait  assurée,  ainsi  que  celle 
de  son  secrétaire,  s'il  ne  voulait  pas  les  voir  aban- 
donner la  cause  espagnole. 

1.  TempesU,  n®*  ii  à  v,p.  310-311. 


VIE   DE  SIXTE-QUINT.  313 

L'envoyé  (iu  légat  resta  stupéfait  de  cette  commu- 
nication, et  dit  au  roi  que  le  cardinal  n'avait  pas  été 
chargé  par  le  pape  de  se  conduire  ainsi  ;  ajoutant  que 
si  Sa  Majesté  se  faisait  catholique,  elle  réunirait  tout 
le  royaume  sous  son  obéissance.  A  quoi  Henri  répli- 
qua :  «  Qu'il  était  prince  chrétien,  et  que  s'il  était 
,  dans  l'erreur,  il  ne  désirait  rien  autre  chose  que  d'être 
instruit,  mais  non  selon  la  manière  dont  se  servait  le 
légat,  lequel  avait  voulu  le  faire  instruire  à  coups 
d'arquebuses  et  de  lances  :  que  pour  cela,  il  ne  lui 
avait  pas  fait  grand'  peur,  car  dans  le  métier  de  la 
guerre  il  était  plus  grand  que  lui,  puisqu'il  y  avait 
vingt  ans  déjà  qu'il  en  tenait  école,  et  que  le  légat 
devrait  s'appliquer  à  dire  son  bréviaire.  » 

L'évêque  reprit  en  insinuant  que  tout  le  royaume 
désirait  une  bonne  paix,  à  laquelle  il  était  impossible 
de  parvenir,  si  d'abord  on  ne  concluait  pas  une  trêve. 
Mais  Henri,  à  cette  ouverture,  répondit  :  «  Que  depuis 
longtemps  il  connaissait  les  artifices  des  Espagnols 
qui  cherchaient,  à  la  faveur  d'une  trêve,  à  remettre 
en  état  les  affaires  de  la  Ligue,  mais  qu'il  n*y  consen- 
tirait en  aucune  manière,  qu'il  ne  fallait  pas  en  parler, 
et  qu'il  voulait  être  obéi  de  tous  ses  sujets.  »  La  fin 
de  l'entrevue  se  passa  en  compliments,  le  roi  se  féli- 
citant d'autant  plus  d'avoir  reçu  l'évêque,  qu'il  était 
gentilhomme  vénitien  de  la  maison  Mocenigo,  lui 
promettant,  s'il  voulait  retourner  à  Venise,  de  le  faire 
escorter  en  sûreté  jusqu'à  la  frontière. 

Pendant  cet  entretien,  un  des  attachés  de  l'évêque, 
l'historien  Pigafatta,  qui  a  laissé  une  longue  narration 
du  siège  de  Paris,  était  resté  auprès  du  maréchal  de 
Biron,  qui  lui  demanda  ce  qu'il  pensait  des  intentions 
des  Parisiens.  Pigafatta  répondit  qu'ils  étaient  en 


.'  < 


:  ■•■ 


314  VIE  DB  SIXTE-QUINT. 

armes  au  nombre  de  plus  de  cipquante  inille,  46tar- 
minés  à  se  défendre  jusqu'à  la  mort,  et  que,  con^me 
ils  occupaient  des  lieux  bien  forti(îés,  les  troupes  4u 
roi,  beaucoup  moins  nombreuses,  ne  pourraient  pas 
pénétrer  dans  Paris.  La  maréchal  répliqua  en  sou*' 
riant  :  «  Qu'alors  même  que  les  Parisiens  réussiraient 
à  se  défendre  contre  les  vétérans  aguerris  de  Tarmée 
royale,  ils  ne  parviendraient  pas  &  se  préserver  d'un 
autre  ennemi  plus  oruel,  la  famine;  que,  puisqu'il 
retournait  à  Paris,  il  le  chargeait  de  les  avertir  de  sa 
part  qu'avant  peu  le  roi  irait  leur  rendre  visite,  et 
que  si  monseigneur  le  légat  leur  donnait  le  Jubilé 
envoyé  de  Jlome,  et  les  indulgences,  le  roi  leur  ferait 
observer  ies  conditions  pour  les  acquérir^  c'est-i^ire 
l'abstinence  et  le  jeûne  \  »  Cette  entrevue  n'eut  au- 
cunes suites,  et  le  siège  de  jParis  ne  cessa  p^  4'âtre 
poussé  avec  vigueur* 

Le  4  juin,  Sii^te  reçut  Tavis  de  la  piort  du  çardin»! 
de  Qourbon,  qui  avait  été  proclamé  roi  par  la  Ligue, 
sous  le  nom  de  Charles  X.  Cet  événement  ^(»rtait  un 
des  obstacles  qui  s'opposaient  à  la  réconciliation  du 
pape  avec  Henri  IV«  Ayant  réuni  le  Consistoire,  le  pon- 
tife fit  part  de  cette  mort  aux  cardinaux,  ajoutant  que, 
«  puisqu'il  n'avait  été  ni  couronné)  ni  sacré  comme 
ont  coutume  de  l'être  les  rois  de  France,  il  ne  voulait 
pas  qu'on  lui  Ht  des  obsèques  solennelles,  .comme  à 
un  roi^» 

Cette  résolution  portfi  Tirritation  du  comte  4'Oli'- 
varës  à  son  comble.  Le  secrétaire  du  Consistoire  ra- 
conte qu'il  écrivit  au  vice-roi  de  Naples  de  donner  un 


1»  TempesU,  ii»«  vi  a  xi|i,  p.  311-314. 
2,  Ibid,^  i)°  XIII,  p.  3 H, 


F 


VIE  Dîî  SH^TP-QUINT.  aïo 

refuge  aux  bandits,  et  de  les  exciter  à  outrager  le  pon- 
tife. Et,  en  effet,  on  vit  de  nouvelles  bwdes  armées 
reparaître  dans  TÉmilie,  et  particulièrenîei)t  à  Faepjsa, 
qui  fut  envahie  par  Tune  d'elles.  En  outre,  la  campa- 
gue  de  Rome  fut  de  nouveau  infestée  de  3icaire§  qui 
commirent  des  çrinies  abominables,  et  le  pape  fut 
obligé  4'envoyer  contre  eux  des  troupes  commandées 
par  Ôttavio  Cesi,  Enfin,  la  baine  des  Espagnols  contre 
Sixte  devint  telle,  qu'à  Madrid,  un  prédicateur  osa  dire 
aux  fidèles  que  le  pape  méritait  d'être  déposé,  comme 
suspect  d'hérésie  et  fauteur  d'hérétiques,  sans  que 
personne,  si  ce  n'est  le  nonce,  eût  réclamé.  Le  pon- 
tife  s'en   plaignit  amèrement  dans  le  Consistoire, 
disant  que  la  foi  de  ^aint  pierre  ne  lui  manquerait 
jamais,  et  que  Ie$  quatre  premier^  çpnçiles  n'avaient 
voulu  soumettre  au  jugement  de  personne  le»  résolu- 
tions prises  par  le  Siège  apostolique  ^ 

Mais  ces  préoccupations,  cette  ardeur  continuelle  à 
soutenir  les  prérogatives  du  Saint^Siégf ,  pette  «ictivité 
apportée  |i  toutes  choses,  avaient  miné  la  santé  4u 
pape.  Vers  le  milieu  du  mois  d'août  1580,  Siîçte  fut 
atteint  de  la  fièvre  ;  la  maladie  alla  en  augmentant;  , 
malgré  tous  les  soins  dont  il  fut  entouré,  et  l0  lundi, 
24  de  ce  mois,  vers  six  heures  du  soir,  il  rendit  le  flej» 
nier  goupir. 

Dans  cette  mémo  i^oirée ,  liome  fut  exposée  à  un 
orage  terrible,  accompagné  de  tonnerre,  d'éclairs,  et 
d'une  pluie  diluvienne,  ce  qui  fut  considéré,  par  beau- 
coup d'habitants,  comme  un  fâcbeuîi  présage,  et 
comme  un  signe  de  la  colère  divine  *. 


1.  TeoapesU,  nom,  p.  31 6« 

2,  Ibid.t  n°'  X]^-xxi,  p.  317. 


Vf,  ?TH 


316  VIB  DE  SIXTK-QUINT. 

Dés  que  la  nouvelle  de  la  mort  du  pape  se  fut  ré- 
pandue dans  la  ville,  une  foule  nombreuse,  que  les 
historiens  évaluent  à  plus  de  cinq  mille  personnes,  et 
qu'on  accusa  le  comte  d'Olivarës  d'avoir  soudoyée  et 
ameutée,  se  précipita  vers  la  place  du  Capitole,  pro- 
férant des  injures  contre  la  mémoire  de  Sixte,  et  ac- 
cusant son  gouvernement  d'injustice  et  de  cruauté. 
Le  sénat  de  Rome  avait  fait  élever  sur  cette  place  la 

statue  du  souverain  pontife,  avec  cette  inscription  : 

* 

Sixte  V,  Pont.  Max. 

Ob  quietem  publicam 

Compressa  sicariorum  exulumque 

Licentia  restitutam 

Annonae  inopiam  sublevatam 

Urbem  œdificiis,  viis^  aquaeductu  illustratam. 

S.  P.  Q.  R. 

Les  émeutiers  s'étaient  proposé  de  renverser  cette 
statue  et  de  la  mettre  en  pièces.  Mais  le  conné- 
table Colonna,  accourut  au  premier  bruit,  eut  le  cou- 
rage de  s*y  opposer,  et  la  foule,  rentrant  dans  Tor- 
dre à  sa  parole ,  se  dispersa  sans  commettre  aucun 
excès,' 

Les  obsèques  de  Sixte  furent  célébrées  à  Saint- 
Pierre  avec  la  solennité  accoutumée.  Après  les  der- 
nières cérémonies,  son  corps  fut  déposé  dans  un  tom- 
beau provisoire  établi  dans  la  chapelle  de  Saint-André, 
où  il  resta  une  année  entière,  en  attendant  que  le 
tombeau  qu'il  s'était  lui-môme  préparé  à  Sainte-Marie- 
Majeure,  dans  la  chapelle  de  la  Sainte-Crèche,  fût  en- 
tièrement prêt  à  le  recevoir.  Il  y  fut  transporté  en 
grande  pompe,  le  20  août  1591 ,  par  les  soins  du  car- 


y 


À    :.... 


Try 


mu  CINQUIÈME 


BEAÙX-ARTS.-MÔKtJMÉNTS,  «N*rftËÏ»RISES  ET  TRAVAUX 
ËlÉCtJTÉd  PAR^ORDRÉ  i)B  SÎXTE-QÙINT. 


CHAPPPRI!  XVÎ 


GQ«itnMt|«&  4e  la  eoi^ioli  da  Sttiat-Plerte)  t»r  (N*«oi«o  detta  FaHâ^ 


Nojis  avons  montré  Sixte,  soutenu  par  une  rare 
énergie  de  caractère,  menant  de  front,  avec  une  égale 
sollicitude,  le  gouvernement  de  TÊglise,  l'administra- 
tion de  ses  Ëtats  et  les  négociations  diplomatiques  : 
on  va  le  voir  maintenant,  à  l'exemple  de  ses  plus  illus- 
tres prédécesseurs,  se  délasser  de  ses  graves  préoccu- 
pations religieuses  et  politiques,  en  créant  des  monu- 
ments et  des  travaux,  destinés,  les  uns  à  embellir  la 
ville  de  Rome,  les  autres  à  donner  satisfaction  â  Tuti- 
lité  publique.  Ces  entreprises  ne  sont  point  la  moindre 
partie  de  sa  gloire;  elles  attestent  encore  aujourd*hui 
Tinclination  naturelle  de  son  esprit  supérieur  vers  les 
grandes  et  belles  choses  ;  et,  pour  lamasse  des  hommes, 
elles  rappellent  plus  sûrement  sa  mémoire  que  les 
acte»  de  sa  vie  politique  :  car  c*est  le  propre  des  monu- 


320  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

ments  de  Tart,  de  réunir  dans  un  sentiment  commun 
d'admiration,  même  les  opinions  qui  diffèrent  le  plus 
sur  toute  autre  matière. 

Dans  la  tâche  qu'il  entreprit  d'embellir  et  de  trans- 
former la  ville  de  Rome,  Sixte  fut  aidé  par  deux 
grands  architectes,  Giacomo  délia  Porta  et  Domenico 
Fontana.  Le  premier  éleva  en  vingt-deux  mois  la  cou- 
pole de  Saint-Pierre,  en  se  conformant  au  plan  de 
Michel-Ange,  et  cette  œuvre  a  suffi  pour  assurer  sa 
renommée;  le  second  transporta  et  redressa  quatre 
obélisques  antiques,  construisit  la  bibliothèque  du 
Vatican,  le  palais  de  Latran,  la  chapelle  del  Presepio 
à  Sainte-Marie-Majeure,  amena  sur  la  place  des 
Thermes  de  Dioctétien  et  ailleurs  l'eau  Martia,  ouvrit 
des  rues  nouvelles,  et  dirigea  tous  les  autres  travaux 
du  pontife.  Par  son  infatigable  activité,  la  promptitude 
de  ses  inventions,  l'ardeur,  la  fougue  qu'il  apportait  à 
leur  exécution,  Fontana  répondit  complètement  aux 
intentions  de  son  maître,  dont  il  avait  pénétré  les 
pensées.  La  marque  principale  de  ses  œuvres,  c'est  la 
force  et  la  grandeur,  comme  le  principal  signe  du 
caractère  de  Sixte,  c'est  l'énergie.  L'architecte,  dans  ses 
constructions,  ne  vise  pas  plus  à  la  grâce,  à  la  pureté  du 
style,  que  le  pontife  ne  paraissait  attacher  d'importance 
à  la  beauté  noble  et  simple  des  édifices  de  Bramante, 
ou  à  la  perfection  idéale  des  peintures  de  Raphaël. 

Comme  Charles  le  Brun  sous  Louis  XIV  et  Colbert, 
Domenico  Fontana  eut  le  choix  et  la  surveillance  des 
autres  artistes,  et  depuis  l'avènement  de  Sixte  jusqu'à 
sa  mort  (du  25  avril  1585  au  24  août  1590),  aucun 
ouvrage  de  quelque  importance  ne  fut  entrepris  à 
Rome  et  ailleurs,  sans  avoir  été  soumis  à  son  examen 
et  à  son  approbation.  Dans  la  peinture  et  la  sculpture 


VIE  DB  SIXTE-QUINT.'  321 

il  n*employa  malheureusement,  sauf  de  rares  éxcep- 
'.oiïSy  que  des  artistes  d'un  talent  médiocre;  mais  la 
fiute  doit  en  être  imputée  à  son  époque,  plutôt  qu'à 
lui-même.  Rome  ne  comptait  alors  que  des  peintres  et 
des  sculpteurs  bien  dégénérés,  si  on  les  compare,  non 
pas  aux  artistes  du  temps  de  Jules  II  et  de  Léon  X, 
mais  même  à  ceux  employés  par  Paul  III  au  palais 
de  Caprarola.  D'ailleurs,  le  goût  du  public,  qui  in- 
flue tant  sur  les  arts,  commençait  à  tourner  à  î'affec- 
tation  et  à  la  manière.  Si,  quelques  années  après 
la  mort  de  Sixte-Quint,  Rome  vit  créer  de  nouveaux 
chefs-d'œuvre  dans  ses  églises  et  ses  palais,  elle  dut 
cet  avantage  à  TÉcole  bolonaise,  et  particulièrement 
à  Annibal  Carrache,  au  Zampieri  et  au  Guide,  ses 
élèves.  Mais  aucun  artiste  romain  ne  sut  s'élever  à  la 
hauteur  de  ces  maîtres. 

A  défaut  d'artistes  d'un  talent  supérieur,  les  fondeurs 
de  métaux,  les  mouleurs,  les  stucateurs,  les  doreurs 
et  autres  ornemanistes,  ne  furent  jamais  plus  habiles,  à 
Rome,  que  sous  le  pontificat  de  Sixte  et  de  ses  succes- 
seurs Clément  VllI  et  Paul  V.  Rien  ne  justifie  mieux 
celte  appréciation  que  la  vue,  à  Sainte-Marie-Majeure, 
des  chapelles  Sixtine  et  Borghèse,  dont  les  bronzes, 
les  stucs  et  les  dorures  ont  été  exécutés,  en  grande 
partie,  par  les  mêmes  artistes.  Bien  que  ces  branches 
de  l'art  ne  soient  pas  à  mettre  en  comparaison  avec 
les  œuvres  dues  seulement  au  pinceau  et  au  ciseau  des 
maîtres,  néanmoins,  ces  accessoires  contribuent  puis- 
samment à  reflet  de  l'ensemble.  Sous  ce  rapport,  en 
laissant  de  côté  le  goût  qui  a  inspiré  ces  ornements, 
on  peut  dire  que  le  fini  de  l'exécution  et  la  perfection 
du  travail  n'ont  pas  encore  été  surpassés. 

Nous  commencerons  par  la  coupole  de  Saint-Pierre 

21 


322  ViE  DE  SIXTE-QUINT. 

la  description  des  monuments  que  Sixte-Quint  fit 
élever  :  non-seulement  parce  que  cette  entreprise  est 
une  des  plus  remarquables  de  son  règne,  mais  parce 
qu'elle  est  la  seule  qui  ait  été  confiée  à  Giacomo  délia 
Porta,  toutes  les  autres  ayant  été  dirigées  par  Dôme- 
nico  Fontana. 

La  construction  de  cette  coupole,  commencée  dans 
le  cours  de  Tannée  1588,  fut  terminée  vers  la  fin  de 
mai  1590,  environ  quatre  mois  avant  la  mort  du  pon- 
tife. Pour  qu'on  puisse  mieux  comprendre  l'impor- 
tance et  la  difficulté  de  cette  entreprise,  il  nous  parait 
nécessaire  de  rappeler  brièvement  l'état  dans  lequel 
se  trouvait  alors  la  basilique. 

La  tradition  rapporte  que  le  pape  saint  Anaclet 
avait  fait  élever,  vers  l'an  106  de  l'ère  chrélienne, 
une  chapelle  ou  oratoire  dans  l'emplacement  de  l'an- 
cien cirque  de  Néron,  sur  le  mont  Vatican,  au-dessus 
du  lieu  où  le  corps  de  saint  Pierre  avait  reçu  la  sé- 
pulture. Cette  chapelle  subsista  jusqu'au  temps  de 
l'empereur  Constantin,  qui,  vers  l'année  319,  à  la 
sollicitation  du  pape  saint  Sylvestre,  la  remplaça  par 
une  église  dédiée  au  chef  des  Apôtres.  Cet  édifice  fut 
construit  avec  la  plus  grande  magnificence,  et  décoré 
aux  dépens  des  temples  et  des  monuments  païens  :  il 
était  disposé  en  forme  de  croix  latine,  orné  de  colonnes 
provenant  du  tombeau  de  l'empereur  Adrien  (aujour- 
d'hui le  château  Saint-Ange),  et  précédé  d'un  portique 
carré,  appelé  le  Paradis,  soutenu  par  quarante-six 
colonnes  antiques  des  marbres  les  plus  précieux.  La 
toiture  de  la  nef  principale  était  couverte  avec  les 
plaques  de  bronze  enlevées  au  temple  de  Vénus  et 
Rome.  L'intérieur  de  cette  basilique  renfermait  une 
tribune  placée  à  l'entrée,  portant  cette  inscription  :  • 


VIE  DE  SIXTE^QUINT.  323 

•Quod  duce  te  mundus  surrexit  in  astra  triumphans, 
Hanc  Gonstantinus  vîctor  sibi  condidit  aulam. 

On  y  voyait  des  ornements  remarquables  par  leur 
richesse,  et  notamment  des  statues  d'argent  posées  sur 
un  entablement  porté  pardouze  colonnes  entourées  de 
feuilles  de  vigne  et  de  raisins  sculptés,  que  Constantin 
avait  fait  venir,  selon  les  uns  de  la  Grèce,  selon 
-d'autres  de  Jérusalem.  Celle  église  fut  consacrée  par 
saint  Sylvestre  le  18  novembre  324.  Les  successeurs 
de  ce  grand  pape  tinrent  à  honneur  d'entretenir  et 
de  restaurer  cet  édifice,  et  plusieurs  d'entre  eux  y 
avaient  ajouté  des  embellissements  indiqués  par  des 
inscriptions.  Malgré  tous  ces  soins,  celle  ancienne  ba- 
silique, après  avoir  duré  pendantplus  de  onze  siècles, 
menaçait  ruines.  Vers  1447,  Nicolas  V  conçut  le  projet 
de  la  rétablir.  Il  fit  mettre  la  main  à  l'œuvre  sous  la 
direction  des  architectes  Bernado  Rosellini  et  Léon 
Battista  Alberli.  Mais  à  sa  mort,  arrivée  en  1453,  cette 
reconstruction  resta  suspendue  jusqu'à  l'avènement 
de  Paul  II,  en  1464,  qui  la  reprit  dans  plusieurs  de 
ses  parties. 

Toutefois,  la  gloire  de  décréter  et  de  commencer 
l'érection  de  la  basilique  actuelle,  était  réservée  à 
Jules  II.  Ce  pape  choisit  de  préférence,  entre  beaucoup 
d'autres,  le  plan  de  Bramante,  qui  donnait  à  l'édifice 
la  forme  d'une  croix  grecque,  avec  façade^  deux  clo- 
chers, et  une  coupole  au  milieu,  soutenue  par  trois 
ordres  de  colonnes.  Le  samedi  18  avril  1506,  à  l'issue 
d'une  messe  solennelle ,  Jules  II  en  posa  la  première 
pierre,  en  présence  des  cardinaux  et  d'un  grand  nom- 
bre de  prélats.  «  Après  des  prières  et  des  cérémonies, 
Jules  bénit  cette  pierre,  fil  dessus  le  signe  dé  la  croix. 


394  VIE  DE  SIXTE-<)UINT. 

et  la  posa  de  ses  propres  mains,  dans  la  ferme  espé- 
rance que  Diea,  par  Tayertissement  duquel  il  avait 
entrepris  de  reconstruire  dans  une  forme  plus  vaste 
cette  antique  basilique,  qui  était  sur  le  point  de  tomber 
de  vétusté,  lui  accorderait,  par  le  mérite  de  ses  apôtres 
et  par  ses  prières,  les  moyens  de  mener  à  bonne  fin  ce 
qu'il  avait  commencé.  >  Le  pontife  ne  se  borna  pas  à 
donner,  dans  la  ville  de  Rome,  le  plus  grand  éclat  à 
cette  cérémonie  :  vivant  dans  la  meilleure  intelligence 
avec  le  roi  d'Angleterre  Henri  VII,  qui  n'avait  pris 
aucune  part  aux  expéditions  conduites  en  Italie  par 
le  roi  de  France  et  par  les  généraux  espagnols, 
Jules  II  ordonna  de  notifier  à  ce  prince  sa  bulle  Bac 
die  ^  que  nous  venons  de  traduire.  Ainsi,  cetéminent 
appréciateur  du  génie  de  Bramante,  de  Raphaël  et  de 
Michel-Ange,  n'hésitait  pas  à  signaler  au  roi  d'Angle- 
terre le  commencement  de  celte  colossale  entreprise» 
comme  un  des  événements  les  plus  remarqaables  de 
son  pontificat.  Cette  prévision  n'a  pas  été  trompée  : 
nonobstant  les  modifications  apportées  par  la  suit» 
au  plan,  aussi  simple  que  grandiose,  de  Bramante,  la 
basilique  de  Saint-Pierre  est  encore  le  premier  mo- 
nument religieux  du  monde'. 

La  mort  de  Jules  II,  en  4513,  et  celle  de  son  archi- 
tecte l'année  suivante,  interrompirent  les  travaux.  Ils 
furent  repris  par  ordre  de  Léon  X,  qui  institua  trois 
architectes  pour  diriger  cette  grande  œuvre,  savoir  : 
Giuliano  Giamberti  di  San  Gallo,  le  frère  Giocondo, 

1.  Gaerra,  t.  lii,  p.  90,  2«  col. 

2.  Voy.  dans  Guerra,  t,  111,  p.  90  et  suiv.,  l'analyse  des  bulle» 
relatives  à  sa  constraction ,  les  indalgences  accordées  à  ceux  qui 
donnent  de  l'argent  pour  y  contribaer,  et  l'institution  du  coU^s^ 
oo  congrégation  chargée  de  Teiller  à  la  oonserration  de  l'édifice. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  325 

-de  Vérone,  dominicain,  et  Raphaël  Sanzio.  Ces  artistes 
jugeant  qae  rédiiice  ne  pourrait  soutenir  la  coupole, 
renforcèrent  les  piliers,  et  changèrent  la  forme  de 
t*église  de  croix  grecque  en  croix  latine.  San  Gallo 
•étant  mort  en  1517,  frère  Giocondo  ayant  quitté  Rome 
«et  Raphaël  étant  venu  à  mourir  en  1520,  Léon  X  leur 
substitua  Balthazar  Peruzzi.  Cet  architecte,  pour  éco- 
nomiser le  temps  et  Targent,  réduisit  de  nouveau  la 
basilique  en  croix  grecque,  plaçant  la  sacristie  et  les 
'Clochers  dans  les  angles,  afin  de  maintenir  la  symétrie 
carrée  de  l'édifice.  Léon  X  mourut  en  1521,  et  son 
successeur  Adrien  VI,  à  cause  de  la  brièveté  de  son 
pontificat,  ne  fit  pas  continuer  les  travaux.  Ils  res- 
tèrent également  suspendus  sous  Clément  VII,  préoc- 
cupé d'autres  soins  occasionnés  par  le  malheureux  sac 
de  Rome  en  1527.  A  Clément  VII  succéda  Paul  III, 
de  la  maison  Farnèse,  qui  nomma  pour  architecte  de 
Saint-Pierre  Antonio  Picconi  di  San  Gallo,  neveu  de 
«Giuliano  cité  plus  haut.  Antonio  modifia  le  plan  et 
renforça  encore  les  piliers.  A  sa  mort,  arrivée  en  1546, 
il  laissa  l'œuvre  inachevée.  Paul  III  alors  fit  venir  à 
Rome  Michel-Ange,  qui,  en  quinze  jours,  fit  un  plan 
tout  à  fait  nouveau.  Il  conserva  la  forme  en  croix 
-grecque,  imagina  la  coupole  à  double  voûte,  la  faisant 
reposer  sur  des  murs  très-épais,  et  non  sur  des  co- 
lonnes: il  dessina  la  façade,  ressemblant  à  celle  du 
Panthéon  d' Agrippa,  et  proposa  de  recouvrir  la  partie 
•extérieure  de  l'édifice  en  Travertin  et  non  en  Peperin^ 
comme  Bramante  en  avait  eu  l'idée.  Enfin,  il  projeta 
de  donner  à  la  basilique  six  cents  palmes  de  longueur 
-et  autant  de  largeur  et  de  hauteur.  Satisfait  de  ce 
plan,  Paul  III  déclara  le  Buonarotti  architecte  de 
Saint-Pierre,  et  lui  donna  les  pouvoirs  les  plus  amples 


326  VIE  DE  SIXTE-QUINT* 

pour  en  continuer  la  construction.  Elle  fut  conduite: 
par  lui  jusqu'au  tambour,  au-dessus  duquel  il  devait 
élever  la  coupole.  Paul  III  étant  mort  en  1549,  Michel- 
Ange  poursuivit  Tœuvre  sous  Jules  III,  Marcel  II  et 
Paul  IV.  Ce  dernier,  dans  la  crainte  que  ce  vaillant 
artiste  ne  vînt  à  manquer,  lui  lit  faire  un  modèle  de 
la  coupole.  Michel-Ange  mourut  en  1564,  le  Barozzi 
et  Pirro  Ligorio  lui  furent  substitués,  avec  la  recom- 
mandation expresse  de  se  conformer  exactement  au 
plan  dressé.  Ligorio  ayant  voulu  innover,  fut  con- 
gédié par  Pie  V,  qui  refusa  d'admettre  les  modifications^ 
proposées,  et  le  Barozzi  continua  seul  le  travail,  mais 
lentement,  à  cause  du  manque  de  fonds,  toutes  les 
ressources  de  Pie  V  étant  absorbées  par  la  guerre 
contre  les  Turcs.  Le  Barozzi  mort,  Grégoire  XIII  le 
remplaça  par  Giacomo  délia  Porta,  auquel  il  fit  ache- 
ver, en  peu  de  temps,  la  chapelle  de  Saint-Grégoire 
de  Nazianze,  sur  le  plan  de  Michel-Ange.  Sixte-Quint, 
élu  pape  en  1585,  confirma  délia  Porta  dans  sa  charge 
d'architecte  de  la  basilique  de  Saint-Pierre  S  et  lui 
enjoignit  de  se  conformer  au  modèle  de  la  coupole 
laissé  par  Michel-Ange  ;  ce  qu'il  fit  avec  beaucoup  de 
bonheur. 

Les  dômes,  coupoles,  ou  voûtes  élevées  à  une  grande 
hauteur,  furent  connus  des  anciens;  mais  au  temps  de 
Sixte,  deux  seulement  étaient  restés  debout,  savoir  : 

1.  Tempesli,  t.  II,  lib.  I,  n»  xxix,  p.  12,  dit  que  Domenico  Fon- 

tana  fut  adjoint  à  Giacomo  délia  Porta  pour  ceUe  entreprise 

«(  Sisto,,,  manifestb  al  mondo  la  stimn  ehe  eglifaceva  del  merito  e 
del  valore  di  Giacomo  délia  Porta  e  del  cavalière  Domenico  Fou^ 

tana  y  architetti  i  piu  eqregii  délia  medestma  (Cvpofa),  etc — 

Mais  il  se  trompe,  et  Fontana  lui-même  dans  son  ouvrage  (f>  ICI,. 
V*)  déclaire  que  Giacomo  est  le  seul  constructeur  de  cette  coU'» 
pôle. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  327 

le  dôme  du  Panthéon  érigé  à  Rome,  du  temps  d'Au* 
gnste,  par  Agrippa,  en  Thonneur  de  tous  les  dieux  du 
paganisme;  et  la  coupole  de  Sainte-Sophie  à  Constan* 
tinople.  G^est  d'après  les  plans  de  ces  deux  monuments, 
que  les  architectes  du  moyen  âge  et  de  la  Renaissance 
conçurent  Vidée  de  les  imiter.  Le  premier  qui  tenta 
cette  entreprise  fut  l'illustre  Brunelleschi,  Florentin, 
qui  éleva  dans  les  airs  le  majestueux  dôme  de  la  ca- 
thédrale de  Florence.  Il  le  forma  de  deux  coupoles, 
une  à  r  intérieur,  et  une  autre  au-dessus,  à  Textérieur. 
Michel-Ange,  qui  vint  efisuïlè^,  prit  modèle  sur  ce 
dôme  et  sur  celui  du  Panthéon ,  combinant  leurs 
formes  pour  composer  son  dessin  de  la  coupole  de 
Saint-Pierre.  A  Tavénement  de  Sixte,  elle  n'était  pas 
commencée,  et  Ton  peut  voir  dans  la  galerie  supé- 
rieure de  la  cour  de  Saint-Damase,  au  Vatican,  la  re- 
présentation de  la  basilique  de  Saint -Pierre,  telle 
qu'elle  était  sous  le  pontificat  de  Grégoire  XIII. 

Bien  que  Rome  eût  pu  apprécier,  depuis  le  mois  de 
mai  1585,  rétonnante  activité  du  nouveau  pontife,  elle 
doutait  néanmoins  qu'il  pût  réussir  à  élever  la  cou- 
pole de  Saint-Pierre.  En  effet,  les  hommes  les  plus  ex- 
périmentés dans  Tart  de  l'architecture  affirmaient  que 
pour  mener  à  fin  cette  difficile  entreprise,  il  faudrait 
employer  dix  années  et  dépenser  au  moins  cinq  mil- 
lions d'écus  d'or.  Mais  Sixte,  laissant  dire,  recom- 
manda seulement  à  Giacomo  délia  Porta  deux  choses  : 
«  l'une,  de  ne  pas  regarder  à  la  dépeùse;  l'autre  de  ne 
pas  perdre  un  seul  instante  »  Et,  en  vérité,  Tarchitecte 
le  servit  fidèlement  comme  il  le  méritait  :  puisque, 
dans  l'espace  de  moins  de  deux  années,  il  commença 

1.  Tempesli,  1.  llflib.  I,  Ji<>zx.x,  p.  12 


3t8  VIE  DK  SIXTE-QUINT. 

et  termina  la  coupole  ;  le  début  de  cette  noble  entre-^ 
prise  ayant  eu  lieu  le  15  juillet  1588,  et  son  glorieiu 
achèvement  dans  le  mois  de  mai  1590^ 

Le  mur  qui  forme  la  première  assise  de  la  coupole 
est  de  la  largeur  de  onze  palmes  et  un  quart.  Il  s'élève 
en  formant  une  courbe,  depuis  le  point  où  il  sur- 
plombe en  saillie  jusqu'à  soixante-deuxpalmesetdemie, 
et  il  va  s'arrondissant  peu  à  peu  jusqu'à  seize  palmes 
du  point  où  il  se  termine.  L'épaisseur  du  mur  est  di- 
visée en  trois  parties  :  sur  les  deux  côtés  reposent  les 
deux  coupoles  extérieure  et  intérieure  ;  le  milieu  da 
mur  laissé  libre  sert  de  corridor  ou  allée,  pour  accé- 
der à  l'une  et  à  l'autre  coupole.  Seize  grosses  bandes, 
construites  en  relief,  comme  des  pilastres,  se  détachent 
du  niveau  du  mur  :  chacune  d'elles,  à  sa  naissance,  est 
large  de  onze  palmes  et  un  quart,  et  va  en  diminuant 
vers  son  extrémité  jusqu'à  quatre  palmes.  Ces  seize 
bandes  de  maçonnerie  s'élèvent  en  s'arrondissant^ 
comme  de  grosses  côtes,  jusqu'au  commencement  de 
la  lanterne,  dont  elles  forment  le  point  d'appui.  Elles 
sont  soutenues  par  les  seize  ailes  qui  composent  le 
tambour  ou  voûte  de  la  coupole.  La  distance  et  la 
courbure  sont  parfaitement  égales  entre  elles.  Ces 
bandes  de  maçonnerie  ou  côtes,  furent  établies  avant 
toute  autre  partie,  et  on  les  laissa  bien  sécher,  afin  de 
les  éprouver,  et  d'avoir  la  certitude  qu'elles  étaient 
assez  fortes  pour  recevoir,  sans  fléchir,  la  charge  du 
cintre.  Entre  ces  espèces  de  grosses  côtes,  se  déta- 
chent seize  lames  ou  parties  de  voûte,  chacune  des- 
quelles, à  sa  naissance,  est  épaisse  de  six  palmes  et 

1 .  Jusqu'à  la  lanterne  seulement  :  cette  dernière  partie  fut  ter 
minée  en  sept  mois ,  sous  Grégoire  XiV.  Voy.  Nibbj.  Roma  nelt 
«rnio  MDCCCXIXVm,  pùtte  modema,  1. 1,  p.  598. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  329 

demi,  et  s'élève,  en  s'arrondissant  de  la  même  ma- 
nière que  les  grosses  côtes,  jusqu'à  la  lanterne.  Entre 
la  voûte  intérieure  et  celle  extérieure,  dans  l'espace 
resté  vide,  on  a  ménagé  un  passage  très-commode,  qui 
reçoit  le  jour  des  fenêtres  qui  éclairent  l'intérieur  de 
l'édifice. 

Le  diamètre  du  vide,  ou  partie  concave  de  la  cou* 
pôle  qui  correspond  à  l'église,  est  de  cent  quatre-vingt- 
neuf  palmes  deux  tiers;  et  le  diamètre  de  l'intérieur 
de  la  lanterne  est  du  sixième  de  celui  de  la  coupole. 
La  hauteur  totale  de  la  lanterne,  depuis  sa  base,  jus- 
qu'à l'extrémité  de  la  croix,  qui  repose  sur  la  boule 
dorée  capable  de  contenir  quinze  personnes*,  est  de 
cent  dix-sept  palmes  cinq  douzièmes.  On  a  fait  la  re- 
marque que,  si  la  lanterne  était  descendue  de  la  cou- 
pole et  placée  debout  par  terre  sur  la  place  du  palais 
Farnèse,  la  pointe  de  la  croix  arriverait  à  la  naissance 
du  grand  entablement  de  ce  palais  :  d'où  l'on  peut 
dire  que  sur  la  plate-forme  de  la  coupole  de  Saint- 
Pierre,  on  a  construit  un  admirable  édifice  plus  élevé 
qu'aucun  palais  de  Rome. 

Sixte  ne  fit  point  construire  cette  lanterne,  mais  il 
jouit  de  la  satisfaction  de  voir  la  coupole  terminée. 
Domenico  Fonlana,  dans  l'ouvrage  qu'il  a  publié  sur 
les  travaux  et  monuments  exécutés  par  lui  pour  ce 
pontife,  rend  un  éclatant  hommage  à  l'architecte  de 
la  coupole  de  Saint-Pierre,  le  seul  artiste  qu'il  ait 
nommé  avec  éloges.  —  «  Notre  Seigneur,  dit-il,  fait 


1.  Cette  boule,  d'un  seul  morceau  de  onze  palmes  de  diamètre, 
et  la  croix  dorée  au-dessus,  sont  l'ouvrage  de  Bastiano  Torrisani , 
dit  le  Rologna ,  Tondeur  de  la  Chambre  apostolique  et  des  papes 
âixte-Quint  et  Clément  Vili.  —  Voy.  le  Daglione,  éd.  di  NapoU, 
1733,  p.  211,212. 


33a  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

voûier  à  présent  la  coupole  de  cette  grande  église  : 
c'est  la  plus  haute  construction  qu'il  y  ait  dans  tonte 
la  chrétienté,  à  laquelle  travaillent  continuellement 
plus  de  six  cents  hommes,  avec  la  plus  grande  dili^ 
gence  et  une  dépense  énorme.  Celte  construction 
pourra  être  comptée,  à  juste  titre,  parmi  les  miracles 
du  monde,  tant  à  cause  de  son  architecture,  que  pour 
la  difficulté,  l'élévation,  la  dépense  et  l'abondance  des 
matériaux  qu*on  y  emploie  :  tellement  que  je  crois 
qu'elle  devra  durer  jusqu'à  la  fin  du  monde.  Mais  je 
n'en  parlerai  pas  davantage,  parce  qu'elle  est  connue 
de  tous  pour  sa  grandeur  admirable,  et  messer  Gia- 
copo  délia  Porta  en  est  l'architecte  *.  » 

Émerveillés  de  ce  prodigieux  travail,  accompli  en  si 
peu  de  temps,  les  Romains  exaltèrent  à  Fenvi  le  génie 
du  souverain  pontife,  et  son  poëte  ordinaire,  Silvio 
Anloniano,  put  dire  avec  vérité  dans  cette  circon- 
stance. 

Pontifices  olim  quem  fundavere  priores 
PraBcipua  Sixtus  perficit  arte  tholum^ 

Et  tantum  Sixti  se  gloria  tollit  in  altum 
Quantum  se  Sixti  nobile  toUet  opus. 

Magnus  honos  magni  fundamina  ponere  templi; 
Sed  finem  cœptis  addere  major  honos. 

«  Sixte  achève  avec  un  art  remarquable,  le  dôme 
commencé  par  les  pontifes  ses  prédécesseurs,  et  la 
gloire  de  Sixte  s'élève  aussi  haut  que  s'élèvera  un  si 
noble  ouvrage.  C'est  un  grand  honneur  de  poser  les 
fondements  d'un  grand  temple;  mais  c'est  un  hon^ 

1.  Fol.  ICI,  v«. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  33f 

neur  plus  grand  encore  de  mener  afin  une  semblable 
entreprise.  » 

Ainsi,  l'humble  religieux  devenu  pape  par  la  consi- 
dération que  son  caractère  et  sa  vie  avaient  inspirée 
à  ses  collègues  du  Sacré-Collége,  eut  Tinsigne  honneur 
d'attacher,  d'une  manière  éclatante,  le  souvenir  de  son 

m 

pontifical  au  premier  monument  religieux  du  monde 
chrétien.  Tant  que  la  coupole  de  Saint-Pierre  de  Rome 
existera,  tant  qu'elle  annoncera  au  loin  à  la  vénéra- 
tion des  fidèles  le  tombeau  du  prince  des  apôtres,  elle 
rappellera  également  le  nom  du  pape  qui  Ta  fait  éle- 
ver. L'intérieur  n'est  pas  moins  surprenant  que  Texté- 
rieur.  La  vue  de  l'immense  coupole,  placée  au-dessus 
de  la  confession  de  Saint-Pierre,  ravit  Tâme  d'admi- 
ration, la  porte  au  recueillement,  la  dispose  à  la  prière, 
et  fait  penser  à  ces  deux  distiques,  composés  dans  les 
premiers  siècles  du  christianisme,  et  inscrits  par  les 
anciens  papes,  successeurs  de  saint  Sylvestre,  au-des- 
sous de  la  principale  mosaïque,  qui  décorait  la  tribune 
de  la  vieille  basilique  de  Constantin  : 

Summa  Pétri  sedes  haec  est  sacra  principis  aedes  : 
Mater  cuQctarum,  décor  ac  decus  ecclesiarum. 
Devotus  Christo  qui  templo  servit  in  isto. 
Flores  virtutis  capiet,  fructusque  salutis. 

«  C'est  ici  la  demeure  la  plus  élevée  consacrée  à  saint 
Pierre,  prince  des  Apôtres  :  la  mère,  la  merveille,  l'hon- 
neur de  toutes  les  Églises.  Le  chrétien  fidèle  à  Jésus- 
Christ,  qui  vient  le  servir  dans  ce  temple,  recueillera 
les  fleurs  de  la  vertu  ainsi  que  les  fruits  du  salut  ' .  » 

t.  J'ai  souvent  regretté,  en  visitant  la  basilique  actuelle,  de  n'y 
point  retrouver  ces  vers,  empreints  du  sentiment  de  la  foi  naïve  des 
premiers  temps  du  ctiristianisme. 


CHAPITRE  XVII 


f  triMpofft  et  redreiMiiient  de  Tobéiiiqae  ém  Tatiean, 
par  Doaenico  Foataiia. 


La  vne  des  anciens  obélisques  abandonnés  dans 
Rome,  les  uns  à  moitié  enfouis  sous  une  masse  de 
décombres,  les  autres  brisés  et  gisant  à  terre,  donna 
ridée  à  Sixte  de  les  dégager,  de  les  transporter  et  de 
les  relever  sur  les  places  les  plus  belles  de  cette  ville. 
n  voulait  les  faire  servir  à  la  décoration  de  Fancienoe 
capitale  du  monde,  6t  les  consacrer  au  Dieu  des  chré- 
tiens, afin  de  montrer  le  triomphe  de  TÉvangile  sur 
le  paganisme.  On  voit  à  Rome  aujourd'hui  douze  obé- 
lisques debout  \  dont  aucun  n'a  conservé  intact  son 
état  primitif,  et  n'est  placé  à  l'endroit  ou  les  anciens 
Romains  l'avaient  établi.  Sixte  eut  l'honneur  de  faire 
ériger  quatre  de  ces  douze  obélisques,  qui  sont  :  ceux 
du  Vatican,  de  la  place  Saint-Jean  de  Lalran,  de 
Sainte-Marie  Majeure  et  de  la  place  du  Peuple. 

Avant  de  raconter,  avec  Domenico  Fontana,  les 
moyens  employés  pour  transporter  et  redresser  ce^ 
énormes  monolithes,  nous  croyons  nécessaire  dedon- 

1.  Les  voici  suivant  Timportance  de  leur  élevai  ion  et  de  leur 
masse.  Ce  sont  ceux  de  Saint- Jean  de  Latran ,  du  VaUcau ,  de  la 
place  du  Peuple,  de  Monte- Citorio,  de  la  place  Navone,  de  Sainte- 
Marie  Majeure,  du  Quirinal,  de  la  Trinité  des  Monts,  du  Piiicio,  du 
Panthéon,  de  la  Minerve  et  de  la  villa  Mattei. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  333 

ner  quelques  explications  succinctes  sur  ces  monu- 
ments de  Part  de  l'antique  Egypte. 

Pline,  dans  son  Histoire  naturelle  *,  dit  que  les  rois 
de  ce  pays  firent  tailler  des  obélisques  d'un  seul  mor- 
ceau de  granit  rose  siénite,  et  qu'ils  les  consacrèrent 
au  soleil,  dont,  par  leur  forme,  ils  imitaient  les  rayons. 
Il  ajoute  que  les  figures  dont  ils  étaient  couverts  ren- 
fermaient l'explication  des  lois  de  la  nature,  telles 
qu'elles  étaient  interpiélées  par  la  philosophie  et  la 
religion  des  Égyptiens.  Âmmien  Marcellin  affirme, 
de  son  côté,  que  les  obélisques  étaient  consacrés  par 
les  rois  d'Égypie  en  l'honneur  de  leurs  dieux,  et  que 
les  hiéroglyphes  dont  ils  sont  couverts  contiennent  les 
vœux  exprimés  ou  accomplis  par  ces  rois.  Celte  expli- 
cation se  rapproche  de  celles  données  par  M.  Cham- 
pollion  et  d'autres  savants  modernes;  car  il  paraît 
aujourd'hui  démontré  que  ces  hiéroglyphes  ne  sont 
autre  chose  que  des  légendes  écrites  avec  l'enflure  du 
style  oriental,  contenant  le  récit  des  dons  accordés 
par  le  soleil,  désignés  sous  différentes  dénominations, 
aux  rois  d'Egypte,  avec  les  titres  pompeux  de  ces 
princes. 

Les  obélisques  de  Rome  n'ont  pas  tous  des  hiéro- 
glyphes ;  ceux  du  Vatican,  du  Quirinal  et  de  Sainte- 
Marie  Majeure  en  sont  dépourvus.  De  l'absence  de 
ces  figures  sur  ces  monolithes,  on  a  conclu  avec  une 
grande  probabilité'  qu'ils  sont  l'œuvre  des  anciens 
Romains  ;  car  ceux  qui  existent  encore  en  Egypte  en 
sont  couverts.  La  justesse  de  ce  raisonnement  est  du 
reste  démontrée  par  Pline  ',  qui  explique  que  l'obé- 

1.  Lib.  XXXVI,  cap.  tiii  à  xiv,  et  cap.  ix,  §  M»- 

2.  Nibby.  ut  supra,  U  II,  p.  252,  parte  antica^ 

3.  Lib.  XXXVI,  cap.  xi,  §  IS. 


334  VIB  DE  SIXTE-QUINT. 

lisque  da  Vatican  fut  fait  à  rimilation  de  celui  qni 
avait  été  érigé  parNuncorê,  fils  deSésostris.  Mais, 
d'un  autre  côté,  il  ne  serait  pas  exact  de  considérer 
tous  les  hiéroglyphes  comme  l'œuvre  des  rois  d'E- 
gypte ;  il  n'y  en  a  que  quatre  à  Rome  qui  remontent  à 
•cette  origine  :  ce  sont  ceux  de  Saint-Jean  de  Latran, 
de  la  place  du  Peuple,  de  Monte-Citorio  et  de  la  Mi- 
nerve. Les  autres  ont  été  taillés  et  travaillés  pendant 
la  domination  des  Romains  en  Egypte,  et  la  preuve  de 
ce  fait  ressort,  non-seulement  du  style  et  de  la  ma- 
nière dont  les  hiéroglyphes  sont  gravés ,  mais  plus 
sûrement  encore  des  inscriptions,  portant  les  noms  des 
empereurs  romains  qui  les  ont  fait  tailler,  ou  auxquels 
ils  sont  dédiés. 

Auguste  fut  le  premier  qui  transporta  deux  de  ces 
aiguilles  à  Rome.  Il  flt  élever  la  première  au  milieu 
de  l'arête  du  grand  Cirque,  à  la  place  de  la  barrière 
en  bois;  il  fit  mettre  l'autre  dans  le  Champ  de  Mars, 
afin  qu'elle  servît  de  gnomon,  en  indiquant,  au  moyen 
de  son  ombre,  la  durée  des  jours  et  des  nuits.  Au- 
guste avait  enlevé  ces  deux  monolithes  du  temple  du 
Soleil,  à  Héliopolis  :  c'est  Strabon,  le  premier,  qui 
nous  l'apprend  ',  et  son  récit  est  confirmé  par  Pline ^ 
et  par  Ammien  '.  En  outre,  Pline  dit  que  c'est  Caligula 
qui  fit  transporter  l'obélisque  du  Vatican  pour  décorer 
son  cirque.  Ammien  en  indique  d'autres  amenés  pos- 
térieurement â  Rome.  Le  dernier  fut  celui  que  Con- 
stance fit  ériger  l'an  357  de  l'ère  chrétienne. 

Pline  explique  longuement  l'immense  difficulté 
qu'il  y  avait  à  remuer  et  transporter  ces  énormes  mo- 

1.  Lib.  xvn,  cap.  I,  §  5:. 

2.  Ub.  XXXVl,  cap.  IX,  §14. 

3.  Ut  suprù. 


yiE  DE  SIXTE-QUINT.  ^35 

nolithes,  et  comme  quoi  il  devint  nécessaire  de  con- 
struire exprès  des  navires,  qui  excitèrent  la  surprise 
des  contemporains.  Il  ne  faudrait  pas  croire  que,  dans 
cet  art,  les  anciens  fussent  très  en  arrière  des  mo- 
dernes, ainsi  qu'on  est  disposé  à  l'admettre  générale- 
ment, lorsqu'on  se  borne  à  examiner  cette  question 
superficiellement.  Bien  que,  de  nos  jours,  les  ingé- 
nieurs disposent  de  la  vapeur  et  de  Téleclricité,  forces 
nouvelles  inconnues  aux  anciens,  au  moins  dans  leur 
application ,  bien  que  la  science  de  la  mécanique  ait 
été  admirablement  agrandie  et  à  la  fois  simplifiée,  il 
est  certain,  toutefois,  que  les  ingénieurs  grecs  ou  ro- 
mains ont  toujours  triomphé  avec  succès  des  obstacles 
opposés  aux  entreprises  les  plus  difficiles.  Ils  ont  pu, 
pendant  quatre  siècles,  abaisser  et  remuer  les  obélis- 
ques de  l'ancienne  Egypte,  les  charger  sur  des  bâti- 
ments construits  pour  les  recevoir,  leur  faire  traver- 
ser la  mer,  au  moyen  de  la  navigation  à  rames, 
toujours  incertaine,  leur  faire  remonter  le  Tibre,  les 
remettre  à  terre,  les  traîner  jusqu'à  la  place  assignée 
pour  leur  érection,  et  les  y  relever,  aux  applaudisse- 
ments du  peuple  romain. 

Le  navire  qui  servit  à  porter  le  premier  obélisque 
qu'Auguste  lit  placer  dans  1^  grand  cirque,  fut,  après 
le  succès  de  celte  opération,  consacré  à  cet  empereur, 
et  conservé  dans  l'arsenal  de  Pouzzole.  Celui  qui  trans- 
porta l'obélisque  du  Vatican  était  tellement  grand, 
que  sa  cale  put  contenir  cent  vingt  mille  boisseaux  de 
lentilles,  qui  furent  distribués  au  peuple  de  Rome. 
Claude  l'employa  ensuite  à  transporter,  à  l'embou- 
chure du  Tibre,  un  amas  énorme  de  pouzzolane,  des- 
tinée à  la  construction  du  port  qu'il  y  faisait  établir. 
Le  bâtiment  fut  ensuite  coulé  pour  servir  à  la  fonda- 


335  VIB  DE  SIXTE-QUINT. 

tion  do  môle  d'Ostie,  et  Pline  raconte  qnll  pat  porter 
la  con5tnic:i  .  d^ane  grande  partie  do  côté  ganche  de 
ce  môle»  cô*é  snr  leqnel  forent  élevées  trois  tours, 
dont  nne  sar  le  modèle  da  pbare  d* Alexandrie. 

Lorsque  Constantin,  à  l'exemple  de  ses  prédéces- 
seurs, vonlat  faire  amener  à  Rome  Fobélisqae  placé 
depuis  par  Sixte-Qaint  près  de  Saint-Jean  de  Latran, 
il  choisit  an  de  ceax  qai  existaient  encore  intacts  à 
Thèbes,  et  il  le  Ot  abaisser  à  terre,  oà  il  resta  long- 
temps jasqa'à  ce  qae  tout  fût  prêt  pour  son  transport. 
Embarqué  sur  le  Xil,  le  monolithe  fut  débarqué  à 
Alexandrie,  et  là,  on  construisit,  pour  le  conduire  à 
Rome,  un  navire  d'une  dimension  extraordinaire,  qui 
devait  être  mis  en  mouvement  par  trois  cents  rameurs. 
Constantin  étant  mort  pendant  ces  préparatifs,  son  Ois 
Constantin,  qui  lui  succéda  en  337,  attendit  environ 
vingt  ans  avant  de  se  décider  à  le  faire  transporter  à 
Rome.  Excité  à  la  fin  par  ses  adulateurs,  il  le  fit  char- 
ger sur  le  navire  depuis  longtemps  équipé  pour  le  re- 
cevoir. La  traversée  par  mer  s'effectua  sans  accident. 
L'obélisque  remonta  le  Tibre,  comme  ceux  amer  '  ^, an- 
térieurement et  fut  mis  à  terre  à  trois  milles  de 
Rome,  sur  la  voie  d'Ostie,  à  Tendroit  où  se  trouvait 
un  bourg  nommé  Vicus  Alexandri.  Là,  il  fut  placé  sur 
une  espèce  de  traîneau  glissant  sur  des  rouleaux;  il 
entra  ainsi  dans  Rome  lentement,  par  la  porte  d'Ostie, 
et  il  futintroduit  par  la  piscine  publique  dans  le  grand 
cirque,  à  la  décoration  duquel  il  était  destiné.  Am- 
mien,  qui  raconte  ces  circonstances,  explique  que  la 
plus  grande  difficulté  consista  à  le  relever,  et  qu'on 
craignit  de  n'y  pas  parvenir.  On  construisit  à  cet  effet 
des  échafaudages  de  bois  qui  produisaient  l'effet  d'une 
forêt.  On  attacha  tant  de  cordages  aux  poutres,  et 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  337 

aux  autres  pièces  de  charpente,  qu'ils  présentaient 
l'aspect  d'un  immense  filet  interceptant  la  lumière  du 
ciel.  Les  efforts  réunis  de  plusieurs  milliers  d'hommes» 
parvinrent  à  élever  lentement  cette  énorme  aiguille 
au  milieu  du  grand  cirque. 

Depuis  cette  époque,  aucun  obélisque  n'avait  été 
amené  à  Rome,  et  presque  tous  ceux  que  les  empe- 
reursy  avaient  fait  élever,  gisaient  abandonnés  depuis 
plus  de  douze  siècles.  Il  n'y  en  avait  plus  qu'un  seul 
debout  et  d'un  seul  morceau,  c'était  celui  du  Vatican. 
Il  avait  eu  l'heureuse  chance  de  résister  aux  tremble- 
ments de  terre,  et  d'échapper  aux  dévastations  des  bar- 
bares; A  l'avènement  de  Sixte-Quint,  il  s'élevait  encore 
sur  l'emplacement  du  cirque  de  Caligula,  nommé  aussi 
cirque  de  Néron,  emplacement  qui  était  devenu  en  par- 
tie celui  de  la  nouvelle  basilique  de  Saint-Pierre  et  de  sa 
sacristie.  Le  monolithe  était  peu  éloigné  de  ce  dernier 
bâtiment  :  son  fût  presque  entier  sortait  de  terre,  mais 
son  piédestal  et  sa  base  étaient  enfouis  sous  des  décom- 
bres, et  on  ne  pouvait  plus  y  lire  l'ancienne  inscrip- 
tion, répétée  de  deux  côtés  sur  sa  partie  inférieure  : 

Livo  Cœsari  Divi  Julii  F.  Augusto 
Ti,  Cœsari  Divi  Augusti  F.  Aiiguslo 
Sacrum, 

On  croit  que  le  pape  Nicolas  IV  avait  eu  le  projet  de 
le  transporter  ailleurs,  de  faire  poser  aux  quatre 
angles  de  sa  base  les  statues  des  évangélistes,  et  sur 
sa  pointe  celle  du  Rédempteur,  portant  la  Croix.  On 
raconte  que  Jules  II  et  Paul  III  firent  part  de  cette 
idée  à  Michel-Ange,  mais  que  ce  grand  architecte 
refusa  de  la  mettre  à  exécution,  dans  la  crainte 
de  briser  le  monolithe  en  le  transportant,  et  aussi  à 

n 


338  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

cause  de  Texcessire  dépense  qae  ce  trayail  occasionne- 
rait. On  affirme  encore  que  Grégoire  XIII  avait  repris 
ce  projet  et  manifestait  nn  vif  désir  de  le  mener  à  fin^ 
pour  illustrer  son  pontificat^  Quoi  qu'il  en  soit,  Thon- 
neur  en  était  réservé  à  Sixte  et  à  son  architecte  Dôme- 
nico  Fontana  ;  ce  qui  a  fait  dire  à  Silvio  Antoniano  : 

Cuncta  licet  fuerint  urbis  dejecta  trophaea, 
Yasta  tamen  moles  înviolata  manet. 

Cur  hanc  poDtîfîces  non  erexere  priores? 
Pontificis  Sixli  scilicet  illud  erat. 

«  Bien  que  tous  les  trophées  de  Rome  aient  été  ren- 
versés, une  seule  masse  énorme  reste  encore  intacte. 
Pourquoi  les  précédents  pontifes  ne  Tont-ils  pas  re- 
levée? C'est  que  cette  tâche  glorieuse  était  réservée  au 
pontificat  de  Sixte.  » 

Dès  les  premiers  mois  de  son  règne,  le  nouveau 
pape  résolut  de  tenter  cette  entreprise.  Mais  il  ne  fau- 
drait pas  croire  que  c'était  l'amour  de  l'antiquité,  de 
ses  monuments  ou  de  son  histoire,  qui  le  déterminait 
à  transporter  l'obélisque  de  Caligula  sur  la  place  de 
Saint-Pierre.  Le  chef  de  l'Église  catholique  était  di- 
rigé par  une  autre  pensée.  Domenico  Fontana  parait 
avoir  fidèlement  exprimé  les  intentions  de  son  maître, 
dans  l'avertissement  qui  précède  son  livre  :  —  «  Sa 
Sainteté,  dit-il,  comme  un  très-excellent  et  très- 
sage  prince,  abhorra  toujours  le  culte  des  faux  dieux, 
que  l'on  appelle  idolâtrie;  c'est  pourquoi,  dès  la  pre- 
mière année  qu'il  eût  été  appelé  au  pontificat  par  la 
Providence  du  souverain  créateur  de  toutes  choses,  il 
s'efforça,  de  tout  son  pouvoir,  non-seulement  de  dé- 
truire, mais  d'effacer  entièrement  le  souvenir  des 

1.  Tempesti,  t.  I,  lib.  XIV,  n»*  i  à  xxii,  p.   22t  et  suivante?. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT»  339 

idoles  qui  furent  exaltées  si  souvent  par  les  païens, 
au  moyen  des  pyramides,  des  obélisques,  des  co- 
lonnes, des  temples  et  autres  célèbres  édifices  :  et  au 
contraire,  il  chercha  de  toutes  les  manières  à  glorifier 
le  plus  possible  les  ministres  et  les  mystères  de  la  re- 
ligion catholique.  Aussi,  se  complut-il  à  donner  libre 
cours  à  ce  pieux  désir  et  à  ce  zèle  ardent,  au  moyen 
de  Fobélisque  du  Vatican,  pierre  merveilleuse,  en  le 
purifiant  et  en  le  consacrant  pour  servir  de  pied  à  la 
très-sainte  croix,  lequel  pied  serait  le  plus  singulier, 
le  plus  remarquable  de  ceux  sur  lesquels  le  signe  de 
notre  Rédemption  ait  été  encore  élevé...  En  outre,  il 
devait  servir  d'éternel  témoignage  de  la  piété  et  dévo- 
tion que  ce  très-saint  père,  notre  pasteur,  a  eo  parti- 
culier pour  la  croix  sacrée.  C'est  pourquoi,  ayant  reçu 
de  lui  la  commission  de  transporter  cet  obélisque,  qui 
était  placé,  auparavant,  dans  un  lieu  peu  fréquenté, 
et  de  le  dresser  au  milieu  de  la  place  de  Saint-Pierre, 
je  me  suis  proposé  de  mettre  par  écrit  tout  ce  qui  a 
rapport  à  cette  entreprise,  et  de  laisser,  autant  que 
mes  faibles  forces  le  comportent,  une  notice  de  cette 
œuvre,  afin  qu'elle  puisse  être  utile  à  ceux  qui  au- 
raient à  mouvoir  des  pierres  de  cette  dimension,  tou- 
jours difficiles  à  remuer.  Ce  qui  m'a  déterminé  à  agir 
ainsi,  c'est  que,  jusqu'à  ce  jour,  aucun  auteur,  que  je 
sache,  n'a  laissé  par  écrit  la  moindre  explication  sur 
les  moyens  à  employer,  pour  mener  à  bonne  fin  une 
œuvre  aussi  ardue',  qui  n'avait  pas  été  renouvelée 
depuis  près  de  quatorze  cents  années^.  Je  décrirai 


t.  Fontana  se  trompe  d'environ  deux  siècles;  Tobélisqae  de 
Constance,  qui  fut  le  dernier  élevé  à  Rome,  ayant  élé  érigé  vers 
358,  et  celui  du  Vatican,  par  Sixte,  en  1586,  il  n'y  a  que  1228  an- 
nées entre  les  deux  opérations. 


340  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

donc  tout  l'art  employé  pour  le  transport  et  Térec- 
tion  de  cette  aiguille,  mettant,  pour  plus  de  clarté, 
sous  les  yeux  des  lecteurs,  les  dessins  des  machines  et 
des  manœuvres  qui  ont  servi  à  cet  effet.  Tellement 
que,  si  je  ne  me  trompe,  avec  peu  de  fatigue,  d'autres, 
examinant  les  moyens  pratiqués,  lesquels  ne  seront 
plus  cachés  sous  les  ténèbres,  parviendront  facilement 
à  profiter  de  la  présente  invention  mise  en  lumière, 
invention  qui  a  réussi  plusieurs  fois,  et  qui  doit  réus- 
sir également  à  l'avenir,  pour  la  gloire  de  Dieu  et  à 
rhonneur  du  pape  Sixte-Quint.  Ainsi,  j'expliquerai  la 
méthode  employée  par  moi  pour  mesurer  et  peser  fa- 
cilement les  obélisques,  à  cette  fin  de  ne  pas  se  tromper 
dans  la  préparation  des  bois,  des  ferrements,  des  cor- 
dages et  autres  engins  nécessaires  à  cet  effet.  En 
outre,  je  traiterai  de  toute  la  construction  de  l'écha- 
faudage fait  pour  élever  l'aiguille,  des  armatures,  des 
moufles,  cordages,  cabestans  et  de  leurs  dispositions, 
des  leviers,  coins  et  autres  objets  qui  ont  servi  à  l'en- 
treprise, en  y  comprenant  la  couverture  ou  enveloppe 
établie  autour  de  la  pierre,  pour  la  défendre  de  toute 
offense  qui  aurait*  pu  lui  arriver.  Je  décrirai  la  proces- 
sion faite  par  ordre  à  Notre-Seigneur,  pour  purifier 
cette  aiguille  et  la  consacrer  à  la  croix,  qui  fut  placée 
à  son  sommet,  à  la  place  de  cette  boule  dorée  dans  la 
quelle  on  disait  que  les  cendres  de  César  étaient  ren- 
fermées, bien  que  je  sois  convaincu  du  contraire,  par 
les  raisons  que  je  déduirai  plus  tard.  J'expliquerai, 
alitant  que  j'ai  pu  le  comprendre  par  conjectures,  les 
moyens  que  les  anciens  devaient  employer  pour  ma- 
nœuvrer et  remuer  de  semblables  pierres,  et  je  les 
comparerai  à  ceux  dont  je  me  suis  servi  ;  de  telle  sorte 
qu'il  ne  sera  pas  malaisé  de  reconnaître  quels  sont 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  34t 

^jenx  qui  sont  les  plus  sûrs  et  les  plus  convenables.  » 
On  ne  doit  pas  s'étonner  des  éloges  naïfs  que  Dôme- 
nico  Fontana  se  décerne  ainsi  à  lui-même,  après  le 
succès  de  son  entreprise.  La  probabilité  de  sa  réussite 
avait  été  non-seulement  mise  en  doute,  mais  niée 
absolument  par  un  grand  nombre  de  savants,  d'ingé- 
nieurs, d'architectes  et  surtout  dans  l'entourage  de 
Sixte.  On  disait  que  l'énorme  poids  de  l'obélisque» 
évalué  pour  son  fût  seul  à  onze  mille  cinq  cent  qua- 
rante-quatre palmes  cubes,  défierait  tous  les  moyens» 
tous  les  engins  dont  il  serait  possible  de  disposer  ;  on 
ajoutait  que  ce  motif,  et  l'énorme  dépense  avaient 
déterminé  plusieurs  papes  à  renoncer  à  cette  entre- 
prise. Des  mémoires  et  des  écrits  de  toutes  sortes 
furent  adressés  à  Sixte  en  ce  sens  pour  l'en  détourner; 
et  un  des  cardinaux*  alla  jusqu'à  lui  dire  :  «  Que 
Votre  Sainteté  y  réfléchisse  bien,  car  il  s'agit  d'une 
affaire  qui  fera  dépenser  beaucoup  d'argent,  et  dont 
la  non-réussite  porterait  une  grave  atteinte  à  la  gloire 
de  votre  gouvernement.  »  Et,  dans  le  fait,  le  conseil 
était  prudent,  car  Sixte  entreprenait  trois  choses  éga- 
lement difficiles  :  la  première,  d'abaisser  l'obélisque  à 
terre;  la  seconde,  de  l'amener  à  sa  place,  devant  la 
basilique  de  Saint-Pierre;  la  troisième,  de  le  relever 
de  nouveau.  Or,  à  supposer  que  les  deux  premières 
opérations  eussent  réussi,  la  troisième  venant  à  man- 
quer, toutes  les  dépenses  se  trouvaient  jetées  au  vent, 
et  le  pontife  demeurait  exposé  aux  railleries  et  aux 
risées,  non-seulement  des  Romains ,  mais  surtout  des 
ennemis  de  l'Église. 

Mais  la  résolution  de  Sixte  demeura  inébranlable  : 
il  voulait  consacrer  l'obélisque  au  triomphe  de  la 

1.  Tempesti  ne  le  nomme  pas.  T.  I,  lib.  XIV,  u^  y,  p.  223. 


342  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

croix,  et  il  ne  doutait  pas  du  succès.  Il  résolut  néan-*- 
moins  de  prendre  toutes  les  précautions  recomman- 
dées par  la  prudence.  Dans  ce  but,  le  24  août  1585, 
il  institua  une  congrégation,  chargée  spécialement  de 
déterminer  le  lieu  précis  où  l'aiguille  devrait  être 
relevée  sur  la  place  de  Saint-Pierre,  d'indiquer  les 
moyens  à  employer  pour  l'y  transporter  intacte,  et  de 
choisir  l'architecte  qui  lui  paraîtrait,  par  son  talent 
et  son  expérience,  le  plus  capable  d'assurer  à  cette 
entreprise  une  heureuse  issue.  Cette  congrégation 
était  composée  de  quatre  cardinaux,  de  quatre  prélats, 
des  trois  conservateurs  de  Rome,  du  prieur  des  chefs 
de  quartiers,  de  deux  maîtres  des  voies,  du  député  du 
peuple  romain,  du  commissaire  de  la  fontaine  de 
Trevi,  et  du  fiscal  du  peuple  romain^.  Elle  était  pré- 
sidée par  le  cardinal  Cesis. 

Dans  leur  première  séance,  après  avoir  examiné  les 
moyens  à  employer  pour  abaisser,  transporter  et 
relever  l'obélisque,  les  membres  de  la  congrégation 
reconnurent  qu'il  était  nécessaire  de  faire  appel  aux 
savants,  mathématiciens,  ingénieurs,  architectes,  afin 
que  les  hommes  les  plus  compétents  pussent  donner 
leur  avis,  avec  plans  et  dessins  à  l'appui  *.  En  consé- 
quence ,  ils  remirent  à  vingt-cinq  jours  leur  seconde 
réunion,  pour  donner  le  temps  à  tous  les  concurrents, 
que  le  projet  de  Sixte,  connu  déjà  depuis  plusieurs 
mois,  avaitattirésà  Rome,  de  fournir  leurs  plans  etleurs 
explications.  Fontana,  dans  son  livre,  et  Bellori  dans 
la  vie  de  cet  architecte  ^  afllrmentque  leur  nombre 

1.  Fontana,  fol.  4,  y^,  et  fol.  5,  de  8on  ouvrage,  donne  les  noms 
de  tous  les  membres  de  cette  commission. 

2.  Ibid, 

8.  Roma,  1672,  in-4^  p.  145. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  343 

s'élevaU  à  plus  de  cipq  cents  ;  qu'il  en  était  venu  dé 
Florence,  de  Lucques,  de  Côme,  de  Venise,  de  la  Sicile, 
de  la  Grèce  et  de  l'île  de  Rhodes,  et  que,  parmi  eux,  il 
se  trouvait  plusieurs  religieux.  Les  uns  avaient  ap- 
porté l'explication  écrite  de  leur  invention,  les  autres 
l'avaient  seulement  dessinée  ;  quelques-uns  se  présen- 
taient pour  donner  de  simples  explications  verbales, 
sans  dessins  ni  mémoires  à  l'appui.  La  plupart  s'accor- 
daient en  ce  point,  de  vouloir  transporter  l'obélisque 
debout,  jugeant  chose  presque  impossible  de  le  des- 
cendre à  terre  et  de  le  relever  de  nouveau.  Ils  étaient 
effrayés  par  la  hauteur  et  le  poids  de  cette  pierre,  et 
ils  jugeaient  plus  facile  de  la  tirer  et  de  l'amener  sur 
pied,  par  un  mouvement  lent  et  régulier,  à  la  place 
qui  lui  était  assignée.  Il  y  en  avait  d'autres  qui,  non- 
seulement  proposaient  de  traîner  l'obélisque  debout, 
mais  sa  base  et  son  piédestal  avec  lui.  Quelques-uns 
voulaient  le  transporter  sans  le  mettre  à  terre,  mais  en 
le  laissant  suspendu,  et  formant  un  angle  de  quarante- 
cinq  degrés  à  l'horizon.  D'autres  exposaient  la  manière 
de  le  soulever,  les  uns  avec  un  seul  levier,  semblable 
à  la  tige  d'une  balance  romaine,  ceux-ci  à  l'aide  de 
vis,  ceux-là  avec  des  roues.  Fontana  donne  les  dessins 
de  sept  des  projets  proposés  par  ses  concurrents,  et 
qu'il  dit  être  les  meilleurs,  plus  le  sien  :  il  est  facile 
de  reconnaître  que  ces  sept  projets  ne  présentaient  pas 
une  grande  probabilité  de  réussite.  Mais,  peut-être, 
a-t-il  choisi  de  préférence  ceux  qui  avaient  le  moins 
de  chances  de  succès,  afin  de  montrer,  par  cela  même, 
la  supériorité  de  son  procédé. 
Tempesli  raconte^  que,  parmi  les  architectes  venus 

].  Loc,  cit,,  no  V,  p.  223. 


314  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

à  Rome,  se  trouvait  Bartolommeo  Amtnannati,  en- 
voyé tout  exprès  par  le  grand-duc  de  Toscane ,  frère 
du  cardinal  Ferdinando  Medici,  qui  faisait  partie  de 
la  Congrégation  de  Tobélisque.  Admis  au  baisement 
des  pieds  du  pape,  il  fut  interrogé  par  Sixte ,  qui  lui 
demanda  combien  il  lui  faudrait  de  temps  pour  ter- 
miner Tentreprise.  «Saint  Père,  répondit  Tarchitecle 
du  grand-duc,  à  inventer  et  disposer  seulement  les 
machines  et  les  ferrements,  il  ne  faut  pas  moins  d'une 
année.  —  Une  année,  reprit  le  pontife,  avec  un  sou- 
rire amer,  une  année  :  allez  vous-en,  allez,  vous  ne 
travaillerez  pas  pour  nous.  »  A  la  suite  de  cet  entre- 
tien, faisant  appeler  Domenico  Fonlana,  il  l'engagea 
forlemenl  à  lui  proposer  un  projet,  lui  donnant  pleine 
assurance  que  s'il  venait  à  réussir,  il  saurait  le  récom- 
penser magnifiquement.  Flatté  de  ce  témoignage  de 
confiance,  et  sachant  bien  que  Sixte  ne  l'abandonne- 
rait pas  dans  la  lutte  engagée  avec  tant  d'hommes 
distingués  par  leur  talent  et  leur  expérience,  Fonlana 
se  mit  résolument  à  l'œuvre.  Il  commença  par  prendre 
unmorceaude  granit  provenant  des  autres  obélisques 
brisés,  il  le  fît  réduire  à  la  dimension  d'un  palme  cube, 
et  le  pesa  avec  soin.  Ensuite,  ayant  mesuré  la  dimen- 
sion précise,  en  hauteur  et  largeur,  du  fût  de  Fcbé- 
lisque,  il  en  fit  un  calcul  exact,  et  trouva  qu'il  conte- 
nait onze  mille  deux  cent  trois  85,90  palmes  cubes 
romains,  et  que  chaque  palme  cube  équivalait  au  poids 
de  quatre-vingt-six  livres  romaines;  ce  qui  donnait 
pour  le  fût  de  l'obélisque  un  poids  total  de  neuf  cent 
soixante-trois  mille  cinq  cent  trente-sept  livres.  Il 
inventa  ensuite  le  modèle  de  l'armature  ou  revêtement 
dont  il  voulait  l'envelopper,  afin  de  pouvoir  le  remuer, 
sans  craindre  de  le  rompre  ou  de  l'endommager. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  345 

Cette  armature  consistait  en  barres  et  cercles  de  fer, 
qui  devaient  enlacer  et  enserrer  les  nattes  et  les  ma- 
driers dans  lesquels  il  se  proposait  de  Tensacher,  outre 
les  moufles  et  autres  engins.  Il  calcula  également  le 
poids  de  tous  ces  objets,  et  rajoutant  au  précédent,  il 
trouva  que  l'obélisque  ainsi  disposé  pèserait  un  mil- 
lion quarante-trois  mille  cinq  cent  trente-sept  livres. 
Fontana  s'empressa  de  communiquer  ce  calcul  et  le 
procédé  qu'il  avait  employé  pour  l'obtenir,  au  pape, 
qui  s'en  montra  satisfait.  Ensuite,  il  calcula  encore 
quel  poids  pouvait  être  mis  en  mouvement  par  un 
cabestan  armé  de  cordages  convenables  et  de  moufles 
d'une  force  proportionnée,  en  le  faisant  manœuvrer 
par  quatre  chevaux  vigoureux;  il  trouva  que  ce  ca- 
bestan élevait  environ  vingt  mille  livres  pesant.  Il  en 
conclut  que  pour  soulever  huit  cent  mille  livres,  il 
fallait  quarante  cabestans,  et  qu'en  y  ajoutant  deux 
leviers  manœuvres  de  loin  de  toute  la  puissance  de 
la  traction ,  cet  appareil  suffirait  pour  soulever  le 
poids  entier  du  fût  de  l'obélisque,  revêtu  de  son  arma- 
ture. Il  examina  ensuite  le  terrain  sur  lequel  devait 
poser  Tobélisque,  et  ayant  trouvé  qu'il  n'était  pas  très- 
solide,  parce  qu'il  contenait  une  grande  quantité  de 
sable,  il  reconnut  la  nécessité  de  le  consolider,  avant 
d'établir  dessus  le  socle  ou  traîneau  en  charpente,  sur 
lequel  le  fût  de  l'obélisque  devait  porter  et  être  tiré 
à  sa  nouvelle  place.  Sûr  de  ses  calculs,  Fontana  fit  un 
modèle  de  bois  dans  lequel  il  inséra  un  petit  obélisque 
en  plomb,  proportionné  aux  cordes,  moufles  et  autres 
engins  qui  devaient  le  mouvoir  :  il  alla  le  montrer  au 
pape,  le  fit  manœuvrer  avec  la  plus  grande  facilité,  et 
démontra  qu'il  pouvait  soulever,  descendre  à  terre, 
tirer  et  enlever  le  petit  obélisque  en  plomb  :  qu'en 


346  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

conséqiience,  il  en  serait  de  même  de  celui  da  Vatican, 
en  employant  les  mêmes  moyens,  proportionnés  à  son 
poids  et  à  sa  dimension.  Dès  ce  moment,  Sixte  ne  douta 
pas  du  succès  de  son  architecte,  et  la  seconde  réunion 
de  la  congrégation,  qui  eut  lieu  le  18  septembre  1585, 
ne  fut  plus  qu'une  pure  formalité;  car  Fontana  avait 
déjà  la  parole  du  pape,  comme  plus  tard  Claude  Per- 
rault eut  celle  de  Colbert,  pour  la  colonnade  du 
Louvre  ^  Néanmoins,  il  se  présenta  devant  la  congré- 
gation muni  de  son  petit  modèle  en  plomb  et  de  son 
appareil  :  il  y  renouvela  ses  expériences,  et  fit  mouvoir 
Tun  et  l'autre  avec  la  plus  grande  aisance ,  accompa- 
gnant cette  épreuve  décisive  des  explications  les  plus 
satisfaisantes.  Après  qu'il  se  fut  retiré,  les  membres  de 
la  congrégation  délibérèrent  entre  eux,  examinant 
Tun  après  Tautre  les  différents  procédés  qui  leur 
avaient  été  soumis,  et,  à  la  suite  d'une  longue  discus- 
sion, ils  tombèrent  unanimement  d'accord  que  celui 
de  Fontana  présentait  de  grands  avantages  sur  les 
autres,  et  qu'il  devait  leur  être  préféré.  En  consé- 
quence, ils  décidèrent  qu'il  serait  mis  à  exécution. 
Mais  comme  Doraenico  n'avait  pas  encore  atteint  sa 
quarante-deuxième  année,  et  qu'à  l'exception  de  la 
villa  du  pape  et  du  commencement  de  la  chapelle  de 
la  crèche,  à  Sainte-Marie  Majeure,  il  n'avait  pas 
encore  donné  des  preuves  concluantes  de  son  talent, 
ils  crurent  nécessaire  de  choisir  deux  architectes  plus 
âgés,  connus  par  une  longue  pratique  dans  leur  art, 
et  de  leur  remettre  le  soin  de  faire  exécuter  les  pro- 
cédés que  Fontana  avait  inventés.  C'est  pourquoi, 
Bariolommeo  Ammannatti,  âgé  de  soixante-cinq  ans, 
architecte  du  grand-duc  de  Toscane,  et  Giacomo  délia 

1 .  Voy.  V Histoire  des  plus  célèbres  amateurs, — ^Vol.  de  Colbert. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  347 

Porta,  architecte  de  Saint-Pierre,  furent  chargés,  tous 
les  deux  de  compagnie,  de  conduire  à  bien  cette 
grande  entreprise. 

Donaenico  reçut  communication  de  cette  décision 
avec  un  mélange  de  joie  et  de  désappointement;  car 
s'il  voyait,  avec  un  juste  orgueil  d'artiste,  son  projet 
préféré  à  tant  d'autres  présentés  par  des  hommes  dis- 
tingués par  leur  talent  et  leur  science,  il  se  trouvait 
blessé  de  la  substitution  à  sa  place,  pour  Fexécuter, 
de  deux  artistes  absolument  étrangers  à  son  inven- 
tion et  peut-être  envieux  de  son  succès.  Néanmoins,  il 
sut  dissimuler  son  mécontentement,  se  promettant 
bien,  à  la  première  occasion  favorable,  de  faire  écar- 
ter, par  son  tout-puissant  protecteur,  les  deux  archi- 
tectes qu'on  lui  avait  si  maladroitement  substitués;  il 
laissa  écouler  sept  jours  sans  se  présenter  ou  se  lais- 
ser voir  au  pape,  attendant  qu'Ammannati  et  délia 
Porta  eussent  commencé  à  mettre  la  main  à  Tœuvre. 
Après  ce  délai ,  ayant  quelques  affaires  à  traiter  avec 
Sixte  r  il  alla  le  trouver  à  Monte^Cavallo.  Le  pape, 
après  avoir  écouté  ce  qu'il  avait  à  lui  dire,  mit  la  con- 
versation sur  le  transport  de  l'obélisque,  et  lui  de- 
manda ce  qu'il  en  pensait.  Fontana  répondit  qu'il 
avait  le  pieilleur  espoir  du  succès,  sauf  qu'étant  très- 
désireux  de  la  réussite,  il  craignait,  en  voyant  l'exé- 
cution de  son  invention  confiée  à  d'autres,  que,  s'il 
survenait  quelque  accident,  la  cause  n'en  fût  attribuée 
à  son  modèle.  —  «  C'est  pourquoi,  ajoula-t-il,  je  suis 
tombé  dans  une  grande  inquiétude,  et  il  me  semble 
que,  par  cette  exclusion,  je  me  trouve  exposé  à  quel- 
que préjudice,  attendu  que  je  jugeais  que  nul  ne 
pouvait  exécuter  Tinvention  d'autrui  aussi  bien  que 
l'inventeur  lui-même,  puisqu'il  n'y  a  aucun  homme 


348  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

qui  soit  capable  de  comprendre  complètement  Tinten- 
tion  ou  ridée  d'un  autre  homme.  » — «  A  la  suite  de  cet 
entretien,  continue  Fontana,  notre  seigneur  ordonna 
que  je  demeurerais  seul  chargé  de  diriger  l'entre- 
prise et  d'exécuter  mon  projet.  C'est  pourquoi  j'allai 
sur-le-champ,  avec  cinquante  ouvriers,  faire  creuser 
l'excavation  dans  laquelle  on  devait  établir  les  fon- 
dations de  l'obélisque  sur  la  place  de  Saint-Pierre» 
à  Tendroit  môme  où  l'on  avait  planté  une  poutre,  en 
guise  de  jalon,  par  ordre  d'Ammannati  et  de  messire 
Jacopo  délia  Porta,  vis-à-vis  de  la  porte  principale  de 
la  susdite  église.  Ce  jour-là  fut  le  mercredi,  25  dudit 
mois  de  septembre,  jour  véritablement  mémorable  et 
heureux  dans  le  cours  de  la  vie,  des  actions  et  des 
grandeurs  de  notre  seigneur,  puisque  le  même  jour 
il  fut  créé  évêque,  et  successivement  exalté  à  la  dignité 
de  cardinal,  à  celle  de  souverain  pontife,  et  consacré; 
événements  mémorables  assurément,  arrivés  dans  cet 
ordre,  toujours  un  mercredi.  » 
i  Fontana  ne  dit  pas  que  l'endroit,  où  ses  deux  compé- 
titeurs avaient  fait  planter  le  jalon,  pour  indiquer  la 
place  de  l'obélisque,  ne  se  trouve  pas  exactement  per- 
pendiculaire à  l'axe  de  la  principale  porte  de  Saint- 
Pierre.  Il  est  facile  de  s'en  assurer  avec  un  peu  d'at- 
tention, du  péristyle  de  l'église,  et  l'on  voit  que 
l'obélisque  est  un  peu  plus  à  gauche  vers  le  nord. 

En  creusant  les  fondations,  on  trouva  un  sol  fan- 
geux, avec  une  [grande  quantité  d'eau.  Il  fut  néces- 
saire d'établir  au  fond  un  pilotis  avec  des  poutres  en 
chêne  et  en  châtaignier,  équarries,  de  la  grosseur  de 
vingt-cinq  palmes  chacune,  et  d'un  palme  de  dia- 
mètre, enfoncées  parle  marteau  avec  le  plus  grand 
soin.  La  maçonnerie  des  fondations  fut  faite  avec  de 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  349 

petits  morceaux  de  pierres  siliceuses  et  de  briques, 
noyés  dans  un  mortier  de  chaux  et  de  pouzzolane.  On 
jeta  des  médailles  en  bronze  dans  plusieurs  endroits 
de  l'excavation,  en  mémoire  du  fait.  Vingt-quatre 
médailles  furent  placées  dans  deux  pierres  de  traver- 
tin creusées  à  cet  effet;  elles  présentent  d'un  côté  Tef- 
figie  de  Sixte,  et  au  revers  diverses  empreintes.  Sur 
quelques-unes,  on  voit  un  homme  qui  dort  sous  un 
arbre  dans  la  campagne,  avec  la  devise  :  Perfecta  se- 
curitas,  par  allusion  à  la  répression  du  brigandage. 
Sur  d'autres,  trois  montagnes,  avec  une  corne  d'abon- 
dance et  une  branche  de  laurier,  et  ces  mots  :  Fecit 
in  monte  convivium  pingutum.  Quelques-unes  repré- 
sentent un  saint  François  agenouillé  devant  le  crucifix 
avec  rÉglise  en  ruines,  et  cette  devise  :  Vade^  Fran- 
cisée, et  repara.  Plusieurs  étaient  à  Teffigie  du  pape 
Pie  V,  avec  la  Religion  et  la  Justice  au  revers. 

Pendant  que  ces  préparatifs  s'exécutaient,  comme 
il  était  nécessaire  de  réunir  une  énorme  quantité  de 
poutres,  de  ferrements  et  de  cordages,  pour  établir 
l'échafaudage  et  mouvoir  l'obélisque.  Sixte,  par  une 
bulle  du  5  octobre  1585,  donna  pouvoir  et  privilège  à 
son  architecte,  dans  tout  l'État  ecclésiastique,  d'ache- 
ter, vendre  et  faire  exécuter  toutes  choses  nécessaires 
à  l'entreprise. 

Voici  la  traduction  de  cette  bulle,  qui  rappelle  celle 
que  Léon  X  avait  accordée  à  Raphaël,  pour  la  conser- 
vation et  la  restauration  des  monuments  antiques  de 
Rome. 

«  Nous,  Sixte-Quint,  concédons  faculté  et  ample 
autorité  à  Domenico  Fonlana,  architecte  du  sacré  pa- 
lais apostolique,  afin  qu'il  puisse  plus  facilement  et 
plus  promptement  transporter  l'aiguille  vaticane  sur 


350  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

la  place  de  Saint-Pierre,  de  pouvoir  se  servir,  tant  que 
durera  cette  opération ,  d'autant  d'ouvriers  et  travail- 
leurs qu'il  voudra,  et  de  leurs  choses  (outils ,  agrès, 
matériaux),  de  quelque  qualité  qu'elles  soient,  et  de 
les  forcer,  au  besoin,  à  les  lui  prêter  ou  vendre,  à  la 
condition  toutefois  d'en  payer  convenablement  la  loca- 
tion ou  le  prix. 

«  Il  pourra  se  servir  de  toutes  les  planches,  pou- 
tres et  bois  de  charpente,  de  quelque  espèce  que  ce 
soit,  qui  se  trouvent  dans  les  lieux  les  plus  commodes 
pour  ce  service,  qu'ils  appartiennent  à  n'importe  qui, 
en  payant  toutefois  le  prix  dû  aux  propriétaires  des- 
dits bois ,  selon  qu'il  aura  été  fixé  par  deux  arbitres 
choisis  par  les  parties;  et  il  pourra  abattre  ou  faire 
abattre  tous  lesdits  bois,  partout  où  ils  appartiennent 
à  l'Église  de  Saint-Pierre,  à  son  chapitre,  à  ses  cha- 
noines, et  particulièrement  dans  le  domaine  appelé 
Campo-MortOy  ainsi  que  ceux  qui  appartiennent  à 
Fhôpilal  de  San-Spiriio  in  Sassia,  ou  à  la  Chambre 
apostolique,  sans  aucun  payement.  Il  pourra  les  con- 
duire par  tel  chemin  qu'il  lui  plaira  choisir,  et  y  faire 
paître  les  animaux  qui  seront  employés  à  ce  trans- 
port, sans  encourir  aucune  peine,  en  tenant  compte 
toutefois  du  domma^ge  ainsi  causé,  d'après  l'estimation 
d'hommes  à  ce  connaissant,  choisis  à  cet  effet. 

<'  Il  pourra  acheter  et  emporter  les  susdites  choses, 
ainsi  que  toute  autre  jugée  par  lui  nécessaire  à  l'en- 
treprise, de  quelque  personne  que  ce  soit,  sans  payer 
la  gabelle  ou  autres  droits  d'aucune  sorte. 

«  Il  pourra,  sans  permission  ou  bulletin,  prendre 
dans  Rome  et  les  autres  villes  et  lieux  voisins,  toutes 
sortes  de  vivres  pour  son  propre  usage,  celui  de  ses 
employés  et  des  animaux  dont  il  se  servira.. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  351 

«  Il  pourra  prendre  el  emporter,  partout  où  ils  se 
trouveront,  les  cabestans,  cordages  et  moiuflès,  en 
promettant  toutefois  de  les  rendre  et  restituer  en 
bon  état,  el  de  payer  l'indemnité  due,  ou  prix  de  lo- 
cation. De  même,  il  pourra  se  servir  de  tous  les  engins 
et  de  toutes  les  choses  servant  à  la  construction  de 
Saint-Pierre,  et  donner  des  ordres  aux  agents ,  em- 
ployés et  officiers  de  cette  construction,  afin  que,  dans 
un  délai  déterminé,  ils  rendent  libre  et  disponible  la 
place  à  côté  de  l'aiguille,  pour  qu'on  puisse  la  trans- 
porter et  la  disposer,  ainsi  qu'il  sera  jugé  convenable 
à  la  réalisation  de  Tenlreprise. 

«  Il  pourra  (si  cela  est  reconnu  nécessaire)  jeter  ou 
faire  jeter  à  terre  les  maisons  voisines  de  ladite 
aiguille,  toutefois  après  avoir  préalablement  estimé 
l'indemnité  à  payer  à  ceux  qui  auraient  souffert  du 
dommage. 

«  Enfin,  il  donne  faculté  audit  Domenico  Fon- 
tana  de  faire,  commander,  exécuter  et  exercer  toute 
chose  nécessaire  à  cet  effet;  et  de  plus,  il  lui  accorde 
le  droit  pour  lui,  ses  agents,  serviteurs  et  personnes 
de  sa  maison,  de  pouvoir  en  tout  temps  et  en  tous  lieux 
porter  toutes  espèces  d'armes,  à  l'exception  de  celles 
prohibées,  et  il  ordonne  à  tous  les  magistrats  et  offi- 
ciers de  tout  l'État  ecclésiastique  de  donner  aide  et 
protection  au  susdit  Domenico  Fontana,  pour  l'exécu- 
tion des  choses  susdites.  Il  défend  à  tous  les  autres 
sujets  du  Saint-Siège  apostolique,  de  quelque  grade 
et  condition  qu'ils  soient,  sous  peine  d'encourir  sa 
disgrâce,  et  une  amende  de  cinq  cents  ducats  pour  la 
Chambre  apostolique,  sans  préjudice  d'autres  peines  à 
déterminer  à  sa  volonté,  d'oser  empêcher  ou  troubler' 
de  quelque  manière  que  ce  soit  la  susdite  œuvre ,  ou 


3&2  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

ledit  Fontjina,  ses  agents  et  ouvriers;  mais  il  vent,  au 
contraire,  que,  sans  aucun  retard  ou  excuse,  ils 
Faident  ou  lui  obéissent,  l'assistent  et  le  soutiennent. 
—  Contrariis  nonobsiantibus  quibuscumque.  —  Nonobs- 
tant toute  opposition  contraire.  —  Donné  à  Rome, 
apudSanctum  Marcum^  le  5  octobre  1585.  » 

Les  termes  de  cette  bulle  montrent  quel  était  le 
désir  de  Sixte  de  mener  promptement  à  fin  l'entreprise 
commencée  :  ils  prouvent  également  la  confiance  qu'il 
avait  en  son  architecte.  A  un  autre  point  de  vue,  cet 
acte  n'est  pas  moins  curieux;  car  il  fait  connaître  les 
procédés  habituellement  employés  au  seizième  siècle 
par  le  souverain  pontife,  pour  devenir  propriétaire  on 
locataire,  nonobstant  la  résistance  des  possesseurs,  de 
tous  les  objets  mobiliers,  ainsi  que  des  immeubles, 
qu'il  jugeait  utile  de  s'approprier  ou  seulement  de 
louer,  pour  réaliser  une  entreprise  considérée  par  lai 
comme  d'utilité  publique. 

Muni  de  ces  pleins  pouvoirs,  Fontana,  qui  connais- 
sait bien  l'ardeur  que  son  maître  apportait  à  toutes 
choses ,  s'empressa  d'expédier  en  différents  lieux  des 
hommes  qu'il  accrédita,  au  moyen  de  la  bulle,  auprès 
des  autorités  locales,  à  l'effet  de  rechercher  les  choses 
nécessaires  à  l'exécution  de  l'entreprise,  et  de  les 
envoyer  à  Rome. 

Ainsi,  à  Foligno^  ville  où  Ton  récolte  le  chanvre  en 
grande  abondance,  il  envoya  faire  la  provision  de  fil 
dont  il  avait  besoin  pour  fabriquer  les  cordages.  Il  les 
fit  tresser  à  Rome  :  les  plus  forts  étaient  au  nombre 
de  quarante-quatre,  longs  chacun  de  cent  cannes, 
gros,  presque  tous,  d'un  tiers  de  palme  de  diamètre. 
Il  y  en  avait  trois  dont  la  longueur  était  de  chacun 
deux  cents  cannes;  ils  étaient  destinés  à  servir  à  des 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  353 

moufles  doubles,  dont  chacune  correspondait  à  deux 
cabestans.  On  fabriqua  également  une  très-grande 
quantité  d'autres  cordes  plus  petites,  qui  étaient  néces- 
saires pour  attacher  les  bois,  et  pour  d'autres  usages. 
On  commanda  aux  serruriers  des  étriers  pour  enserrer 
les  membrures  de  l'échafaudage,  ainsi  que  pour  les 
moufles  et  les  poulies;  de  longs  écrous  pour  lier 
ensemble  les  poutres,  qu'ils  traversaient  de  part  en 
part;  des  cercles  en  fer  pour  mettre  aux  bouts  des 
rouleaux,  d'autres  pour  cercler  les  arbres  des  cabestans 
afin  qu'ils  ne  se  fendissent  pas;  des  pivots  pour  les 
poulies,  d'autres  plus  gros  pour  les  moufles,  en  métal 
fondu  à  cet  effet;  en  outre,  un  grand  nombre  de  clous, 
de  haches,  de  marteaux,  de  barres  et  de  pieux  en  fer. 
On  acheta  en  môme  temps  toutes  les  pièces  de  bois 
de  châtaignier,  de  chêne  et  d'orme,  qui  furent  [trou- 
vées dans  les  magasins,  pour  établir  l'armature  de 
l'échafaudage. 

A  Ronciglione,  on  fit  la  commande  de  barres  de  fer 
très-grosses  et  très-longues  pour  armer  l'aiguille,  ainsi 
que  d'autres  ferrements  destinés  aux  boîtes  des  mou- 
fles. A  Subiaco,  on  en  fît  fabriquer  d'autres  semblables., 
A  Campo'Morio,  forôt  appartenant  aux  chanoines  de 
Saint-Pierre,  du  côté  du  port  de  Nettuno,  à  vingt-huit 
milles  de  Rome,  on  expédia  de  nombreux  ouvriers 
pour  préparer  une  grande  quantité  de  poutres  en 
chêne,  très-longues  et  très-grosses,  qui  furent  ame- 
nées à  Rome  sur  d'énormes  chariots  à  deux  roues, 
traînés  chacun  par  sept  paires  de  buffles. 

A  Terracine,  on  façonna  d'épais  madriers  de  bois 
d'orme,  destinés  à  recevoir  l'aiguille,  afin  qu'elle  ne 
fût  pas  endommagée,  et  à  établir  la  plate-forme  sur 
laquelle  elle  devait  être  tirée.- 

23 


8S4  yiE  DE  SIXTE-QUINT. 

Près  (le  SantQ'Severa ,  dans  les  domaines  de  la 
Chambre  apostolique,  Fontana  fit  couper  les  arbres, 
ou  pivots  des  cabestans,  en  chêne  vert^  ainsi  que  les 
rouleaux. — ^Ainsi,  presque  le  môme  jour,  les  prépara- 
tifs furent  commencés  dans  un  grand  nombre  de  loca^ 
lités  différentes. 

Lorsqu'on  connut  dans  le  public  les  procédés  queFar- 
chitecte  de  Sixte  se  proposait  d'employer  pour  remuer» 
abaisser,  transporter  et  relever  l'obélisque  du  Vatican» 
ses  concurrents  évincés  s'efforcèrent  de  critiquer  sa 
méthode.  Ils  disaient  que  les  quarante  cabestans,  qu'il 
avait  l'intention  de  mettre  en  mouvement  à  la  fois,  ne 
pourraient  jamais  s'accorder  tous  ensemble  pour  for- 
mer l'effort,  ou  force  réunie  nécessaire  à  l'effet  de  re- 
muer un  si  grand  poids;  ils  faisaient  remarquer,  qu'or- 
dinairement, les  cabestans  ne  tirent  pas  avec  une  force 
égale,  mais  que  l'un  agit  plus  fortement  que  l'autre, 
ainsi  que  l'expérience  le  prouve; {qu'en Inconséquence, 
ils  ne  pourraient  pas  égaliser  leurs  forces,  si  bien  que 
la  plus  grande  partie  du  poids  venant  à  charger  celui 
des  cabestans  qui  aurait  tiré  plus  que  les  autres,  il 
devrait  arriver  infailliblement  qu'elle  le^briserait,  eau- 
*sant  un  grand  dérangement  et  un^véritable  désordre 
dans  toute  la  machine. 

Fontana  ne  se  laissa  pas  intimider'par  cette  objec- 
tion, bien  qu'il  n'eût  jamais  vu  ni  fait  manœuvrer  une 
si  grande  force  en  môme  temps,  ainsijqu'il  le  déclare 
lui-même  \  et  qu'il  lui  parût  impossible  d'en  donner 
par  écrit  une  explication  satisfaisante.  Mais  il  était 
sûr  de  réussir,  par  cette  raison;  qu'il  savait  [que 
quatre  chevaux  vigoureux,  tirant  sur  un  des  cordages 

1 .  Fol.  1 0  de  son  ouvraffe. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  355 

qu'il  avait  fait  fabriquer,  quelques  efforts  qu'ils  fissent^ 
ne  pouvaient  parvenir  à  le  rompre.  C'est  pourquoi, 
s'il  devait  arriver  qu'un  cabestan  eût  à  supporter  un 
poids  trop  fort,  il  ne  pourrait  pas  continuer  à  tourner, 
et  le  cordage  ne  serait  pas  brisé  pour  cela,  ainsi  que 
l'expérience  faite  avec  les  chevaux  l'avait  démontré. 
Il  résultait  clairement  de  celte  épreuve,  que,  tandis 
que  les  cabe^ans  les  plus  chargés  seraient  arrêtés, 
les  autres,  plus  lents,  continueraient  à  tourner,  jus- 
qu'à  ce  qu'ils  eussent  pris  leur  part  dans  le  poids 
total,  de  manière  à  ce  qu'il  se  trouvât  réparti  sur 
tous.  Ainsi,  celui  qui  d'abord  aurait  été  tn>p  chargé, 
se  trouvant  soulagé  sur  les  épaules  des  autres,  recom- 
mencerait à  tourner,  de  telle  sorte  que  toutes  leurs 
forces    agiraient  d'accord ,  réunies  et   d'un  même 
effort.  En  outre,  l'architecte  avait  ordonné,  qu'après 
trois  ou  quatre  tours  de  cabestan,  on  devrait  s'ar- 
rêter, afin  qu'on  pût  toucher  les  cordes,  et  que  si  on 
en  trouvait  une  trop  tendue,  on  pût  aller  plus  lente- 
ment. Car,  en  ralentissant  le  mouvement  du  bout 
qui  tient  au  cabestan,  bout  qui  porte  le  plus  grand 
poids,  attendu  qu'il  tire  tous  les  autres,  sa  part  de 
poids  demeure  suspendue  à  la  moufle  sur  toutes  les 
autres  cordes,  et  répartie    également  sur  chacune 
d'elles.  Dans  ce  but,  il  se  proposait  de  donner  aux 
hommes  qui  tenaient  ce  bout,  qu'on  appelle  vulgai- 
rement chandelle  (mèche),  l'ordre  de  ralentir  le  mou- 
vement, lorsqu'ils  s'apercevraient  qu'il  tirerait  trop. 
«  Toutes  ces  précautions,  ajoute  Fontana  avec  une 
juste  confiance  en  lui-même  ^  n'étaient  pas  nouvelles 
pour  moi;  j'en  avais  une  longue  expérience,  et,  en  les 

1  •  Fol.  1 0  de  son  ouvrage. 


L 


356  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

prenant,  j'étais  certain  de  parer  à  tous  les  dangers 
qui  auraient  pu  survenir,  à  ce  point  d*étre  fermement 
convaincu  qu'aucune  corde  ne  pourrait  casser.  » 

Comme  il  fallait  construire  un  échafaudage  en  bois, 
et  faire  de  la  place  pour  établir  les  quarante  cabestans, 
il  devint  nécessaire,  l'espace  étant  trop  étroit,  d'abattre 
plusieurs  maisons.  Ce  premier  échafaudage  devait 
servir  à  soulever  l'obélisque  de  son  pi^estal,  et  à  le 
déposer  étendu  sur  une  plate-forme  en  bois.  Il  était 
formé  d'un  carré  de  poutres  parfaitement  de  niveau, 
dans  les  angles  duquel  on  planta  quatre  énormes 
poutres  hautes  de  cent  trente-quatre  palmes,  reliées 
entre  elles  par  d'autres  pièces  de  bois  et  par  de  forts 
écrous  en  fer.  Ces  quatre  colonnes  angulaires  se  réu- 
nissaient à  leur  sommet  en  forme  de  pyramide,  et,  sur 
le  faîte,  on  avait  établi  une  plate-forme,  au  moyen  de 
forts  madriers  reliés  ensemble,  desquels  pendaient 
les  moufles  destinées  à  soutenir  le  poids  de  l'obé- 
lisque, pendant  qu'il  demeurerait  suspendu  au  milieu 
de  l'échafaudage  divisé  en  deux  parties.  Entre  Tune 
et  l'autre,  on  avait  ménagé  un  espace  suffisant  pour  la 
manœuvre  des  leviers,  et  à  chaque  extrémité,  dans  le 
haut,  on  avait  appuyé  de  fortes  pièces  de  charpente, 
en  manière  d'étais,  solidement  fixés,  pour  empêcher 
l'échafaudage  de  fléchir  ou  de  remuer  sous  l'énorme 
poids  qu'il  avait  à  porter. 

Cet  échafaudage  reposait  sur  un  terre-plein  long  de 
cent-quinze  cannes,  d'une  largeur  proportionnée, 
flanqué  de  fortes  poutres  et  d'étais  qui  le  soutenaient, 
atin  qu'il  pût  recevoir  le  fût  de  l'obélisque  sans  que  le 
sol  s'affaissât. 

Pour  garantir  l'aiguille  de  tout  dommage,  Fontana 
la  fil  envelopper  de  grosses  nattes  doubles,  recouvertes 


VIE  DE  SIXTE-QUINT*  357 

elles-mêmes  d'épais  madriers,  retenus  par  de  fortes 
barres  de  fer  qui  passaient  sous  le  pied  de  Tobélisque 
et  suivaient  longitudinalement  ses  quatre  faces.  A  ces 
barres,  serrées  elles-mêmes  par  des  cercles  en  fer^ 
étaient  attachées  les  moufles  doubles  armées  de  cor- 
dages, correspondant  à  celles  placées  sur  le  sommet 
de  réchafaudage.  L'architecte  fit  ensuite  placer  les 
cabestans,  en  prenant  la  précaution  de  les  numéroter, 
afin  qu'il  fût  plus  facile  aux  surveillants  préposés  à 
cet  effet,  de  faire,  selon  les  circonstances,  activer  ou 
ralentir  leur  mouvement.  La  trop  petite  dimension 
de  la  place  obligea  d'établir  trois  cabestans  dans  la 
sacristie  de  Saint-Pierre.  Avant  de  commencer  l'opé- 
ration, tous  les  cabestans  furent  essayés,  d'abord  avec 
trois,  puis  avec  quatre  chevaux,  afin  que  les  cordes 
se  trouvassent  également  tendues,  et  que  leurs  forces 
égalisées  se  réunissent  dans  un  même  effort.  Ces  essais 
eurent  lieu  à  plusieurs  reprises,  le  28  avril  1586. 

Une  énorme  foule  de  peuple  était  accourue  de  toutes 
les  parties  de  la  ville  et  des  environs,  pour  assister  à 
ces  préparatifs  :  il  y  avait  donc  lieu  de  croire  que,  le  jour 
même  de  l'opération,  il  s'en  présenterait  encore  un 
bien  plus  grand  nombre.  Pour  obvier  à  tout  désordre, 
Sixte  fit  barrer  les  rues  qui  débouchaient  sur  la  place 
de  la  sacristie  de  Saint-Pierre  et  aux  alentours.  Il  fit 
publier  un  bando  ou  ordonnance  qui  défendait  à  qui 
que  ce  soit,  à  Texception  des  ouvriers,  d'entrer,  le  jour 
de  l'opération  dans  l'enceinte  réservée  pour  les  ma- 
nœuvres. Ceux  qui  violeraient  cette  consigne  devaient 
être  punis  de  mort.  De  même,  il  était  interdit  à  tous 
les  assistants,  sous  les  peines  les  plus  sévères,  de  faire 
le  moindre  bruit  en  parlant,  crachant  ou  de  toute  autre 
manière,  afin  que  les  ouvriers  et  les  agents  de  Fon- 


358  yiE  DE  SIXTB-QDINT. 

tana  pussent  toujours  entendre  distinctemen  t  les  ordres 
qu'il  donnerait.  Pour  assurer  Texécution  rigoureuse 
de  ces  mesures,  le  Bargello  entra  dans  renceinte,  avec 
toute  sa  troupe  de  sbires,  a  Si  bien  que,  ajoute  Fon- 
tana\  soit  à  cause  de  la  nouveauté  de  Tentreprise,  soit 
par  la  crainte  d'encourir  les  peines  édictées  par  le 
bando^  le  plus  grand  silence  fut  observé  au  milieu  de 
cette  immense  foule  de  peuple  accourue  de  toutes 
parts.  »  Notre  architecte  ne  dit  pas  si,  pour  appuyer 
ses  défenses  par  la  vue  de  Tinstrument  du  supplice,  le 
pontife  avait  fait  élever  quelque  part  la  potence,  comme 
il  Tavait  récemment  fait  dresser  pendant  les  réjouis-^ 
sances  du  carnaval.  Il  est  permis  de  le  supposer.  D'ail-* 
leurs,  le  peuple  de  Rome  avait  appris  depuis  une  an- 
née à  connaître  la  justice  inflexible  de  son  maître  : 
aucun  des  assistants  ne  fut  donc  tenté  de  transgresser 
ses  défenses,  en  s'exposant,  à  l'instant  même,  à  une 
punition  aussi  terrible  que  certaine. 

Avant  de  couvrir  le  fût  de  Tobélisque  de  son  arma- 
ture en  bois  et  en  fer,  Fontana  fil  enlever  la  boule  pla- 
cée à  sa  pointe,  en  guise  d'ornement,  et  dans  laquelle 
beaucoup  de  savants  pensaient  (l'aiguille  étant  dédiée 
k  César-Auguste),  que  devaient  se  trouver  les  cendres 
de  ce  prince.  L'architecte,  après  l'avoir  examinée  avec 
le  plus  grand  soin,  reconnut  qu'elle  avait  été  fondue 
d'un  seul  morceau,  sans  aucune  soudure;  qu'en  con^ 
séquence,  il  avait  dû  être  impossible  de  faire  entrer 
dedans  quoi  que  ce  soit.  A  la  vérité,  dans  beaucoup 
d'endroits,  elle  était  percée  de  balles  d'arquebuses, 
qui  avaient  été  tirées  lorsque  Rome  fut  prise  par  le 
connétable  de  Bourbon  (en  1527).  La  poussière,  sou- 

1.  Fol.  13. 


VIE  DE  SIXTE-QUiNTa  180 

levée  par  les  vents,  avait  pénétré  par  ces  trous.  Mai& 
Fontana  n'y  irouva  rien  autre  chose,  et  fit  voir  cette 
boule  à  un  grand  nombre  de  personnes. 

Ici,  nous  le  laisserons  lui-même  raconter  la  suite  de 
son  entreprise  :  son  récit  tiaïf,  empreint  d'une  juste 
satisfaction  d'amour-propre,  rappelle,  d  une  manière 
dramatique  et  avec  une  grande  clarté,  toutes  les  cir- 
constances de  cette  opération  mémorable  dans  This- 
toire  de  Fart. 

<c  Le  mercredi  30  avril  (1586),  deux  heures  avant  le 
jour,  deux  messes  furent  dites  pour  invoquer  le  Saint- 
Esprit,  afin  que,  comme  cette  entreprise  signalée  se 
faisait  à  la  gloire  de  Notre-Seigneur  Dieu,  et  pour 
Vexaltation  de  la  très-sainte  croix,  de  même  Dieu 
voulût  bien  la  favoriser,  en  lui  procurant  une  heu- 
reuse issue.  Pour  que  sa  divine  Majesté  fût  mieux  dis- 
posée à  exaucer  les  prières,  tous  les  ofliciers,  contre- 
maîtres, ouvriers  et  charretiers,  qui  devaient  prendre 
part  à  ce  travail,  s'étant  confessés  par  mon  ordre,  la 
matinée  précédente,  reçurent  la  communion  dans  la 
basilique  de  Saint-Pierre,  reconnaissant  pour  princi- 
pal auteur  et  fauteur  de  l'entreprise,  Dieu  lui-môme, 
à  la  gloire  duquel  notre  seigneur  Sixte  Quint  s'était 
proposé  d'agir.  Après  la  communion,  je  leur  fis  con- 
naître moi-même  le  but  et  l'intention  de  cette  œuvre, 
en  les  exhortant  à  bien  faire.  Le  jour  précédent.  Sa 
Sainteté  m'avait  donné  sa  bénédiction,  me  recomman- 
dant ce  que  j'avais  à  faire.  Ainsi,  tous  ayant  commu- 
nié et  fait  les  prières  convenables,  ils  sortirent  de 
l'Église  avant  l'apparition  du  jour,  et  ils  entrèrent 
dans  l'enceinte.  Tous  les  ouvriers  furent  disposés  et 
répartis  aux  postes  qui  leur  étaient  assignés,  et  deux 
contre-maîtres  furent  attachés  à  chaque  cabestan,  afin 


360:  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

de  le  surveiller  et  d'avoir  soin  de  le  faire  manœuvrer 
avec  diligence,  selon  l'ordre  établi  de  la  manière  sui- 
vante. Toutes  les  foi^  qu'ils  entendraient  sonner  de  la 
trompette  par  un  homme  que  j'avais  fait  venir  exprès, 
et  que  j'avais  placé  sur  un  endroit  élevé,  duquel  il 
pouvait  être  vu  de  tous,  chacun  d'eux  devait  faire  tour- 
ner son  cabestan,  en  ayant  l'œil  que  la  manœuvre 
s'exécutât  rapidement.  Mais  lorsqu'ils  auraient  en- 
tendu le  son  d'une  cloche,  que  j'avais  fait  attacher  au 
faite  de  l'échafaudage,  tous,  ils  devaient  s'arrêter  sur- 
le-champ.  Dans  l'intérieur  d'un  espace  fermé,  ménagé 
à  une  des  extrémités  de  la  place,  se  tenait  le  chef  des 
charretiers,  avec  vingt  chevaux  vigoureux,  gouvernés 
par  autant  d'hommes.  Je  les  avais  fait  venir,  afin  de 
remplacer  et  rafraîchir,  selon  les  besoins,  ceux  attelés 
aux  cabestans.  En  outre,  j'avais  distribué  sur  la  place 
dix-huit  hommes  expérimentés,  qui  étaient  chargés 
d'aller  et  venir  sur  toute  la  place,  de  s'assurer  si  tout 
allait  bien  pendant  la  manœuvre,  et  d'empêcher  tout 
désordre.  De  plus,  j'avais  commandé  une  compagnie 
de  vingt  hommes,  investis  du  soin  de  porter  les  provi- 
sions de  cordes,  moufles,  poulies  et  autres  objets  par- 
tout où  cela  deviendrait  nécessaire,  par  suite  de  rupture 
de  ces  engins,  ou  par  toute  autre  cause.  Ces  hommes 
n'avaient  rien  autre  chose  à  faire  ;  ils  étaient  rangés 
sur  un  lieu  élevé,  devant  la  porte  du  bâtiment  des  ou- 
tils de  rechange,  où,  au  moindre  signal  ou  comman- 
dement, ils  devaient  obéir  à  ce  qui  leur  serait  de- 
mandé. J'agis  ainsi,  afin  d'empêcher  qu'aucun  de  ceux 
qui  étaient  commis  au  soin  de  faire  mouvoir  les  ca- 
bestans n'abandonnât  son  poste,  et  ne  causât  aucune 
confusion.  J'avais  placé  à  la  fois  des  hommes  et  des 
chevaux  aux  bras  des  cabestans,  afin  que  les  hommes;,. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  361 

SOUS  le  commandement  des  contre-maîtres,  pussent 
gouverner  les  mouvements  de  chaque  cabestan  plus 
régulièrement  que  les  chevaux  n'auraient  pu  le  faire, 
s'ils  y  avaient  été  attelés  seuls  :  car  tantôt  ils  ne  s'ar- 
rêtent pas,  tantôt  ils  ne  tirent  pas  aussi  vite  qu'on  le 
voudrait.  Sous  l'échafaudage,  étaient  placés  douze 
charpentiers,  chargés  d'enfoncer  continuellement  sous 
l'aiguille,  au  fur  et  à  mesure  qu'elle  serait  soulevée, 
des  coins  en  bois  et  en  fer,  préparés  à  cet  etîet  ;  ce 
qui  servait  à  deux  fins  :  la  première,  pour  aider  à  la 
soulever,  chacun  sachant  quelle  force  ont  les  coins; 
la  seconde,  à  la  soutenir,  afin  que  l'aiguille  ne  demeu- 
rât jamais  en  Tair  suspendue  aux  cordes.  Ces  char- 
pentiers avaient  tous  la  léte  couverte  d'un  casque, 
pour  la  protéger,  si,  par  hasard,  un  coin  de  bois  ou 
autre  objet  fût  venu  à  tomber  du  haut  de  l'échafau- 
dage. Je  désignai  trente  hommes  pour  surveiller  l'écha- 
faudage et  le  garder.  Ils  étaient  disposés  dessus,  afin 
d'en  prendre  soin,  ainsi  que  des  moufles  et  liens,  et 
pour  donner,  au  besoin,  avis  de  ce  qui  pourrait  arri- 
ver. Je  mis  trente-cinq  hommes  pour  manœuvrer  les 
leviers,  au  nombre  de  trois,  établis  du  côté  du  cou- 
chant, au  pied  de  l'obélisque;  à  ceux  en  face,  au 
nombre  de  deux,  il  y  avait  dix-huit  hommes,  avec  un 
petit  cabestan,  manœuvré  à  bras  d'hommes.  C'est  ainsi 
que  furent  distribués  tous  les  postes. 

«  Pendant  ces  préparatifs,  le  jour  s'était  montré 
serein,  dans  toute  sa  beauté,  comme  en  signe  de  la 
faveur  que  Dieu  voulait  accorder  à  une  œuvre  si  dé- 
sirée. Rome  tout  entière  était  accourue  pour  la  voir. 
Au  nombre  des  assistants,  se  trouvaient  le  révérendis- 
sime  et  illustrissime  cardinal  Montai to,  neveu  de  notre 
seigneur,  avec  la  majeure  partie  des  cardinaux;  l'il- 


an  VIE  DE  81XTE-QDINT. 

l&Bh'issime  seigneur  don  Michèle  Peretti^  gouverneor 
da  Borgo,  et  riilostrissiine  dame  Gamilla^  sœur 
de  notre  seigneur,  arec  ses  petites  filles,  mesdames 
Flavia,  actuellement  duchesse  de  firacciano,  et  Orsina, 
duchesse  de  Palliano,  épouse  du  duc  Marco  Antonio 
Golonna,  grand  connétable  du  roi  d'Espagne  dans  le 
royaume  de  Naples;  presque  tontes  les  dames  et  prin- 
cesses de  Rome,  les  ambassadeurs,  tous  les  grands 
personnages  de  la  ville,  et  un  très-grand  nombre 
d'étrangers  venus  de  toutes  les  parties  de  rita]ie,ponr 
voir  un  speclacle  si  nouveau  et  si  merveilleux.  Il  y 
avait  tant  de  monde,  que  toutes  les  fenêtres  ouvrant 
sur  la  place  étaient  remplies  d'une  multitude  de 
curieux.  Ijes  constructions  de  la  basilique  de  Saint- 
Pierre  en  étaient  couvertes,  ainsi  que  tous  les  toits 
des  maisons  et  des  églises  voisines.  Enfin,  la  foule 
était  si  compacte  dans  les  rues  adjacentes,  qu'il  fut 
nécessaire  de  placer  les  gardes  suisses  et  les  chevau- 
légers  aux  barrières,  afin  qu'il  n'arrivât  pas  quelque 
désordre,  au  milieu  de  tant  de  peuple. 

<i  Tous  étant  ainsi  disposés  et  attentifs,  j'exhortai 
chacun  à  exécuter  ce  qu'il  avait  à  faire,  lorsqu'il  en- 
tendrait le  signal  donné  par  la  trompette.  J'engageai 
ensuite  tous  les  ouvriers,  employés  et  assistants, 
puisque  cette  œuvre  devait  tourner  à  la  gloire  de 
Dieu,  à  vouloir  bien  se  mettre  à  genoux  et  à  faire  une 
courte  prière  avec  moi,  afin  que  sa  divine  Majesté 
daignât  favoriser  une  aussi  sainte  et  mémorable  en- 
treprise, estimant  que  nos  seules  forces,  sans  son 
aide  toute  puissante,  étaient  trop  faibles  pour  exé- 
cuter un  si  grand  effort.  Ayant  ainsi  récité  un  Pater  ei 
un  Ave  avec  eux  tous,  je  donnai  le  signal  au  trom- 
pette, et  dès  que  le  bruit  de  son  instrument  se  fut  fait 


J 


VIE  DE   SIXTE-QUINT.  iO% 

entendre,  la  manœuvre  commença  avec  les  cinq  leviers 
susdits,  lesquarante  cabestans,  neuf  cent-sept  hommes 
et  soixante-quinze  chevaux.»  —Un  témoin  oculaire, 
rhistorien  Muzîo  Pansa  '  dit,  qu'à  ce  moment,  le  mou- 
vement des  cabestans  et  des  moufles  fit  un  si  grand 
bruit,  qu'il  semblait  que  la  terre  s'entr'ouvrait  et  qu'il 
tonnât  dans  le  ciel  au-dessus  ;  ce  qui  est  confirma 
par  Fontana  en  ces  termes  :  «Dans  ce  premier  fefforl^ 
il  sembla  que  la  terre  tremblait  :  l'échafaudage  fit  un 
grand  fracas,  se  serrant  de  toutes  parts  sous  la  ten* 
si  on  qui  pressait  tous  les  bois  les  uns   contre  les 
autres.  L'aiguille,  qui  penchait  de  deux  palmes  du 
côté  du  chœur   de  Saint-Pierre   où  l'on  officie  à 
présent,  c'est-à-dire  vers  le  nord,  ce  que  l'on  avait 
reconnu  en  la  plombant,  se  rele'va  droite  à  plomb. 
L'échafaudage  n'ayant  fléchi  nulle  part,  en  dépit  du 
craquement  entendu,  et  personne  n'ayant  éprouvé  le 
moindre  mal,  chacun  prit  courage.  Je  fis  arrêter  au 
moyen  du  son  de  la  cloche  :  il  se  trouva  qu'un  cercle 
de  fer,  le  premier  qui  enserrait  les  barres  autour  de 
l'aiguille,  près  du  faîte,  s'était  brisé.  On  remplaça  ce 
cercle  par  quatre  paires  de  moufles  attachées  des  deux 
côtés  à  une  réunion  de  cordages,  fixés  à  la  place  du 
cercle,  et  dont  les  bouts,  passant  sous  le  pied  de  l'ai- 
guille, revenaient  sur  sa  face  de  l'autre  côté,  en  fai- 
sant plusieurs  tours  si  solidement,  que  l'on  put  con-. 
tinuer  sans  aucun  inconvénient.  C'est  ainsi,  qu'à  la 
suite  de  douze  reprises,  le  fût  de  l'obélisque  se  trouva 
soulevé  de  deux,  palmes  trois  quarts,   hauteur  suffi- 
sante pour  placer  dessous  le  traîneau  et  arracher  les 
dés  de  métal  qui  le  portaient.  On  le  laissa  reposer,  à 

1.  Cité  par  Tcmpe8U,t.  I,  Ub,  XIY,  n»  xii,  p.  225. 


364  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

cette  élévation,  sur  des  troncs  d'arbres  très-durs,  el 
sur  des  coins  en  bois  et  en  fer,  et  tout  étant  terminé 
à  vingt-deux  heures  du  jour  \  le  signal  fut  donné 
avec  plusieurs  mortiers,  et  toute  Tartillerie  du  château 
Saint-Ange  y  répondit  par  une  décharge  générale,  en 
signe  d'allégresse.  Avant  de  laisser  les  ouvriers  s'éloi- 
gner de  leurs  postes,  on  avait  fait  porter  à  manger  à 
toutes  les  escouades  attachées  aux  cabestans,  et  il  fut 
Qonstaté  alors  que  les  cordes  sont  plus  solides  et  plus 
sûres  que  les  cercles  de  fer;  car  la  majeure  partie  de 
ces  cercles  furent  ou  brisés,  ou  tordus  ou  dérangés,  à 
cause  du  trop  grand  poids  qu'ils  avaient  à  porter.  » 

Bellori ,  dans  sa  Vie  de  Domenico  Fontana  %  rap- 
porte que  Sixte,  qui  doutait  du  succès  de  son  archi- 
tecte, avait  voulu  lui  ménager,  en  cas  d'échec,  les 
moyens  d'une  prompte  fuite.  Mû  par  un  sentiment 
louable  de  bienveillance,  il  avait  fait  tenir,  tout  sellés 
et  préparés,  des  chevaux  qui  attendaient  aux  quatre 
portes  du  Borgo,  afin  que  son  protégé  pût  se  dérober, 
au  besoin,  à  l'explosion  de  l'indignation  populaire, 
ainsi  qu'aux  poursuites  de  ses  envieux.  Mais,  comme 
on  vient  de  le  voir,  ces  précautions  demeurèrent  heu- 
reusement inutiles. 

Après  le  soulèvement  de  l'obélisque,  on  se  mit  à 
creuser  et  déraciner  les  dés  ou  supports  en  métal.  Il 
y  en  avait  deux  déposés  sur  le  piédestal,  et  l'un  d'eux 
fut  immédiatement  porté  à  Sa  Sainteté,  qui  en  témoi- 
gna une  grande  joie.  Les  deux  autres,  placés  du  côté 
du  nord,  étaient  plombés  et  enfoncés  dans  l'aiguille 
à  un  palme  et  demi  de  profondeur. 

t.  Vers  8ÎX  heures  du  soir;  les  heures,  à  Rome,  se  comptent  à 
partir  du  coucher  du  soleil. 
2.  P.  150. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  365 

Dans  son  récit,  Fontana  ne  nomme  àucùri  desoiT- 
'vriers,  contre-maîtres,  sous-ingénieurs  ou  architectes 
-qui  furent  employés  par  lui  dans  cette  opération  dif- 
'iicile.  Il  ne  parle  pas  davantage  d'un  épisode  dont 
la  tradition  s'est  conservée  jusqu'à  nos  jours  avec 
quelques  variantes.  On  raconte,  qu'au  milieu  des  plus 
vigoureux  efforts  pour  soulever  Taiguille,  les  cordes 
se  desséchèrent  tellement  sous  cette  extrême  traction, 
.qu'elles  furent  sur  le  point  de  prendre  feu.  S'aperce- 
vant  de  ce  danger,  un  des  ouvriers,  nommé  Bresca, 
natif  de  San-Remo,  territoire  dépendant  de  la  répu- 
blique de  Gènes,  cria  très-fort  :  —  €  Acqua  aile  funi,  — 
de  l'eau  aux  cordes^,  »  malgré  la  défense  de  parler 
ou  de  crier  sous  peine  de  mort.  Arrêté  sur-le-champ, 
il  indiqua  la  cause  urgente  qui  l'avait  décidé  à  rompre 
le  silence.  Le  pape  ayant  reconnu  la  justesse  de  sefs 
raisons,  au  lieu  de  le  punir,  résolut  de  le  récompen- 
ser, et  lui  demanda  quelle  grâce  il  désirait.  Bresca 
sollicita  immédiatement,  pour  lui  et  pour  ses  descen- 
dants, le  privilège  de  fournir,  chaque  année,  les 
palmes  qui  se  distribuent  à  Rome  aux  grands  digni:- 
taires  de  TÉglise,  le  jour  du  dimanche  drs  Rameaux. 
Ce  privilège  lui  fut  accordé,  et  il  a  été  religieusement 
maintenu,  dit-on,  jusqu'à  notre  temps,  dans  sa  fa- 
mille ^. 

Les  dés  en  métal  qui  soutenaient  l'obélisque  sur 
son  piédestal,  étaient  si  solidement  enfoncés  et  plom- 
bés, qu'il  fallut  quatre  jours  et  quatre  nuits  de  tra- 


1.  D'autres  disent  :  a  Acqua  aile  corde,  vino  agli  uomini,  »  «  De 
Teau  aux  cordes,  du  vin  aux  hommes.  \> 

3.  Il  faut  savoir  qu'il  existe  à  San-Remo  un  magniûqiie  bois  de 
palmiers  mêlés  à  des  oliviers  qui  s'élend  jusqu'au  bord  de  la  mer, 
sur  les  pentes  de  montagnes  que  traverse  la  roule  de  la  Corniche. 


aOO  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

vail ,  les  tailleurs  de  pierre  se  relevant  sans  discon- 
tinuer, pour  les  arracher.  L'architecte  conclut  de 
cette  circonstance,  que  les  anciens  fixaient  ces  dés 
avec  cette  solidité,  afin  de  pouvoir  appuyer  le  pied  de 
Taiguille  dessus,  avant  de  la  mettre  en  place,  et 
qu'ensuite,  la  soulevant  et  l'enlevant  par  la  pointe, 
ils  devaient  la  fixer  sur  le  piédestal.  Cette  conjecture 
lui  parut  prouvée  par  une  autre  circonstance  :  c'est 
que  le  bord  de  ces  dés  était  écrasé  du  côté  sur  lequel 
le  fût  de  Tobélisque  avait  appuyé  en  le  levant.  Fon- 
lana  reconnut,  en  outre,  que  celte  aiguille  avait  dû 
rester  étendue  longtemps  à  terre,  par  la  raison  que  le 
dessous  de  son  pied  était  rongé  par  le  temps,  et  que 
les  trois  faces  du  fût  qui  n'avaient  pas  dû  reposer  sur 
la  terre  étaient  beaucoup  mieux  polies  que  l'autre. 
Enfin,  il  admit  l'opinion  de  Pline,  qui  assure  que  cet 
obélisque  fut  brisé  en  l'érigeant,  parce  que  sa  pointe 
n'était  pas  faite  comme  celles  des  autres  qui  sont  à 
Rome;  car  on  croit  que  cette  pointe  est  travaillée 
d'une  autre  manière  que  le  fût,  et 'elle  est  moins 
grande  que  celles  des  autres  obélisques. 

Pendant  les  quatre  jours  employés  à  déraciner  et 
arracher  les  dés,  on  prépara  la  plate-forme  de  bois 
et  le  traîneau  sur  lesquels  devait  être  étendu  le  fût  de 
l'obélisque,  afin  de  pouvoir  le  tirera  l'aide  de  rou- 
leaux placés  sous  le  traîneau. 

Il  restait  à  descendre  à  terre  le  monolithe,  opé- 
ration plus  difficile  que  la  première,  à  cause  de  la 
grandeur  duj  mouvement  et  de  la  longueur  de  la 
pierre.  A  cet  effet,  on  changea  toutes  les  moufles  et 
leurs  cordes,  et  on  les  attacha  seulement  sur  trois  des 
faces  du  fût,  la  quatrième  face,  celle  tournée  au 
levant,  restant  libre,  afin  de  pouvoir  la  faire  reposer 


VIÇ  DE  SI}^TE-QUINT.  867 

sur  le  traîneau.  On  ehwgea  également  de  place  lea 
cabestans  qui  devaient  servir  à  rabaissement.  Gomma 
Tarchitecte  avait  prévu  qu'il  deviendrait  nécessaire 
d'arrêter  la  manœuvre  pendant  que  Taiguille  serait 
suspendue  et  penchée  en  Tair,  afin  qu'elle  ne  pos^t 
jamais  sur  les  cordes,  mais  restât  toujours  appuyée, 
il  avait  fait  préparer  quatre  poutres,  longues  chacune 
de  soixante  palmes,  qui  devaient  servir  comme  d'étais 
à  l'obélisque  au  fur  et  à  mesure  qu'il  s'abaisserait. 

Le  7  mai  1586  \  de  grand  matin«  tout  l'appareil 
était  prêt  à  fonctionner.  On  avait  attaché  au  pied  de 
l'obélisque  quatre  paires  de  moufles,  qui  correspon- 
daient à  quatre  cabestans  plantés  au  couchant,  derrière 
la  sacristie  de  Saint-Pierre.  Ils  commencèrent  à  tour- 
ner avec  vigueur,  tandis  que  les  autres  allaient  len- 
tement, .de  manière  à  retenir  les  cordages,  selon  la 
recommandation  donnée.  On  observa  pour  abaisser 
l'aiguille  le  même  ordre  qui  avait  été  suivi  pour  la  sou- 
lever :  les  cabestans  manœuvraient  au  son  de  la  trom- 
pette, ils  s'arrêtaient  à  celui  de  la  cloche.  Pour  obliger 
la  pointe  de  Tobélisque  à  pencher  vers  la  terre,  on 
établit  sur  les  dernières  travées  de  l'échafaudage  deux 
poutrelles  qui  appuyaient  sur  cette  pointe;  desorteque, 
pendant  que  le  pied  était  tiré,  lapointe  ne  pouvant  faire 
céder  les  poutrelles,  s'abaissa  vers  la  terre  avec  la  plus 
grande  facilité.  Pour  empêcher,  qu'en  se  penchant, 
elle  n'occasionnât  une  trop  forte  secousse,  on  avait 
armé  cinq  moufles  fixées  sur  le  haut  de  la  voûte  de  la 
sacristie  de  Saint-Pierre  :  elles  correspondaient  à  cinq 
autres  attachées  à  la  pointe  de  l'aiguille,  et  agissaient 

1.  Dans  son  livre,  fol.  13  et  168,  Fontana  indique  toujours 
Tannée  1585;  mais  c'e^t  une  faute  crimprcssion ,  puisque  Sixte  ne 
fut  élu  pape  que  le  2i  avril  de  cette  anné3. 


368  VIE  DE  SIXTE- ODINT. 

en  guise  de|  brides ,  modérant  et  retenant  son  incli- 
naison, de  manière  qu'elle  ne  donnât  jamais  aucune 
secousse.  .Lorsque  Tobélisque  fut  arrivé  à  la  moitié  de 
son  abaissement,  comme  le  poids  portait,  pour  la  plus 
grande  partie,  sur  le  pied,  le  fût  commença  de  lui- 
même  à  glisser  en  arrière  sur  les  rouleaux,  et  il  n*é- 
tait  plus  nécessaire  de  le  tirer  :  au  contraire,  il  de- 
vint nécessaire,  pour  régler  ce  mouvement  qui  était 
trop  fort,  d'armer  une  moufle  et  de  rattacher  au  pied 
de  l'aiguille,  afin  de  la  gouverner  à  la  volonté  du 
conducteur. 

Enfin,  vers  les  vingt-deux  heures,  Tobélisque  fut 
étendu  sur  le  traîneau  que  lui-même  avait  poussé  sous 
lui,  en  s'abattant,  et  on  reconnut  qu'il  était  parfaite- 
ment intact,  n'ayant  éprouvé  aucun  dommage.  Cette 
nouvelle  fut  accueillie  par  le  pape  avec  le  plus  grand 
contentement.  Le  peuple  entier  en  montra  une  joie 
extrême,  et  les  ouvriers,  s'emparant  de  Fontana,  vou- 
lurent le  porter  en  triomphe  jusqu'à  sa  maison  qui 
était,  croyons-nous,  sur  la  place  de  l'Ara-Coeli,  près 
du  Capitole.  Il  était  précédé  par  tous  les  tambours  et 
trompettes  de  Rome,  et  suivi  d'une  foule  immense  qui 
répétait  les  cris  de  Viva  Sisto  '.  —  Cette  ovation  était 
méritée,  non-seulement  parce  que  le  succès  avait  dé- 
montré d'une  manière  éclatante  et  sans  réplique  la 
justesse  des  calculs  et  des  combinaisons  inventés 
par  l'architecte,  mais  encore  parce  qu'aucun  acci- 
dent n'était  venu  troubler  des  manœuvres  si  compli- 
quées. 

Après  le  soulèvement  du  fût  au-dessus  de  son  pié- 
destal, après  son  heureux  abaissement  à  terre,  ce  qui 

I.  Tempesli,  l.  ï,  lib.  XIV,  n«>  xiv,  p.  22C. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  309 

restait  à  faire  ne  pouvait  pas  inquiéter  beaucoup  Fon- 
tana.  Les  deux  premières  épreuves  avaient  démontré 
la  sûreté  de  ses  procédés.  D'ailleurs,  la  troisième  opé- 
ration, le  tirage  ou  transport  de  Tobélisque  sur  le 
traîneau,  ne  présentait  par  elle-même  rien  de  diffi- 
<;ile  :  mais,  avant  de  l'entreprendre,  il  fallait  désarmer 
les  moufles  et  les  cordes  attachées  à  l'échafaudage  et 
à  Taiguille;  tirer  celle-ci  à  une  certaine  distance  en 
dehors  de  l'échafaudage,  afin  d'éviter  qu'en  le  dé- 
montant, il  ne  vint  à  tomber  dessus  quelque  poutre 
ou  barre  de  fer;  faire  une  excavation  autour  du  pié- 
destal, pour  l'enlever  et  le  transporter  à  l'endroit 
indiqué  sur  la  place  de  Saint-Pierre;  prolonger  le 
terre-plein,  en  l'élargissant,  jusqu'à  cet  endroit;  re- 
faire l'échafaudage ,  enfin  élever  l'aiguille  à  sa  nou- 
velle place.  Ces  différentes  opérations  demandaient 
du  temps,  et  quelle  que  fût  l'ardeur  déployée  par  l'ar- 
chitecte, ses  conducteurs  et  ouvriers,  plusieurs  mois 
devaient  encore  s'écouler,  avant  que  Sixte  ne  pût  voir 
du  Vatican  l'obélisque  surmonté  de  la  croix  sainte,  en 
face  de  la  principale  porte  de  la  basilique  dédiée  au 
chef  des  Apôtres. 

Le  8  mai,  sans  perdre  de  temps,  on  se  mit  à  désar- 
mer les  cabestans,  travail  qui  exigea  quatre  jours  en- 
tiers. Ensuite  Taiguille  fut  tirée  avec  quatre  cabes- 
tans, jusqu'à  ce  qu'elle  se  trouvât  entièrement  sortie 
de  l'échafaudage  qu'on  allait  défaire.  En  le  démon- 
tant, les  pièces  de  bois,  les  ferrements,  les  cor- 
dages, etc.,  furent  numérotés  avec  soin  et  mis  à  part, 
afin  de  les  retrouver  pour  le  rétablir  sur  la  place  de 
Saint-Pierre.  Dès  qu'il  eut  été  enlevé,  on  se  mita 
creuser  la  terre  autour  du  piédestal,  enfoui  à  une 
profondeur  de  quarante  palmes.  Lorsqu'on  l'eut  dé- 

2i 


370  TIE  DE  SIXTE-QUINT. 

coaTert  à  moitié,  on  trouTa  soo  premier  morceaa 
sur  lequel  étaient  les  dés  qui  portaient  Taigoille.  Sons 
ce  premier  moreeaa,  il  y  avait  une  cimaise  d^nne 
seule  pièce,  et,  aa-dessous,  la  partie  basse  du  piédes- 
tal reposant  sur  un  socle  de  marbre  blanc,  formé  de 
trois  morceaux  attachés  ensemble  par  des  agrafes  en 
fer  recouvertes  en  plomb.  Ce  socle  baignait  dans  Tean, 
qn*on  voyait  sourdre  de  toutes  parts.  Il  était  si  so- 
lidement établi,  qu'il  fallut  toute  une  journée  pour 
Tarracher  de  sa  plate-forme  en  travertin,  qu  on  laissa 
au  fond,  n*étant  pas  assez  précieux  pour  motiver  son 
enlèvement. 

Comme  il  fallait  conduire  Taiguille  jusque  sur  la 
place  de  Saint-Pierre,  à  une  distance  de  cent  quinze 
cannes,  pour  Ty  dresser,  celte  place  fut  nivelée,  et  il 
se  trouva  qu*elle  était  d'environ  quarante  palmes  plus 
basse  que  Tendroit  où  se  trouvait  alors  Tobélisque. 
C'est  pourquoi  on  fit  un  terre-plein  qui  allait  en  pente 
depuis  cet  endroit  jusqu'à  la  place,  en  prenant  la 
terre  derrière  la  construction  de  Saint-Pierre,  sur  le 
mont  Vatican  :  à  sa  base,  il  avait  cent  palmes  de  lar- 
geur, au  sommet  cinquante,  et  sa  hauteur  était  de 
trente-sept  palmes;  il  allait  en  s'élargissant  jusqu'à 
cent  vingt -cinq  palmes  à  la  base  et  quatre-vingt-quinze 
au  sommet,  autour  de  l'échafaudage  qu'on  devait  re- 
monter. La  terre  était  soutenue  par  une  palissade  de 
poutres,  appuyée  de  chaque  côté  sur  des  étais  et  des  tra- 
verses, afin  qu'elle  ne  fléchît  pas  sous  l'énorme  poids 
de  l'obélisque.  Le  terre-plein  terminé,  l'échafaudage 
fut  remonté,  en  le  disposant  de  manière  à  laisser, 
entre  ses  deux  compartiments,  Tespace  nécessaire  au 
passage  et  au  redressement  de  l'aiguille. 
Nous  avons  dit  que  Fontana  avait  commencé  les 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  37t 

fondations  de  Tobélisque  sur  la  place  Saint-Pierre  dèâ 
qu'il  avait  été  chargé  seul  de  l'entreprise .  Il  y  fit 
replacer  successivement  le  socle  en  marbre,  après 
l'avoir  repoli ,  et  les  autres  parties  du  piédestal. 
On  déposa  sous  ce  socle  plusieurs  médailles,  dont 
deux  en  or,  avec  l'effigie  de  Pie  V,  et  au  revers  la  re- 
ligion et  la  justice.  —  Les  trois  morceaux  du  socle 
furent  placées  à  la  distance  l'un  de  Tautre  d'un  tiers 
de  palme,  afin  qu'ils  fissent  un  peu  saillie  sur  les  côtés, 
pour  donner  plus  de  grâce  au  piédestal.  Entre  deux 
de  ces  morceaux,  on  scella  une  dalle  de  marbre,  sur 
laquelle  on  entailla,  en  langue  latine,  le  nom  de  Sixte, 
et,  succinctement,  les  procédés  suivis  pour  mener  à  fin 
cette  œuvre,  ainsi  que  le  nom,  le  prénom  et  la  patrie 
de  l'architecte,  avec  la  date,  afin  de  perpétuer  la  mé- 
moire du  fait.  Pendant  ces  opérations,  on  n'avait  pas 
cessé  de  travailler  à  l'échafaudage,  et  il  se  trouva  ré- 
tabli et  prêt  à  fonctionner  de  nouveau,  le  jour  même 
que  les  dés  eurent  été  rescellés  pour  recevoir  l'obé- 
lisque. 

Le  mercredi  40  septembre  1586,  tout  étant  prêt, 
deux  messes  du  Saint-Esprit  furent  dites  dans  l'église 
du  Prieuré  de  Malte,  située  alors  à  l'une  des  extrémités 
de  la  place  de  Saint-Pierre,  au  couchant,  et  tous  ceux 
qui  devaient  travailler  communièrent,  comme  la  pre- 
mière fois.  Après  avoir  adressé  à  Dieu  la  prière  qu'il 
voulût  bien  assurer  le  succès  de  leurs  efforts,  pour  sa 
plus  grande  gloire,  chacun  fut  placé  à  son  poste,  et 
à  la  pointe  du  jour,  on  commença,  avec  quarante  ca- 
bestans, cent  quarante  chevaux  et  huit  cents  hommes, 
ainsi  que  les  mêmes  signaux  de  trompette  et  de  cloche. 
Pendant  que  la  pointe  de  Tobélisque  allait  en  s'éle- 
vant,  quatre  cabestans,  placés  en  sens  inverse,  tiraient 


372  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

constamment  le  pied  en  avant,  de  manière  que  les 
cordages  qui  soulevaient  Taigùille  en  haut,  travail- 
laient à  plomb,  et  n'avaient  pas  à  tirer  Taiguille  par 
derrière,  et  encore  moins  à  lutter  contrôla  résistance  de 
son  pied,  qui,  sans  cette  manœuvre,  aurait  dû  être  calé, 
ainsi  que  firent  probablement  les  anciens.  De  plus,  au 
fur  et  à  mesure  que  la  pointe  s'éloignait  de  terre,  le 
poids  allait  en  diminuant,  parce  que  le  fût  appuyait 
sur  le  pied  que  Ton  tirait  en  avant  par  un  mouvement 
régulier  :  si  bien  que  Fobélisque  fut  relevé  avec  la 
plus  grande  facilité  jusqu'à  moitié  de  sa  perpendi- 
culaire. Arrivé  à  cet  angle,  il  fut  appuyé  sur  des 
étais,  et  le  travail  resta  suspendu,  pour  donner  aux 
ouvriers  le  temps  de  dîner.  Après  avoir  mangé,  cha- 
cun reprit  son  poste  avec  diligence,  et  la  manœuvre 
recommença. 

«  En  ce  moment,  ajoute  Fontana^  vers  les  vingt  et 
une  heures,  passa  l'ambassadeur  de  France,  qui  venait 
rendre  sa  première  visite  à  notre  seigneur  :  il  était 
entré  dans  Rome  par  la  porte  Angelica,  et  traversant 
la  place,  il  s'arrêta  pour  voir  deux  reprises  de  tirage.» 
—  Cet  ambassadeur  était  le  duc  de  Luxembourg,  en- 
voyé par  Henri  III,  bien  qu  un  peu  tard,  pour  com- 
plimenter Sixte  sur  son  avènement,  et  pour  appuyer 
certaines  demandes  que  le  roi  avait  déjà  fait  présenter 
par  son  ambassadeur  ordinaire,  le  marquis  de  Pisani. 
Le  pape  avait  voulu  frapper  le  duc  par  un  grand 
spectacle,  montrant  sa  puissance  et  sa  supériorité  sur 
les  autres  souverains.  Sous  différents  prétextes,  il 
avait  retardé  rentrée  de  l'ambassadeur,  et  l'audience 
qu'il  devait  lui  accorder,  jusqu'au  10  septembre,  jour 

1.  Fol.  33. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  3"îï 

iixë  pour  l'érection  de  Tobélisque.  En  outre,  au  lieu 
de  le  laisser  arriver  au  palais  du  Vatican  par  la  porte 
du  Peuple,  il  le  fit  conduire  par  la  porte  Angélique, 
en  longeant  le  Borgo^  et  en  l'obligeant  à  traverser  la 
place  de  Saint-Pierre.  La  vue  de  cette  armée  d'ou- 
vriers, travaillant  au  milieu  d'une  forêt  de  poutres 
et  comme  d'un  immense  filet  de  cordages,  frappa 
le  duc  de  Luxembourg,  qui  en  témoigna  son  éton^ 
nement,  en  disant  :  —  «Qu'il  admirait  Rome  ressus^ 
citant  par  les  mains  de  Sixte  ^  »  —  La  vérité  est,  qu'il 
n'y  avait  alors  en  Europe  aucun  souverain,  sans  ex* 
cepter  Philippe  II,  l'ordonnateur  du  triste  palais  de 
TEscurial,  qui  pût  être  comparé,  pour  le  goût  des 
arts  et  l'ardeur  des  grandes  entreprises,  au  pontife 
romain . 

«  L'obélisque,  continue  Fontana,  fut  dressé  en  cin- 
quante-deux reprises,  et  ce  fut  un  très-beau  spectacle 
sous  beaucoup  de  rapports;  car  il  y  avait  un  énorme 
concours  de  monde,  et  il  y  eut  beaucoup  de  per- 
sonnes qui,  pour  ne  pas  perdre  les  places  où  elles  se 
trouvaient  pour  voir,  restèrent  à  jeun  jusqu'au^ soir. 
D'autres  construisirent  des  espèces  de  tribunes  éle- 
vées pour  les  curieux,  et  gagnèrent  assez  d'argent. 
Au  coucher  du  soleil,  l'aiguille  se  dressait  droite  sur 
son  piédestal,  mais,  sous  elle,  se  trouvait  le  traîneau 
qu'elle  avait  emporté  avec  elle  pendant  qu'on  réle- 
vait. Aussitôt,  avec  plusieurs  mortiers,  le  signal  fut 
donné  au  château  Saint-Ange,  dont  toute  l'artillerie 
se  mit  à  répondre  par  des  décharges  réitérées,  et  la 
ville  entière  fut  dans  la  joie.  Tous  les  tambours  et 
tous  les  trompettes  de  Rome  accoururent  à  la  maison 

1.  Bellori,  Vie  de  D.  Fontana,  y.  153. 


374  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

de  Tarchitecte,  faisant  entendre  des  fanfares,  an  mi- 
lieu des  applaudissements  de  la  foule.  Pendant  que  le 
canon  du  château  Saint-Ange  annonçait  au  loin  la 
réussite,  notre  seigneur  se  trouvait  dans  la  rue  de* 
Banchi,  revenant  de  Monie-Cavalio  à  Saint-Pierre, 
pour  donner,  dans  le  Consistoire  public,  sa  première 
audience  à  l'ambassadeur  de  France.  C'est  dans  cette 
rue,  que  fût  apportée  à  Sa  Sainteté  la  nouvelle  que 
Taiguille  était  heureusement  érigée,  ce  qu'elle  apprit 
avec  beaucoup  de  satisfaction,  en  témoignant  la  plus 
grande  joie.  —  Les  sept  jours  suivants  furent  employés 
à  tourner  et  arranger  les  cabestans,  et  à  attacher  les 
moufles  aux  quatre  faces  de  l'obélisque,  afin  de  pou- 
voir l'ajuster  à  sa  place.  On  ajouta  au  premier  appa- 
reil   quatre   grosses   poutres,  longues  chacune  de 
soixante-dix  palmes,  pour  senir  de  levier,  et  le  jour 
fixé  pour  enlever  le  traîneau,  on  commença  par  faire 
tirer  les  cabestans,  ensuite  par  peser  fortement  sur  les 
leviers,  de  manière  à  soulever  un  peu  l'aiguille;  et 
aussitôt,  les  charpentiers  se  mirent  à  étayerl  son  pied 
avec  des  coins,  ce  pied  étant  plus  large  que  le  traî- 
neau. Après  l'avoir  ainsi  calée  avec  des  coins  plus 
épais  que  le  traîneau,  celui-ci  fut  retiré,  et  l'obélisque 
resta  posé  sur  les  coins.  On  se  mit  alors  à  préparer 
les  dés  de  bronze  qui  devaient  le  porter,  plombant 
ceux  qui  avaient  des  pattes  ou  pivots;  ce  travail  fut 
achevé  le  même  jour.  On  commença  ensuite  à  faire 
virer  les  cabestans  et  à  peser  sur  les  leviers,  et  pen- 
dant cette  manœuvre,  on  retirait,  l'un  après  l'autre, 
tous  les  coins,  et  l'aiguille  allait  peu  à  peu  s'abais- 
sant,  de  sorte  que  le  même  soir  elle  reposait  sur  les 
dés;  mais,  comme  il  était  tard,  on  ne  put  l'y  ajuster 
exactement.  Le  lendemain,  elle  fut  mise  à  plomb  de 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  375 

cette  manière  :  comme  elle  était  armée  de  madriers, 
<le  ferrements  et  de  cordages,  cette  opération  était  fa- 
cile. Je  savais  que  lobélisque  présentait  une  largeur 
de  deux  palmes  par  face...  Je  fis  prendre  un  morceau 
•de  bois  long  de  deux  palmes,  et  l'ayant  fait  placer  au 
milieu  des  faces,  sous  la  pointe,  on  faisait  pendre  le 
plomb  au  milieu  de  la  face  jusqu'au  pied,  le  tou- 
chant à  peine;  c'est  ainsi  qu'on  l'ajusta.  Mais, 
comme  les  dés  n'étaient  pas  égaux,  il  fut  nécessaire 
de  placer  sur  plusieurs  d'entre  eux  des  plaques  de 
bronze  (représentant  des  lions,  emblème  adopté  par 
Sixte  dans  ses  armoiries).  L'aiguille  fut  ensuite  débar- 
rassée de  son  armature  et  des  moufles,  et  le  27  du 
même  mois  de  septembre  on  put  la  voir  complète- 
ment nue.  En  ayant  été  informé,  notre  seigneur  or- 
donna que,  le  même  jour,  il  serait  fait  une  proces- 
sion solennelle  pour  consacrer  à  son  sommet  une 
croix  dorée,  et  pour  purifier  et  bénir  Taiguille,  ce  qui 
eut  lieu  de  la  manière  suivante. 

«  Dans  la  matinée  du  vendredi,  vers  quinze  heu- 
res \  une  messe  solennelle,  pour  consacrer  la  croix, 
fut  chantée  à  Saint-Pierre  par  l'évêque  Ferratini. 
Lorsqu'elle  fut  terminée,  l'évêque  se  vêtit  d*une 
cbappe  rouge,  et  précédé  de  la  bannière  du  chapitre 
de  Saint-Pierre,  de  la  croix  et  des  chandeliers,  il  se 
mit  en  marche.  La  procession,  composée  de  tout  le 
clergé  de  Saint-Pierre,  au  nombre  de  plus  de  cent 
clercs,  bénéficiers  et  chanoines  (dont  Fonlana  donne 
les  noms),  sortit  de  la  basilique  et  se  déploya  sur  la 
place  dans  le  plus  grand  ordre.  Elle  gravit  le  terre- 

1.  Â  environ  huit  heures  et  demie  du  malin,  les  heures  étant 
•comptées  à  la  manière  italieni\e  ,  à  partir  du  coucher  du  soleil,  qui 
«  lieu  Tcrs  cinq  bcures  et  demie,  à  la  fin  de  septembre» 


376  VIE  DE  SIXTE-QOINT. 

plein,  et  s'ayança  jusqu'à  un  autel  appuyé  à  la  face  de 
Tobëlisque,  tournée  vers  Téglise.  La  croix  destinée  à 
surmonter  Faiguille  était  placée  sur  cet  autel,  qui 
était  décoré  lui-même  d'une  autre  croix  et  de  six  chan- 
deliers d'argent  avec  des  cierges  allumés,  et  couvert 
d'un  baldaquin  en  damas  rouge.  A  gauche,  se  trouvait 
une  petite  table  avec  Thysope,  Teau  bénite  et  autres 
choses  nécessaires.  A  droite,  un  espace  avait  été  mé- 
nagé, afin  que  le  clergé  pût  s'asseoir.  Autour,  se  te- 
nait la  garde  suisse  pour  empêcher  la  confusion  du 
peuple.  Le  célébrant  fut  accompagné  de  l'illustrissime 
Scipione  Gonzaga,  patriarche  de  Constantinople,  et 
de  monseigneur  l'archevêque  de  Turin,  à  présent  car- 
dinal. En  avançant,  la  procession  chanta  différentes 
antiennes,  ainsi  que  des  psaumes.  A  l'autel  de  l'obé- 
lisque, la  croix  fut  bénite,  en  accomplissant  les  rites 
prescrits  dans  le  pontifical,  et  ensuite  elle  fut  baisée 
par  tout  le  clergé.  Ces  cérémonies  accomplies,  Té- 
vêque  purifia  et  bénit  l'obélisque,  en  l'aspergeant 
avec  l'eau  sainte  et  chantant  différentes  prières;  en- 
suite il  se  leva,  et  la  mitre  sur  la  tête,  étendant  les 
mains  vers  Tobélisque,  il  dit  :  Exorcisa  te.  Prenant  en- 
suite l'hysope  de  la  main  du  diacre  qui  le  suivait,  et 
accompagné  de  l'acolyte  portant  l'eau  bénite,  il  fit 
trois  fois  le  tour  de  Taiguille ,  commençant  la  pre- 
mière fois  par  la  droite,  continuant  ainsi  une  seconde 
fois,  et  la  troisième  reprenant  par  la  gauche,  asper- 
geant d'abord  en  haut,  ensuite  en  bas,  et  en  dernier 
lieu  au  milieu.  En  outre,  avec  un  couteau,  il  traça  le 
signe  de  la  croix  sur  les  quatre  faces  de  l'obélisque, 
en   disant  :   In  nomine  Patris^  et  Filii  et  Spiritus 
Sancti,  Amen,  Alors  Tévêquefemit  la  croix  au  diacre, 
lequel,  aidé  des  clercs,  la  tint  élevée,  et  pendant  qu'on 


VIE  DE   SIXTE-QUINT.  377 

la  lirait  en  haut,  on  chanta  l'hymne  Vexilla  régis  pro- 
deunt^  jusqu'au  verset  0  cruxy  ave.  Cette  croix  était 
en  bronze  doré,  haute  de  vingl-six  palmes,  large» 
dans  les  bras,  de  huit  palmes.  Lorsqu'elle  eut  été  pla- 
cée au  faîte  de  l'obélisque,  où  sa  pointe  s'élève  à  cent 
quatre-vingts  palmes  un  quart  au-dessus  du  niveau  de 
la  place,  le  diacre  la  tenant  par  le  pied,  tandis  qu'elle 
était  soutenue  par  les  ouvriers,  tous  les  assistants 
restés  en  bas  sur  la  place  s'agenouillèrent,  et  les 
chanteurs  entonnèrent  :  0  crux,  ave,  etc.  Alors  les 
trompettes  sonnèrent  en  signe  d'allégresse,  puis 
l'évéque  reprit  les  chanls-et  les  prières.  Lorsqu'il  eut 
terminé,  il  encensa  la  croix  placée  sur  l'aiguille,  et  le 
diacre  publia  l'indulgence  de  quinze  années  accordée 
par  le  pape  à  tous  les  assistants.  Indépendamment  de 
cette  indulgence,  notre  seigneur  en  a  concédé  à  per- 
pétuité une  autre  de  dix  années  et  dix  quarantaines, 
en  faveur  de  quiconque,  passant  le  cœur  contrit, 
après  s'être  confessé,  dira  un  Pater  et  un  Ave,  et,  s'a- 
genouillant  au  pied  de  la  sainte  croix  posée  sur  la 
pointe  de  l'obélisque,  priera  Dieu  pour  l'heureux  état 
de  la  sainte  Église  et  du  pontife  romain.  —  L'évoque 
entonna  ensuite  le  Te  Deum,  qui  fut  achevé  par  les 
chanteurs,  tandis  que  la  procession  retournait  à  Saint- 
Pierre.  A  ce  moment,  les  Suisses  déchargèrent  leurs 
arquebuses,  ainsi  que  les  mortiers  et  l'artillerie  de  la 
place,  tandis  que  ceux  du  château  Saint-Ange  répon- 
daient par  de  nombreuses  détonations.  La  procession 
arrivée  dans  l'église  devant  le  très-saint  Sacrement, 
on  récita  des  psaumes  et  des  prières,  et  l'évoque  ayant 
donné  la  bénédiction  à  tous,  chacun  se  retira.  Je 
ne  rapporte  pas  ici,  ajoute  Fontana,  les  discours 
prononcés,  non  plus  que  les  vers  composés  à  cette  oc- 


378  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

casion,  parce  qa*ils  ont  été  précédemment  imprimés.  » 
Telle  fut  rissue  d'une  entreprise,  qui  avait  mis  en 
émoi  tous  les  ingénieurs  et  tous  les  architectes  de 
ritalie.  Le  succès  complet  de  Fontana  prouve  qu'il  ne 
s'était  pas  trompé  dans  ses  prévisions  ;  il  montre  éga- 
lement que  Sixte  avait  eu  raison  de  conserver  sa  con- 
fiance à  Tartisle,  qui  n'avait  pas  douté  du  cardinal  de 
Montalto,  en  lui  avançant,  pour  continuer  ^  chapelle 
de  la  crèche,  à  Sainte-Marie  Majeure,  toutes  les  éco- 
nomies amassées  par  son  travail  pendant  les  années 
difficiles  de  ses  débuis. 

Après  rheureux  achèvement  de  cette  œuvre  mé- 
morable, le  pape  voulut  donner  à  son  architecte  des 
témoignages  éclatants  de  sa  satisfaction.  D'abord, 
deux  jours  après  la  pose  de  la  croix  sur  la  pointe  de 
l'obélisque,  il  le  nomma  chevalier  de  l'Éperon  d'Or, 
lui  en  fit  remettre  les  insignes  par  le  cardinal  Azzo- 
lini,  et  le  créa  noble  romain.  Ensuite,  il  lui  fit  don 
de  dix  brevets  de  chevaliers  de  l'ordre  à  Notre-Dame 
de  Lorette,  avec  faculté  d'en  disposer  à  son  profit, 
dont  les  prix  et  revenus  devaient  s'élever  alors  à 
une  somme  ou  rente  annuelle  considérable.  Il  lai 
constitua  en  outre  une  pension  de  deux  mille  écus 
d'or  réversible  à  ses  héritiers;  il  lui  fit  payer  comp- 
tant cinq  mille  écus  d'or,  et  finalement  il  lui  donna 
tous  les  matériaux ,  bois ,  fers ,  cordages ,  outils , 
engins,  etc.,  qui  avaient  servi  à  l'entreprise,  cadeau 
alors  estimé  à  plus  de  vingt  mille  écus  de  mon- 
naie romaine  (plus  de  100,000  francs).  En  outre. 
Sixte  autorisa  l'architecte  à  faire  graver,  pour  sa 
gloire,  son  propre  nom  sur  le  soubassement  de  l'obé- 
lisque. On  peut  encore  l'y  voir  aujourd'hui,  et  lire 
cette  inscription  :  «  Dominicus  Fontana ,  ex  pago  agrî 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  379 

novocomensis,  transtulit  et  erexù^,  »  C'est  ainsi  que  le 
pape  acquitta  la  dette  du  cardinal  de  Montalto.  Mais, 
comme  Tenvie  s'attache  toujours  au  succès,  ces  hon- 
neurs, ces  récompenses  pécuniaires,  soulevèrent  contre 
rheureux  favori  du  souverain  pontife  des  sentiments 
de  rancune,  dont  il  éprouva,  de  la  part  de  ses  enne- 
mis, les  terribles  effets  quelques  années  plus  tard, 
après  la  mort  de  son  illustre  protecteur. 

Le  savant  antiquaire  Fea  assure^  que,  selon  les 
comptes  authentiques  relevés  par  lui,  le  transport  et 
Térection  de  Tobélisque  du  Vatican  ont  coûté  au  tré- 
sor apostolique  trente-sept  mille  écus  (197,950  fr.), 
indépendamment  de  la  fourniture  de  dix  mille  huit 
cent  douze  livres  de  métal,  pour  les  outils  et  pour  les 
ornements  *.  Mais,  peut-être,  conviendrait-il  d'ajouter 
à  ce  chiffre  la  valeur  des  bois  abattus  à  Campo-Morto 
et  ailleurs,  sur  les  domaines  du  chapitre  de  Saint- 
Pierre  et  de  la  Chambre  apostolique;  car  on  a  vu  que, 
par  le  privilège  accordé  à  Fontana,  il  avait  le  droit 
de  prendre  ces  bois  sans  en  payer  le  prix.  Cette  entre- 
prise dut  donc  coûter  une  somme  très-considérable 
pour  le  temps,  eu  égard  aux  ressources  du  trésor 
pontifical.  Mais  le  pape  alors  régnant  ne  ménageait 
pas  l'argent,  lorsqu'il  croyait  l'employer  à  la  gloire  de 
Dieu  et  à  son  propre  honneur. 

Sixte  n'avait  pas  encore  vu  l'obélisque  surmonté  de 
la  croix,  lorsqu'il  revint,  le  18  octobre,  de  Monte-Ca- 


1.  Bellori,  Vie  de  D.  Fontana,^.  155. 

2.  Dans  ees  Miscellanea,  t.  11,  p.  5.  Cité  par Nibby,  Borna,  elc, 
parte  antica^  t.  II,  p.  288. 

3.*FoDUna,  fol.  36,  v°,  dit  que  le  comple  de  celte  opéraUon 
s'est  élevé  à  37,975  écus,  non  compris  le  métal  placé  bous  le  pied 
de  la  croix,  et  les  lions  de  bronze  sous  le  fût. 


380  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

vallo  OÙ  il  avait  passé  Tété,  reprendre  possession  de 
son  appartement  au  Vatican,  accompagné  de  toute  la 
cour  pontificale;  il  s'arrêta  longtemps  sur  la  place 
Saint-Pierre,  avant  de  rentrer  dans  le  palais,  consi- 
dérant, avec  un  sentiment  de  religieuse  satisfaction, 
l'aiguille  et  la  croix  placée  au-dessus*. 

Dans  le  dessin  gravé  qu'il  a  donné  de  l'obélisque 
mis  à  sa  place  ',  Fontana  représente  l'espace  ménagé 
autour  du  piédestal,  décoré  autrement  qu'il  est  au- 
jourd'hui. Ce  changement  provient  de  ce  que,  dans 
l'année  1723,  Innocent  XIII  ajouta  autour  de  sa  base 
les  ornements  en  bronze  que  l'on  y  voit,  avec  des 
festons  et  des  aigles.  Le  même  pape  fit  environner, 
avec  des  colonneltes  et  des  barres  de  fer,  l'espace  autour 
de  l'obélisque.  Dès  1702,  la  croix  placée  au  sommet 
avait  été  restaurée  par  Carlo  Fontana. 

En  1817,  par  les  soins  et  sous  la  direction  de  mon- 
seigneur Gilii,  astronome  du  Vatican,  on  dessina  sur 
l'aire  de  la  place  un  méridien,  auquel  l'aiguille  sert 
de  gnomon.  Enfin,  depuis  quelques  années  seule- 
ment, quatre  candélabres  à  gaz,  à  plusieurs  branches, 
ont  été  placés  aux  quatre  angles  de  l'entourage, 
comme  pour  afiîrmer  les  progrès  des  inventions  hu- 
maines, au  pied  d'un  monument  qui  a  été  témoin  de 
tant  de  changements  dans  ce  monde. 

Les  inscriptions  gravées,  par  ordre  de  Sixte,  sur  le 
soubassement  et  le  piédestal  de  l'obélisque,  s'y  lisent 

1.  Le  transport  et  rérection  de  l'obélisque  employèrent  une  an- 
née entière,  scion  Fontana,  qui  termine  son  récit  en  rendant  grâces 
à  Dieu  du  tout.  (Fol.  36,  y°, }  Parmi  les  gravures  qui  accompagnent 
8es  explications,  il  en  est  une  qui  représente  l'obélisque  dressé 
vis-à-vis  de  la  façade  de  Saint-Pierre,  telle  qu'elle  devait  êlreM*a- 
près  le  plan  de  Michel-Ange. 

2.  Immédiatement  avant  le  Toi.  36. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  381 

encore  aujourd'hui.  En  voici  le  texte,  relevé  selon 
leur  orientation.  ' 

Au  sommet  de  Taiguille,  au-dessous  de  la  pointe,  à 
l'endroit  ou  commence  le  carré  du  fût,  le  pape  fit 
graver,  en  caractères  majuscules,  afin  qu'on  pût  les 
lire  de  la  place,  les  mots  suivants  .: 

Sanctissimae  cruci 
Sixtus  V.  Pont.  Max. 

Consecravit 

E  priore  sede  avulsum 

Et  Caess.  Aug.  et  Tlb. 

I.  L.  ablatum.  —  MDLXXXVI. 

En  bas,  sur  le  piédestal,  sous  la  cimaise  du  milieu, 
au  couchant,  faisant  face  à  Saint-Pierre  : 

Christus  vincit, 

Christus  régnât , 

Christus  imperat, 

Christus  ab  cm  ni  malo 

Plebem   suam   diefendat. 


Au  midi  : 


Sixtus  V.  Pont.  Max. 

Obeliscum  Vaticanum  diis  gentium 

Impio  cullu  dedicatum 

Ad  apostolorum  limina 

Operoso  labore  transtulit. 

An.MDLXXXVI.Pont.il. 


Au  levant 


Ecce  crux  Domini 

Fugite  partes 

Adversae 

Vincit  Léo 

De  tribu  Juda. 


381  VIB  DE  SIXTE-QUINT. 

Aa  nord  : 

Sixtus  V.  Pont.  Max. 

Cruci  invictae 

Obeliscum  Vaticanum 

Ab  impia  superstitione 

Expiatum  justius 

Et  felicius  consecravit. 

An.  MDLXXXVI.   Pont.  II. 

L'inscription  antique  est  restée  gravée  sur  deux 
côtés  de  Taiguille,  un  peu  au-dessus  des  lions  qui  la 
portent;  elle  rappelle  la  ])remière  consécration  de 
l'obélisque. 

Divo  Caes.  Divi 

Julii  F.  Auguslo 

Ti.  Caes.  Divi  Aug. 

F.  Augus.  sacrum. 


CHAPITRE  XVIII 


Bibliothèque  du  Vatican  reconstruite  et  ornée  par  Sixte.  —  Imprimerie 

annexée  à  la  bibliothèque. 


Rien  ne  fait  plus  honneur  à  la  mémoire  des  sou- 
verains pontifes ,  que  le  zèle  apporté  par  un  grand 
nombre  d'entre  eux  à  répandre  et  encourager  la  con- 
naissance des  lettres  grecques  et  latines.  Dès  les  pre- 
miers siècles  de  leur  établissement  à  Rome,  les  suc- 
cesseurs de  saint  Pierre  cherchèrent  à  réunir  au  palais 
de  Latran,  où  ils  résidaient,  une  collection  de  livres 
manuscrits,  à  laquelle  ils  joignirent  le  dépôt  des  actes 
émanés  de  leur  autorité  apostolique.  La  date  précise 
de  la  création  de  cette  bibliothèque  et  de  ces  archives 
paraît  incertaine  :  cependant,  on  peut  la  faire  remonter 
jusqu'au  pontificat  de  saint  Hilaire,  qui  fut  créé  pape 
en  461. 

Les  archives  et  la  bibliothèque  restèrent  au  palais 
de  Latran,  tant  que  les  papes  l'habitèrent  :  mais 
lorsqu'ils  allèrent  résider  au  Vatican,  les  livres  et  les 
archives  y  furent  transportés  pour  la  commodité  des 
pontifes  et  de  leur  entourage.  On  croit  qu'ils  y  étaient 
placés  vers  Tan  742,  à  Tépoque  de  saint  Zacharie,  qui 
augmenta  cette  collection  de  manuscrits  grecs  et  latins. 
Toutefois,  il  résulte  de  plusieurs  passages  d'anciens 
auteurs  chrétiens,  que,  dès  le  cinquième  siècle,  indé- 


384  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

pendammenl  de  la  bibliothèque  réunie  au  palais  de 
Lalran,  il  en  existait  également  une  autre  à  côté  de 
la  basilique  de  Saint-Pierre  *.  Quoi  qu'il  en  soit  de  ces 
commencements,  il  est  certain  que  Clément  V,  en 
fixant  sa  demeure  dans  la  ville  d'Avignon,  en  130o, 
y  fit  transporter  la  bibliothèque  du  Vatican.  Elle  fut 
rapportée  à  Rome,  par  ordre  de  Martin  V,  élu 
en  i417,  et  replacée  dans  le  palais  apostolique  :  mais 
il  était  resté  à  Avignon  un  assez  grand  nombre  de 
livres  et  d'actes  pontificaux,  qui  ne  furent  rétablis  au 
Vatican  qu'en  i784,  sous  le  pontificat  de  Pie  VI. 

Après  Martin  V,  le  premier  pape  qui  prit  à  cœur 
d'augmenter  la  bibliotlièque  apostolique  fut  Nicolas  V. 
Constantinople  venait  de  tomber  au  pouvoir  des  Turcs, 
le  29  mai  i4o3;  un  grand  nombre  de  Grecs  distin- 
gués par  leur  savoir,  se  trouvaient  contraints  d'aban- 
donner leur  patrie  pour  échapper  à  la  barbarie  de 
leurs  oppresseurs.  Beaucoup  d'entre  eux  choisirent 
l'Italie  pour  refuge;  ils  y  apportèrent  quantité  de  ma- 
nuscrits de  différents  auteurs,  et  particulièrement  des 
Pères  de  l'Église  d'Orient.  Nicolas  V,  ami  des  lettres, 
accueillit  avec  empressement  dans  Rome  ces  savants 
fugitifs.  Il  acheta  les  manuscrits  dont  ils  étaient  por- 
teurs, les  fit  traduire  en  latin,  et  en  forma  une  col- 
lection de  cinq  mille  volumes.  En  outre,  il  fit  chercher 
et  acheter,  à  prix  d'or,  les  manuscrits  d'auteurs  anciens 
ou  modernes,  provenant  de  la  bibliothèque  des  empe- 
reurs de  Constantinople.  Il  employa  de  grosses  sommes 
à  se  procurer  ces  précieuses  épaves,  et,  pour  les  re- 
trouver, il  envoya  en  Grèce,  en  Allemagne  et  ailleurs 
des  émissaires  très-versés  dans  l'usage  des  idiomes 

1.  Voy.  Nibby,  Roma  neW  anno  MDCCCXVIll ,  parte  modernoy 
p.  304  et  suivantes. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  3^5 

grecs  et  latins.  Ainsi,  n'épargnantni  soins  ni  dépenses, 
ce  pontife  éclairé  parvint  à  accroître  considérablement 
la  bibliothèque  du  Vatican.  De  plus,  en  faisant  con- 
naître par  des  traductions  latines  le  contenu  des  ma- 
nuscrits retrouvés,  il  contribua  puissamment  à  ra- 
nimer le  goût  de  la  langue  et  de  la  littérature  grecques, 
tombées  dans  Toubli  le  plus  regrettable,  aussi  bien  à 
Rome  que  dans  les  autres  contrées  de  FEurope,  depuis 
plusieurs  siècles. 

Nicolas  V  avait  réuni  tous  les  livres  et  les  manuscrits 
dans  un  appartement  du  Vatican  situé  dans  la  cour 
du  Pappagallo,  loin  des  autres  salles.  En  pénétrant 
dans  celte  cour  par  Tescalier  de  Constantin,  on  voit 
encore  aujourd'hui  une  porte  ancienne,  avec  ses  jam- 
bages de  marbre  et  les  armes  de  Sixte  IV  au-dessus 
de  l'architrave.  Elle  donne  entrée  dans  une  immense 
salle  de  106  palmes  de  longueur  sur  43  de  large, 
dont  la  voûte  peinte  à  fresque  renferme  un  grand 
nombre  de  lunettes,  sur  lesquelles  sont  représentées 
des  figures  à  mi-corps  de  prophètes,  de  docteurs  de 
l'Église  et  d'anciens  philosophes.  En  outre,  dans  le 
champ,  entre  ces  lunettes,  on  voit  des  perspectives 
architecturales  et  des  paysages  peints  par  Baccio  Pin- 
telli,  par  ordre  de  Nicolas  V,  ainsi  que  le  rapporte 
Vasari,  dans  la  vie  de  cet  artiste. 

Après  Nicolas  V,  la  bibliothèque  Vaticane  fut  ma- 
gnifiquement augmentée  par  les  soins  de  Calixte  III, 
qui  dépensa,  dit-on,  quarante  mille  écus  dans  ce  but. 

Imitant  cet  exemple,  Sixte  IV,  délia  Rovere,  en- 
treprit, aussitôt  après  son  avènement  en  i47i,  de 
continuer  l'œuvre  de  ses  prédécesseurs.  Il  se  distingua 
tellement  par  son  goût  pour  les  livres  précieux  qu'il 
fit  acheter  dans  toutes  les  parties  du  monde,  que 

25 


3M  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

rArioste,  a  pu  citer  son  nom,  dans  une  de  ses  satires, 
et  le  proposer  comme  un  modèle  à  suivre  : 

a  De'  libri  autichi  anco  mi  puoi  proporre 
Il  numer  grande ,  che  per  public  use 
Sisto  da  tutto  il  moudo  fa  raccorre.  » 

En  témoignage  de  sa  sollicitude  pour  la  biblio- 
thèque, Sixte  IV  s'y  fit  représenter  assis,  entouré  de 
cardinaux  et  de  prélats,  parmi  lesquels  on  distingue 
le  célèbre  Platina,  auquel  il  avait  confié  la  direction  et 
la  garde  de  cette  précieuse  collection.  Cette  peinture 
était  à  fresque  ;  elle  a  été  transportée  sur  toile,  et  se 
trouve  actuellement  dans  la  galerie  des  tableaux  du 
Vatican;  elle  est  attribuée  à  Pietro  délia  Francesca  da 
Borgo  san  Sepoloro,  le  maître  du  Perugin,  et  elle  se 
fait  également  remarquer  par  la  beauté  de  TexpressioB 
et  la  correction  du  dessin. 

Au-dessous  de  cette  peinture  on  lit  les  distiques 
suivants,  qui  font  allusion  aux  entreprises  menées  à 
fin  par  Sixte  IV  : 

((  Templa,  domum  expositis,  vicos,  fora,  mœnia,  pontes, 
Virgineam  Trivii  quod  reparavit  aquam  ; 

Prisca  lic'et  nautis  statuas  dare  commoda  portus 
Et  Vatioanum  cingere,  Siste,  jugum. 

Plus  taraen  iirbs  débet  :  nam  quge  squalore  latebat, 
Cernitur  in  celebri  bibliotheca  loco.  » 

Après  Sixte  IV,  les  papes  Léon  X,  Paul  IV,  Pie  V 
et  Grégoire  XIII,  furent  ceux  qui  s'occupèrent  le  plus 
de  la  bibliothèque  Vaticane  :  ils  s'efforcèrent  d'ac- 
croître le  nombre  des  livres,  et  de  préposer  à  la  sur- 
veillance de  ce  précieux  trésor  les  hommes  les  plus 
aptes  à  en  faire  apprécier  toute  Timportance. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  38T 

C'est  ainsi  que  Léon  X  y  introduisit  Pietro  Bembb 
et  Giacomo  Sadoleto,  ses  secrétaires,  avec  la  charge 
de  veiller  spécialement  à  son  accroissement.  Il  en 
nomma  Beroalde  le  jenne,  garde  ou  conservateur 
(custode]  ;  il  voulut  aussi  qu'on  y  fît  des  cours,  comme 
dans  une  académie.  Par  son  ordre,  Agostino  Nifo  y 
enseigna  la  philosophie,  Ghristoforo  Aretino  la  méde* 
cine,  Girolamo  Botticella  le  droit,  Jano  Parrasio  les 
lettres  latines,  et  Basile  Chalcondile,  fils  de  Demetrius, 
les  lettres  grecques.  Les  leçons  et  les  écrits  de  ces 
hommes  distingués  contribuèrent  puissamment  à  éta- 
blir la  réputation  de  la  bibliothèque  du  Vatican,  qui 
pouvait  être  considérée  alors  comme  le  plus  important 
dépôt  de  livres  et  de  manuscrits  existant  en  Europe. 

Au  milieu  des  controverses  religieuses  soulevées 
par  la  Réforme  entre  les  protestants  et  les  catholiques, 
Pie  IV  avait  placé  cette  bibliothèque  sous  la  surveil- 
lance spéciale  du  cardinal  Sirleto,  avec  défense  ab- 
solue d'en  laisser  sortir  aucun  manuscrit,  livre,  titre 
ou  document  quelconque.  Cette  défense  fut  rigoureu- 
sement observée,  et,  sans  perdre  aucun  volume,  la 
bibliothèque  continua  de  s'enrichir  de  nouvelles  pu- 
blications. 

Cependant,  Taccroissement  de  cette  immense  col- 
lection, surtout  depuis  l'invention  de  l'imprimerie,  ne 
permettait  plus  de  placer,  dans  la  salle  construite  par 
Nicolas  V,  les  acquisitions  nouvelles,  et  un  très-grand 
nombre  de  livres  gisaient  entassés  sans  aucun  ordre 
dans  plusieurs  pièces  voisines.  Sixte-Quint  comprit  la 
nécessité  de  créer  dans  le  Vatican  un  nouveau  local, 
plus  vaste  et  mieux  approprié  que  l'ancien  à  sa  des- 
tination. Il  en  commanda  le  plan  à  Domenico  Fon- 
tana,  dont  l'activité  d'exécution  égalait  la  promptitude 


388  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

de  conception  du  pontife.  L'architecte  proposa  de  pla- 
cer la  bibliothèque  dans  la  partie  du  palais  connue  sous 
le  nom  de  Belvédère,  et  d'y  élever  un  bâtiment  gran- 
diose, qu'il  s'engageait  à  terminer  entièrement  en  une 
seule  année,  même  avec  la  décoration  intérieure,  de 
manière  à  pouvoir  y  placer  les  livres  après  ce  court 
intervalle  de  temps.  Le  fait  ne  semblerait  pas  croyable, 
s'il  n'était  attesté,  non-seulement  par  Fontana,  mais 
par  beaucoup  d'écrivains  contemporains. 

Bramante,  architecte  du  Vatican  sous  Léon  X,  avait 
imaginé  d'établir,  à  côté  du  Belvédère,  une  immense 
cour  ornée,  longue  de  quatre  cents  pas,  qui  devait 
s'étendre  jusqu'à  la  Tour  des  vents,  et  qui,  par  sa  dis- 
position, aurait  servi  de  décoration  à  cette  partie  du 
Palais.  Sixte,  qui  cherchait  un  emplacement  pour  y 
transférer  la  bibliothèque,  trouva  que  sa  place  la  plus 
convenable  serait  dans  le  nouveau  bâtiment,  qui  par- 
tagerait par  le  milieu  cet  immense  espace.  La  biblio- 
thèque devait  en  effet  beaucoup  gagnera  occuper  cet 
emplacement;  mais,  par  contre,  l'ensemble  de  la  per- 
spective du  palais  y  perdait  la  réalisation  du  magni- 
fique plan  inventé  par  le  Bramante.  Quoi  qu'il  en  soit, 
ce  fut  dans  ce  lieu  que,  pour  se  conformer  aux  désirs 
du  pape,  Domenico  Fontana  dut  jeter  les  fondations  de 
la  nouvelle  bibliothèque;  il  en  poursuivit  Tachève- 
ment  avec  une  activité  sans  égale,  y  employant  con- 
stamment cent  maçons,  cent  peintres  et  leurs  aides, 
afin  de  pouvoir  la  livrer,  avec  toutes  ses  dépendances, 
ainsi  qu'il  s'y  était  engagé,  une  année  environ  après 
la  pose  de  la  première  pierre. 

César  Nebbia,  d'Orvieio,  dont  parle  Vasari  dans 
ses  Vies  des  peintres,  et  Giovani  Guerreo,  de  Modane, 
furent  les  principaux   artistes  auxquels  l'architecte 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  3W 

confia  la  direction  et  la  surveillance  de  tous  les  oui- 
vrages  de  peinture.  Le  Nebbia  était  élève  de  Giro- 
lamo  Muziano,  et  grand  imitateur  de  sa  manière.  Son 
maître  Tavaît  employé  souvent,  et,  en  particulier,  lors- 
qu'il peignit  sous  Grégoire  XIII,  la  galeriedu  Vatican. 
Il  lui  avait  également  fait  exécuter  beaucoup  de 
choses  dans  laj  chapelle  Grégorienne,  à  Saint-Pierre. 
Aussi,  le  Muziano  étant  mort,  laissant  inachevé  le 
tableau  de  Saint  Basile  célébrant  la  messe^  ce  fut  le 
Nebbia  qui  le  termina. 

Pour  décorer  la  nouvelle  bibliothèque,  cet  artiste 
fut  chargé  de  dessiner  d'abord  le  modèle  de  chaque 
sujet  que  Ton  devait  peindre  ;  il  en  formait  une  com- 
position très-vivement  accentuée;  ensuite,  les  autres 
artistes  sous  ses  ordres  la  coloriaient  à  fresque,  en 
suivant  ses  indications.  Ce  fut  Frédéric  Ranaldo, 
custode  de  la  bibliothèque,  qui  trouva  Tidée  d'y  re- 
présenter les  principales  actions  de  Sixte,  les  conciles, 
l'invention  des  différents  caractères  d'écriture,  et  la 
fondation  des  plus  fameuses  bibliothèques  connues 
dans  le  monde.  Giovanni  Guerreo  inventa  les  em- 
blèmes et  les  autres  ornements,  les  dessinant  d'abord, 
et  les  faisant  peindre  à  fresque  par  les  autres  artistes. 
Mais,  dans  ce  travail  qui  exigeait  une  célérité  mer- 
veilleuse, Guerreo  et  le  Nebbia  furent  admirablement 
secondés  par  Jean-Baptiste  Ricci,  de  Novare,  qui, 
bien  que  jeune  encore,  avait  un  grand  fond  d'imagi- 
nation et  une  égale  facilité  d'exécution  ^  Ces  trois  ar- 
tistes peignirent  toutes  les  compositions,  tous  les 
emblèmes  à  l'intérieur  de  la  bibliothèque,  et,  en 

1.  Voy.  Le  Vite  de'  Pitiori,  de  Giov.  Baglione,  éd.  de  Naples, 
1733,  in-4<»,  p.  110  et  140. 


390  VIE  DE   SIXTE-QUINT. 

outre,  ils  représentèrent  sur  les  murs  extérieurs  un 
grand  nombre  de  figures  symboliques ,  telles  que  la 
Providence,  la  Religion,  la  Vigilance,  etc.,  entourées 
d'arabesques  avec  les  armes  de  Sixte,  c'est-à-dire  des 
jnontagnes ,  des  lions,  des  branches  de  poirier  et  des 
couronnes.  Mais  aujourd'hui  ces  fresques  sont  dé- 
truites. 

L'entrée  de  la  bibliothèque  est  indiquée  au  milieu 
de  l'immense  corridor  dit  de  la  Cléopâtre,  par  une 
grande  et  belle  porte  en  travertin,  au-dessus  delà- 
quelle  se  voit  un  écusson  aux  armes  de  Sixte-Quint; 
sur  cette  porte,  dans  un  champ  d'azur,  on  lit  cette 
inscription,  peinte  en  lettres  d'or  : 

Sîxtus  V.  Pont.  Max.  Bibliothecam 

Yaticanam  aedificavit,  exornavitque^ 

An.  iS86.  Pont.  IH. 

Après  avoir  traversé  celte  porte,  on  se  trouve  dans 
une  salle  majestueuse,  sorte  de  vestibule ,  longue  de 
68  palmes  et  large  de  33,  dont  la  voûte  est  peinte  à 
fresque  avec  beaucoup  d'art.  On  y  voit  représentée 
une  imprimerie,  avec  bon  nombre  de  personnages, 
.occupés  les  uns  à  composer,  les  autres  à  passer  les 
feuilles  sous  la  presse,  ceux-ci  à  corriger  les  épreuves, 
xîeux-là  à  faire  sécher  les  feuilles,  à  les  plier  et  à  les 
attacher,  etc.  Toute  cette  composition  est  peinte  avec 
une  telle  perfection  de  contours,  un  si  grand  naturel 
dans  les  poses  et  une  si  excellente  morbidesse  de  colo- 
ris, qu'on  doit  certainement  l'attribuer  à  l'un  des 
meilleurs  artistes  de  cette  époque.  A  un  autre  point 
4e  vue,  cette  représentation  des  différentes  opéra- 
tions d'une  imprimerie,  vers  la  fin  du  seizième  siècle, 


VIE  DE  SIXTE'QUINT.  301 

jD'ést  pas  moins  intéressante  ;  elle  peut  servir  à  éta^ 
tlir  la  preuve  authentique  des  procédés  de  cet  art  à 
celte  époque,  et  par  sa  comparaison  avec  les  mé- 
thodes actuelles,  elle  montre  combien,  depuis  deux 
siècles  et  demi,  l'art  de  l'imprimerie  a  fait  de  pro- 
grès. 

Cette  première  salle,  où  se  tiennent  les  employés 
et  le  custode^  précède  la  bibliothèque  proprement  dite, 
dans  laquelle  on  pénètre  par  une  porte  placée  en 
face.  Dans  une  lunette,  adroite,  on  voit  Sixte-Quint 
assis  sur  un  trône,  ayant  près  de  lui,  d'un  côté  le 
cardinal  Alexandre  Peretti,  son  petit-neveu,  et  le 
cardinal  Caraffa,  alors  bibliothécaire;  de  l'autre,  le 
jeune  Michel  Peretti  et  Domenico  Fontana.  Ce  der- 
nier, agenouillé ,  lui  présente  le  plan  de  la  biblio- 
thèque, dessiné  sur  une  feuille  de  papier  :  tout  autour 
sont  les  camériers  du  pape  avec  le  custode  de  la  biblio- 
thèque, tous  peints  d'après  nature.  On  attribue^  cette 
peinture,  soit  à  Scipione  Gaetano,  soit  à  Pietro  Fac- 
chetti,  habile  portraitiste.  Quel  qu'en  soit  l'auteur, 
elle  est  fort  remarquable  et  mérite  d'être  signalée. 

A  l'entrée,  sur  deux  grandes  tables  de  marbre,  sont 
gravées  deux  inscriptions  :  celle  à  droite  rappelle  que 
la  bibliothèque  du  Vatican  a  été  transférée  dans  ce 
local  par  Sixte-Quint  en  1588;  celle  à  gauche  est  un 
décret  faisant  défense,  même  aux  employés,  d'empor- 
ter les  livres  et  les  manuscrits,  sans  une  permission 
spéciale  de  la  main  du  souverain  pontife,  et  mena- 
çant d'excommunication  ceux  qui,  par  mauvaise  foi, 
altéreraient  les  textes  et  détourneraient  les  livres, 


1.  Taja,  dans  sa  deecription  du  palaU  du  Vatican,  éd.  de  1740, 
Komay  p.  425. 


un  VIE  DE  SIXTE-QOIlfT. 

«ans  qu'ils  puissenl  être  absoos  de  ce  délit,  si  ce  n^esl 
par  le  pape  lui-même.  Voici  le  lexte  de  cette  in- 
scriptioD,  qui  est  comme  la  charte  de  la  bibliothëqae  : 

SixU  V.  PonL  Max. 
Perpetao  hoc  decreto  de  libris  Vaticans 

Bibliothecs  conservandis 

Qus  îofra  suât  scripta  bunc  in  modum 

Sancita  sunto 

ioYiolataqae  observantor. 

Nemini  Ubros,  codices,  Tolomina 

Hujus  Vatican»  bibliothecae 

Exea  auferendi^  extrahendi 

Alio¥e  asportandi 

Non  bîbliothecario  neque  custodîbos 

Scribisq.  neque  quibusvis  aliis, 

Cujosiris  ordinis  et  dignitatis, 

Nisi  de  licentia  summi  Rom.  Pont. 

Scripta  manu, 

Facultas  esto. 

Si  quis  secus  fecerit,  libros 

Partemve  aliquam  abstulerit, 

Extraxerit,  depresserit,  rapseritq., 

Concerpsarit,  corruperit 

Dolo  malo , 

Illico  a  fidelium  communione  ejectus, 

Maledictus, 

Anathematis  irinculo 

CoUigatus  esto, 

A  quoquam  prxterquam  Rom.  Pont. 

Ne  absolvitor. 

La  grande  salle  de  la  bibliothèque  est  partagée  en 
deux  nefs,  élevées  sur  sept  grands  piliers.  Elle  est 
longue  de  285  palmes,  large  de  70,  et  éclairée  par  sept 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  593 

fenêtres.  Les  voûtes,  les  piliers,  les  murailles  sont  en- 
tièrement couverts  de  peintures  à  fresque,  représen- 
tant les  événements  les  plus  mémorables  des  trois 
premières  années  du  pontificat  de  Sixte-Quint.  Ces 
fresques  sont  accompagnées  de  distiques  latins  don- 
nant l'explication  de  la  scène  représentée  ;  ils  ont  été 
eomposés,  selon  les  uns,  par  Silvio  Antoniano,  secré- 
taire du  Sacré-Collége,  selon  d'autres,  par  Guglielmo 
Bianchi,  camérier  secret  du  pape. 

La  première  composition  représente  Sixte  allant 
prendre  possession  à  Saint-Jean  de  Latran,  accompa- 
gné des  ambassadeurs,  de  la  noblesse  romaine  et  d'une 
foule  énorme  de  peuple.  On  y  lit  ces  vers,  qui  font  al- 
lusion à  la  présence,  dans  son  cortège,  des  princes  du 
Japon,  venant  des  antipodes  et  alors  à  Rome  : 

Ad  teraplum  antipodes  Sixtum  comitantur  euntem, 
Jamque  novus  pastor  pascit  ovile  novum. 

Dans  la  seconde  fresque,  qui  occupe  toute  la  grande 
lunette  du  fond,  on  voit  son  couronnement  solennel 
sur  la  place  de  Saint-Pierre,  avec  ce  distique  : 

Hic  tria,  Sixte,  tuo  capiti  diademata  dantur, 
Sed  quartum  in  cœlis  te  diadenia  manet. 

Les  galères  construites  pour  protéger  les  côtes  des 
États  romains  et  prendre  part  à  la  guerre  contre  les 
Turcs  font  le  sujet  de  la  troisième  fresque,  expliquée 
par  cette  devise  : 

Instruit  hic  Sixtus  classes,  quibus  aequora  purget. 
Et  Solymos  victos  sub  sua  jura  trahat. 


99i  ,VIB  DE  SIXTE-QUINT. 

.    La  quatrièHie  montre  Térection  de  TobôlUque  sar 
la  place  de  Sainte-Marie  Miyeure  : 

Qui  regum  tumulis  obeliscus  serviit  olîm. 
Ad  cunas  Christi^  tu^  pie  Sixte^  locas. 

La  translation  du  corps  de  Pie  V  à  Sainte-Marie 
Majeure  est  représentée  dans  la  cinquième  compo- 
sition : 

Transfers,  Sixte,  Pium,  transferre  an  dignior  aller, 
Transferri  an  vero  dignior  aller  erat. 

La  restauration  de  la  colonne  Ântonine  est  le  sujet 
de  la  sixième  peinture.  Sixte  fit  poser  à  son  sommet  la 
statue  dorée  de  saint  Paul,  à  la  place  de  celle  d'Anto- 
nin.le  Pieux,  qui,  selon  l'opinion  générale,  avait  été 
détruite  par  les  Barbares.  Les  vers  font  allusion  à  ces 
deux  événements  : 

Jure  Anloninum  Paulo  vis,  Sixte,  subesse; 
Nam  vere  hic  pius  est,  impius  ille  Pius. 

La  septième  fresque,  dans  laquelle  Tarliste  a  déployé 
une  grande  fantaisie  d'invention ,  montre  Thospice 
construit  par  le  pontife,  près  du  pont  Sixte,  pour  re- 
cevoir les  indigents  : 

Quaeris  cur  tota  non  sil  mendicus  in  urbe? 
Tecta  parai  Sixtus,  suppeditatque  cibos. 

La  huitième  est  la  vue  de  Tobélisque  élev^  sur  la 
place  de  la  Porte  du  Peuple,  où  il  fut  transféré  du 
grand  Cirque  : 

Maximus  est  obelus,  circus  quem  maximus  olira 
Condidil,  et  Sixtus  maximus  inde  trahit. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  395 

*  La  chapelle  du  Santo-Presepe,  à  Sainte-Marie  Ma- 
jeure, est  représentée  dans  la  huitième  composition, 
avec  ces  vers  : 

Virginis  absistit  mirari  templa  Dianae, 
Qui  fantiin  hoc  intrat^  Yirgo  Maria,  tuum. 

La  dixième  est  une  peinture  allégorique  :  on  y  voit 
les  trois  montagnes  faisant  partie  des  armes  de  Sixte  ; 
elles  sont  entourées  de  femmes  de  tout  âge  et  de  tout 
rang.  Dans  les  campagnes  voisines,  on  aperçoit  un 
grand  nombre  de  porcs  qui  s'enfuient.  Cette  fresque 
fait  allusion  à  la  licence  désordonnée  des  mœurs  à 
laquelle  le  sévère  pontife  mit  un  frein,  ainsi  que  l'ex- 
plique le  distique  suivant  : 

Virgo  intacta  manet,  nec  vivit  adultéra  conjux, 
Castaq.  nunc  Roma  est^  quœ  fuit  ante  salax. 

La  onzième  fresque,  au  fond  de  la  nef,  sur  Tarcature 
à  gauche,  représente  la  ville  de  Rome  et  particulière- 
ment les  rues  nouvelles,  ouvertes,  élargies  et  nivelées 
par  Sixte,  pour  faciliter  l'accès  des  églises  et  des  lieux 
saints,  ainsi  que  l'attestent  ces  vers  : 

Dum  rectas  ad  templa  vias  rectissima  pandit , 
ïpse  sibi  Sixtus  pandit  ad  astra  viam. 

Sur  la  douzième,  on  voit  la  fontaine  de  Moïse,  à  la 
place  de'  Termini  : 

Fons  Félix,  celebri  notus  super  aethera  versu, 
Romulea  passim  jugis  in  urbe  fluît. 

La  treizième,  au-dessus  de  la  sixième  croisée,  pré- 


396  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

sente  la  vue  du  palais  de  Latran ,  reconstraii  par 
Sixte. 

Quintus  restituit  Laterana  palatia  Sixtus, 
Atque  obelum  médias  transtulit  ante  fores. 

La  quatorzième  montre  Sixte  se  rendant  à  Sainte- 
Marie  Majeure,  après  son  élection,  pour  y  ouvrir  le 
jubilé,  publié  dans  tout  le  monde  catholique  pour  la 
première  fois,  à  l'occasion  de  Tavénement  d'un  nou- 
veau pontife,  selon  ce  distique  : 

Sixtus  regnum  ioiens  indicit  publica  vota; 
Ponderis^  oh  !  quanti  vota  fuisse  vides  ! 

Dans  la  quinzième,  on  voit  la  colonne  Trajane,  avec 
les  constructions  qui  Tenlouraient,  et  un  paysage  eu 
perspective  dans  le  lointain.  Cette  composition  fait 
allusion  à  la  pose  de  la  statue  de  saint  Pierre,  en 
bronze  doré,  que  Sixte  fit  placer  au  sommet  de  cette 
colonne,  comme  l'expliquent  ces  vers  : 

ut  vinclis  tenuit^  Petrum  sic  alta  columna 
Sustinet;  hiac  decus  est,  dedecus  unde  fuit. 

Sur  la  seizième,  un  arbre  couvert  de  fruits,  et,  près 
de  son  tronc,  un  lion  rampant  entouré  d'un  troupeau, 
symboles  de  l'abondance  et  de  la  sécurité  rétablies 
par  le  pontife  : 

Temporibus  Sixti  redeunt  Saturnia  régna. 
Et  pleno  cornu  copia  fundit  opes. 

Sur  la  dix-septième,  l'obélisque  du  Vatican,  avec 
les  machines  employées  à  son  érection.  Il  est  à  noter 
que  cette  fresque  montre  la  basilique  de  Saint-Pierre 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  397 

dans  l'état  où  elle  se  trouvait  alors,  c'est-à-dire  sans 
la  coupole,  dont  il  n'existait  que  le  tambour,  et  avec 
une  seule  petite  coupole  latérale  Cprobablement  celle 
de  la  chapelle  de  Saint-Grégoire]  ;  on  y  voit  aussi  le 
palais  du  Vatican,  tel  qu'il  était  avant  les  augmenla- 
lîons  exécutées  sous  Clément  VIII.  Au-dessous  ce  dis- 
tique : 

Dum  stabit  motus  nullis  obelîscus  ab  Euris , 
Sixte^  tuum  stabit  nomen  honosque  tu  us. 

La  dix-huitième  et  dernière  de  ces  compositions, 
qui  est  au-dessus  de  la  première  fenêtre  à  gauche, 
montre  un  lion  sur  trois  montagnes,  armes  de  Sixte, 
entouré  d'un  troupeau,  et  dans  le  lointain  des  loups 
mis  en  fuite  par  la  foudre  que  le  lion  tient  dans  ses 
griffes,  avec  ces  vers  qui  rappellent  la  répression  du 
brigandage  : 

Alcides  partem  Italiae  praedone  redemit; 
Sed  totam  Sixtus.  Die  mihi  major  uter? 

Parmi  ces  fresques,  il  y  en  a  plusieurs  dans  les- 
quelles on  peut  admirer  des  paysages  attribués  à  Paul 
Brill.  On  voit,  en  effet,  dans  la  vie  de  ce  peintre  par 
le  Baglione^  qu'il  fut  occupé  à  composer  des  paysages 
dans  quelques-unes  des  fresques  exécutées  du  temps 
de  Sixte-Quint.  D'ailleurs,  il  est  facile  de  reconnaîlre 
sa  manière  et  son  style,  surtout  en  comparant  les  pein- 
tures de  la  bibliothèque,  avec  le  magnifique  paysage 
de  la  salle  Clémentine,  que  Paul  Brill  exécuta  quel- 
ques années  plus  tard,  par  ordre  de  Clément  VIII. 

Toutes  les  fresques  dont  nous  venons  de  donner  la 

1.   Ut  supra fT^,  185. 


398.  VIE   DE  SIXTE-QUINT. 

description  ne  sont  pas  également  remarquables  ;  loin 
de  là,  les  meilleures  n'indiquent  qu'un  art  secondaire  : 
néanmoins,  comme  ensemble,  elles  produisent  un 
effet  décoratif  satisfaisant,  et  elles  dénotent  une 
grande  habileté  pratique  de  la  part  des  artistes  qui  les 
ont  inventées  et  exécutées  en  un  si  court  espace  de 
temps. 

En  revenant  à  la  porte  d'entrée,  si  Ton  fait,  à  gau- 
che, le  tour  de  la  salle,  on  trouve  les  peintures  sui- 
vantes, qui  rappellent  les  principales  bibliothèques  de 
l'antiquité. 

D'abord,  c'est  Moïse  qui  remet  le  Livre  de  la  Loi,  le 
premier  de  tous,  aux  Lévites,  afin  qu'ils  le  conservent 
dans  le  Tabernacle,  ce  qui  est  expliqué  par  l'inscrip- 
tion : 

Moyses  librum  legis  Levitibus  in  tabernaculo 
reponendum  tradit. 

La  bibliothèque  dTsdras,  dont  il  est  fait  mention 
dans  le  livre  IV  des  Machabées,  ch.  ii,  v.  13,  est  le 
sujet  de  la  seconde  peinture,  avec  cette  inscription  : 

Esdras  sacerdos  et  scriba  bibliothecam  sacram  restituit. 

On  voit  ensuite  l'École  de  Babylone,  fondée  par 
Nabuchodonosor ,  dans  laquelle  Daniel  et  les  trois 
jeunes  Hébreux  furent  instruits;  au-dessous  est  écrit  : 

Daniel  et  socii  linguam  et  scientiamque  Chaldaeorum 

ediscunt. 

Le  décret  de  Cyrus,  ordonnant  la  restauration  du 
temple  de  Salomon,  exécutée  plus  tard  sous  Darius 


VIE  DE  sixte-quint;  399 

Longue-Main,  est  le  sujet  du  quatrième  tableau,  ex-^ 
pliquë  par  ces  mots  : 

Cyri  dëcretum  de  templi  insiauratione  Darii 
jussu  perquiritur. 

On  voit  ensuite  la  bibliothèque  d'Athènes,  qui  est 
l'objet  de  deux  compositions  :  la  première  montre  Pi- 
sistrate,  son  fondateur;  la  seconde  Seleucus  Nicanor, 
roi  de  Macédoine,  qui  la  rétablit.  Au-dessous  : 

Pisistrates  prîmus  apud  Graecos  publicam 

bibliothecam  instituit  : 

Seleucus  bibliothecam  a  Xerce  asportatam  referendam 

curât. 

Suit  la  bibliothèque  d'Alexandrie  créée  par  Ptolémée 
Philadelphe,  et  composée  de  six  cent  mille  volumes. 
On  y  voit  ce  prince,  avec  Démétrius  de  Phalère,  son 
bibliothécaire,  et  Aristée,  qui  rangent  les  livres  :  de 
Fautre  côté,  les  soixante-douze  interprètes  qui  offrent 
au  roi  le  manuscrit  de  l'Ancien  Testament,  traduit 
par  son  ordre  de  l'hébreu  en  grec.  On  y  lit  : 

Ptolemaeus,  ingenti  bibliotheca  instructa, 

Hebraeorum  libres  concupiscit. 

LXXII  interprètes  ab  Eleazaro  missi. 

Sacres  libres  Ptolemaeo  reddunt. 

Vient  ensuite  la  bibliothèque  fondée  par  Auguste 
sur  le  mont  Palatin.  D'un  côté,  la  Sibylle  apporte  à 
Tarquin  le  Superbe  neuf  volumes  pour  les  lui  vendre. 
Ce  prince,  en  trouvant  le  prix  trop  élevé,  la  Sibylle 
en  brûle  trois  et  demande  le  môme  prix  des  six  qui 
restent.  Tarquin  refuse  avec  dédain;  la  Sibylle  en 


400  VIE   DB  2SIXTE-QUINT. 

brûle  trois  autres,  et  le  prince  surpris  se  décide  à 
payer  les  trois  derniers  aussi  cher  que  ce  qu'elle  de- 
mandait pour  les  neuf,  ce  qui  est  expliqué  par  cette 
inscription  : 

Tarquinius  Superbus  libros  sibyllinos  très ,  aliis  a  muliere 

incensis,  tantidem  émit. 

De  l'autre  côté,  on  voit  l'empereur  Auguste,  entre 
Horace  et  Virgile,  disposer  la  bibliothèque  Palatine 
a  l'endroit  où  était  la  statue  de  Marcus  Varron,  avec 
celte  explication  : 

Aufjustus  Cœsatt  Palatina  libliotheca  magnifiée  omata^ 

viros  litteratos  fovet, 

m 

Saint  Alexandre,  Narcisse  et  Origène,  sont  ensuite 
représentés,  occupés  à  réunir  les  Livres  saints  à  Jéru- 
salem. 

Sanctus  Alexander  episcopus  et  marL,  Decio  imperaiore,  ia 
magna  temporum  acerbitate,  sa^runim  Scriptorum  libros 
Uierosolymis  congregat. 

Le  célèbre  prêtre  Pamphile,  aidé  de  son  disciple 
Eusèbe,  érige  dans  la  ville  de  Césarée,  en  Palestine, 
la  bibliothèque  qui  fut,  dit-on ,  fréquentée  par  saint 
Jérôme  pour  ses  études  :  c'est  pourquoi,  ces  trois  per- 
sonnages sont  ici  représentés,  et  on  lit  : 

S.  Pamphiius  presb.  et  mart.  admirandœ  sanctitatis  et  doc- 
trinœ,  Cœsareœ  sacram  bibliothecam  conficit  :  multos  libros 
sua  manu  describit. 

La  dernière  de  ces  peintures  montre  saint  Pierre 
qui  ordonne  de  conserver  les  Livres  saints  : 


VIE  DE   SIXTE-QUINT.  401 

S.  Pefrus  sacrorum  librorum  thesaurum  in  Rom,  ecclesia 

perpétua  adservari  jubet. 

Près  de  cette  composition,  dans  un  angle,  on  a  placé 
les  portraits  des  papes  qui  ont  augmenté  la  bibliothè- 
que apostolique.  Ces  portraits  terminent  la  série  des 
peintures  relatives  aux  bibliothèques. 

En  reprenant  à  droite  de  la  porte  d'entrée,  et  en 
suivant,  on  trouve  Thistoire  des  conciles  les  plus  cé- 
lèbres d'Orient  et  d'Occident,  également  peinte  à  fres- 
que dans  la  même  salle. 

El  d'abord  on  voit  le  concile  de  Nicée,  tenu  en  324, 
pour  combattre  la  doctrine  d'Arius,  par  les  ordres  du 
pape  saint  Sylvestre.  Ce  pontife  n'y  intervint  pas,  mais 
il  y  envoya  ses  légats  :  ils  figurent  dans  ce  tableau 
ainsi  que  l'empereur  Constantin,  tandis  qu'un  diacre 
lit  en  chaire  le  décret  prononcé  contre  Arius,  qui  en- 
tend sa  condamnation  d'un  air  troublé.  On  lit  au-des- 
sous : 

5.  Silvestro  PP.  F/.  Consiantino  magno  imp,  Christus  Dei 
Filius  Patri  consubstantialis  dedaraiur,  Arii  impietas  cm- 
demnatur. 

Entre  l'angle  et  la  première  fenêtre  on  voit  les  livres 
des  Ariens  livrés  aux  flammes  avec  ces  mots  : 

Ex  décréta  concilii  Constuntimis  imperator  Hbros  Arianorum 

comburi  jussit. 

Cette  peinture  a  quelque  chose  de  la  manière  de 
Ventura  Salimbeni. 

Le  premier  concile  de  Constantinople  est  représenté 
entre  la  première  et  la  seconde  fenêtre  :  il  fut  ouvert 
en  382,  pour  condamner  l'hérésie  de  Macedonius,  qui 

26 


402  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

niait  la  divinité  du  Saint-Esprit,  lequel  est  figuré  dans 
cette  peinture  par  la  flamme  qui  descend  du  ciel  sur 
1  autel.  On  lit  : 

S.  Damaso  Papa  et  Theodosio  sen.  imp.  Sptritus  Sancti  divinitas 
propugnatur,  ne  farta  Macedanii  hœresis  extinguitur. 

Cette  fresque  est  de  Giova.  Batista  Ricci,  de  Novare. 

Vient  ensuite  le  premier  concile  tenu  à  Epbèseen 
436,  contre  Pelage  et  Nestorius.  On  y  voit,  à  la  place 
la  plus  élevée,  les  légats  pontificaux,  parmi  lesquels  on 
distingue  saint  Cyrille  d'Alexandrie.  Dans  le  haut  est 
la  sainte  Vierge,  dont  le  titre  de  Mère  de  Dieu  fut  pro- 
clamé dans  ce  concile  : 

S.  Cœlestino  PP.  et  Theodosio  sen.  imp.  Nestorius  Christum 
dividetts  damnaiur;  B.  Maria  Virgo  Dei  genitrix  prœdi- 
ccUur. 

On  attribue  cette  peinture  au  Speranza,  ou  à  un 
élève  du  Vanni,  imitateur  de  sa  manière. 

La  fresque  suivante  représente  le  concile  de  Chal- 
cédoine  tenu  en  444,  sous  le  pontificat  de  saint  Léon 
le  Grand  et  le  règne  de  Marcien,  contre  Eutichès,  qui 
n'admettait  en  Jésus-Christ  qu'une  seule  nature.  C'est 
pourquoi  le  Rédempteur  est  figuré  dans  le  haut  du  ta- 
bleau tenantd'une  main  la  croix,  et  de  l'autre  le  monde, 
pour  exprimer  ses  deux  natures  divine  et  humaine. 
L'inscription  porte  : 

Leone  magno  PP.  et  Marciano  imp.  infelix  Entiches  unam 
iantum  in  Christo  post  incamationem  naturam  asserens 
confatatur. 

Dans  le  quatrième  espace,  entre  les  fenêtres,  on  a 
peint  le  second  concile  tenu  à  Constantinople  vers  553. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  ¥>i 

A  gauche  deFautel  est  l'empereur  Justinien,  et  à  droite 
un  diacre,  qui  du  haut  de  la  chaire  lit  la  condamna- 
tion des  erreurs  d'Origène,  ce  qui  est  expliqué  ainsi  : 

Vigilio  papa  et  Justiniano  imperaiore  contentiones  de  tribus 
capitibus  sedantur^  Origenis  errores  refelluniur. 

Après,  vient  le  troisième  concile  de  Constantinople, 
ouvert  sous  le  pape  Agathon  et  fermé  sous  Léon  II,  de 
676  à  681';  il  fut  dirigé  contre  les  Monothélites,  c'esl- 
à<-dire  ceux  qui  ne  voulaient  admettre  dans  la  per* 
sonne  de  Jésus-Christ  qu'une  seule  volonté  comme 
l'explique  l'inscription  : 

S.  Agathone  papa,  Constaniino  Pogoneto  imp,  Monothelitœ 
hœretici  unam  tantum  in  Chrisio  voluntatem  docentes  explo- 
duntur. 

On  voit  après,  le  second  concile  de  Nicée  célébré  sous 
Adrien  I"  et  Constantin,  fils  dlrène.Il  fut  réuni  pour 
condamner  les  Iconoclastes,  ce  qui  est  indiqué  parle 
personnage  de  saint  Luc,  placé  à  droite,  et  qui  est  oc- 
cupé à  peindre  la  sainte  Vierge.  Au  milieu  sont  trois 
évêques  qui  abjurent  cette  hérésie  devant  les  envoyés 
du  pape.  On  y  lit  : 

Eadriano  papa,  Constantino  Irenes  fil,  imp.  impii  Iconomachi 
rejiciuntury  saciarum  imaginum  veneratio  confirmatur. 

Le  quatrième  concile  de  Constantinople  fut  réuni 
vers  870,  pour  condamner  Photius.  On  voit  dans  la 
fresque  ce  personnage,  appuyé  sur  un  bâton,  avec  ses 
partisans  agenouillés,  tandis  que  saint  Ignace,  qu'il 
avait  dépouillé  de  son  siège ,  en  reprend  possession  : 


404  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

Badriano  11  papa,  Basilio  imp.  S.  ïgnoHus  pairiarcha  dut* 
stantinopolitanus  tn  suam  sedem,  pulso  Photio^  restituiiur, 

Da  côté  droit,  on  brûle  les  édils  et  les  actes  de  Pho- 
tius,  ce  qui  est  expliqué  par  cette  phrase  : 

Ex  decreto  concilii  Basilius  imp.  ehirographa  Photu, 
conciliab.  aeta  eamburi  jubet. 

Toutes  les  compositions  qai  précèdent  se  rapportent 
plutôt  aux  dogmes  de  la  religion  catholique,  décrétés 
ou  rétablis  dans  les  conciles,  qu'à  des  faits  temporels. 
Dans  les  peintures  suivantes,  on  va  voir  le  mélange 
du  temporel  et  du  spirituel,  ainsi  qu'il  résulte  de  This- 
toire  même  de  la  papauté. 

Ainsi,  le  neuvième  tableau  représente  le  premier 
concile  de  Latran^  célébré  à  Rome  par  Alexandre  III, 
du  temps  de  l'empereur  d'Allemagne  Frédéric  I*'.  On 
connaît  les  démêlés  violents  du  pontife  avec  cet  empe- 
reur. La  fresque  montre  ce  dernier  se  réconciliant 
avec  le  pape  et  lui  baisant  le  pied,  en  signe  d'hom- 
mage, à  l'entrée  de  l'église  Saint-Marc,  à  Venise.  Dans 
ce  concile,  on  condamna  les  Vaudois,  et  on  défendit 
les  passes  d'armes  et  les  tournois,  ainsi  que  l'explique 
l'inscription  : 

Alexandro  III  papo,  Federico  l  imp.  Valdenses  et  Cathari 

hœret.  damnantur. 

Laicmum  et  ckriccn^m  mores  ad  veterem  disciplinam 

restituuntur.  Tomeamenta  vetantur. 

Le  dixième  tableau  représente  le  second  concile  gé- 
néral de  Latran,  tenu  par  Innocent  III,  sous  le  règne 
de  Frédéric  II.  Les  portraits  de  saint  Dominique  et  de 
saint  François  d'Assises,  qui  existaient  à  l'époque  de 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  4011 

ce  concile,  sont  reproduits  dans  cette  fresque.  Celui-ci 
parait  soutenir  avec  son  corps  le  palais  de  Latran,  que 
le  pontife  voit  en  songe  menaçant  ruines  ;  tandis  que 
le  premier  réprime  l'hérésie  des  Albigeois  et  met  en 
fuite  Simon  de  Monfort,  avec  les  armes  de  TEglise, 
conformément  à  Tinscription  : 

Innocentio  III  papa,  Federico  II  imp, 

A  bbatis  Joachim  errores  damnantur, 

Bellum  sacrum  de  Hierosolyma 

Recuperanda  decernitur 

Cruce  signati  instituuntur. 

S.  FranciscHS  ecclesiam  Lateranen. 

Sustinere  visus  est  y 

Sancto  Dominico  suadente  contra 

Albigen^s  hcereticos 

Cornes  Montfortensis* 

Pugnam  suscipit,  egregieque  conficit. 

Dans  le  onzième  tableau  est  peint  le  premier  con- 
cile de  .Lyon  tenu  par  Innocent  IV.  Il  y  excommunia 
Frédéric  II,  et  le  déclara  privé  de  TEmpire.  Saint 
Louis  y  fut  créé  général  de  l'armée  réunie  pour  re- 
prendre la  Terre  sainte.  Douze  cardinaux  furent  in- 
stitués pendant  ce  concile,  et  selon  Fauteur  de  Tin- 
scription,  ce  fut  dans  cette  assemblée  que  les  cardi- 
«aux  furent  autorisés  à  porter  le  chapeau  rouge  et  la 
pourpre;  bien  que  d'autres  écrivains  attribuent  la 
création  de  ce  costume  à  Paul  II,  qui  gouverna  l'Église 
deux  cents  ans  plus  tard.  Quoi  qu'il  en  soit,  voici  Tin- 
scription  : 

Innocentio  IV  Pont,  Federicus  II  hostis  Eccîesiœ 

Declaratur,  imperioque  privatur. 

De  Terrœ  sanctœ  recuperatione  constituitur. 


i06  VIE  DE  SIXTE-QUINT.      . 

Hiero9olymiL  expeditionis  dux 

Ludovicus  Francorum  rex  destgnatur. 

Gakro  rubro  et  purpura 

Cardinales  donantur. 

Le  sujet  du  douzième  tableau  est  le  second  concile 
de  Lyon,  célébré  par  Grégoire  X,  auquel  assistèrent 
l'empereur  des  Grecs,  Paléologue,  et  le  prince  des 
Tartares,  qui  s'y  fit  baptiser  avec  plusieurs  de  ses  of- 
ficiers. Saint  Bonayenture  fut  l'âme  de  ce  concile,  dans 
lequel  on  traita  la  question,  tant  de  fois  agitée,  de  la 
réunion  des  deux  églises  Grecque  et  Latine,  sans  plus 
de  succès  qu'auparavant,  bien  que  l'inscription  dise 
le  contraire  : 

Gregorio  X  papa,  Graeci  ad  sanctae  Rom. 

Ecclesiae  unionem  redeunt. 

In  hoc  concilio  sanctus  Bonaventura 

Egregia  virtutum  officia 

Ecclesiae  Dei  praestitit. 

Tartàrorum  rex  a  F.  Hieronymo  ord.  min. 

Ad  concilium  perdu  ci  tur. 

Rex  Tartar.  solemniter  baptizatur. 

.  Le  treizième  tableau  représente  le  concile  de 
Vienne  (en  Dauphiné)  présidé  par  Clément  V,  qui 
transféra  le  siège  de  l'Église  dans  la  ville  d'Avignon. 
Ce  pape  publia  un  recueil  de  décrélales  dites  Clémen- 
tines; il  institua  la  procession  du  Corpus  Domini^  ou 
Pôte-Dieu,  et  il  établit  dans  les  quatre  universités  de 
l'Europe  l'étude  des  langues  hébraïque,  chaldéenne, 
arménienne  et  grecque  : 

Clémente  V  Pont.  Çlementinarum  decretalium 
Consiitutionum  codex  promulgatur. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  407 

Processio  solemnis  Corporis  Domini  instituitur, 

HebraicŒy  caldaiœ,  arabiœ  et  grœcœ 

Linguar,  stud,  propagandes  Fidei  ergo 

In  nobilissim,  quatuor  Europœ  academiis 

Instituitur. 

Le  concile  de  Florence  est  îe  sujet  de  la  quatorzième 
fresque.  Le  pape  Eugène  IV  et  Tempereur  des  Grecs 
Paléologue  y  assistèrent,  et  on  y  reprit  la  question 
de  la  réunion  des  deux  Églises  d'Orient  et  d'Occident, 
à  laquelle  fait  allusion  Tinscription  : 

Eugenio  ÎI  papa,  Grœciy  Aimeni, 

Mthif)pes  ad  Fidei  unitatem 

Redeunt, 

Le  quinzième  tableau  rappelle  le  dernier  concile  de 
Latran,  ouvert  par  Jules  II  et  terminé  sous  Léon  X, 
dans  lequel  fut  décidée  la  guerre  contre  le  sultan  Sé- 
lim,  et  où  l'empereur  d'Autriche  et  François  I",  roi  de 
France,  furent  créés  chefs  de  cette  entreprise,  qui 
n'eut  pas  lieu  : 

Julio  II  et  Leone  X  PP.  maximis 

Beilum  contra  Turcam 

Qui  Syriam  et  Mgyptum  proxime  sultano  victo 

Occupabit  decernitur. 
Maximilianus  Cœsar  et  Franciscus  rçx  Galhœ 
Bello  Turcico  duces  prœficiunlur. 

Le  concile  de  Trente  est  le  sujej;  du  dernier  tableau  : 
il  fut  ouvert  sous  Paul  IIl,  pour  combattre  l'hérésie  de 
Luther,  continué  sous  Jules  III  et  Marcel  II,  et  terminé 
sous  Pie  IV  : 


408  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

Paulo  m,  Julio  m,  Marcello  11,  Pio  JF, 

PontifUihuSy  Lutherani  et 

Alii  hœretici  damnantur 

Papcdique  disciplinœ  ad  pristinos  mores 

Uestituuntur. 

Sur  les  pilastres  qai  souliennent  le  plafond  de  celte 
grande  salle,  on  a  peint  les  inventeurs  des  lettres  ou 
caractères  des  principaux  idiomes  connus  dans  Tanti- 
quité,  et  ces  lettres  sont  réunies  dans  un  cadre,  au- 
dessus  de  la  tête  du  personnage  représenté.  Le  pre- 
mier, sur  le  pilastre  à  droite  de  l'entrée ,  qui  est 
appuyé  à  la  muraille,  est  Adam,  velu  de  peaux  d'ani- 
maux, une  houe  et  une  pomme  à  la  main  ;  au-des- 
sous : 

Adam  diviniius  edoctus,  primus 
Scientianim  et  litterarum  invenior. 

Sur  le  premier  pilastre  isolé,  vers  la  fenêtre,  sont 
les  deux  fils  de  Seth  : 

Filii  Seth  columnis  duabus  rerum 
Cœlestium  disciplinoan  inscribunt, 

Abraham,  Téquerre  et  le  compas  à  la  main,  est 
représenté  sur  la  seconde  face  du  môme  pilastre  avec 
ces  mots  : 

Abraham  Syras  et  Chaldaicas  litteras  invenit. 

Moïse,  auquel  on  attribue  l'invention  de  l'ancien 
alphabet  hébreu,  vient  ensuite;  il  est  suivi  d'Esdras, 
l'auteur  des  caractères  hébraïques  actuels. 

Second  pilastre.  —  On  y  voit  Isis,  à  laquelle  saint 
Augustin  attribue  Tinvention  des  lettres  égyptiennes; 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  409 

—  à  côté,  Osiris,  qui  a  enseigné  Tusage  des  hiéro- 
glyphes; Hercules,  l'auteur  de  Falphabet  phrygien,  et 
Memnon. 

Le  troisième  pilaslre  montre  Cecrops,  Tinventeur 
des  lettres  grecques;  Phœnix,  des  lettres  phénicien- 
nes; CadmusetLicius,qui  ont  ajouté  plusieurs  lettres 
à  l'alphabet. 

Sur  le  troisième  pilaslre,  on  voit  Palamédo,  Pytha- 
gore,  Epicharme  et  Simonide,  inventeurs  de  quelques 
nouveaux  caractères  grecs. 

Le  cinquième  pilaslre  est  consacré  aux  inventeurs 
ou  correcteurs  des  caractères  latins  et  étrusques,  tels 
que  le  roi  Evandre  et  sa  mère,  l'empereur  Claude  et 
le  Corinthien  Démarate. 

Le  sixième  pilastre  représente  l'évéque  goth  Ulphi- 
las  ;  saint  Jean  Chrysostome,  auquel  on  attribue  les 
caractères  arméniens;  saint  Jérôme,  l'invenleur  des 
lettres  illyriennes,  et  saint  Cyrille,  qui  en  ajouta  quel- 
ques-unes à  cet  alphabet. 

Enfin,  sur  le  dernier  pilastre,  atienan  taux  arcades, 
est  peint  Jésus-Christ  avec  ces  mots  : 

Jesu  Chrhtus,  svmmus  magistère 
Cœlestis  doctrinœ  auctor. 

A  sa  droite  est  le  pape  saint  Sylvestre  ;  à  sa  gauche, 
l'empereur  Constantin. 

C'est  ainsi  que  se  terminent  les  compositions  déco- 
ratives de  la  bibliothèque  construite  par  Domenico 
Fontana.  Nous  disons  à  dessein  que  ces  compositions 
sont  décoratives,  parce  qu'en  effet  on  n'y  trouve  pres- 
que aucune  trace  du  grand  art  de  Raphaël  et  de  ses 
élèves  ;  et  que,  même  dans  les  ornements,  elles  ne 
rappellent  nullement  les  qualités  éminentes  dont  Gio- 


440  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

vanni  da  Udina  et  les  autres  ont  fait  preuiie  en  pei- 
gnant les  Loges  du  Vatican,  sur  les  dessins  de  leur 
maître  immortel.  Néanmoins,  si  Ton  considère  le  peu 
de  temps,  une  seule  année,  employé  à  celte  immense 
entreprise,  on  demeurera  convaincu  du  talent,  de  la 
promptitude  de  main,  de  la  facilité  d'invention  et 
d'exécution  des  artistes  qui  Font  achevée  dans  un  si 
court  intervalle.  A  notre  avis,  les  plus  curieuses  de 
ces  peintures  sont  celles  qui  représentent  les  princi- 
paux épisodes  du  pontificat  de  Sixte-Quint,  à  partir 
de  sa  prise  de  possession  à  Saint-Jean  de  Latran.  Ces 
sujets  historiques  et  anecdotiques  sont  aujourd'hui 
très-intéressants  à  étudier,  parce  qu'ils  présentent  les 
portraits  authentiques  des  personnages  célèbres  de 
cette  époque,  et  Tétat  de  la  ville  de  Rome  et  de  ses 
monuments  dans  les  premières  années  du  règne  du 
pontife.  Ils  rappellent,  pour  la  facture,  les  fresques  de 
la  galerie  supérieure  du  portique  de  la  cour  de  Saint- 
Damase,  exécutées  par  ordre  de  Grégoire  XIII,  pour 
conserver  le  souvenir  des  principaux  événements  de 
son  pontificat.  Il  est  à  regretter  que  Jules  II  etLéonX 
n'aient  pas  eu  la  même  idée,  car  ils  disposaient  de 
peintres  dont  le  génie  n'a  pas  été  égalé.  C'eût  été  un 
très-intéressant  spectacle,  non-seulement  au  point  de 
vue  historique,  mais  pour  l'étude  de  l'art,  de  voir 
Jules  II  montant  à  l'assaut  du  château  de  laMirandole, 
et  Léon  X  à  la  chasse,  peints  de  la  main  de  Michel- 
Ange  ou  de  Raphaël.  Aujourd'hui,  les  peintures  exé- 
cutées au  Vatican  par  ordre  de  Grégoire  XIII  et  de 
Sixte-Quint,  sont  comme  des  médailles  du  temps,  et 
leur  intérêt  historique  l'emporte  de  beaucoup  sur  leur 
valeur  comme  œuvres  d'art. 
A  la  bibliothèque  qu'il  avait  fait  construire,  Sixte 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  4H 

annexa  une  imprimerie,  qu'il  plaça  sous  la  direction 
.ilu  cardinal  Caraffa,  et  à  laquelle  il  attacha  les  com- 
.positeurs  et  les  protes  les  plus  habiles  de  Rome.  Aussi, 
^ans  la  description  de  cette  imprimerie,  ]Muzio  Panza, 
vivant  alors,  a  pu  dire  avec  vérité  :  «  On  a  vu  sortir 
de  notre  temps,  de  cet  établissement,  les  œuvres 
morales  de  saint  Grégoire,  les  épîtres  de  plusieurs 
pontifes  romains,  beaucoup  d'extraits  de  Bède,  d'Epi- 
phane,  de  Gassien,  de  Gassiodore,  de  Gyprien,  d'Au- 
gustin, de  Gyrille,  de  Basile,  de  Damascène,  de  Jérôme, 
les  œuvres  de  saint  Bonaventure  et  autres  :  et  c'est  une 
chose  remarquable  que  ces  ouvrages,  qui  étaient  au- 
trefois imprimés  en  très-petits  formats  et  avec  des  ca- 
ractères extrêmement  fins,  se  voient  aujourd'hui  dans 
le  plus  grand  format,  et  réimprimés  d'une  manière 
tellement  magnifique,  que  sa  beauté  seul  esuffirait 
pour  exciter  à  les  lire  et  à  les  relire.  On  trouve  déjà 
un  grand  nombre  de  ces  volumes  qui  circulent  dans 
Rome,  ce  qui  prouve  que  cette  publication  doit  con- 
tribuer, dans  toutes  les  parties  du  monde,  à  la  propa- 
gation de  la  foi  catholique,  principal  but  que  Sixte 
s'était  proposé  d'atteindre,  lorsqu'il  créa  cette  impri- 
merie, ainsi  que  l'atteste  l'inscription  suivante  qu'il 
fit  placer  au-dessus  de  la  porte  d'entrée  : 

Typographia  Vatican  a 
Divine  concilio  a  Sixto  V.  Pont.  Max. 

Instituta 
Ad  Sanctor.  Patrum  opéra  restituenda 
Catholicamque  religionem 
Toto  terrarum  orbe  propagandam. 

Il  est  à  remarquer  que  tous  les  ouvrages  cités  par 
Muzio  Panza,  n'ont  pas  été  publiés  sous  le  pontificat 


4(2  VIE  DE   SIXTE-QDINT. 

de  Sixte,  et  qu'il  en  est  d'autres,  dont  il  ne  parle  pas, 
qui  occupèrent  d'une  manière  toute  spéciale  les  soins^ 
de  ce  pontife.  Tels  furent  les  derniers  volumes  des- 
œuvres  de  saint  Ambroise,  dont  il  avait  commencé  la 
publication  pendant  son  cardinalat,  ainsi  que  nous 
l'avons  rapporté  *,  les  œuvres  de  saint  Bonaventure» 
le  grand  Bullaire  romain  de  Cherubini,  la  versfon 
des  Septante  et  la  Vulgale.  Dans  la  troisième  année 
de  son  pontificat,  il  fit  publier  le  premier  volume 
in-folio  de  ses  propres  bulles,  et  dans  la  cinquième 
année,  le  second  volume,  qui  contient  une  grande 
quantité  de  brefs  écrits  par  lui-môme. 

L'impression  de  la  bible  Vulgate  ne  le  satisfîtpoint: 
ayant  relevé  dans  le  texte  un  grand  nombre  d'incor- 
rections et  de  fautes,  qui  pouvaient  donner  matière  à 
des  interprétations  contre  la  foi  catholique,  il  en  ma- 
nifesta son  mécontentement  au  cardinal  Caraffa,  ainsi 
que  le  raconte  le  cardinal  di  Santa-Severina  ^  :  et 
comme  il  n'y  avait  encore  que  cinquante  exemplaires 
de  tirés,  il  ordonna  qu'ils  fussent  détruits  et  défendit 
la  continuation  du  tirage.  L'édition  parut  en  4590,  mais 
elle  ne  fut  pas  mieux  accueillie  par  le  pontife,  qui  la 
trouva  encore  fautive  et  incorrecte  dans  un  grand 
nombre  de  passages.  On  a  voulu  rendre  Sixte  personnel- 
lement responsable  de  ces  erreurs,  parce  qu'il  se  serait 
réservé  de  corriger  lui-môme  les  épreuves  de  cette  Bible. 
Mais  cette  accusation  paraît  dénuée  de  tout  fondement. 
En  effet,  la  préface,  composée  par  le  prélat  Angiolo 
Rocca,  prouve  que,  dès  le  pontificat  de  Pie  V,  plu- 
sieurs cardinaux,  assistés  de  théologiens,  avaient  été 


1 .  Voy.  le  cliap.  i»'. 

2.  Tempesli,  l.  II,  lib.  IV,  noxvin,p.  62. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  413 

chargés  de  présider  à  celte  publication,  et  que  Sixte 
les  confirma  dans  ces  fonctions.  Les  fautes  commise^ 
dans  l'impression  ne  sauraient  donc,  sans  injustice, 
lui  être  imputées.  D'ailleurs,  de  tout  temps,  la  bible  a 
servi,  comme  un  arsenal,  à  toutes  les  sectes  qui 
cherchent  des  armes  pour  attaquer  la  religion  catho- 
lique. Sixte  ne  pouvait  pas  empêcher  ces  controverses 
de  continuer  :  on  ne  doit  donc  pas  lui  reprocher 
d'avoir  laissé  imprimer  des  passages,  lesquels,  quoi 
qu'on  fasse,  soulèveront  des  discussions  sans  cesse 
renaissantes,  tant  qu'il  existera  parmi  les  chrétiens 
des  dissidences  d'opinions  et  de  croyances.  Il  est 
certain,  au  contraire,  que  voulant  se  conformer  à  la 
recommandation  du  Concile  de  Trente,  Sixte  s'était 
efforcé  de  faire  imprimer  une  nouvelle  édition  de  la 
bible,  plus  pure  que  les  précédentes.  C'est  ce  qu'il  ex- 
plique dans  l'avertissement  :  —  «  lllud  sane  certum 
atque  exploratum  esse  volumus^  nostros  hos  labores  ac 
vigilias  eo  nunquam  spectasse,  ut  nova  editio  in  lucem 
^xeat ,  sed  ut  Vulgata  refus ,  ex  Tridentini  synoii 
prœscripto  emendatissimœ^  pristinquœe  suœ  puntati, 
qualis  primum  ab  ipsitis  interpretU  manu  styloque  pro- 
dieraty  quoad  fîeri  potest^  restituta^  imprimatur  ^. 

Par  comparaison  avec  les  éditions  antérieures,  on 
peut  dire  que  Sixte  a  atteint  le  but  qu'il  s'était  pro- 
posé. La  postérité  doit  donc  lui  savoir  gré,  non-seu- 
lement d'avoir  amélioré  le  texte  des  Livres  saints,  mais 
d'avoir  fait  reproduire  et  mis  à  la  portée  d'un  plus 
grand  nombre  de  lecteurs  des  ouvrages  devenu  rares 
et  presque  introuvables.  Car  l'imprimerie  est  comme 


l    Teiupesli,  ibid.,  n®  xxil,  p.  63. 


414  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

rancienne  Mnémosyne,  dont  le  chantre  de  Jérusalem  ai 
dit  avec  raison  : 

Mente  degli  anni^  et  del  Toblio  nemica, 
Delle  cose  custode  et  dispensiera. 

«Ame  des  siècles,  ennemie  de  Toubli,  elle  conserve 
e  et  répand  le  souvenir  des  choses.  » 


J 


CHAPITRE  XIX 


Chapelle  del  Presepio.  -»  Obélisque  de  Sainte- Marie  Majeure.  —  Loge, 
palais,  place  et  obélisque  de  Saint-Jean-de-Latran.  —  Scala-Santa. —  Obé- 
lisque de  la  place  du  Peuple. 


1°  Chapelle  del  Presepio. 

De  tout  temps,  le  père  Monlalto  avait  eu  une  dévo- 
tion ardente  pour  la  mère  de  Jésus-Christ.  Devenu  car- 
dinal, il  fixa  sa  demeure  près  de  la  basilique  de  Sainte- 
Marie  Majeure,  et  il  aimait  à  prier  dans  cette  église.  Il 
yavait  érigé,  on  Ta  vu^  un,  tombeauà  NicolasIV.  Il  vou- 
lut, quelques  années  plus  tard,  y  élever  une  chapelle 
destinée  à  recevoir  l'ancien  oratoire  danslequel  étaient 
conservées  les  reliques  de  la  crèche  de  Bethléem.  Ces 
travaux,  interrompus  par  le  manque  de  fonds'  repris 
à  l'aide  des  sommes  avancées  au  cardinal  de  Montallo 
par  Domenico  Fonlana,  furent  entièrement  terminés- 
en  1587,  Selon  le  plan  de  l'architecte,  la  chapelle  est 
carrée  en  forme  de  croix  grecque,  de  plusieurs  ordres, 
et  surmontée  d'une  coupole  voûtée,  le  tout  décoré  de 
marbres  précieux,  de  bas-reliefs,  de  statues  et  de  pein- 
tures, avec  des  ornements  en  métal  doré  du  plus  bel 
effet. 

On  y  admire  le  magnifique  tombeau  que  Sixte  a  fait 

1.  Cliap.  I. 


4!6  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

élever  à  Pie  V,  qui  Tavail  nommé  cardinal.  La  statue 
de  ce  pape,  ouvrage  de  Lionardo  di  Sarzana,  est  pla- 
cée ehtre  deux  niches,  dans  lesquelles  sont  la  statue 
de  saint  Dominique,  de  Gianbatista  délia  Porta,  et  celle 
de  saint  Pierre  martyr,  du  Valsoldo.  En  face,  est  le 
tombeau  que  Sixte  se  fit  préparer  de  son  vivant,  vou- 
lant être  assuré  que  son  corps  serait  déposé  un  jour 
près  de  celui  de  son  bienfaiteur.  Pie  V.  On  y  voit  la 
statue  de  Sixte,  exécutée  par  Antonio  da  Valsoldo,  plus 
grande  que  nature  ;  il  est  représenté  de  face,  agenouillé 
et  en  prières,  et  la  figure  ne  manque  ni  de  simplicité 
ni  de  noblesse.  Elle  est  accompagnée  de  celle  de  saint 
François,  par  Flarainio  Vacca,  et  de  celle  de  saint 
Antoine,  par  rOlivieri. 

Au  milieu  de  la  chapelle  est  le  maître  autel  en  mar- 
bre et  en  porphyre,  sous  lequel,  comme  dans  un  ca- 
veau, DomenicoFontana  a  transporté, tout  d'une  pièce, 
Tancien  oratoire  contenant  les  reliques  de  la  Crèche. 
On  y  descend  par  un  escalier  double,  et  Ton  voit  dans 
le  caveau  souterrain  deux  petites  chapelles  dédiées 
Tune  à  saint  Jérôme,  l'autre  à  sainte  Lucie. 

Un  grand  nombre  d'artistes,  peintres,  sculpteurs, 
slucateurs,  fondeurs,  furent  employés  par  Fonlana 
pour  décorer  cette  chapelle.  Parmi  les  peintres,  les 
plus  remarquables  sont  Andréa  d'Ancona,  Ferdinando 
d'Orvieto,  Paris  Nogari,  Egidio  Fiammigo,  Giamba- 
tista  Pozzi  et  d'autres.  Leurs  ouvrages,  exécutés  avec 
précipitation,  laissent  beaucoup  à  désirer  sous  le  rap- 
port de  l'expression  et  du  dessin.  Néanmoins,  consi- 
dérée dans  son  ensemble,  la  chapelle  del  Presepio  pré- 
sente un  aspect  imposant,  qui  n'est  égalé  que  par  l'effet 
produit  par  la  chapelle  Pauline,  placée  en  face  de 
l'autre  côté  delà  basilique.  Encore,  est-il  vrai  de  dire, 


VIE  DE  SIXTE-QTTINT.  4i7 

que  si  cette  dernière  l'emporte  par  la  richesse  de  l'or- 
nementatioD,  elle  est  inférieure  à  celle  de  Sixte,  sous 
le  rapport  de  l'architecture,  car  le  plan  exécuté  par 
Fontana  est  aussi  simple  que  grandiose. 

Pour  que  rien  ne  manquât  à  sa  chapelle  lorsqu'il 
viendrait  y  officier,  Sixte  y  joignit  une  sacristie,  égale- 
ment décorée  avec  le  plus  grand  luxe,  et  dans  laquelle 
Paul  Brill  peignit  de  magnifiques  paysages,  très-en- 
dommagés  aujourd'hui  par  l'humidité  du  lieu  ^. 

Lorsque  sa  chapelle  fut  entièrement  terminée,  Sixte, 
par  sa  bulle  Gloriosœet  semper  *,  en  constitua  le  revenu, 
le  personnel  et  le  patronage.  Il  attribua  ce  dernier  à 
î^ichele  Peretti,  son  petit  neveu,  à  ses  descendants 
mâles,  et  à  défaut,  aux  femmes,  tout  en  nommant  le 
cardinal  Alexandre  Montalto ,  son  autre  petit  neveu, 
protecteur  de  cette  chapelle,  et  après  lui,  le  plus  an- 
cien cardinal  natif  de  la  Marche  d'Ancône.  Il  a  soin 
de  faire  remarquer  que  le  droit  de  patronage  peut  être 
remis  à  sa  famille,  parce  qu'elle  est  d'une  origine  de 
laïques  nobles  et  illustres. 

La  chapelle  étant  ainsi  constituée,  et  le  tombeau 
destiné  à  Pie  V,  prêt  à  recevoir  le  corps  de  ce  pape,  il 
ordonna  qu'il  y  serait  transporté  en  grande  cérémonie, 
ce  qui  eut  lieu  le  9  janvier  1588.  Mais  plus  tard,  Pie  V 
ayant  été  canonisé.  Innocent  XII  fit  placer  ses  restes 
dans  une  urne  précieuse  de  marbre  vert  antique,  dé- 
corée d'ornements  de  bronze  doré.  Cette  urne  ou  sar- 
cophage s'ouvre,  de  manière  à  laisser  voir  la  dépouille 
mortelle  du  saint,  chaque  année  le  5  mai,  jour  de  sa  fôle. 

1.  Voy.  dans  l'ouvrage  de  Domenico  Fontana,  du  fol.  39  au 
fol.  54,  la  description  de  la  chapelle  del  Presepio,  ainsi  que  les  atpt 
^lavures.qui  l'accompagnent. 

2.  Guerra,  t.  111,  p.  94,  2«  col. 

27 


418  VIE  DS  SIXTE-QUINT. 

2"  Obélisque  de  Sainte-Marie  Majeure, 

Tout  en  faisant  construire  et  décorer,  dans  rinté* 
rieur  de  Sainte-Marie  Majeure,  la  chapelle  del  Prese- 
pio,  Sixte  ne  négligeait  pas  les  abords  de  la  basilique. 
Pour  y  accéder  plus  Cacilement  de  sa  villa  qui  en  était 
voisine,  il  fit  niveler  la  place  située  derrière  Tabside, 
et  il  ouvrit  une  rue  nouvelle,  qui  se  prolonge  de  cette 
place  jusqu'à  la  Trinité  des  Monts.  En  outre,  il  résolut 
d'y  faire  ériger  un  des  obélisques  depuis  longtemps 
oubliés  dans  une  des  rues  de  Rome.  Dans  son  ou\rage 
sur  les  antiquités  de  cette  ville,  Fulvius  raconte  que, 
peu  de  temps  avant  Tannée  1527,  on  découvrit  deux 
obélisques  renversés  à  terre  près  de  l'église  de  SaHat- 
Roch,  dans  la  via  di  Ripetta.  On  crut  qu'ils  provenaient 
du  mausolée  d'Auguste,  situé  dans  ce  quartier,  et  les 
uns  attribuent  à  Claude,  d'autres  à  Domilienleur  trans- 
port d'Egypte  à  Rome^  Sixte  donna  l'ordre  à  son 
architecte  Fontana  d*en  ériger  un  sur  la  place  de 
Sainte-Marie  Majeure,  au  point  où  commence  la  rue 
qu'il  venait  de  faire  ouvrir.  Cette  aiguille  est  sans  hié- 
roglyphes, ce  qui  fait  présumer  qu'elle  a  été  travaillée 
sous  la  domination  romaine  en  Egypte.  Fontana  sur- 
monta son  sommet  d'une  croix  portée  par  une  étoile, 
et  trois  montagnes,  emblèmes  faisant  partie  des  ar- 
moiries de  Sixte.  La  hauteur  totale  de  ce  monument 
est  d'environ  quatre-vingt-cinq  pieds  romains.  Cette 
opération  eut  lieu  en  4587,  et  selon  le  savant  FeaS 
qui  en  a  relevé  les  comptes,  elle  ne  coûta  que  deux 
mille  neuf  cent  trente-sept  écus,  ce  qui  est  très-peu 
de  chose,  en  comparaison  de  la  dépense  occasionnée 

1.  Voy.  Nibby,  Roma^  etc^  parte  antica^  t.  II,  p.  26*2. 

2.  Cité  par  Nibby,  ibidem. 


VIE  DE  SIXTE^UINT.  HO 

par  l'obélisque  du  Vatican.  On  doit  en  conclure  que 
tous  les  bois,  fers,  cordages  et  agrès  de  toute  espèce 
qui  avaient  servi  à  manœuvrer  le  premier  obélisque, 
furent  employés  de  nouveau  pour  élever  celui  de 
Sainte-Marie  Majeure. 

Selon  son  usage,  le  pape  fit  graver  sur  les  quatre 
faces  du  piédestal  les  inscriptions  suivantes  : 

Au  midi  : 

Christus 
Per  invictam 

Crueem 

Populo  pacem 

Ppœbeat 

Qui 

Augusti  pace 

In  prsesepe  nasci 

Voluit. 


Au  levant: 


Au  nord 


Christus  Dei 

In  aeternum  viventis 

Cunabula 

Laetissime  colo 

Qui  mortui 

Sépulcre  Augusti 

Serviebam. 

Ghristum  Dominum. 

Quem  Augustus 

De  Virgine 

Nasci  turum 

Vivens  adoravit 

Seq.  deinceps 

Dominum 

Dici  vetuit 

Adoro. 


420  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

Au  couchant  : 

Obeliscum 
iEgypto  advectum 

Augusto 
In  ejus  mausoleo 

Dicatum 

Eversum  deinde  et 

In  plures  confractum 

Partes 

In  via  ad  sanctum 

Rochum  jacentem 

In  pristinam  facîem 

Restitutum 

SalutiferaB  cruci 

Felicius 

Hic  erigî  jussît  an.  D. 

M.D.LXXXVII.  Pont.   III. 

Au-dessous  on  lit  : 

Domenico  Fontana  transtulit  et  erexit  ^ . 

3"*  Loge  des  Bénédictions  à  Saint- Jean  de  Latran, 

L'étranger  venant  de  Naples,  qui  entre  pour  la  pre- 
mière fois  à  Rome  par  la  porte  de  Saint-Jean  de  La- 
tran, ne  peut  manquer  de  comprendre  qu'il  n'est  pas 
dans  une  ville  ordinaire.  La  perspective  qui  s'étend 
devant  ses  yeux  l'avertirait  suffisammeiit,  s'il  pouvait 
l'ignorer,  qu'il  se  trouve  dans  l'antique  capitale  des 
Césars  et  des  papes,  berceau  de  la  civilisation  laline 
et  de  la  religion  chrétienne.  En  effet,  il  voit  à  gauche 
la  façade  imposante  de  la  basilique  du  Sauveur  se  dres- 
ser majestueusement  et  dominer  l'immense  place  dé- 

1.  Voy.  d:ins  son  ouvrage,  p.  76  et  77,  la  gravure  de  cet  obé- 
lisque. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  421 

serte  ;  à  droite,  à  rextrémité  d'une  large  voie  bordée 
d^un  côté  par  les  anciennes  murailles  en  briques  de 
la  ville,  apparaît  la  basilique  de  Sainte-Croix  de  Jéru- 
salem, élevée  dans  l'origine  par  sainte  Hélène,  mère 
de  Constantin.  En  face,  le  Triclinium  du  pape  Léon  III, 
magnifique  mosaïque  à  fond  d'or,  rappelle,  avec  la 
Scala  Santa^  les  siècles  de  foi  du  moyen  âge,  tandis 
que  quelques  arcades,  assez  bien  conservées,  de  l'aque- 
duc de  Néron,  indiquent  une  partie  de  l'emplacement 
de  la  maison  dorée  de  ,cet  empereur.  En  retour,  se 
montrent  l'immense  façade  du  palais  de  Latran,  la 
loge  ou  portique  des  Bénédictions,  le  grand  obélisque 
égyptien  qui  la  précède  et  le  Baptistère  de  Constantin; 
ajoutez  dans  le  lointain,  aux  extrémités  de  deux  lon- 
gues rues  très-peu  habitées,  entrecoupées  de  jardins 
et  de  vignes,  la  basilique  de  Sainte-Marie-Majeure  et 
la  masse  énorme  du  Colysée.  Cette  réunion  de  monu- 
ments, qui  diffèrent  autant  par  leur  architecture  que 
par  leur  origine  et  leur  destination,  frappe  les  yeux 
d'étonnement  et  jette  l'esprit  dans  une  méditation 
profonde. 

Sixte-Quint  a  contribué,  pour  une  notable  part,  à 
embellir  ce  quartier  de  Rome  et  à  le  rendre  pittores- 
que :  c'est  à  lui  que  Ton  doit  l'ouverture  des  rues  de 
Sainte-Croix  de  Jérusalem  et  de  Sainte-Marie  Majeure 
ou  Felice.  C'est  lui  qui  a  fait  élever  la  loge  des  Béné- 
dictions et  la  plus  grande  partie  du  palais  de  Latran, 
l'obélisque  et  sa  fontaine,  et  qui  a  transporté  la  Scala- 
Santa  où  elle  est  placée  actuellement.  Tous  ces  travaux 
ont  été  exécutés  sous  son  ardente  impulsion,  en  moins 
de  cinq  années,  par  Domenico  Fontana,  qui  s'est  atta- 
ché à  les  raconter  lui-môme,  pour  en  transmettre  le 
souvenir  à  la  postérité. 


4»  VIB  DÉ  8IXTE-Q0mT. 

On  sartt  qaè  !a  bâtsiiiifae  cto  Saftnt-Jeaik  ûe  Latraâ  on 
du  Sauvear  fat  éleyèe  pat  Gom^mïtÊi  à  ki  prière  tm 
pBLfè  saint  Sylveslrey  vers  TafD  319.  û^  prétend  Èïèùîë 
^e  cet  empefi^eiir,  peur  donner  rexeifiple  aux  onYtiets^ 
voalnt  porter  s^r  ses  épatdes  don^é  corbeilles  pleines 
de  terre  provenant  des  fondations  ^  A  l'aide  de  répa-- 
rations  intelligentes,  cet  édifice  avait  pn  être  conservé 
)6squ>n  4908.  Mais  cette  année,  la  veille  de  Saittt- 
Jean ,  pendant  que  les  chanoines  étaient  à  chanter 
tépres,  le  feu  prit  à  la  charpente  en  bois  de  la  toiture^y 
pKv  Fincurie  d'un  ouvrier,  et  la  vieille  église!  fut  con-^ 
^«l'Mée','  comme  Ta  été,- le45juilletiSS3,  celle  dé^Saim-' 
Paul  bots  les  Murs. 

Lorsque  ce  malhetf  arf iVa^  Clémenft  Y  était  pape^  et 
9^  résidait  à  Avignon.  Il  s^empressa,  principatemeM 
énr  les  instances  de  Pélràrque  *,•  d'envoyer  des  fonds 
pour  réédifier  la(  basilique.  Après  lui,  un  grand  nombre 
de  papes  suitirenl  cet  excmi^lé,  et  lorsque  Sitte-Qui* 
monta  sur  la  chaire  de  Saint-Pierre,  le  corps  de  l*édi- 
fice  était  achevé.  Mais  le  nouveau  pontife  ayant  trouvé 
insuffisante  l'ancienne  loge  destinée  à  donnei^  la  bé- 
nédiction au  peuple,  résolut  d'en  faire  construire  une 
autre  sur  h,  place  au  nord,  qui  fait  face  à  Sainte^ 
Marie  Majeure.  Dès  le  mois  de  juin  iâSS,  il  en  confia 
l'édification  à  Domenico  Fontana. 

Cette  loge  est  lo*t  entière  bâtie  en  travertin,  k  ôetA 
ordres  d'architecture  :  le  pre^iier,  en  bas,  dorique;  le 
second,  au-dessus,  corinthien.  Dans  Tiiitérieur,  auA 
deux  étages,  elle  est  entièrement  coirverfe  de  peitt^ 

f.  Voy.  dam  Oaerf»^  L-  II,  p.  9\,  l'»  col.^  là  butte  ôé  Clé- 
ment vil,  Admonet  nos,  dans  le  préambule  de  laquelle  ce  fait-  est 
rapporté. 

2.  Nibby,  Roma,  etc.,  parte  modertta,  t.  I,  p.- 211. 


VIF  DE-  SIXTE-QUINT.  4Î3 

tures  à  fresque,  pcpréseatàat  divers  sujets  tirés  de 
FAncien  Testameat^.  Le  corps  de  Tédiftce  se  compose 
de  cinq  arcades  à  chaque  étage,  séparées  par  des  pi- 
lastres, avec  une  frise  oraée  entre  les  deui  étages,  et 
au-dessus,  un  entablement  décoré  de  balustres,  su?f  les- 
quels sont  placées  aiî  Boilieu  la  statue  dm  Sauvetrr  tenan  t 
la  croix,  et  de  chaque  côté,,  celles  des  douae  apôtres. 
Cette  loge  fut  complètement  terminée  en  4588, 
ainsi  que  l'atteste  l'inscription  suivante,  placée  sur 
l'entablement,  au-dessoius  de  Tattique,  à  droite  et  à 
gaucl)^  d'un  écusson  aux  armes  de  Sixte  : 

Sixtus  P.P.  V.  ad  benedîciiones 
Extruxit  MDLXXXVIir.  Pont,  anno  im. 

4°  Comtructvdn  da  palais'  ek  Lafran. 

En  même  temps  que  Fontana  commençait  les  travaux 
de  la  loge  des  Bénédictions,  il  recevait  du  pape  l'ordre 
d'étudier  un  plan  poui*  la  reconslruction  de  l'ancien 
palais  ou  patriarcat  de  Latran,  abandonné  comme  \xne 
ruine  depuis  plusieurs  siècles.  Ce  palais  avait  été  donné 
dans  l'origine  par  Constantin  à  saint  Sylvestre,  et  les 
successeurs  de  ce  pontife  l'habitèrent  longtemps.  Il 
fut  brûlé  vers  la  fin  du  onzième  siècle  par  les  Nor- 
mands de  Robert  Guiscard,  réparé  après  leur  départ 
et  habité  de  nouveau,  jusqu'à  l'époque  où  les  papes  se 
décidèrent  à  fixer  leur  demeure  au  Vatican,,  où  ils  se 
trouvaient  plus  en  sûreté.  Le  patriarcat  était  presque 
inhabitable  lorsque  Clément  Y  alla  fixer,  en  Î309,  le 
siège  de  J'Église  à  Avignon.  Il  tombait  en  ruines  au 
retour  des  papes  à  Rome  en  1378;  et  depuis,  il  avait 

t.  Fontana  en  donne  la  descrîplîon,  sans  nommer  les  artistes  qtii 
les  ont  exécutées,  voy.  son  ouvrage,  p.  57. 


424  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

été  complètement  abandonné.  Sixte,  étant  cardinal, 
avait  vu  avec  un  sentiment  religieux  d'amertume  les 
restes  délaissés  de  l'ancienne  demeure  de  saint  Svl- 
vestre;  devenu  pape,  sa  piété  ardente  lui  fit  entre- 
prendre de  les  relever. 

Selon  le  témoignage  de  Domenico  Fontana,  ce  pa- 
lais est  le  plus  grand  qui  ait  été  élevé  tout  d'une 
pièce,  depuis  les  fondations,  par  le  même  pontife.  Il 
renferme  un  très-grand  nombre  d'appartements,  tant 
à  Tusage  du  pape  et  de  son  entourage,  que  pour  ser- 
vir au  Consistoire  et  autres  assemblées  qu'il  devien- 
drait nécessaire  d'y  réunir.  Un  grand  nombre  d'es- 
caliers, dont  un  très-vaste  pour  le  pape  et  sa  cour, 
établissent  des  communications  commodes  entre  toutes 
les  parties  de  l'édifice.  Deux  portes  le  mettent  en  com- 
munication directe  avec  la  basilique  de  Saint-Jean 
de  Latran ,  tandis  que  trois  autres  sont  percées  au 
milieu  de  chaque  façade  extérieure.  De  ces  trois  fa- 
çades, deux  seulement  furent  élevées  par  Fontana, 
pendant  le  pontificat  de  Sixte  :  ce  sont  celles  au  cou- 
chant et  au  nord.  La  troisième,  qui  regarde  l'orient 
et  fait  suite  au  grand  portique  de  la  basilique,  a  été 
exécutée  par  l'architecte  Alexandre  Galilei,  sous  In- 
nocent XII,  Corsini,  plus  d'un  siècle  après  la  mort  de 
Sixte. 

La  cour  de  ce  palais  est,  après  celle  du  Vatican,  la 
plus  grande  de  Rome.  Au  premier  étage  elle  est  en- 
tourée de  loges  ou  portiques,  soutenues  par  des  pilas- 
tres, présentant  sept  arcades  de  chaque  côté  ;  au  se- 
cond, les  loges  ne  régnent  que  de  trois  côtés,  le  qua- 
trième étant  occupé  par  des  appartements  doubles,  en 
profondeur.  Les  loges  existent  tout  autour  au  troi- 
sième étage  ;  mais  les  arcades  y  sont  remplacées  par 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  425 

de  grandes  fenêtres.  I/archi lecture  présente  trois 
ordres  :  le  dorique,  rioniquQ  et  le  composite,  avec 
différents  ornements.  Les  murs  des  escaliers  sont  dé- 
corés d'arabesques,  et  ceux  des  appartements,  ainsi 
que  les  plafonds,  sont  peints  à  fresque  et  ornés  de 
stucs  dorés.  Les  peintures  représentent  les  portraits 
des  principaux  papes,  des  sujets  tirés  de  TÉcriture 
sainte,  et  surtout  des  entreprises  exécutées  par  Sixte- 
Quint.  Ces  dernières  fresques  sont  accompagnées  de 
distiques  latins  qui  en  expliquent  la  signification. 

Nous  allons  en  donner  une  description  succincte, 
empruntée  à  celle  que  Domenico  Fontana  a  laissée  dans 
son  ouvrage. 

Dans  la  grande  salle,  au  premier  étage,  sont  les  por- 
traits de  seize  papes,  dont  le  premier  est  saint  Pierre 
et  le  dernier  saint  Sylvestre ,  avec  des  inscriptions  rap- 
pelant ce  que  chacun  d'eux  a  fait  de  plus  remarquable. 

Au-dessus  de  la  porte,  dans  l'intérieur  de  la  salle, 
on  lit  les  vers  suivants  : 

Nutantes  humeris  Lateranas  sustinet  œdes 
Franciscus  fidei  lîrma  columna  sacrae. 

Francisco  Sixtus  teneris  addictus  ab  annis 
Restituit  lapsas  amplificatq.  magis. 

An  minor  est  virtus  quam  sustentare  labantes 
Rursus  collapsas  aedificare  domos? 

«  François,  ferme  colonne  de  notre  sainte  foi,  sou- 
tient sur  ses  épaules  le  palais  de  Latran  qui  chan- 
celle :  Sixte,  voué  à  François  dès  ses  plus  jeunes  an- 
nées, le  relève  de  ses  ruines  et  l'agrandit.  La  gloire 
de  reconstruire  des  édifices  écroulés  est-elle  moindre 
que  celle  de  les  empêcher  de  tomber?  » 

A  l'extrémité  de  la  même  salle,  du  côté  droit  en  en- 


426  VIE  DE  SiXTE-QUINT. 

tranty  une  fresque  représenle  Jésw?-^hriâè  aree  saint 
Pierre-  On  voit  au-dessous  en  perspective  le  tovt- 
mencement  de  YAqua  Felice^  avec  eea  vers  : 

Sicca  velul  Nilo  stagnante  ^gyplus*  inundat 

Dum  sol  siderei  rfgna  Leonis  habet  : 
Sic  quoq.  magnanime  terras  mtKierante  Leone 

Aridas  felîci  Rom  a  redundut  aqua. 

«  De  même  que  l'Egypte  desséchée  est  mondée  par  le 
débordement  du  Nil,  alors  que  le  soleil  est  entré  dans 
le  signe  du  lion  céleste;  de  même  sous  un  souverain 
qui  gouverne  la  terre  comme  un  lion  magnanime, 
Rome  voit  arroser  son  sol  aride  et  jouit  en  abondance 
de  Teau  Félice,  » 

Au-dessus  d'une  fenêtre  de  la  même  salle,  une 
fresque  représente  le  port  de  Terracine,  et  les  marais 
Pontins,  dont  Sixte  avait  entrepris  le  dessèchement. 
On  y  lit  : 

Cyntlîius  ut  Sixtum  vidit  siccare  paludes, 

Pallenli  taies  misit  ab  ore  sonos  : 
Sol  suus  est  terris,  quid  ego  mca  lumîna  fundam  ? 

Non  mihi  me  licuit  qiiod  tibi.  Sixte,  licet. 

«  Apollon  voyant  Sixte  dessécher  les  marais  Pon- 
tins, laissa  échapper  ces  paroles  d'un  air  troublé  :  la 
terre  a  son  soleil  ;  pourquoi  y  répandre  maintenant 
mes  rayons,  puisqu'il  ne  m'a  pas  été  permis  d'opérer 
ce  que  toi,  Sixte,  tu  peux  faire.  » 

Au-dessus  d'une  autre  fenêtre,  on  voit  le  coffre- 
fort  renfermant  le  trésor  déposé  par  Sixte  au  château 
Saint-Ange,  avec  ces  vers  : 

Aurum  lege  sua  Plato  quondam  ejecit  ab  urbô; 
Lege  sua  Sixtus  condit  in  arce  pater. 


VIE  DB  SrX'TE-QCriNT.  427- 

ScHket  aurum  essé  exddflum  Pkto  c^nsuiturbis  : 
Urbis  praesidium  Sixtus  id  esse  probat. 

«  Autrefois  Walon,  par  sa  constitution,  bannit  l'or  de 
la  ville  d'Athènes  :  Sixte,  par  sa  constitution,  conserve 
For  au  château  Saint-Ange.  Platon  avait  pensé  que 
Tor  serait  cause  de  la  perte  d'Athènes  ;  Sixte  prouve 
que  l'or  est  le  soutien  de  Rome,  yy 

L'inlérreur  de  la  bibliothèque  du  Vatican  est  figuré 
au-dessus  de  la  fenêtre  vivante,  avec  ces  distiques  : 

Non  sat  erat  Sixto  classem  nummosq,  parare  ; 

Èxtructa  est  etiam  bibliotheca  sibi  : 
Scilicet  ut  pacis  bellorum  et  tempera  curef , 

Atq.  utruùïq.  obeat  Martis  et  artis  opuâ. 

«  Il  Me  suftsait  pas  à  Sixte  d'équipier  une  flotte  et  de 
réunir  un  trésor;  il  a  votïlu  en  outre  élever  une  bi- 
bliothèque :  car  ses  soins  s'étendent  aux  occupations 
de  la  paix  comme  aux  préparatifs  de  la  guerre,  et  il 
va  au-devant  de  Mars,  en  même  temps  qu'il  cultive  les 
arts  de  Minerve.  » 

Au-dessus  d'une  autre  fenêtre  est  représentée  la 
ligue  des  princes  chrétiens  contre  les  Turcs,  formée 
à  la  sollicitation  du  pontife;  on  y  lit  : 

Disjunctas  Sixtus  dum  jungit  fœdere  gentes. 

Et  dictis  mulcet  peetora  dura  piis, 
Jussa  Dei  aut  perfert,  animas  aut  evocat  Orco. 

Mercurius  verus  dicier  anne  potest? 

«  Tandis  qu'il  réunit  dans  une  seule  alliance  les  na- 
tions jusque-là  divisées,  et  qu'il  amollit  les  cœurs  les 
'  plus  durs  par  de  pieuses  paroles.  Sixte  exécute  les 
ordres  de  Dieu  et  retire  les  âmes  des  ténèbres.  En 


428  VIE  DE  SIXTE-QUINT, 

agissant  ainsi,  ne  peut-il  pas  être  appelé  le  véritable 
Mercure?  » 

Le  port  de  Civitta-Vecchia  et  Teau  conduite  dans, 
cette  ville  se  voient  au-dessus  de  la  fenêtre  suivante^ 
avec  ces  vers  : 

Undae  sunt  liquidae,  solidum  sed  marmor  habetur; 

Marmor  vi  trahitur,  sponte  sed  unda  fluit. 
Quid  mirum  est  igitur  ducat  si  fornice  rivos, 

Quando  etiam  Sixtus  marmora  vasta  trahit? 

«  L^eau  est  liquide  et  le  marbre  passe  pour  dur  :  on 
exploite  le  marbre  avec  de  grands  efforts,  tandis  que 
l'eau  coule  d'elle-même.  Comment  pourrait-on  donc 
s'étonner  en  voyant  Sixte  amener  des  rivières  dans  des 
conduits,  lui  qui  remue  d'énormes  blocs  de  marbre?  » 

On  voit  ensuite  le  palais  du  Quirinal  commencé 
par  Sixte,  la  rue  ouverte  par  lui  à  côté,  ainsi  que  les 
chevaux  antiques  restaurés  et  transportés  à  Monte- 
Cavallo,  avec  ces  vers  : 

Structa  domus,  ducti  fontes,  via  aperta,  caballi 
Transpositi,  atque  uno  est  area  strata  loco; 

0  felix  nimium  via,  equi,  domus,  area,  fontes, 
Dum  vivent  vatis  carmina.  Sixte,  tui. 

«  Un  palais  construit,  des  sources  amenées,  une  voie 
ouverte,  des  chevaux  transportés,  une  place  nivelée 
dans  le  même  lieu.  Heureux  les  chevaux,  la  rue,  le 
palais,  la  place,  les  sources,  tant  que  vivront.  Sixte, 
les  vers  de  ton  poëte!  » 

La  ville  de  Montalto  est  peinte  dans  la  même  salle, 
au-dessus  d'une  autre  fenêtre,  et  on  y  lit  : 

Cum  te.  Sixte,  olim  sub  luminis  edidit  oras 
Patria,  dicta  fuit  tune  tua  vera  parens. 


VIE  DE   SIXTE-QUINT.  429 

Sed  modo  dum  firmîs  circumdas  mœnibus  illam 
Quis  patrîaB  verum  te  negat  esse  patrem? 

c<  La  patrie  qui  te  donna  le  jour  autrefois  fut  consi- 
dérée alors  comme  ta  véritable  mère;  mais  aujourd'hui 
qu'on  te  voit  Tentourer  de  fortes  murailles,  qui  oserait 
nier  que  tu  ne  sois  le  vrai  père  de  ta  patrie?  » 

Sur  une  autre  fenêtre,  une  peinture  allégorique 
d'un  lion,  mettant  en  fuite  une  troupe  de  loups,  fait 
allusion  à  la  destruction  des  bandits  et  à  la  répression 
de  la  licence  des  mœurs  :| 

Dum  sibi  commissum  Sixtus  tutatur  ovile^ 

Praedones  mira  perculit  arte  lupos  ; 
Paxq.  pudorq.  vigent  una  :  nam  tempore  eodem 

Perculit  illa  lupos,  perculit  ille  lupas. 

«  Tandis  que  Sixte  garde  le  troupeau  commis  à  ses 
soins,  il  frappe  avec  un  art  merveilleux  les  brigands 
semblables  à  des  loups  dévorants.  La  paix  et  l'inno- 
cence fleurissent  à  la  fois;  car  en  même  temps  qu'il 
frappe  les  loups,  il  frappe  également  les  louves.  » 

Un  poirier  couvert  de  fruits  que  secoue  et  fait  tom- 
ber un  lion,  est  l'emblème  deTabondance  rétablie  par 
Sixte,  comme  ces  vers  l'indiquent  : 

Vesana  Hebreai  compressit  murmura  gentis 
Suppeditans  plena  dux  alimenta  manu  : 

Sic  querelae  plebis  Sixtus  frumenta  ministrans, 
Compressit  Môses  murmura  prisca  novus. 

«  Le  chef  des  Hébreux  apaisa  les  plaintes  furieuses 
de  son  peuple,  en  lui  fournissant  la  nourriture  à 
pleines  mains.  De  même  Sixte,  nouveau  Moïse,  en 
fournissant  du  blé  à  son  peuple,  apaisa  ses  anciennes 
plaintes.  » 


430  VIE  DE  SIXT«-QUINT. 

Au-dessus  de  la  dernière  fenêtre,  est  peinte  la  Santa 
Casa  de  Lorette,  avec  la  ville  nouvelle  que  Sixte  y  fit 
construire,  on  y  lit  : 

Fœtam  urbem  populis  Piceno  in  Httore  Sixtus 
Mœnibus  incinxit^  pontifîcemq.  dédit. 

Sic  teneros  septis  includit  villicus  agnos, 
Custodemq.  illis  donat  habere  suum. 

«  Sixte  entoure  de  murailles  une  ville  populeuse, 
située  sur  le  rivage  Picentin,  et  il  lui  donne  un  pon- 
tife :  ainsi  le  berger  enferme  dans  une  enceinte  ses 
tendres  agneaux,  et  il  leur  donne  un  gardien.  » 

La  salle  contiguë  est  décorée  de  vastes  frises  sur 
lesquelles  ont  été  peints  quatorze  anciens  empereurs 
romains,  depuis  Constantin  jusqu'à  Heraclius,  en  sou- 
venir des  choses  notables  qu'ils  ont  faites  pour  rÊglise, 
ainsi,  que  l'apprennent  les  inscriptions  placées  au- 
dessous  de  chaque  portrait.  En  outre ,  on  voit  dans 
cette  salle  deux  fresques,  sur  Tune  desquelles  est  re- 
présentée l'Eglise,  sous  la  figure  d'une  femme,  tenant 
dans  sa  main  le  globe  terrestre,  dans  l'autre  un  tem- 
ple :  elle  est  entourée  des  empereurs  qui  l'adorent  en 
se  soumettant  à  ses  décrets,  ainsi  que  l'atteste  l'in- 
scription : 

Impp.  Christiani  submissis  fascibus  Sacrosanctam 
Romanam  Ecclesiam  supplices  venerantur  et  colunt. 

L'autre  fresque  en  face  représente  Sixte-Quint  au 
milieu  de  plusieurs  cardinaux,  bénissant  les  médailles 
marquées  du  signe  de  la  croix,  trouvées  en  creusant 
les  fondations  du  palais  de  Latran. 

Les  autres  chambres,  après  la  salle  des  Empereurs, 


VIE  DB  SIXTE-QUINT.  43i 

renferment  toutes  des  peintures  à  fresque  tirées  soit 
de  l'Ancien  et  du  Nouveau  Testament,  soit  de  l'histoire 
des  premiers  siècles  de  TÉglise. 

((  En  somme,  conclut  Fontana ,  satisfait  de  son 
œuvre,  après  en  avoir  donné  une  description  abrégée, 
ledit  palais  ne  laisse  rien  à  désirer  sous  le  rapport 
de  la  beauté,  de  la  magnificence,  soit  au  dedans,  soit 
audehors^  »  Et  pour  mieux  prouver  cette  assertion,  ii 
adonné  un  dessin  gravé  de  la  façade  extérieure  tournée 
au  levant,  et  cinq  gravures  des  portes  et  des  fenêtres 
de  cet  édifice. 

La  postérité  néanmoins  n'a  pas  ratifié  l'éloge  sans 
réserve  que  l'architecte  de  Sixte  s'est  décerné  à  lui- 
même.  La  masse  du  palais  de  Latran  est  réellement 
très-imposante  :  mais,  à  Textérieur  principalement, 
elle  manque  de  beauté  pittoresque.  La  grande  cour 
carrée  intérieure  est  plus  remarquable ,  bien  qu'elle 
ne  puisse  pas  être  comparée  à  celles  de  San  Damaso, 
du  palais  Farnèse  et  de  la  chancellerie.  Quoi  qu'il  en 
soit,  le  monument  érigé  par  Fontana  produit  un  grand 
effet  sur  la  place  de  Saint-Jean  de  Latran,  et  sa  soli- 
dité, mise  en  doute  par  les  envieux  de  l'artiste  favori 
de  Sixte,  a  résisté  victorieusement  à  plus  de  deux 
siècles  et  demi  de  durée.  Cette  immense  fabrique, 
sortie  de  terre  en  moins  de  quatre  années,  atteste  la 
toute -puissance  du  chef  de  l'Église,  obéi  sans  hési- 
tation et  même  avec  bonheur  par  son  architecte  :  elle 
ne  témoigne  pas  moins  des  grandes  vues  du  pontife, 
de  son  goût  pour  le  faste  et  la  magnificence,  de  son 
penchant  à  se  laisser  flatter,  comme  notre  Louis  XIV, 


i .   In  somma,  il  deiio  palazzo  iton  a  com  da  desiderarsi  circa  fa 
bellezza  e  magnificenza  di  dentro  e  dijuori^  fol.  C4. 


432  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

par  des  peintures,  des  allégories,  des  inscripiions  et 
des  vers  composés  uniquement  à  sa  louange,  avec  une 
exagération  et  un  style  que  la  religion,  Thistoire  et 
le  bon  goût  doivent  s'accorder  à  blâmer.  Mais  au  point 
de  vue  du  pittoresque,  ainsi  que  du  souvenir  de  son 
pontificat,  ces  diverses  compositions  sont  très-inté- 
ressantes, car  elles  font  connaître  à  fond  le  caractère 
du  pontife,  ses  sentiments  d'orgueil  et  de  vanité,  en 
même  temps  qu'elles  sont  comme  des  médailles  de 
l'état  de  l'art  à  Rome;  vers  la  fin  du  seizième  siècle. 
Paris  Nogari,  Baldassare  Croce,  Ventura  Salimbeni, 
Gio.  Baltista  Ricci  da  Novara,'Andrea  d'Âncona,  furent 
les  principaux  peintres  employés  à  jeter  ces  fresques 
sur  les  murs  des  salles,  des  loges  et  des  escaliers.  A 
défaut  de  génie,  et  même  d'un  talent  supérieur,  ils 
ont  donné,  dans  l'exécution  de  ces  nombreuses  com- 
positions, des  preuves  d'une  prestesse,  d'une  habileté 
de  main  peu  commune,  sans  néanmoins  pouvoir  s'éle- 
ver au-dessus  du  médiocre. 

Fontana  n'indique  pas  le  chififre  de  la  dépense  de 
cette  immense  construction  :  commencée  dans  les  der- 
niers mois  de  1585,  elle  était  totalement  achevée,  en 
dedans  comme  en  dehors,  vers  la  fin  de  1588.  Autant 
qu'il  est  permis  d'en  juger  par  sa  solidité,  sa  grandeur 
et  son  ornementation  intérieure,  elle  a  dû  coûter  des 
sommes  énormes.  Après  son  achèvement,  Sixte  vint 
de  temps  en  temps  l'habiter.  A  sa  mort,  ce  palais  resta 
de  nouveau  abandonné,  comme  l'avait  été  l'ancien 
patriarcat  de  Latran.  On  ne  doit  pas  s'en  étonner  :il 
est  situé  à  Textrémité  de  Rome,  dans  un  lieu  presque 
entièrement  désert,  que  la  mal  aria  rend  inhabitable 
pendant  une  grande  partie  de  l'année.  De  plus,  les 
appartements  donnent  sur  la  place,  sans  être  précé- 


VIE  DE  SIXTE-QDINT.  433 

dés  d'aucun  jardin,  ni  clôture ,  inconvénient  grave , 
surtout  pour  un  souverain. 

Vers  la  fin  du  dix-septième  siècle,  Innocent  XII, 
Gorsini,  voulant  utiliser  cet  édifice,  y  établit  un  hos- 
pice et  un  conservatoire  de  jeunes  filles.  En  1766,  Tas- 
tronome  de  Lalande  \  le  visita  :  il  le  trouva  mal  tenu 
et  fournissant  une  nourriture  insuffisante  à  ses  pen- 
sionnaires. Plus  tard,  ces  jeunes  filles  furent  transfé- 
rées à  rtiospice  Saint-Micliel,  et  le  patriarcat  demeura 
de  nouveau  délaissé.  Touché  de  cet  abandon,  Gré- 
goire XYI  en  ordonna  la  restauration.  Elle  a  été  faite 
avec  beaucoup  d'intelligence,  et  tout  ce  qui  a  pu  être 
conservé  des  peintures  et  des  décorations  du  temps 
de  Sixte  a  été  préservé  d'une  ruine  certaine.  On  a 
transporté  à  cette  époque,  dans  une  des  salles  du  rez- 
de-chaussée,  la  célèbre  mosaïque  trouvée  dans  les  ther- 
mes de  Caracalla,  qui  représente  des  gladiateurs  de 
toutes  sortes,  prêts  à  combattre  dans  le  cirque.  Dans 
une  autre  partie  durez-de-chaussée,  on  a  créé  un  nou- 
veau musée  de  sculpture  antique,  où  l'on  admire  déjà 
plusieurs  chefs-d'œuvre  de  la  statuaire  grecque  et  ro- 
maine. Enfin,  dans  ces  dernières  années.  Pie  IX  a  fait 
établir  dans  une  des  ailes  du  premier  étage,  un  musée 
chrétien,  composé  entièrement  de  peintures,  de  sculp- 
tures et  d'autres  objets  antiques,  tirés  des  catacombes 
de  Rome.  Cette  collection  est  du  plus  haut  intérêt,  au 
double  point  de  vue  de  l'histoire,  de  la  religion  et  de 
l'art  chrétien,  dans  les  siècles  de  la  primitive  Église. 

Il  est  permis  d'espérer  que,  grâce  à  cette  destina- 
tion, le  palais  élevé  par  Sixte-Quint  et  Fontana  sera 
désormais  préservé  de  toute  nouvelle  dégradation. 

1.   Voyage  en  Italie,  t.  IV,  p.  203204. 

28 


/^ 


424  VIE   DE  SIXTE-QtriNT. 

5"  Transport  de  la  Scala  Santa  à  côté  du  Sancta 

Sanctorum. 

On  sait  que  le  Sancta  Sanctorum  est  un  oratoire  dans 
lequel  on  montre  une  image  de  Jésus-Christ,  qui,  se- 
lon la  tradition,  fut  commencée  par  saint  Luc  et  ache- 
vée par  les  anges.  On  y  conserve  également  d'autres 
reliques.  C'est  pour  précéder  cet  oratoire,  que  Sixte 
résolut  d'y  faire  transporter  la  iScû/aSan^a,  qui,  depuis 
la  construction  du  nouveau  palais  de  Latran,  se  trou- 
vait au  milieu  de  quelques  parties  ruinées  de  l'ancien 
patriarcat  de  saint  Sylvestre. 

La  Scala  Santa  forme  un  portique  ou  loge  ouverte 
à  cinq  arcades,  décorée  de  deux  ordres  d'architecture, 
le  dorique  et  l'ionique.  Les  marches  ou  degrés  sont  au 
nombre  de  vingt-sept  :  elles  passent,  aux  yeux  des  fi- 
dèles, pour  être  celles  du  palais  de  Pilate,  transportées 
à  Rome,  et  les  personnes  dévotes  les  montent  à  ge- 
noux. De  chaque  côté  règne  un  autre  escalier  dont  les 
murailles  sont  couvertes  de  peintures  tirées  de  la 
Passion  de  Jésus-Christ,  et  qui  sont  l'œuvre  de  Vincenzo 
Conti,  Giacomo  Stella,  Paris  Nogari,  Avanzino  Nucci, 
Antonio  Viviani  et  autres  ^  Le  Baglione,  dans  sa  vie 
de  Paul  Brill  ^,  dit  que  ce  peintre  avait  exécuté  sur 
les  murs  de  l'escalier,  à  droite,  deux  paysages  de  mer, 
qui  étaient  fort  admirés  :  l'un,  à  la  voûte,,  représentait 
le  prophète  Jonas  jeté  à  la  mer  et  avalé  par  la  baleine, 
et  l'autre,  au  bas,  Jonas  rejeté  par  ce  poisson.  Il  ajoute 
que  ces  fresques  étaient  excellemment  peintes. 

Il  est  à  remarquer  qu'à  l'époque  de  Sixte-Quint, 


1.  Tempesli,  t.  II,  lib.  X,  n^»  xxi  à  xxv,  p.  151-152. 

2.  P.  185,  éd.  de  Naples,  1740. 


VIE  DE   SIXTE-QUINT.  435 

l>ncienne  mosaïque  à  fond  d'or  qui  décorait  dans  le 
patriarcat  de  Latran  le  Triclinium  de  Léon  III,  n'était 
point  adossée  auxmurailles  A^X^l Scala Santa^  elle  n'y 
fut  placée  que  sous  Urbain  VIII. 

6°  Nivellement  de  la  place  de  Saint- Jean  de  Latran, 

«  Cette  place,  dit  Fontana  dans  son  livre,  a  été  em- 
bellie par  notre  seigneur  (Sixte),  non-seulement  au 
moyen  des  susdites  constructions,  mais  parce  qu'il  fit 
jeter  à  terre  les  restes  d'édifices  antiques,  entièrement 
tombés  en  ruines,  et  enlever  une  très-grande  masse 
de  terre.  Aussi,  tandis  qu'auparavant  elle  était  inégale, 
basse  dans  certains  endroits,  haute  dans  d'autres,  au 
point  de  dominer  le  pavé  de  l'église,  maintenant  elle 
est  entièrement  unie,  et  l'on  monte  à  la  basilique  par 
cinq  degrés.  En  outre,  il  y  a  fait  aboutir  plusieurs 
rues  principales,  si  bien,  qu'après  cette  merveilleuse 
transformation,  cette  place,  ol)scure  et  affreuse  au- 
paravant, est  devenue  maintenant  un  des  lieux  les 
plus  beaux  et  les  mieux  décorés  qu'il  y  ait  dans  la  ville 
de  Rome.  » 

Pour  apprécier  la  justesse  de  cet  éloge,  il  ne  faut 
pas  oublier  qu'au  moment  où  Fontana  publiait  son 
ouvrage  (en  1390),  les  deux  portiques  grandioses  que 
le  Bernin  a  disposées  circulairement  au-devant  de 
Saint-Pierre,  comme  pour  annoncer  le  plus  remar- 
quable monument  du  monde  chrétien,  n'existaient 
pas  encore  ^  Par  conséquent,  la  place  Saint-Jean  de 
Latran  devait  être,  du  temps  de  Sixte-Quint,  la  plus 
belle  de  Rome. 

1,  Hs  n'ont  élé  achevés  que  sous  Alexandre  vil,  Oliigi,vers  t6G7. 


436  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

7°  Transport  et  érection  de  robélisque  de  Saint-Jean 

de  Latran. 

En  parlant  de  Tobélisqae  du  Vatican,  nous  avons 
dit  que  celui  de  Saint-Jean  de  Latran,  le  plus  ancien, 
le  plus  grand  et  le  mieux  travaillé  de  tous  ceux  qui 
sont  à  Rome,  y  avait  été  transporté  par  ordre  de  l'em- 
pereur Constance,  et  dressé  dans  le  Circo  Massimo^  à 
côté  d'un  autre  antérieurement  érigé  par  Auguste.  Ces 
deux  obélisques  gisaient  à  terre  depuis  un  grand 
nombre  de  siècles,  lorsque  Sixte  résolut  de  les  faire 
redresser.  Il  avait  eu  d'abord  l'idée  de  faire  disposer 
le  plus  grand  sur  la  place  des  Saints-Apôtres,  en  face 
l'église  et  le  couvent  de  son  ordre,  dans  lesquels  il 
avait  institué  le  collège  de  Saint-Bonaventure.  Mais 
il  y  renonça,  ayant  trouvé  cette  place  trop  étroite,  com- 
parativement à  la  hauteur  de  cette  aiguille  ^  Il  ordonna 
donc  de  l'élever  devant  la  nouvelle  loge  des  Bénédic- 
tions, qu'il  venait  de  faire  construire  à  Saint-Jean  de 
Latran.  Il  destina  l'autre  à  la  place  du  Peuple. 

Fontana  rapporte  ^  que  le  premier  de  ces  obélisques 
ne  fut  découvert  que  le  15  février  1587,  et  que,  dès  le 
20  du  môme  mois,  il  recevait  commission  du  pape  de 
le  conduire  sur  la  place  de  Latran.  Cette  opération  fut 
difficile,  à  cause  du  sol  mouvant  et  de  l'eau  qui  sortait 
de  terre  continuellement  de  tous  côtés;  ce  qui  obligea 
Tarchitecte  à  employer  constamment  cinq  cents  hom- 
.  mes,  dont  trois  cents  étaient  jour  et  nuit  occupés  à 
épuiser  Teau.  En  outre,  cette  grande  pierre  était  en- 
foncée à  vingt-quatre  palmes  de  profondeur  ;  enfin, 

t.  Tempesli,  t.  Il,  lib.  IV,  n»»  xxxi  à  xxxvi,  p.  66  à  63. 
2.  Fol.  70,  vo. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  437 

lorsqu'elle  fut  entièrement  déblayée,  on  s'aperçut 
qu'elle  était  cassée  en  trois  morceaux.  Le  trajet  à  faire 
pour  la  conduire  du  Circo  Massimo  jusqu'à  l'endroit 
où  elle  devait  être  dressée  était  de  plus  d'un  mille  et 
demi  (environ  2,000 mètres)  et  très-difficile,  tant  parce 
qu'il  fallait  avancer  toujours  en  montant,  que  parce 
qu'on  ne  pouvait  éviter  de  tourner  dans  des  rues 
étroites. 

Les  moyens  employés  par  Fontana  pour  le  transport 
et  l'érection  de  cet  obélisque  furent  les  mêmes  que 
ceux  dont  il  s'était  servi  pour  manœuvrer  celui  du 
Vatican.  Il  y  eut  toutefois  cette  différence,  que  l'écha- 
faudage dut  être  plus  élevé,  et  disposé  de  manière  à 
pouvoir  y  introduire  séparément  et  successivement  les 
trois  morceaux  brisés  de  l'aiguille,  afin  de  les  poser, 
ajuster  et  consolider  l'un  sur  l'autre.  Le  rejointoie- 
ment  de  ces  trois  morceaux,  sans  laisser  apercevoir 
aucunes  traces  des  fractures,  préoccupait  beaucoup 
l'architecte;  il  y  pensait  souvent  et  ne  trouvait  pas  de 
solution  satisfaisante,  car  il  savait  bien  qu'il  ne  devait 
pas  songer  à  lier  à  l'extérieur  les  morceaux  brisés  les 
uns  aux  autres,  a  Réfléchissant  à  la  manière  dont  je 
devais  m'y  prendre,  dit-il,  une  nuit  il  me  vint  dans 
l'idée  de  faire,  dans  l'un  des  morceaux  et  dans  l'autre, 
à  l'endroit  où  on  devait  les  réunir  ensemble,  une  en- 
taille  en  forme  de  croix,  creusée  aussi  bien  dans  le 
morceau  du  bas  que  dans  celui  du  haut,  laquelle  in- 
vention me  servit  à  deux  fins  :  la  première,  pour  per- 
mettre d'enlever  les  cordages  passés  sous  les  bouts  des 
morceaux;  la  seconde,  pour  ajuster  et  fixer  ensemble 
un  morceau  avec  l'autre,  cette  entaille  devant  être 
faite  à  queue  d'aronde,  c'est-à-dire  large  au  fond  et 
étroite  à  l'entrée.  Les  revêtements  nécessaires  pour 


438  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

remplir  les  vides  farenl  façonnés  dans  la  même  forme 
et  de  la  même  pierre;  ils  pénétraient  jasqa'au  centre 
même  de  Taiguille  sur  ses  quatre  faces,  et  ayant  été 
plombés  avec  soin,  ils  rattachaient  et  enchaînaient 
ensemble  le  dessus  et  le  dessous  avec  une  telle  so- 
lidité, que  si  Ton  avait  voulu  élever  Taiguille  en  la 
tirant  par  la  pointe,  les  trois  morceaux  se  seraient 
dressés  ensemble,  comme  si  elle  eût  été  d'une  seule 
pièce.  On  croirait  maintenant,  ajoute-t-il,  qu'elle  n'a 
jamais  été  brisée.  » 

Fontana  ne  dit  pas  que,  pour  faire  ces  ligatures, 
boucher  et  revêtir  les  vides  et  les  cassures,  et  trouver 
du  granit  semblable  au  fût,  il  acheva  de  détruire  le 
piédestal  antique,  déjà  brisé  en  plusieurs  morceaux. 
Il  y  avait  sur  ce  piédestal  une  longue  inscription  en 
vers  latins  hexamètres,  en  Thonneur  de  Tempereur 
Constance,  par  ordre  duquel  Tobélisque  fut  transporté 
à  Rome.  Cette  inscription,  rapportée  par  Fontana \ 
fut  relevée  par  Angelo  Rocca,  qui  la  fit  rétablir  sur  un 
piédestal  semblable  à  l'ancien,  lequel  fut  placé,  par 
ordre  de  Sixte,  dans  la  bibliothèque  du  Vatican'. 

Le  45  août  1588,  jour  de  la  fête  de  saint  Laurent, 
martyr,  tout  étant  disposé,  Tobélisque  fut  consacré 
avec  les  mêmes  cérémonies  que  celui  de  Saint-Pierre, 
et  la  croix  élevée  à  son  sommet  sur  les  quatre  lions 
de  bronze,  les  trois  montagnes  et  l'étoile  des  armoi- 
ries de  Sixte.  Le  pontife  accorda  la  même  indulgence 
que  précédemment  à  ceux  qui,  en  passant,  viendraient 
s'agenouiller  au  pied  de  cette  croix  en  faisant  leur 
prière.  Du  niveau  de  la  place  jusqu'à  l'extrémité  de 

1.  Fol.  73. 

2.  NiLby,  Roma,  ttc.^  parte  aniica,  t.  II,  p.  250. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  430 

la  croix,  cet  obélisque  a  deux  cent  quatre  palmes  d'é- 
lévation. 

A  la  suite  de  sa  narration,  Fontana  donne,  sur  un 
môme  folio  (72) ,  deux  dessins  gravés  représentant  cet 
obélisque.  Le  premier  montre  Tétat  dans  lequel  il  se 
trouvait  lorsqu'il  fut  découvert,  avec  ses  fractures  et 
l'ancien  piédestal  à  côlé  ;  le  second  le  fait  voir  tel  qu'il 
a  été  rétabli. 

Voici  les  inscriptions  que  Sixte  fit  graver  en  lettres 
majuscules  sur  ses  quatre  faces  : 

Du  côté  de  la  loge  des  Bénédictions  : 

Constantinus 

Fer  crucem 

Victor 

A.  S.  Silvestro  hic 

Baptizatus 

Cruels  gloriam 

Propagavit. 

Du  côté  de  la  Scala  Santa  : 

FI.  Constantinus  Au  g. 

Constantini  Aug.  F. 

Obeliscum  a  patrë 

Loco  suc  mottifla 

Diuque  Alexandriae 

Jacentem 

Trecentorum  remigum 

Impositum  navi 

Mirandœ  vastitatis 

Per  mare  Tiberimque 

Magnis  molibus 

Romam  convectum 

In  circo  max. 

Ponendum 
S.  P.  Q.  R.  D.  D. 


440  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

Du  cdtë  tourné  vers  la  rue  qui  va  au  Capitole  : 

FI.  Gonstantinus 

Maximus  Aug. 

Ghristianae  fidei 

Vindex  et  assertor 

Obeliscum 

Ab  iEgyptio  rege 

Impuro  voto 

Soli  dicatum 

Sedib.  avulsum  suis 

Fer  Niium  transferri 

Alexaudriam  jussit  : 

Ut  novam  Romam 

Ab  se  tune  conditam 

Eo  decoraret 

Monumento. 

Du  côté  qui  fait  face  à  Sainte-Marie  Majeure  : 

Sixtus  V.  Pont.  Max. 

Obeliscum  hune 

Specie  eximia 

Temporum  calamitate 

Fractum  circi  max. 

Ruinis  humo  limoque 

Alte  demersum  multa 

Impensa  extraxit. 
Hune  in  locum  magno 

Labore  transtulit  : 

Formaeque  pristinae 

Accurate  restitutum 

Cruci  invictissimae 

Dicavit 

A.  MDLXXXVIIÏI.  Pont.  IIII. 

La  dépense  du  transport  et  de  Férection  de  cet  obé- 
lisque, à  laquelle  il  est  fait  allusion  dans  Tinscription 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  441 

qui  précède,  fut  en  effet  considérable.  Fontana  n'en 
parle  pas,  mais  Fea  en  a  donné  le  chiffre,  relevé  des 
comptes  authentiques^  :  il  s'élève  à  24,7i6  écus  (en- 
viron i 32,000  francs),  non  compris  la  fourniture  faite 
par  la  Chambre  apostolique  de  2,858  livres  de  bronze 
pour  les  ornements  et  les  lions  qui  soutiennent  la 
croix.  Fea  ne  dit  pas  si,  dans  la  dépense  qu'il  indique, 
figure  celle  de  la  fontaine  établie  au  pied  de  Taiguille, 
et  dont  nous  parlerons  ci-après. 

8°  Transport  et  érection  de  t obélisque  de  la  place 

du  Peuple, 

Cet  obélisque  fut  le  quatrième  et  dernier  relevé  par 
Fontana.  Comme  le  précédent,  il  gisait  dans  le  grand 
cirque,  où  il  avait  été  amené  d'Egypte  par  ordre  d'Au- 
guste, lorsqu'il  eut  réduit  ce  royaume  à  l'état  de  pro- 
vince romaine  ;  ce  prince  l'avait  consacré  au  soleil. 
Comme  celui  de  Saint-Jean  de  Latran,  il  était  brisé  en 
trois  morceaux  et  couvert  d'hiéroglyphes;  seulement, 
il  a  deux  de  ses  faces  plus  étroites  que  les  deux  autres. 
Le  granit  en  est  très-beau  et  admirablement  travaillé. 
Dans  le  courant  de  1588,  Sixte  ordoiina  de  le  dresser 
sur  la  place  du  Peuple,  près  de  l'église  de  Sainte-Marie, 
qu'il  avait  indiquée  pour  servir  de  titre  à  un  cardinal. 
Celte  opération,  conduite  avec  les  mêmes  procédés 
que  les  premières,  réussit  complètement.  L'aiguille 
fut  restaurée,  ses  trois  morceaux  rapportés  et  ajustés 
et  la  croix  posée  sur  la  pointe  avec  les  cérémonies  ac- 
coutumées. Elle  s'élève,  en  y  comprenant  la  croix,  à 
cent  soixante-trois  palmes  au-dessus  du  niveau  de  la 

1 .  Dans  ses  MisceUaneOf  t.  II,  p.  4,  cités  par  Nibby,  Roma,  etc., 
parte  autica,  t.  11,  p.  260. 


442  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

place.  Sur  son  piédestal,  des  deux  côtés  du  nord  et  du 
midi,  on  voit  gravée  Tantique  inscription  : 

Imp.  CîEsar  Divi  F. 

Augustus 
Pontifex  maximus 
Imp.  XÏI.  Cos.  XI,  trib.  pot.  XIV. 
,  iEgypto  in  potestatem 

Popuii  Romani  redact. 
Soli  donum  dédit. 

Sur  la  face  tournée  du  côté  de  l'église,  Sixte  a  fail 
graver  Tinscription  suivante  : 

Aûte  sacram 

Illius  aedem 

Augustior 

Laetiorque  surgo 

Cujus  ex  utero 

Virginali 

Aug.  imperante 

Sol  justitiae 

Exortus  est. 

Sur  l'autre  face  à  Toccident  : 

Sixtus  V.  Pont.  Max. 

Obeliscum  hune 

A  Caesare  Aug.  soli 

In  circo  max.  ritu 

Dicatum  împio 

Miseranda  ruina 

Fractum  obrutumque 

Erui,  transferri, 

Formae  suae  reddi, 

Crueique  invictiss. 

Dedicari  jussit 

A.  MDLXXXVIIII.  Pont.  IIII. 


VIE   DE   SIXTE-QUINT.  443 

«  Cette  aiguille,  fait  remarquej  Fontana  en  termi- 
nant son  récit  de  Térection  des  obélisques,  est  située 
dans  un  très-beau  lieu,  eu  égard  à  ce  qu'elle  se  dresse 
vis-à-vis  de  la  porte  du  Peuple,  laquelle  est  la  plus 
belle  entrée  de  Rome.  Car  de  cette  porte  à  Ponte- 
Molle  sur  le  Tibre,  il  y  a  plus  d'un  mille  d'étendue,  et 
tout  cet  espace  est  garni  de  palais  et  de  superbes  vil- 
las. Lorsqu'on  a  traversé  la  porte,  on  se  trouve  en  face 
de  trois  rues  les  plus  belles  de  Rome,  très-droites  et 
très-longues,  et  notre  seigneur  se  propose  d'y  faire 
venir  la  quatrième,  la  plus  longue  de  toutes,  qui  n'est 
pas  encore  finie.  L'aiguille  est  placée  de  telle  sorte, 
qu'elle  se  voit  d'un  bout  à  l'autre  de  ces  trois  rues.  « 

L'obélisque  delà  porte  du  Peuple,  fut  le  dernier  que 
Sixte  ordonna  de  redresser.  En  souvenir  de  la  réus- 
site de  l'heureuse  érection  des  quatre  aiguilles  du  Va- 
tican, de  Sainte-Marie  Majeure,  de  Saint-Jean  de  La- 
tran  et  de  la  place  du  Peuple,  le  pontife  fit  frapper 
une  médaille  qui  présente,  d'un  côté,  son  effigie,  et 
de  l'autre  les  quatre  monolithes  avec  ces  mots  :  Cruci 
felicius  consecrata. 

Fontana  lui-même ,  si  l'on  s'en  rapporte  au  fron- 
tispice qui  précède  sa  vie  par  Rellori,  se  fit  frapper  une 
médaille,  pour  transmettre  à  la  postérité  le  souvenir 
du  redressement  de  l'obélisque  du  Vatican ,  la  pre- 
mière et  la  plus  difficile  de  ces  quatre  entreprises.  On 
y  voit  son  buste  sur  la  face ,  avec  ces  mots  :  Domenico 
Fontana  civ,  Rom,  com,  palat,  eq.  aur,  (citoyen  romain, 
comte  Palatin,  chevalier  de  l'Éperon  d'or)  ;  au  revers, 
l'obélisque  du  Vatican  ;  dans  le  champ  à  gauche  : 
Jjjissu  Xysti  Quinti;  à  droite  :  Pont,  Opt,  Max;  autour  : 
Bx  Ner.  Cir,  transtulit  et  erexit. 

Enfin,  dans  le  dessin  gravé  par  Sebbenico,  sur  une 


444  VIE  DB  SIXTE-QUINT. 

seule  feuille,  des  quatre  faces  de  l'obélisque  de  la  place 
du  Peuple,  et  des  deux  colonnes  Trajane  et  Anfonine, 
Fontana  a  placé  Técusson  de  ses  armes,  au  bas  d'une 
dédicace  à  Sixte,  son  constant  protecteur.  Cet  écusson 
de  forme  ovale,  surmonté  d'un  casque  à  cimier,  re- 
présente, au  milieu  du  champ,  un  obélisque,  et ,  de 
chaque  côté,  une  fontaine  versant  de  l'eau,  surmontée 
d'une  équerre.  Ces  armes  sont,  on  le  voit,  à  la  fois 
parlantes  et  emblématiques. 


CHAPITRE  XX 


Aqueduc  de  Teau  Felice.  —  Fontaine  de  Moïse  aux  Thermes  de  Dioclétien. 

Autres  fontaines  créées  par  Sixte. 


Rome  est  la  ville  du  monde  qui  possède,  eu  égard 
à  sa  population,  la  plus  grande  quantité  d'eau  potable, 
amenée  de  loin,  au  moyen  de  magnifiques  ouvrages 
d'art.  Bien  qu'une  partie  considérable  de  ces  monu- 
ments si  utiles  ait  été  détruite  par  les  barbares,  ce  qui 
subsiste  encore,  grâce  aux  réparations  opérées  par  les 
papes,  suffît  pour  donner  la  plus  haute  idée  de  Tabon- 
dance  extraordinaire  des  eaux  qui  alimentaient  Tan- 
cienne  capitale  des  Césars.  Cette  ville  ne  jouissait  pas 
de  cet  avantage  dans  les  premiers  siècles  de  sa  fon- 
dation. Jusqu'en  Tannée  441,  elle  demeura  privée 
d'eau  de  source,  et  ses  habitants  durent  se  contenter 
de  celle  du  Tibre,  presque  toujours  chaude,  trouble, 
et  même  fangeuse.  Mais,  à  cette  époque,  Appius  Clau- 
dius,  surnommé  Cœcus^  le  même  qui  construisit  la 
via  Appia,  étant  censeur  avec  Caius  Plautius,  fit  con- 
struire le  premier  aqueduc  pour  amener  Teau  qui,  de 
son  nom,  fut  appelée  Appia^  tandis  que  Plautius  était 
surnommé  Venox,  pour  indiquer  qu'il  avait  découvert 
la  veine  ou  source  de  cette  eau.  Depuis  ce  moment 
jusqu'au  commencement  de  l'Empire,  plusieurs  autres 
sources  furent  captées  et  conduites  à  Rome,  toujours 


446  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

au  moyen ,  soil  de  tuyaux  soulerrains,  soit  d'aque- 
ducs en  pierres  et  en  briques,  portés  sur  des  arcades, 
soutenues  elles-mêmes  par  des  piliers  massifs  du  plas 
beau  travail.  C'esl  surtout  à  partir  du  règne  d'Au- 
guste jusqu'à  celui  de  Constantin,  dans  un  espace 
d'environ  trois  siècles,  que  le  volume  des  eaux  desti- 
nées à  la  ville  de  Rome  atteignit  sa  plus  grande  puis- 
sance. Pline,  décrivant  les  merveilles  de  cette  capi- 
tale, dans  son  Histoire  naturelle  ^^  considère  comme 
des  monuments  véritablement  inappréciables  les  con- 
structions de  Q.  Marcius  Rex.  Chargé  par  le  sénat. 
Tan  608,  de  réparer  les  conduits  des  eaux  Appia^ 
Aniensis,  et  Tepula^  il  y  ajouta,  avant  que  l'année  de 
sa  préture  expirât,  une  nouvelle  eau,  qu'il  fit  venir  par 
des  canaux  percés  à  travers  des  montagnes,  et  qui,  de 
lui,  reçut  le  nom  de  Marcia,  Agrippa^,  pendant  son 
édilité,  y  joignit  Teau  vierge,  réunit  et  répara  les  an- 
ciens canaux,  construisit  sept  cents  abreuvoirs  [lacus% 
cent  six  fontaines  à  jet  [salientes),  cent  trente  réser- 
voirs, la  plupart  magnifiques,  ornés  et  embellis  par 
trois  cents  statues  d'airain  ou  de  marbre,  et  quatre 
cents  colonnes  de  marbre.  Le  tout  fut  achevé  en  une 
année.  Lui-même,  dans  ses  mémoires  sur  son  édilité, 
dit  avoir  donné  des  jeux  cinquante-neuf  jours  de  suite, 
et  ouvert  cent  soixante-dix  bains  gratuits.  —  Quelle 
fortune  avait  amassée  l'ami  d'Auguste,  pour  faire  de 
tels  dons  au  peuple  de  Rome? 


1.  Lib.  XXXVl,  n<>  xxiv,  t.  20,  p.  192,  éd.  des  classiques  la- 
tins de  Panckoucke,  traduction  de  M.  Ajasson  de  Grandsagne. 

2.  Le  ministre  d'Auguste,  le  même  qui  bâtit  le  Panthéon. 

3.  Nibby,  Roma,  parte  antica,  t.  1,  p.  30,  a  traduit  le  mot  Lacus 
par  Fontanc  versanii,  ce  qui  répondrait  aux  anciennes  bornes- 
Tontaines  de  Paris. 


J 


VIE  DE  SIXTE-<iUINT.  447 

Frontin,  dans  son  Traité  des  aqueducs  *,  confirme  le 
récit  de  Pline.  <  Marcus  Agrippa,  dit-il,  après  Tédi- 
liié  qu'il  exerça  étant  consulaire,  fut,  le  premier, 
chargé  de  l'intendance  perpétuelle  des  eaux,  qui 
étaient  pour  ainsi  dire  son  propre  ouvrage,  et  qu'on 
devait  à  sa  générosité.  Les  eaux  étant  alors  abon- 
dantes, il  détermina  par  des  règlements  la  quantité 
qui  serait  accordée,  soit  aux  travaux  publics,  soit  aux 
réservoirs,  soit  aux  particuliers.  Il  établit  même  à 
ses  frais  un  corps  d'esclaves  chargés  de  l'entretien  des 
aqueducs,  des  châteaux  d'eaux  et  des  réservoirs. 
Auguste,  à  qui  ces  esclaves  échurent  en  héritage,  les 
donna  à  TÉtat.  » 

«  Mais  tous  les  aqueducs  des  époques  antérieures, 
fait  remarquer  Pline  ^ ,  le  cèdent  à  celui  que  com- 
mença Caligula  et  que  termina  Claude.  Les  eaux  des 
sources  Curtia^  Cœrulea  et  Anio  novus  ont  été  ame- 
nées à  Rome  d'une  distance  de  quarante  milles,  et  éle- 
vées au  niveau  des  sept  collines.  On  alloua  pour  cet 
ouvrage  55  millions  500,000  sesterces.  Si  l'on  consi- 
dère attentivement  quelle  quantité  d'eau  il  a  fourni 
au  public  pour  les  bains,  les  rései-voirs,^les  maisons, 
les  canaux,  les  jardins,  les  faubourgs,  les  maisons  de 
campagne;  si  Ton  songe  aux  arcades  construites  pour 
les  amener  de  si  loin,  ainsi  qu'aux  montagnes  percées 
et  aux  vallées  comblées,  on  avouera  que  le  monde 
entier  n'offre  point  de  merveilles  plus  étonnantes.  » 

Aussi  Frontin,  intendant  des  eaux  sous  Nerva  et 
Trajan,  en  parlant  des  ouvrages  exécutés  par  ordre 

1.  Traduil  par  M.  Ch.  Dailly,  dans  la  collection  des  classiques 
laUns  publiés  par  la  librairie  Panckoucke,  2^  série,  p.  444-445, 
no  98. 

2»  Loc.  cit. 


418  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

de  Galigula  et  Claude,  afin  d^amener  les  eaux  à  Rome, 
s^écrie  arec  on  enlbonsiasme  bien  natorel  :  «  Gom- 
ment comparer  à  ces  constmctions  si  nomlH^nses  et 
si  vastes,  exigées  par  cette  immense  quantité  d'eau,  les 
pyramides  évidemment  inntiles  on  les  onvrages  oiseoi 
et  trop  vantés  des  Grecs  ^?  »  —  On  pent  voir  encore, 
dans  la  campagne  de  Rome,  les  restes  des  arcades  de 
Teaa  Claudia  et  Aniene  tuwa^  ceux  da  grand  château 
on  réservoir  près  de  la  Porta  Maggiore,  à  gauche  en 
sortant  de  la  ville,  le  monument  magnifique,  ancien 
arc-de-triomphe  dont  on  a  fait  la  porte  Majeure,  avec 
rinscription  antique  attestant  les  travaux  ordonnés 
par  Tempereur  Claude;  enfin,  aux  Esquilies,  les  raines 
de  la  grande  fontaine,  connue  sous  le  nom  des  Cent- 
Salles. 

Après  Claude ,  les  empereurs  qui  s'attachèrent  le 
plus  à  augmenter  le  volume  des  eaux  destinées  à  Rome, 
furent  Nerva,  Trajan,  Adrien,  les  Antonin,  Septime 
Sévère,  Dioctétien  et  CiOnstantin.  Sous  le  règne  de  Tra- 
jan, Frontin,  qui  en  avait  Tadministration  supérieare, 
a  donné  la  quantité  totale  d'eau  absorbée  chaque  joor 
de  son  temps  dans  la  capitale  du  monde,  tant  pour  les 
services  publics  que  pour  les  besoins  des  particaliers. 
Cette  quantité  était  alors  de  14,018  quinaires,  équi- 
valant, selon  le  calcul  de  M.  de  Prony  ^  à  785,000  mè- 
tres cubes  d'eau.  Mais  il  faut  ajouter  à  ce  chiffre  dix 
mille  quinaires  (557,000  mètres  cubes)  que  Frontin 
recouvra  sur  des  détournements  frauduleux,  et  fil  ren- 
trer pour  l'usage  du  public.  En  outre,  pour  avoir  la 
quantité  totale  des  eaux  qui  alimentaient  l'ancienne 

1.  De  ÀqKxdvciibus,  daos  la  coUecUon  prédtée,  p.  386-7,  n<*  16. 

2.  Mémoires  de  T Académie  des  sciences,  L  II,  p.  451,  An- 
née 1817. 


J 


VIEBE  SIXTE-QUINT.  449 

ville  des  Césars,  il  faut  tenir  compte  du  produit  de 
cinq  autres  aqueducs,  qui  furent  construits  après  Tra- 
jan,  jusques  et  compris  le  règne  de  Constantin  ^  De 
sorte  que,  sans  rien  exagérer ,  il  est  permis  d'évaluer 
à  plus  de  quinze  cent  mille  mètres  cubes  la  totalité  du 
volume  d'eau  qui  était  conduite  à  Rome,  et  débitée  en 
vingt-quatre  heures,  par  les  quatorze  a:queducs  élevés 
à  cet  effet  sur  une  longueur  d'environ  cinq  cents  kilo- 
mètres, et  qui  fonctionnaient  tous  sous  les  règnes  de 
Dioclétien  et  de  Constantin. 

La  propriété  de  ces  eaux  appartenait  en  partie  au 
fisc  de  l'empereur  (fiscus)  ;  en  partie  au  Trésor  public 
[/Erariumpublicum)  :  mais  souvent,  les  mauvais  prin- 
ces s'approprièrent  les  redevances  auxquelles  le  Trésor 
avait  droit.  Frontin  explique,  en  effet*,  «  qu'il  fit  ren- 
trer au  Trésor  public,  grâce  à  l'équité  de  Nerva,  une 
somme  de  250,000  sesterces,  versée  naguère  dans  lés 
coffres  de  Domitien.  » 

Ce  dernier  empereur  n'accordait  pas  facilement  des 
concessions  d'eau  gratuites.  Une  épigramme  de  Mar- 
tial en  est  la  preuve.  Voici  la  demande  qui  lui  fut 
adressée  par  le  poëte  satirique  qui,  semblable  en  cela 
aux  autres  solliciteurs,  savait  flatter  le  tyran,  lorsque 
son  intérêt  l'y  poussait  : 

Est  mihi,  sitque  precor  longum,  te  praeside,  Gaesar, 

Rus  minimum  :  parvi  sunt  et  in  urbe  lares  : 
Sed  de  valle  brevî,  quas  det  sitientibus  hortis, 

Gurva  laboratas  antlia  tollit  aquas. 
Sicca  domus  queritur  nulio  se  rore  foveri^ 

Quum  mihi  vicino  Martia  fonte  sonet  : 

t.  Yoy.  la  note  43,  p.  488,  de  la  traduction  précitée  de  I'ou« 
-vrage  de  FronUn. 

2.  Dans  ion  Traité,  n»  118,  p,  464-5. 

29 


450  VIE  DK  SIXTE-QUINT. 

Qaam  décris  nostris^  Auguste,  penatibus  undanii 
Gastalis  hœc  nobis^  aut  lovis  imber  erit. 

«  Je  possède,  César,  un  petit  bien  de  campagne, 
puissé-je  le  posséder  longtemps  sous  ton  règne  !  et  j'ai, 
de  plus,  une  maisonnette  à  la  ville.  Mais  c'est  à  grand' 
peine  qu'une  pompe  recourbée  apporte  à  mon  jardin 
.  altéré  Teau  d'une  étroite  vallée,  et  ma  maison  à  sec 
gémit  de  ne  pas  jouir  de  la  moindre  rosée,  lorsque 
tout  près  se  fait  entendre  le  bruit  de  la  fontaine  Mar- 
tia.  Prince  auguste ,  l'eau  dont  tu  auras  gratifié  mes 
pénates,  deviendra  pour  moi  l'eau  de  Castalie,  ou  la 
pluie  d'or  de  Jupiter  ^  » 

Rome  jouit  de  la  plus  grande  quantité  d'eau  pen- 
.  dant  près  de  deux  siècles,  de  Constantin  en  306,  jus- 
qu'à la  fin  du  règne  de  Théodoric,  en  541.  Bien  qu'elle 
eût  été  prise  par  Alaric ,  en  409 ,  il  ne  parait  pas  que 
les  Goths  eussent  endommagé  ses  aqueducs  el  ses  fon- 
taines, puisque  Claudius  Rutilus  Numatianus,  qui 
composa  les  distiques  de  son  itinéraire  après  cet  évé- 
nement, décrit  encore  leur  beauté  dans  ces  vers  em- 
phatiques : 

Quid  loqûar  acrio  pendenles  fornice  rivos. 

Que  vix  imbriferas  tolleret  Iris  aquas? 

Hos  potius  dices  crevisse  in  sidéra  montes. 

Taie  giganteum  Graecia  laudat  opus. 
Intercepta  tuis  conduntur  flumina  mûris; 

Consumunt  totos  celsa  lavacra  lacus. 


1.  Martial,  lib.  IX,  ep«  lox.  Tnula«tion  de  MM.  D«iMdi,  Verger 
et  Maugeart,  dans  rédition  des  classiques  latins  de  Panckouck, 
t.  Ill,p.  104-106.—- On  ignore  si  la  suppliqueda  poëte  futaoeueilUe 
favorablement  par  Domitien  ;  il  est  permis  d'en  douter^  ea  lisant 
Tépigramme,  n»  xxxvii,  du  même  Utto. 


VIE  DB  SIXTE-QUJNT.  45i 

Née  miDus  et  proprîis  celebrantur  roscida  venis^ 

Totaque  naiivo  mœnia  fonte  sonant. 
Frigidus  aestivas  hinc  tempérât  halitus  auras; 

Innocuaraque  levât  purior  unda  sitim. 

«  Que  dire  de  ces  ruisseaux  que  des  voûtes  suspen- 
dent au  milieu  des  airs,  à  une  hauteur  où  Iris  élevait 
à  peine  son  arc  chargé  de  pluie?  On  croirait  voir  dans 
ces  monuments  des  montagnes  entassées  jusqu'au  ciel 
parla  main  des  géants  dont  la  Grèce  exalte  les  tra- 
vaux. Détournés  de  leur  cours,  des  fleuves  sont  enfer- 
més dans  tes  murs;  les  bains,  placés  au  sommet  des 
édifices,  épuisent  des  lacs  entiers.  Tu  vois  aussi  circu- 
ler dans  ton  enceinte,  des  eaux  vives,  nées  du  sol 
même  de  la  ville ,  et  qui  y  résonnent  de  toutes  parts. 
La  fraîcheur  qu'elles  répandent  tempère  les  chaudes 
vapeurs  de  Tété,  et  l'on  peut  sans  danger  se  désaltérer 
dans  leurs  ondes  limpides^.  » 

Ce  pompeux  éloge  des  eaux,  des  bains,  des  aque- 
ducs de  Rome,  prouve  que  ces  ouvrages  étaient  encore 
intacts.  Ce  fait  est  confirmé  par  Cassiodore  *,  sous  le 
régne  de  Tbéodoric,  environ  vingt  ans  avant  leur 
destruction  par  Vitigès.  Ce  général  rompit  et  démolit 
les  aqueducs,  afin  de  priver  Rome,  qu'il  assiégeait, 
de  Feau  nécessaire  pour  faire  tourner  les  moulins,  et 
la  forcer  aijisi  à  se  rendre. 

Depuis  cette  époque,  tous  ces  utiles  et  magnifiques 
ouvrages  demeurèrent  ruinés,  et  dans  l'intérieur  de 
Rome,  la  population  des  collines  fut  obligée  d'aban- 
donner les  lieux  élevés  pour  se  rapprocher  du  Tibre, 
qui  fournit  seul,  comme  dans  les  quatre  premiers  siè- 

1.  Traduction  de  M.  E.  DespoU,  dans  les  classiques  latins  de 
PanclLouclte,  2*  série,  p.  14-15. 

2.  Variarum,  lib.  VU. 


452  VIE  DE  SIXTE-QCINT. 

des  de  la  fondation  de  cette  yille,  Feaa  nécessaire  à  ses 
habitants  réduits  à  un  bien  petit  nombre.  Pendant  le 
moyen  âge,  plusieurs  papes  firent  réparer  les  aque- 
ducs les  moins  endommagés,  et  on  sait  que  vers  le 
commencement  du  neuvième  siècle ,  Tancienne  eau 
Appia  arrivait  encore  à  Rome,  mais  en  moindre  quan- 
tité que  sous  les  empereurs  ^.  La  translation  de  la  pa- 
pauté à  Avignon  fut  fatale  aux  restes  des  anciens  aque- 
ducs, comme  à  tous  les  autres  monuments  de  la  splen- 
deur romaine.  Bien  que,  vers  le  quatorzième  siècle,  la 
population  se  trouvât  considérablement  diminuée  par 
les  guerres  civiles  et  par  Téloignement  de  la  cour  pon- 
tificale, néanmoins,  le  peu  qui  était  resté  manquait 
d'eau,  et  fut  obligé  de  descendre  près  du  Tibre,  en 
construisant  des  maisons  sur  remplacement  de  Tan- 
cien  Champ  de  Mars. 

Après  le  retour  des  papes  dans  leur  capitale,  un  de 
leurs  premiers  soins  fut  de  s'occuper  des  eaux  et  des 
fontaines  publiques.  Nicolas  V  d'abord,  Sixte  IV  en- 
suite, firent  réparer  les  aqueducs  et  les  conduites  de 
l'eau  Virgine.  Ce  fait  est  attesté  par  ce  vers  : 

Virgineam  Trivii  qnod  reparavit  aquam , 

inscrit  au-dessous  du  portrait  de  ce  dernier,  placé  au- 
trefois dans  la  bibliothèque  qu'il  avait  fait  construire, 
et  maintenant  dans  une  des  salles  du  Vatican.  Pie  IV 
avait  entrepris  d'amener  à  Rome  une  des  veines  de 
cette  même  eau;  mais  cet  ouvrage  ne  fut  achevé 
que  vers  la  fin  de  1570,  sous  le  pontificat  de  Pie  V.  Ce 
pape  donna  un  cours  à  plusieurs  étangs  d'eau  stag- 
nante, qui  rendaient  les  alentours  du  mont  Pincio 

].  Nibby,  Roma,  ttc,  parte  antica,  1. 1,  p.  333. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  483 

très-malsains,  et  il  s'efforça,  par  ce  moyen,  d'assainir 
Fair  de  ce  quartier,  tout  en  accordant  des  concessions 
d'eau. 

Après  sa.  mort,  arrivée  en  1572,  son  successeur, 
Grégoire  XIII,  continua  Toeuvre  de  la  distribution  de 
l'eau  dans  les  différents  quartiers  de  Rome,  qu'il  em- 
bellit d'un  grand  nombre  de  fontaines  monumentales. 
C'est  ainsi  que  par  son  ordre  Giacomo  délia  Porta, 
son  architecte  ordinaire,  fit  à  lui  seul  celles  de  la  place 
Navone,  de  la  place  du  Peuple,  de  la  place  Colonne, 
du  Panthéon,  du  Gapitole,  de  la  porte  des  Hébreux 
près  le  Ghetto,  et  des  seigneurs  Mattei,  sur  la  place 
de'  Funari. 

Mais  deux  vastes  régions  de  la  ville  demeuraient 
encore  privées  d'eau,  savoir  :  le  quartier  au  delà  du 
Tibre,  connu  sous  le  nom  de  Borgo  et  Trastevere  ;  et 
celui  des  Thermes  de  Dioclétien,  qui  s'étend  sur  le 
Quirinal,  l'Esquilin  et  le  Viminal,  de  Sainte-Marie 
Majeure  jusqu'aux  pieds  du  Pincio.  Il  était  réservé  à 
Paul  V,  de  l'illustre  famille  Borghèse,  d'amener, 
vingt  ans  plus  tard,  l'eau  à  laquelle  il  a  donné  son 
nom  dans  le  Trastevere,  et  d'embellir  le  Janicule  de 
la  magnifique  fontaine  Pauline.  Sixte-Quint  eut 
l'honneur  de  faire  capter  et  conduire  la  source  qui 
alimente  le  quartier  des  Thermes,  et  qui,  de  son  pré- 
nom, a  été  appelée  Felice.  Toutefois,  il  est  juste  de 
reconnaître  que,  dès  i58i,  une  société  de  spécula- 
teurs avait  soumis  ce  projet  à  Grégoire  XIII,  et 
qu'en  1583,  les  conditions  en  avaient  été  réglées  et 
acceptées  par  ce  pontife.  Sa  mort,  arrivée  en  avril 
d585,  avait  arrêté  le  commencement  des  travaux. 

Dès  le  jour  môme  de  sa  prise  de  possession  à  Saint- 
Jean  de  Latran,  le  dimanche  i^  mai  1585,  ainsi  que 


454  VIB  DE  SIXTE-QUINT. 

Tattesie  Domenico  Fontana^,  Sixte,  reprenant  le  projet 
de  son  prédécessenr,  signa  dans  sa  Tilla,  le  décret  oa 
bulle  pour  son  exécution.  Le  1*'  juin  soirant,  il 
acheta  de  Martio  Colonna,  duc  de  Zagarola,  ane  soorce 
située  dans  nn  domaine  appartenant  à  cette  noble  fa- 
mille, à  environ  seize  milles  de  Rome,  près  de  Tan* 
cienne  Preneste,  à  côté  d'an  vieux  château  nommé 
Agro-Colonna.  Cette  eau  formait  un  lac  et  se  perdait 
dansleTeverone.  Sixte  Tacquit  moyennant  25,000  écos 
d*or  en  or  (environ  210,000  francs),  et  il  réunit  en- 
semble plusieurs  autres  sources,  de  manière  à  former 
un  volume  d'eau  d'environ  soixante-dix  onces  romai- 
nes. L'exécution  de  cette  entreprise  avait  d'abord  été 
laissée  à  Matteo  Bartalani,  qui  en  avait  été  chargé  par 
Grégoire  XIIL  Mais  Sixte  l'écarta  bientôt  et  lui  sub- 
stitua Domenico  Fontana,  qui  avait  toute  sa  confiance. 
Dans  ce  travail,  Domenico  fut  puissamment  aidé  par 
Giovanni,  son  frère  aîné,  architecte  fort  expérimenté 
dans  Fart  du  fontainier,  et  qui  fut  employé,  toute  sa 
vie,  à  établir  des  conduites  d'eau,  des  aqueducs  et  des 
fontaines.  Bien  qu'il  ne  se  trouve  pas  voonmié  une 
seule  fois  dans  l'ouvrage  de  son  frère,  il  est  certain, 
d'après  le  Baglione  ',  que  Giovanni  Fontana  aida  Do- 
menico dans  presque  toutes  ses  entreprises,  et  qu'il  lui 
fut  d'un  grand  secours,  étant  lui-même  un  homme  de 
beaucoup  de  ressources.  Il  s'efifaçait  devant  le  talent 
supérieur  et  la  volonté  impérieuse  de  l'artiste  favori 
de  Sixte.  Mais  la  postérité  a  le  droit  de  reprocher  à 
Domenico,  de  n'avoir  pas  dit  un  mot  de  l'assistance 
précieuse  que  son  aîné  lui  fournit,  avec  une  grande 
modestie.  Giovanni,  du  reste,  a  laissé  de  son  talent 

1.  Dans  800  ouvrage,  fol.  54. 

2.  Ëdilion  dl  Nopoli,  1733,  iii-4«,  p.  123. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  4«^\ 

extraordinaire  pour  amener  les  eaux  et  construiie  des 
fontaines  le  témoignage  le  plus  éclatant,  dans  la 
magnifique  nappe  qu'il  alla  chercher  à  trente-cinq 
milles  de  Rome,  et  qu'il  fit  jaillir  comme  un  fleuve^  du 
haut  du  Janicule>  près  de  Saint*Pierre  in  Montorio, 
par  les  bouches  et  les  vasques  élégantes  de  la  superbe 
fontaine  élevée  par  Paul  V,  en  1612.  L'eflfet  de  ce 
château  d'eau  est  bien  plus  imposant  que  celui  de  ; 
la  Fontaine  du  Moïse,  à  laquelle  il  avait  travaillé  avec 
son  frère. 

La  conduite  de  Teau,  achetée  par  Sixte-Quint,  jus- 
que sur  le  Quirinal  et  TEsquilin  présentait,  si  l'on  en 
croit  Domenico,  des  difficultés  égales  à  celles  que  les 
anciens  Romains  avaient  eues  à  surmonter.  Pour 
trouver  la  source,  il  fut  nécessaire  de  creuser  une 
montagne  de  pierre  dure,  sur  une  étendue  de  plus  de 
deux  milles.  L'eau  court  sur  un  espace  de  vingt-deux 
milles,  tantôt  sur  des  aqueducs  très-élevés,  tantôt  dans 
des  souterrains  profonds,  au  milieu  d'un  massif  de 
rocs  des  plus  durs.  Fontana  assure  que  deux  mille,  et 
quelquefois  môme  jusqu'à  trois  et  quatre  mille  ou- 
vriers, selon  les  saisons,  furent  occupés  à  ces  travaux, 
qui  furent  poussés  avec  la  plus  grande  célérité,  afin 
de  répondre  au  désir  du  pontife  de  les  voir  prompte- 
ment  achevés.  Ce  désir  était  motivé  chez  Sixte,  non- 
seulement  par  l'ardeur  naturelle  de  son  caractère,  qui 
le  portait  à  vouloir  la  prompte  fin  de  ce  qu'il  avait  en- 
trepris, mais  en  outre  pour  prouver  à  ses  sujets  qu'il 
ne  s'était  pas  trompé.  En  effet,  la  difficulté  de  l'œuvre 
et  la  grandeur  de  la  dépense  avaient  excité  des  doutes, 
jusque  dans  son  entourage,  sur  la  possibilité  de  sa 
réussite.  On  disait  publiquement  à  Rome,  que  ni  les 
contemporains  ni  leurs  descendants  ne  verraient  ja- 


456  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

mais  cet  ouvrage  terminé  ^  Il  le  fut  néanmoins  en 
trois  années  :  commencés  à  la  fin  de  juin  1585,  les 
travaux  étaient  achevés  dans  le  cours  de  1588.  Ils 
avaient  coûté,  selon  le  témoignage  de  FontanaS  en«- 
viron  deux  cent  soixante-dix  mille  écus,  y  compris  le 
prix  d'acquisition  de  la  source. 

A  Texemple  de  Claude  et  des  autres  empereurs,  qui 
ont  fait  amener  de  Teau  à  Rome,  Sixte  voulut  perpé- 
tuer, par  des  inscriptions  sur  les  aqueducs,  le  souvenir 
de  cette  grande  et  utile  entreprise.  Il  en  a  fait  placer 
quatre,  qui  rappellent  que  c'est  à  lui  qu'on  en  doit  la 
pensée  et  la  réussite. 

D'abord,  hors  de  Rome,  à  l'endroit  nommé  le  Monte 
del  Grano,  dans  la  direction  de  Frascati,  sur  l'arc  qui 
traverse  la  route,  du  côté  qui  regarde  cette  ville, 
on  lit  : 

Sîxtus  V.  Pont.  Max. 

Quo  fontibus  restitutis 

Deserti  urbis  îterum  habitarentur  colles 

Acquas  undique  inveniendas  mandavit 

An.  MDLXXXV.  Pontifie.  I. 

Sur  le  môme  arc,  du  côté  de  Rome  : 

Sixtus  Y.  Pont.  Max. 

Plures  tandem  acquarum  scaturlginçs  inventas 

In  unum  collectas  locum  subterraneo  ductu  per 

Hune  transire  arcum  a  se  fundatum  curavit 

An.  MDLXXXV.  Pontifie.  I. 

Dans  l'enceinte  de  Rome,  en  dedans  de  la  porte 
Saurliprenzo,  sur  une  arcade  du  même  aqueduc,  à 
droite  en  entrant  dans  la  ville,  on  lit  : 

1.  TempesU,  1. 1,  lîb.  XI,  n»  xvii,  p.  178-9. 

2.  Loo,  cit.,  fol.  54. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  457 

Sixtus  V.  Pont.  Max. 

Ductam  aquœ  felicîs 

Rivo  subterraneo 

Mill.  Pass.  XIII 

Substru(îtione  arcuata  VII 

Suo  sumplu  erexit 
An.  MDLXXXV.  Pontifie.  I. 

De  l'autre  côté  ; 

• 

Sixtus  V.  Pont.  Max. 

Yîas  ntrasque  et  ad  S.  Marîam 

Maiorem  et  ad  S.  Marîam 

Angelorum  ad  populi 

Gommoditatem  et  devotionem 

Longas  latasq. 

Sua  impensa  stravit. 

An.  MDLXXXV.  Pont.  I. 

Tempesti  fait  remarquer\  à  roccasion  des  mots  Suo 
sumptu  employés  dans  ravant-dernière  inscription, 
que  toute  la  dépense  de  Tacquisition  de  Teau  et  de  sa 
conduite  jusqu'à  Rome,  fut  payée  en  effet  avec  le  re- 
venu particulier  ou  liste  civile  de  Sixte,  qui  se  priva 
de  beaucoup  de  choses  pour  faire  jouir  le  public  de 
cette  eau.  On  doit  ajouter  qu'il  en  jouit  lui-même,  en 
la  faisant  diriger  dans  sa  villa,  qu'il  embellit  de  bas- 
sins et  de  fontaines,  ainsi  que  l'explique  son  archi- 
tecte '.  Mais  il  est  juste  de  reconnaître  que  ce  grand 
ouvrage  est  le  plus  utile  de  Sixte-Quint.  —  «  Cette 
création  (d'eau),  dit  L.  Ranke  dans  son  Histoire  de  la 
papauté  pendant  les  seizième  et  dix-septième  siècles^ ^ 

1.  Loc.  cit.,  n»  xvui,  p.  179. 

2.  Fol.  38,  ut  supra. 

3.  Traduit  de  l'allemand  par  J.-B.  Haiber,  avee  des  notes  de 
M.  de  Saint-ChéroQ,  3  toI.  in-S»,  2^  éd.  Paris,  Sagnier  et  Bray, 
1848,  t.  H/p.  88. 


45S  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

était  un  immense  avantage  pour  ce  quartier  et  poar 
toute  la  ville.  L'Aqua  Felice  donne*  en  vingt-quatre 
heures,  20,537  mètres  cubes  d'eau  et  entretient  vingt- 
sept  fontaines.  On  commença,  en  effet,  à  construire 
de  nouveau  sur  ces  hauteurs  ;  Sixte  y  encouragea  par 
des  privilèges  particuliers...  Il  établit  la  Via  Felice  et 
le  Borgo  Felice^  ouvrit  de  tous  côtés  les  rues  qui  con- 
duisent encore  aujourd'hui  à  Sainte-Marie  Majeure, 
et  il  avait,  de  plus,  le  dessein  d'unir  toutes  les  basi- 
liques de  Rome  par  de  larges  et  grandes  rues.  Les 
poètes,  dans  leurs  éloges,  disaient  que  Rome  se  dou- 
blait et  cherchait  à  occuper  de  nouveau  ses  antiques 
demeures.  » 

Après  avoir  expliqué  les  diflBcultés  qu'il  eut  à  sur- 
monter pour  amener  cette  eau  à  Rome,  Fontana  fait 
remarquer  que,  comme  elle  arrive  dans  l'endroit  le 
plus  élevé  de  la  ville  (sur  la  rive  gauche  du  Tibre),  il 
devint  facile  de  la  diriger  de  ce  point  culminant  sur 
le  sommet  des  autres  collines,  qui  s'en  trouvaient  alors 
privées,  telles  que  le  Capitole,  le  Palatin,  le  Gœlius,  le 
Yiininal  et  le  Quirinal.  a  Si  bien,  ajoute-t-il,  que  ces 
monts  seront  désormais  aussi  commodément  fournis. 
d*eau  que  les  parties  les  plus  basses  de  la  ville.  Cette 
eau  a  été  cause  qu'on  voit  à  présent  (1590)  ces  sites^ 
abandonnés  auparavant  par  suite  de  leur  aridité,  em- 
bellis de  ruisseaux  qui  en  font  la  richesse  et  décorés 
de  fontaines  dues  aux  concessions  libérales  de  notre 
seigneur  (Sixte).  La  salubrité  de  l'air  est  revenue  avec 
ces  eaux;  on  recommence  à  habiter  ces  monts;  on  y 
construit  des  palais  et  des  maisons  en  grand  nombre, 
et  comme  une  nouvelle  Rome.  Les  jardins,  en  absor- 
bant cette  eau,  qu'ils  attendaient  depuis  si  longtemps, 
montrent  en  toute  saison  une  fraîcheur  verdoyante  et 


VIE  DE  SIXTE-QUINT*  459 

une  végélation  plantureuse,  et,  avec  les  fleurs  qu'ils 
étalent  et  Tombre  qu'ils  offrent,  ils  présentent  Timage 
d'un  printemps  perpétuel,  attirant  la  cour  et  la  ville, 
et  engageant  les  Romains  à  venir  se  flxer  sur  ces  col- 
lines si  riantes  et  si  fraîches,  surtout  pendant  les  cha- 
leurs de  l'été*.  » — Cette  idylle  de  l'heureux  architecte 
de  Sixte  n'est  pas  complètement  vraie  :  sans  douie, 
depuis  la  conduite  de  YAqua  Felice^  on  a  bâti  sur  la, 
place  des  Thermes  et  dans  les  rues  voisines,  et  la  po- 
pulation, bien  que  clair-semée,  est  revenue  prendre 
possession  de  ces  lieux,  entièrement  déserts  aupara- 
vant; mais  l'eau  et  les  constructions  ont  été  impuis- 
santes pour  chasser  de  ces  lieux  la  malaria,  qui  règne 
dans  la  plupart  des  quartiers  de  Rome. 

Pour  couronner  son  œuvre.  Sixte  voulut  ériger  une 
fontaine  monumentale,  plus  belle  que  celles  qui  exis- 
taient alors  dans  sa  ôapitale  *.  Il  en  demanda  le  plan 
à  son  architecte,  et  celui-ci,  pour  flatter  son  maître, 
choisit,  comme  sujet.  Moïse  faisant  jaillir  avec  sa  ba- 
guette l'eau  du  rocher.  Cette  fontaine  fut  établie  sur 
la  place  Sainte-Suzanne,'  le  long  delà  rue  qui  conduit 
du  Quirinal  à  la  porte  Pia,  non  loin  des  anciens  ther- 
mes de  Dioclétien.  Du  palais  de  sa  villa,  dont  une  des 
façades  était  vis-à-vis  de  ces  thermes,  transformés  par 
Michel-Ange  en  l'église  de  Notre-Dame  des  Anges, 
Sixte  pouvait  voir  couler  comme  trois  rivières  des 
trois  bouches  de  cette  fontaine.  Sa  construction  est 
tout  en  travertin,  avec  quatre  colonnes  antiques  d'or- 
dre  ionique,  deux  en  marbre  Cipollin,  deux  en  brèche 

1 .  Loc,  cit,,  fol.  54,  ▼«. 

2.  CeUe  de  Trévi  ne  consistait  alors  que  dans  trois  bouches 
jadllissantes,  et  la  fontaine  Pauline,  sur  le  Janicule,  n'existait  pas 
^eore. 


460  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

grise,  encadrant  trois  niches,  el  supportant ,  avec  les 
pilastres  placés  aux  deux  angles ,  Tarchitrave  sur  la 
frise  de  laquelle  on  lit  : 

Gœpit  Pont.  an.  I,  absolvit  III,  MDLXXXVII 

pour  indiquer  avec  quelle  rapidité  cette  entreprise  fut 
menée.  Sur  Tarchitrave  s'élève  Tattique,  terminé  par 
une  corniche  portée  par  deux  pilastres.  Les  armoi- 
ries de  Sixte,  soutenues  par  deux  anges,  sont  au-dessus  ; 
à  chaque  extrémité  s'élèvent  deux  petites  aiguilles,  en 
forme  d'obélisque,  correspondant  aux  pilastres  placés 
au-dessous  et  accompagnant  ceux  qui  encadrent  les 
armoiries.  Au  milieu  de  cet  attique,  trop  lourd  et  d'une 
trop  grande  élévation,  relativement  à  la  partie  infé- 
rieure de  la  fontaine,  on  lit  : 

Sixtus  Y.  Pont.  Max.  Picenus 

Aquam  ex  agro  Golumnae 

Via  Prœnest.  sinistrorsum 

Multar.  collectione  venarum 

Ductu  sinuoso  a  receptaculo 

Mill.  XX  a  capite  XXII  adduxit 

Felicemq.  de  nomine  ante  Pont,  dixit. 

Entre  les  quatre  colonnes  de  marbre  ci-dessus  dé- 
crites ,  s'ouvrent  trois  niches  en  forme  d'arcades , 
avec  des  pilastres.  Les  deux  latérales  sont  ornées  cha- 
cune d'un  bas-relief  en  marbre,  représentant,  ce- 
lui à  droite  du  spectateur,  Gédéon  faisant  l'épreuve 
de  la  manière  de  boire  de  ses  soldats  ;  celui  de  gauche, 
Aaron  guidant  le  peuple  vers  les  eaux  désirées.  La 
niche  du  milieu  renferme  la  statue  de  Moïse,  tenant 
dans  sa  main  droite  le  bâton  avec  lequel  il  montre  ler> 
eaux  qui  jaillissent  du  rocher,  et  portant  dans  sa  main 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  461 

gauche  les  tables  de  la  Loi,  tandis  que  de  son  front 
sortent  des  rayons  de  lumière.  Les  théologiens  et  les 
savants*  ont  fait  observer,  à  Toccasion  de  ces  rayons 
et  des  tables  de  la  Loi,  que  c'est  mal  à  propos  que 
Prospero  Bresciano,  Tauteur  de  la  statue,  a  donné  ces 
attributs  à  Moïse,  puisqu'à  l'époque  où  il  fit  jaillir 
Feau  du  rocher,  il  ne  les  avait  pas  encore  reçues  de 
Dieu.  Cette  critique  est  fondée  au  point  de  vue  chro- 
nologique :  mais  elle  n'a  pas  arrêté  Sixte,  car  Moïse 
n'est  pas  représenté  ici  au  moment  du  miracle  des 
eaux,  mais  pour  rappeler  les  principaux  événements 
de  son  histoire,  et  les  attributs  qui  le  font  ordinaire- 
ment reconnaître.  Quoi  qu'il  en  soit,  on  a  fait  au  sculp- 
teur un  autre  reproche  plus  juste,  et  qui,  malheureu- 
sement, causa  sa  mort.  Le  Baglione,  dans  sa  vie  de 
Prospero  Bresciano  S  rapporte  que  cet  artiste  «  tra- 
vailla à  une  statue  plus  grande  que  nature,  d'un  Moïse 
qui  fut  placé  dans  la  niche  du  milieu  de  la  fontaine 
de  l'Eau  Félice,  aux  Thermes  :  mais  dans  cet  ouvrage, 
ajoute-t-il,  Prospero  ne  donna  pas  de  lui  une  haute 
opinion ,  d'autant  qu'on  en  attendait  de  grandes  cho- 
ses. La  cause  de  sa  faute  fut,  qu'il  s'obstina  à  vouloir 
travailler  à  cette  statuç  couchée  par  terre,  ce  qui  l'em- 
pêchait de  s'apercevoir  de  ses  défauts  et  de  ses  man- 
ques de  proportion.  Bien  qu'il  en  eût  été  averti  par 
des  amis,  il  n'ajouta  pas  foi  à  leurs  observations.  C'est 
ainsi  qu'il  demeura  trompé  par  son  propre  entêtement, 
étonnant  tous  les  professeurs  de  dessin,  qui,  ne  pou- 
vaient comprendre  comment  un  homme  si  habile  dans 
son  art,  avait  pu  commettre  une  si  grande  erreur,  sur- 

1.  Voy.  Nibby,  Roma,  etc,^  parte  moderna^  t.  II,  p.  18. 
?.  Ëdition  di  Napoli,  t773,  in-4o,  p.   40-41.  Ce  passage  est 
également  cité  par  Nibby,  ut  supra ^  i,  II,  p.  19. 


46Î  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

tout  dans  la  sculpture,  art  qui  a  ses  mesures,  lesquelles 
ne  peuvent  pas  tromper,  à  moins  que  Tartîste  ne  yeuille 
pas  tenir  compte  du  conseil  d*autrui.  Cette  statue  fit 
perdre  à  Prospero  toutrhonneur  qu'il  avait  acquis  de- 
puis longtemps  par  de  nombreux  ouvrages  exécutés 
avec  talent.  Il  essaya  néanmoins  de  prouver  à  tous, 
avec  une  grande  obstination,  que  cette  statue  était 
proportionnée  et  belle;  mais  flnalement,  s'apercevant 
que  chacun  en  disait  du  mal,  il  tomba  dans  un  cha- 
grin si  profond ,  quMl  fut  atteint  d'une  humeur  noire 
qui  l'abattit,  et,  en  peu  de  temps,  le  conduisit  au  tom- 
beau. Il  mourut  dans  la  demeure  d'un  célèbre  ama- 
teur, le  seigneur  Fui  vio  Orsino,  grand  ami  des  artistes.» 

((  Chacun,  ajoute  le  Baglione,  en  terminant  la  bio- 
graphie de  Prospero,  devrait  prendre  exemple  sur  cet 
homme,  et  ne  passe  fier  à  son  propre  jugement,  lors- 
que, de  l'avis  des  autres  connaisseurs,  il  ne  doit  pas 
élre  suivi  :  car  bien  souvent  nous  restons  trompés  par 
noire  passion,  ou  par  notre  intérêt,  qui  nous  fait  per- 
dre, en  un  moment,  toute  la  gloire  précédemment  ac- 
quise à  l'aide  d'un  travail  opiniâtre  pendant  un  long 
espace  de  temps.  » 

Le  reproche  que  les  contemporains  adressaient  à 
Prospero  Bresciano  est  fondé  :  la  statue  de  Moïse  est 
trop  courte,  elle  manque  de  proportions.  Néanmoins, 
l'expression  du  chef  des  Hébreux,  même  après  celle 
de  la  statue  de  Michel-Ange ,  est  énergique  et  pleine 
de  majesté.  Elle  dut  plaire  à  Sixte,  qui  aimait  la  force, 
et  il  l'accepta  en  outre  avec  satisfaction,  comme  une 
allusion  à  la  réussite  de  cette  entreprise,  et  des  prin- 
cipaux actes  de  son  gouvernement. 

Le  bas-relief  à  gauche  du  spectateur  est  de  Gio.  Bat- 
tista  délia  Porta,  qui  a  également  exécuté  un  des  deux 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  463 

anges  qui  soutiennent,  dans  le  haut  de  Tattique,  Té- 
cusson  aux  armes  du  pontife.  On  lui  a  fait  le  reproche 
d'avoir  représenté  Aaron  en  habit  de  grand  prêtre, 
alors  que  cette  dignité  tf  était  pas  encore  établie  au  mo- 
ment où  Moïse  fit  sortir  Teau  du  rocher.  Mais  cet  ana- 
chronisme ne  nuit  pas  à  la  beauté  de  sa  composition. 

L'autre  bas-relief  fut  exécuté  par  Flaminio  Vacca. 
En.  résumé,  l'ensemble  de  cette  fontaine,  quoique 
lourd,  présente  un  aspect  noble  et  imposant,  et  l'on 
doit  louer  l'architecte  qui  en  a  tracé  le  plan  et  choisi 
les  sujets  exécutés  par  les  sculpteurs. 

Au-dessous  de  la  statue  de  Moïse  et  des  deux  bas- 
reliefs  latéraux,  l'eau  se  précipite  par  trois  grosses 
bouches  et  va  tomber  dans  trois  vasques ,  entre  les- 
quelles on  voit  quatre  lions  lançant  l'eau  par  la  gueule 
dans  trois  autres  bassins  placés  devant.  Ces  lions  ne 
sont  plus  les  mêmes  que  cqux  qui  avaient  été  mis  là, 
par  ordre  de  Sixte.  Grégoire  XIV  a  fait  transporter 
ces  derniers  au  nausée  égyptien  du  Vatican  et  les  a  fait 
remplacer  par  d'autres  modernes  en  marbre  blanc. 

Les  anciens  lions  méritaient  bien  d'être  conservés 
avec  soin  dans  un  lieu  couvert,  car  ils  sont  très-pré- 
cieux sous  tous  les  rapports  :  deux  d'entre  eux  sont  en 
porphyre  gris  antique ,  pierre  très-dure,  ainsi  que  le 
fait  remarquer  Fontana,  et  qui  ressemble  au  granit 
oriental.  Ces  lions  avaient  été  trouvés  près  du  Pan- 
théon, et  l'on  croit  qu'ils  faisaient  partie  du  tombeau 
de  M.  Agrippa.  Les  deux  autres  sont  de  marbre  sta- 
tuaire, et  ils  étaient  placés  de  chaque  côté  de  la  porte 
de  Saint-Jean  de  Latran,  lorsque  Sixte  ordonna  de  les 
enlever  pour  décorer  sa  fontaine  '. 

1.  Nibby,  hc,  cit,^  p.  20. 


464  VIB  DE  SIXTE-QCINT. 

.  La  constructioa  de  ce  monument  marcha  de  pair 
a?ec  les  travaux  qui  amenaient  Teau  de  TAgro  Co- 
lonna,  afin  que  le  tout  pût  être  terminé  en  même  temps. 
Le  4  juin  1587^  le  pape,  accompagné  des  cardinaux 
Montalto,  Azzolino  et  Rusticucci,  se  rendit  à  ce  do- 
maine, afin  de  visiter  la  source.  Il  y  fut  reçu  par  le  duc 
de  Zagarola,  qui  lui  offrit,  pour  la  nuit  suivante,  Thos- 
pitalité  dans  son  vieux  château  du  moyen  âge. 

A  Foccasion  de  cette  excursion ,  Guglielmo  Blanco, 
l'un  des  familiers  de  Sixte,  composa  les  vers  suivants, 
inspirés  par  la  même  flatterie  exagérée  qui  fit  compa- 
rer plus  tard  Louis  XIV  au  soleil  ^ 

Oceano  solem  demergi  Roma  putavit, 

Felices  quando  Sixtus  adivit  aquas. 
Et  jam  se  densa  obscurae  caligine  noctis 

iQYolui  sensit^  sole  abeunte  suo. 
Ad  te,  Roma,  redi,  vultusque  résume  priores; 

Nox  brevis  ista  fuit,  redditur  ecce  dies. 
Clarior  ex  undis  redeas,  nam  Sixtus  in  urbem 

Clarior.ex  undis  Phœbus  ut  ipse  redit. 

«Rome  a  cru  que  le  soleil  était  englouti  dans  l'O- 
céan, lorsque  Sixte  alla  visiter  les  eaux  Heureuses  :  et 
déjà,  elle  se  sentait  envelopper  des  ténèbres  épaisses 
d'une  obscure  nuit,  en  l'absence  de  son  soleil;  Reviens 
à  toi,  Rome,  reprends  tes  sens  et  ton  visage  :  cette  nuit 
a  été  courte  ;  voici  le  jour  revenu.  Sors  plus  brillante 
des  ondes,  car  Sixte  revient  dans  sa  ville  semblable  à 
Phœbus,  plus  brillant  lorsqu'il  sort  des  ondes  de  là 
mer.  » 

1 .  Ces  vers  rappellent  également  ce  distique  attribué  à  Virgile  : 

Nocte  pluit  fotai  redeunt  spectacula  mane. 
DWisam  imperium  cum  Jove  Cœsar  liabet. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  465 

Le  même  courtisan  célébra  Fœuvre  de  Sixte,  dans 
un  poëme  latin  Intitulé  :  Aquœ  FelicesK  II  y  chante 
les  fontaines  glacées,  les  jardins  arrosés  par  celte  eaa 
amenée  de  si  loin  et  avec  tant  de  frais  ;  et,  cette  fois,  sa 
louange  est  plus  juste,  a  Tu  conduis,  dit^il  au  pontife, 
par  un  long  canal  Veau  Félice  sur  les  sommets  dessé- 
chés du  mont  Quirinal ,  afin  d'arroser  par  des  fontai- 
nes intarissables  les  jardins  altérés,  et  de  rendre  fer- 
tile un  sol  jusqu'alors  frappé  de  stérilité.  » 

Inque  Quirinalis  sitientia  culmina  mentis 
Felicem  longo  fornice  ducis  aquam  ; 

Siccos  assiduis  ut  fontibus  irriget  hortos, 
Fecundum  e  sterili  reddat  et  ipsa  solum. 

Dix  jours  après  sa  visite  à  la  source,  le  45  juin  1587, 
le  pape,  sa  cour  et  la  foule  assemblée  virent  jaillir, 
des  bouches  de  la  fontaine  du  Moïse,  les  flots  de  cette 
eau  que  les  Romains  frondeurs  avaient  prédit  ne  de- 
voir jamais  arriver  jusqu'à  la  ville  ^  La  réussite  était 
complète.  Pour  la  célébrer.  Sixte  fit  frapper  une  mé- 
daille en  or  et  une  en  argent,  portant  son  effigie  d'un 
côté  ;  de  l'autre  cette  devise  :  «  Unda  semper  Félix.  »  Il 
la  fit  distribuer  en  grand  nombre  aux  principaux  per- 
sonnages de  Rome ,  ainsi  qu'à  ceux  qui  avaient  pris 
part  à  l'entreprise,  sans  oublier  le  menu  peuple,  au- 
quel il  fit  jeter  des  pièces  de  monnaie.  En  outre,  il 

t.  Pendant  nn  de  ses  séjours  à  Rome,  le  Tasse  composa  des 
vers  :  —  Aile  acque  Felici  condotte  in  Roma  da  SS»  Sisto  V,  — 
Us  commencent  par  celui-ci  : 

Àcque,  che  per  commt'n  chiuto  e  profondo,  etc. 

Le  poëte  y  dit  que  l*eau  coule  d'abord  dans  un  souterrain  obscur, 
et  s*élève  ensuite  joyeusement  vers  la  lumière  du  soleil,  pour  con- 
templer Rome  telle  qu'Auguste  la  vit. 

30 


L 


«M  YIE  VU  8IXTE-QUINT. 

Toalat  assurer  la  conservation  de  son  œnTre,  et,  dans 
ce  but,  il  publia  la  bulle  Supremi  cura  regtmrnis  \  par 
laquelle  il  confia  Tadministration  et  la  sunrdllance 
de  cette  eau  à  la  Congrégation  des  cardinaux»  chargée 
des  routes,  des  ponts  et  des  eaux,  en  assignant  pour 
Teatretien  des  ouvrages  un  revenu  annuel  de  quatre- 
vingt  onze  luoghi  ou  actions  du  Mont  de  la  Reli- 
gion. 

Indépendamment  de  la  fontaine  du  Moïse,  le  pape 
avait  fait  établir  à  ses  frais,  du  côté  du  couchant  de 
la  place  des  Thermes,  un  très-grand  lavoir  public,  au- 
dessus  de  la  porte  duquel  était  cette  inscription  : 

Sixtus  PP.  V. 

Pauperum 
Commodltatî 

mulierum 

extrui  fècit 
A.  MDLXXXVIII  <. 

Quarante  ans  environ  après  la  mort  de  Sixte,  Ur- 
bain y  m  fit  réunir  à  YAqua  Felice  plusieurs  petites 
veines,  ce  qui  porta  son  volume  à  cent  onces  ro- 
maines \  En  1835 ,  ainsi  que  l'atteste  une  inscription 
placée  sur  le  château  de  TEau-Félice,  à  côté  de  la  fon- 
taine du  Moïse,  Grégoire  XYI  fit  réparer  les  aqueducs 
et  autres  ouvrages  exécutés  du  temps  de  Sixte-Quint, 
et  il  ordonna  une  nouvelle  répartition  de  cette  eau 
entre  les  concessions  privées.  Elle  alimente  aujour- 

!•  Gaerra,  t.  1,  p.  4S5,  2*  col. 

2.  Fontana,  fol.  102. 

3.  Vuncia  romana  d'eaa  est  ce  qui  sort  par  une  ouverture  cir- 
ealaire,  dont  le  diamètre  est  de  cinq  lignes  et  demie.  Voy.  1« 
Voyage  tn  ludU  deDelalaade,  éd.  de  HSS,  t.  IV,  p.  318,  eit.  Vli 
p.  179  et  sui?aates. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  467 

d'hui  vingt-sept  fontaines  publiques,  dont  les  sui* 
vantes  sont  dues  à  Sixte-Quint  : 

1®  Le  Quattro  Fontane^  situées  aux  angles  d'un  car- 
refour formé  par  l'intersection  de  quatre  rues,  dont 
Tune  conduit  au  Quirinal;  l'autre,  la  viaFelice,  par 
la  place  Barberini  au  Pincio;  la  troisième  à  Porta  Pia, 
et  la  quatrième  à  Sainte-Marie  Majeure.  De  ces  quatre 
fontaines,  trois  furent  établies  par  Sixte  sur  les  des- 
sins de  Domenico  Fontana;  la  dernière,  qui  est  ados- 
sée au  palais  Barberini,  est  du  Bernin,  sous  Ur- 
bain VIII.  Leur  architecture  ne  répond  pas  à  la  beauté 
du  lieu  où  elles  ont  été  placées,  lieu  élevé,  d'où  l'on 
découvre  une  magnifique  perspective  de  palais  et  de 
monuments  de  toutes  sortes.  Chacune  de  ces  fon- 
taines se  compose  d'une  niche,  et  d'eux  d'entre  elles 
sont  décorées  d'une  statue  couchée  en  travertin,  ac- 
compagnée. Tune  d'un  chien,  et  l'autre  d'un  lion  éga- 
lement en  pierre,  le  tout  d'un  travail  médiocre.  En 
outre,  contre  l'ordinaire  des  fontaines  de  Rome,  elles 
ne  versent  qu'un  maigre  filet  d'eau. 

2**  Fontaine  du  Capitole,  ---  On  a  vu  que  Sixte  avait 
accordé  de  nombreuses  concessions  de  VAqua  Fefice; 
les  Conservateurs  du  peuple  romain  en  achetèrent 
une  très-abondante,  pour  la  conduire  sur  la  place  du 
Capitole.  On  y  avait  déjà  construit  une  fontaine,  sur 
les  dessins  de  Michel-Ange,  et  l'on  devait  placer  dans 
sa  niche  une  statue  colossale  de  Jupiter.  Mais  on  lui 
substitua  celle  qui  s'y  voit  encore  aujourd'hui,  et  qui 
représente  Pallas,  ou,  comme  on  l'appelle  ordinaire- 
ment, Rome  triomphante.  De  chaque  côté  sont  les  sta- 
tues du  Tibre  et  du  Nil ,  découvertes  dans  les  fouilles 
des  thermes  de  Constantin  sur  le  Quirinal. 
3°  Fontaine  sur  la  place  cTAra  Cœli.  —  Elle  fut  créée 


468  VIE  DE  SIXTE-QDINT. 

par  Sixte  en  face  du  palais  Muti-Bassi,  sur  les  dessins 
de  Giacomo  délia  Porta,  ainsi  que  l'atteste  le  Ba- 
glione  dans  la  Vie  de  cet  architecte  ^.  Elle  se  compose 
d'un  bassin  ovale  de  marbre  blanc,  surmonté  d'une 
vasque  arrondie^  au  milieu  de  laquelle  est  un  groupe 
de  quatre  enfants,  en  marbre  blanc,  tenant  chacun 
une  amphore  à  la  main,  et  soutenant  sur  leurs  épaules 
les  trois  montagnes  faisant  partie  des  armes  de  Sixte. 

4«  Fontaine  sur  la  place  de  S.  Maria  in  PorticD.  — 
Elle  a  été  érigée  par  le  même  architecte  du  temps  de 
Sixte,  et  elle  appartient  à  la  ville  de  Rome. 

5*»  Il  en  est  de  môme  de  celle  de  la  place  de  Sainte- 
Marie  de*  Monti, 

6°  Fontaine  de  la  place  Saint-Jean  de  Latran,  — 
Elle  se  trouve  placée  devant  le  grand  obélisque,  et  y 
fut  établie  par  Tordre  de  Sixte,  sur  les  plans  de  Dôme- 
nico  Fontana.  Le  sculpteur  Taddeo  Landini  est  Fau- 
teur des  ornements,  ainsi  que  de  la  statue  de  saint 
Jean  TÉvangéliste,  placée  au  milieu,  avec  Taigle  et  des 
dauphins  en  marbre.  LeBaglione*  dit  que  le  Landino 
commença  seulement  les  modèles,  qui  furent  terminés 
par  Ambrogio  Buonvicini,,  de  Milan,  et  fondus  par 
Orazio  Ansore,  élève  de  Fer.  Francesco  Censore  de  Bo- 
logne, qui  succéda  au  Bolonais  Bastiano  Torrisani,  dans 
les  fonctions  de  fondeur  de  la  Chambre  Apostolique. 

Telles  sont,  sans  parler  des  concessions  particu- 
lières, les  fontaines  les  plus  remarquables  qu'alimente 
YAqua  Felice.  On  voit,  par  ce  simple  exposé,  quel  im- 
mense service  Sixte-Quint  a  rendu  à  la  population 
romaine,  en  faisant  arriver  cette  eau  dans  les  quar- 
tiers qui  s'en  trouvaient  totalement  privés,  depuis  les 
Invasions  des  barbares. 

1.  Ut  supra,  p.  78.  —  2.  P.  42. 


CHAPITRE  XXI 


Restauration  des  coloDnes  Tr^jane  et  Antonine;  éreetion  à  leur  sommet  des 
statues  de  saint  Pierre  et  de  saint  Paul.—  Destruction  du  Septizonium.'^ 
Nouvelles  rues  ouvertes  dans  Rome.  —  Création  du  quartier  du  Château 
Saint-Ange. 


1®  Restauration  des  colonnes  Trajane  et  Antonine; 
érection  à  leur  sommet  des  statues  de  saint  Pierre  et  de 
^aint  Paul. 

Aucune  place  à  Rome,  sous  les  empereurs,  n'était 
comparable  à  celle  du  Forum  Trajanum  :  on  y  voyait 
réunis  des  temples,  une  basilique,  une  bibliothèque, 
des  portiques  à  colonnes,  décorés  de  magnifiques  et 
nombreuses  statues  d'hommes  célèbres;  enfin,  au  mi- 
lieu, s'élevait  la  colonne  fameuse  dédiée  à  Trajan  par 
le  sénat  et  le  peuple  romain.  Tous  ces  monuments 
furent  édifiés  pendant  le  règne  de  ce  grand  prince, 
la  plus  belle  époque  de  Tart  gréco-romain,  et  alors 
que  la  prospérité  de  Tempire  permettait  de  ne  pas 
s'arrêter  devant  la  dépense.  Aussi,  selon  le  témoi- 
gnage des  historiens  contemporains  et  de  ceux  qui  le 
virent  plus  tard  encore  intact,  le  Forum  Trajanum  ne 
laissait  rien  à  désirer,  soit  sous  le  rapport  des  propor- 
tions et  des  formes  architecturales,  soit  sous  celui  de 
la  beauté,  de  la  noblesse,  de  la  perfection  des  statues, 
bas-reliefs  et  autres  ouvrages  d'art  qui  servaient  à  le 
décorer.  La  qualité,  le  choix  des  matériaux  employés, 


470  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

répondaient  à  la  somptuosité  des  édifices  :  les  marbres 
les  plus  précieux  formaient  les  corps  des  constructions, 
des  colonnes  et  de  leurs  accessoires;  des  mosaïques 
d'un  travail  merveilleux  servaient  de  pavimentum ;  des 
plaques  de  bronze  doré  et  d'ivoire  revêtaient  les 
plafonds  et  les  murailles  ;  enfin,  rien  n'avait  été  né- 
gligé pour  faire  de  ce  FoT-um^  comme  le  spécimen  du 
goût  et  de  la  magnificence  du  maître  du  monde,  en 
même  temps  que  de  la  perfection  de  l'art  romain.  Au- 
jourd'hui encore,  les  fragments  de  sculpture,  bas- 
reliefs,  chapiteaux,  frises,  colonnes,  qu'on  y  découvre, 
excitent  l'admiration  et  l'étonnement  des  artistes  et 
des  connaisseurs.  C'est  ainsi  que  Winckelman^  vante 
avec  enthousiasme  la  beauté  d'une  colonne  de  granit 
noir  et  blanc,  déterrée  à  la  suite  de  fouilles  entre- 
prises par  le  cardinal  Alessandro  Albani,  dans  le 
*  mois  d'août  1765.  Le  cardinal  la  fit  transporter  dans 
sa  villa,  où  l'on  peut  la  voir  encore,  avec  une  in- 
scription qui  rappelle  son  origine.  L'architecte  qui 
donna  le  plan  de  ces  magnifiques  édifices,  et  qui  en 
dirigea  la  construction  et  la  décoration,  fut  ApoUodore 
de  Damas.  Pendant  tout  le  règne  de  Trajan,  il  jouit 
de  la  confiance  entière  de  ce  prince,  mais,  après  sa 
mort,  Adrien,  son  successeur,  l'envoya  d'abord  en 
exil,  selon  le  récit  de  Dion  Cassius^  et  ensuite  le  fit 
mourir. 

De  tous  ces  monuments,  la  colonne  de  Trajan  est 
le  seul  qui  existe  encore  :  les  autres  ont  été  détruits 
depuis  un  grand  nombre  de  siècles,  et,  comme  il  ar- 
rive presque  toujours,  les  hommes  ont  eu  plus  départ 

1 .  Storia  délie  Àrdj  lib.  XI,  cap.  m. 

2.  Lib.  LXIX,  cap.  i?. 


VIE  DB  SIXTE-QUINT.  471 

que  le  temps  à  cette  destruction.  Dion  apprend  '  que 
cette  colonne  fut  érigée  non-seulement  pour  servir  de 
tombeau  à  Trajan,  mais  aussi  comme  témoignage  du 
travail  immense  que  ce  prince  dut  mener  à  fin  pour 
rjétablissement  de  son  Forum,  Cette  assertion  est  con- 
firmée par  l'inscription  primitive,  qui  existe  encore 
sur  le  piédestal.  On  y  voit  que  ce  monument  colossal 
a  été  élevé  et  dédié  à  Trajan  par  le  sénat  et  le  peuple 
romain,  pour  indiquer  la  hauteur  de  la  montagne 
qu'il  avait  fait  déblayer;  -^ en  voici  le  texte: 

Senatu$  popuZusgtie  romanus 

Imp.  Cœsari.  Divi.  Nervœ.  F.  Nervœ, 

Trajano.  Aug,  Germ,  Dacico,  Pontif. 

Mcucimo.  Trib.  pot.  XVII,  imp,  VI 

Cos,  VI  PP.  ad  declarandum 

Quaniœ  altitvdinis  mons  et 

Locus  tantis  operibus  sit 

Egestus. 

Cette  inscription  prouve  que  le  mont  Quirinal,  qui 
s'étendait  de  ce  côté  vers  le  mont  Capitolin,  s'élevait 
à  une  hauteur  de  cent  vingt-huit  pieds  romains,  exac- 
tement égale  à  celle  de  la  colonne,  et  que  Trajan  fut 
obligé  de  faire  déblayer  cette  énorme  masse  de  terre 
pour  niveler  son  Forum. 

La  colonne  Trajane  est  d'ordre  dorique  et  du  genre 
de  celles  que  les  Romains  nommaient  cochlis^  c'est-à- 
dire  creuse  avec  un  escalier  en  limaçon.  On  atteint  son 
sommet  au  moyen  de  cent  quatre-vingt-cinq  degrés, 
éclairés  par  quarante-cinq  petites  ouvertures.  Elle  est 

] .  Lib.  LXVIII,  cap.  x? i. 


472  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

entièrement  formée  de  trente-quatre  énormes  blocs 
de  marbre  blanc  Lunense^  dont  huit  composent  le 
grand  piédestal,  ou  la  base,  vingt-trois  le  fût,  un  le 
chapiteau,  et  un  autre  la  plate-forme  sur  laquelle 
était  placée  la  statue  de  TEmpereur.  Les  bas-reliefs 
qui  se  déroulent  à  Textérieur,  en  suivant  le  fût  de  la 
colonne,  et  qui  représentent  les  victoires  de  Trajan 
contre  les  Daces,  n'ont  été  sculptés  qu'après,  sa  con- 
struction. L'escalier  entier  est  taillé  dans  ces  blocs  de 
marbre.  Aucun  autre  monument  antique  ne  présente 
une  aussi  grande  perfection  soit  dans  l'assemblage  des 
blocs,  soit  dans  Tart  employé  pour  le  fini  des  détails. 
Sa  beauté  fait  d'autant  plus  regretter  le  Forum,  la  ba- 
silique, les  temples  et  les  autres  édifices  dont  il  était 
entouré  :  ils  devaient  former  un  ensemble  admirable 
par  sa  disposition,  et  non  moins  remarquable  dans 
les  accessoires  les  plus  minimes  de  l'ornementation. 
Cette  époque  de  l'empire,  qui  commence  avec  Nenra 
et  se  termine  à  la  mort  de  Marc-Aurèle  (de  Tan  96 
à  184]  a  été ,  au  point  de  vue  politique ,  la  meil- 
leure, la  plus  longuement  heureuse  de  l'ère  des  Cé- 
sars :  sous  le  rapport  de  l'art,  elle  n'a  pas  été  moins 
remarquable.  L'architecture,  la  statuaire  et  même  la 
peinture,  autant  qu'il  est  permis  de  juger  de  cette 
dernière  par  des  restes  à  moitié  effacés,  s'élevèrent  à 
Rome,  pendant  cette  heureuse  période,  à  une  grande 
perfection  et  y  brillèrent  presque  à  l'égal  des  plus 
beaux  temps  de  la  Grèce. 

Le  Forum  et  la  colonne  de  Trajan  échappèrent  assez 
heureusement  aux  premières  invasions  des  barbares. 
Le  Gaulois  Sidonius  Appollinaris,  qui  fut  préfet  de 
Rome  en  468,  célèbre  dans  ses  vers  sa  propre  statue, 
qui  brillait,  à  côté  de  beaucoup  d'autres,  dans  le  por- 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  473 

tique  de  la  basilique  ulpienne  ^.  L'enlèvement  des 
statues  qui  ornaient  ce  Forum  ne  fut  pas  l'œurre  des 
barbares,  mais  bien  celle  d'un  empereur  romain  dé- 
généré. Nibby  rapporte  *,  d'après  Paul  Diacre  et  le 
bibliothécaire  Ânastase,  que  lorsque  Constant  II  ou 
Constantin  III  vint  en  663  à  Rome,  où  il  ne  resta  que 
douze  jours,  il  dépouilla  cette  ville  de  tous  les  orne- 
ments de  bronze  qui  la  décoraient  depuis  plusieurs 
siècles,  afin  d'en  orner  Constantinople,  où  il  voulait 
les  faire  transporter.  Mais  arrivé  à  Syracuse  avec  ces 
objets  précieux,  il  y  fut  assiégé  par  les  Sarrasins,  qui 
s'emparèrent,  avec  celte  ville,  de  tous  les  bronzes 
qu'il  avait  enlevés  de  Rome. 

Parmi  ces  bronzes,  se  trouvait  la  statue  colossale  de 
Trajan,  que  le  sénat  avait  fait  placer  sur  la  colonne 
érigée  en  l'honneur  de  ce  prince.  Les  déprédations 
opérées  par  l'indigne  successeur  du  vainqueur  des 
Daces,  furent  renouvelées  au  commencement  du  moyen 
âge  par  les  Romains  eux-mêmes  :  vers  le  dixième  siècle, 
te  Forum  Trajanum,  dépouillé  depuis  longtemps  de 
tous  ses  ornements,  n'était  plus  qu'un  monceau  de 
ruines,  au  milieu  desquelles  se  dressait  la  colonne  iso- 
lée, comme  pour  protester  au  nom  de  l'art  et  de  la 
civilisation  antique  contre  cette  barbarie.  Rome  et 
rÉglise  étaient  alors  plongées  dans  une  anarchie  pro- 
fonde. Au  milieu  des  troubles  sans  cesse  renaissants 
de  la  guerre  civile  qui  désolait  Tancienne  capitale  du 
monde,  le  Forum  et  la  colonne  de  Trajan  devinrent  la 
propriété  d'un  couvent  de  femmes  situé  dans  le  voisi- 

1  •  Nil  vatum  prodest  adjectum  laudibus  illud 

Ulpia  quod  rutilât  porticus  «re  meo. 
Carmin.,  tiii,  t.  8. 

3.  Roma^  etc.,  parte  antica^  t.  Il,  p.  2tl. 


474  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

nage.  Preziosa,  Tabbesse  de  ce  couvent,  ayant  concédé 
à  plusieurs  prêtres  la  jouissance  de  Féglise  de  Saint- 
Nicolas,  située  au  pied  de  la  colonne  Trajane,  il  s'éleva 
entre  ces  prêtres  et  Tabbesse  un  procès  sur  l'étendue 
de  cette  concession;  il  fut  jugé  en  1162  par  le  sénat 
d^  Rome,  qui  décida  en  faveur  des  religieuses.  Il  ré- 
sulta de  ce  jugement,  que  la  colonne  de  Trajan  devait 
faire  retour  en  toute  propriété  au  couvent  de  ces  reli- 
gieuses; mais  le  sénat  ou  tribunal  explique  que  ce 
retour  doit  avoir  lieu  —  «  salvo  honore  publico  urbis^  » 
-*^  en  respectant  Thonneur  public  de  la  ville,  —  et  il 
défend,  sous  peine  du  dernier  supplice  et  de  conflsca-» 
tion  des  biens,  à  qui  que  ce  soit,  d'endommager  la 
colonne  \  Ainsi,  un  monument  élevé  par  le  sénat  et  le 
peuple  romain  à  la  gloire  d'un  des  plus  puissants  mai' 
très  du  monde,  devient  la  propriété  des  vestales  de 
cette  religion  nouvelle,  traitée  avec  tant  de  dédain 
par  Trajan  et  son  panégyriste  ^.  Quelle  histoire  peut 
mieux  attester  la  vanité  des  grandeurs  humaines,  et 
justifier  la  pensée  exprimée  dans  ces  vers  de  Dante  : 

Non  è  il  mondan  romore  altro  tK  un  fiato 
Bi  venta,  ch*or  vien  quinci,  eiorvien  quindi, 
E  muta  nome  perché  muta  lato, 

La  mondaine  rumeur  n'est  rien  qu'un  vent  qui  passe. 
Qui  d'ici,  qui  de  là,  souffle  à  travers  l'espace. 
Et  qui  change  de  nom  en  changeant  de  côté  '• 

On  ignore  à  quelle  époque  et  de  quelle  manière  la 
colonne  Trajane  entra  dans  le  domaine  public  de  la 

1.  Nibby,  Roma,  etc.,  parte  antica,  t.  II,  p.  213  à  215. 

2.  Voy.;  dans  les  claMiques  latins  de  Panckoneke,  les  lettres  de 
Pline  le  Jeune,  t.  111,  lettre  xcvii,  p.  124,  de  Pline  à  Trajan,  et 
cxviii,  p.  130,  la  réponse  du  prince. 

3.  Traduction  de  M.  Louis  RaUsbonBe.  , 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  473 

Chambre  apostolique;  on  sait  seulement  que  sous 
Martin  V,  en  1420,  elle  excitait  déjà  Tattention  des 
savants  italiens,  précurseurs  de  la  glorieuse  renais- 
sance des  lettres  et  des  arts.  Elle  demeura  néanmoins 
abandonnée  et  enfouie,  en  partie,  jusqu'au  pontificat 
de  Sixte-Quint.  Vers  1570,  Pie  V  avait  fait  ouvrir  la 
rue  qu'il  nomma  Alessandrina,  de  son  titre  de  cardinal, 
et  qui  conduit  de  l'église  de  S. -Maria  in  Campo  à  celle 
de  S.'Urbano;  mais  il  n'avait  entrepris  aucune  fouille, 
aucun  déblai  sur  l'emplacement  de  l'ancien  Forum 
Trajanum.  Ce  pape  ne  s'occupait  guère  des  monuments 
antiques.  Il  était  tout  entier  absorbé  par  son  zèle  à 
combatire  l'hérésie.  Sixte  n'était  pas  moins  dévoué 
aux  intérêts  de  la  religion  catholique,  mais  il  avait 
l'âme  ouverte  aux  grandes  entreprises  et  aux  beautés 
de  Tart,  et  il  s'efforçait  de  faire  tourner  les  monuments 
païens  à  la  gloire  du  Saint-Siège  et  du  christianisme, 
en  les  purifiant  et  en  les  consacrant  par  le  signe  de  la 
Rédemption.  Ce  motif  Tavait  déterminé,  on  l'a  vu,  à 
relever  les  obélisques  antiques;  une  raison  analogue 
le  porta  à  faire  restaurer  les  colonnes  Trajane  et  An- 
tonine.  Fontana,  entièrement  initié  aux  pensées  de 
son  maître,  dit  à  ce  sujet  :  —  «Que  comme  la  colonne 
Trajane  était  dédiée  au  plus  grand  et  au  meilleur  des 
empereurs  païens.  Sixte  voulut  la  consacrer  au  prince 
suprême  des  apôtres,  vicaire  de  Jésus-Christ.  De  même 
l'Antonine,  qui  était  dédiée  à  l'empereur  Marc-Aurèle, 
grand  écrivain  et  philosophe  illustre,  a  été  consacrée 
au  premier  philosophe  de  la  religion  chrétienne,  c'est- 
à-dire  à  saint  Paul,  vase  d'élection.  » 

C'est  en  1588  que  le  premier  de  ces  projets  fut  mis 
à  exécution.  On  commença  par  déblayer  le  pied  de  la 
colonne  Trajane  et  à  isoler  son  piédestal,  de  manière 


476  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

à  ce  qu*il  ne  fût  plus  exposé  à  se  trouver  enfoui  de 
nouveau.  Pour  cette  opération,  on  fut  obligé  d'acheter 
et  de  détruire  plusieurs  maisons.  Ensuite,  quelques 
parties  de  la  colonne,  qui  paraissaient  avoir  souffert  du 
feu,  furent  restaurées  avec  soin.  Lorsque  les  répara- 
tions eurent  été  terminées,  la  statue  en  bronze  doré 
de  saint  Pierre,  haute  de  dix-neuf  palmes,  fondue  par 
Sebastiano  Torresani,  sur  le  modèle  de  Tommaso  délia 
Porta,  fut  dressée  sur  la  plate-forme,  à  la  place  qu'oc- 
cupait, quatorze  siècles  auparavant,  celle  de  Tempe- 
reur  romain  \  Sur  l'entablement  du  chapiteau,  le  pape 
fit  graver  : 

Slxtus  V,  Pont.  Max. 
B.  Petro  apostolo.  Pont.  IV. 

Selon  Fontana,  la  dépense  occasionnée  par  l'acqui- 
sition des  maisons  démolies,  la  restauration  de  la 
colonne  et  la  statue  de  saint  Pierre  s'éleva  à  i  4,528 
écus  romains  (environ  80,000  francs). 

Les  réparations  que  cet  architecte  eut  à  exécuter  à 
la  colonne  Antonine,  avant  d'y  placer  la  statue  de 
Saint-Paul,  exigèrent  beaucoup  plus  de  temps,  de 

1 .  La  colonne  Tnjane  resta  dans  Tétat  où  Sixte  Fayait  mise 
jusqu'à  l'époque  où  Rome  devint  la  seconde  Tille  de  l'Empire  ft'an- 
çais.  Son  piédestal  était  alors  enfoncé  dans  une  espèce  de  puits 
carré,  entouré  d'un  mur  qui  avait  cinquante  pieds  sur  chaque  face. 
Tout  autour,  au  niveau  actuel  du  sol,  s'étendait  une  petite  place, 
circonscrite  par  des  maisons,  des  couvents  et  deux  églises,  des  noms 
de  Sainte-Marie  de  Lorette  et  de  Sainte-Marie,  qui  existent  encore. 
En  1813,  l'administration  française  fit  agrandir  cette  place  et 
déblayer  l'ancien  sol  du  Forum  au  niveau  qu'il  avait  du  temps  de 
Trajan,  ainsi  qu'on  le  Toit  aujourd'liui.  Ces  travaux  ont  été  les 
derniers  dus  à  Tintelligente  initiative  de  M.  le  comte  de  Toumon, 
alors  préfet  du  département  du  Tibre.  —  Voyes-en  la  description 
dans  ses  Études  statistiques  sur  ilome,  etc.,  t.  II,  chap.  x,  p.  253, 
et  la  planche  XXVIII  de  l'Allas. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  477 

soin  et  d'argent.  Comme  elle  avait  considérablement 
souffert  du  feu,  probablement  de  l'incendie  allumé 
par  les  Normands  de  Robert  Guiscard,  vers  la  fin  du 
onzième  siècle  (en  i084),  son  fût  était  ouvert  et  crevé 
dans  beaucoup  de  parties,  et,  dans  d'autres,  il  man- 
quait de  très-gros  morceaux  de  marbre  :  —  «  Telle- 
ment, dit  Fontana^,  qu'elle  effrayait  ceux  qui  la 
regardaient.  C'est  pourquoi  il  devint  nécessaire  d'éta- 
blir un  échafaudage  tout  autour,  jusqu'au  faîte,  afin 
de  remplacer  partout  les  marbres  qui  manquaient, 
et  de  sculpter  dessus,  avec  un  grand  soin,  les  bas- 
reliefs  :  si  bien,  qu'avec  beaucoup  d'art  et  une  grande 
dépense,  elle  a  été  rétablie  presque  dans  son  pre- 
mier état.  La  décoration  du  piédestal  a  été  faite  en 
entier  à  neuf  en  marbre  gentile,  parce  que  cette  an- 
tiquité était  entièrement  gâtée  et  détruite  par  le  feu. 
On  plaça  sur  le  faîte  la  statue  en  bronze  de  saint 
Paul,  haute  de  dix-neuf  palmes,  toute  dorée,  et  la 
hauteur  de  la  colonne,  à  partir  du  niveau  du  sol,  est 
de  cent  quatre-vingt-huit  palmes.  » 

Fontana  n'explique  pas  que  cette  hauteur  est  moin- 
dre que  du  temps  de  Marc-Aurèle,  par  la  raison  que 
le  sol  actuel  est  plus  élevé  que  l'ancien  niveau  de 
Rome.  Aussi,  ne  peut-on  pas  pénétrer  dans  la  colonne 
par  la  porte  antique,  aujourd'hui  complètement  en- 
terrée*. 

Cette  colonne,  que  l'on  appelle  Antonine,  ne  fut 
pas  dédiée  à  Antonin  le  Pieux,  comme  le  dit  par 
erreur  une  des  inscriptions  que  Sixte  y  a  fait  placer, 
mais  bien  à  Marc-Aurèle,  dont  les  victoires  sur  les 


1.  Fol.  99. 

2.  Nibby,  Roma,  etc,,  parte  antica,  t.  U,  p.  638. 


4:8  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

Qaades  et  les  Marcomans  sont  sculptées  sur  les  blocs 
de  marbre  qui  composent  son  fût.  Elle  a  été  faite  sur 
le  modèle  de  celle  de  Trajan  ;  mais  le  travail  en  est 
beaucoup  moins  beau.  Comme  la  première,  elle  fut 
dépouillée  par  Constant  II  de  la  statue  de  Tempereur 
qui  la  surmontait,  et  pendant  le  moyen  âge,  en  955, 
elle  devint  également  la  propriété  d'un  couvent. 
Après  Tincendie  des  Normands,  dans  lequel  elle  avait 
été  fortement  endommagée,  l'abbé  de  ce  couvent,  qui 
était  celui  de  S.  S.  Stefano,  Dionisio  e  Silvestro,  fut 
obligé,  pour  la  protéger  contre  des  dégradations  nou- 
velles, de  faire  défense,  sous  peine  d'excommunica- 
tion, d'être  déclaré  sacrilège  et  spoliateur  des  biens 
sacrés  de  l'église,  à  tout  abbé  ou  moine,  son  succes- 
seur, de  la  donner  en  location.  Cette  défense  se  voit 
encore  gravée  sur  une  pierre  placée  dans  le  portique 
ou  porche  de  l'église  de  Saint-Silvestre  m  CapiteK 

Pour  rappeler  aux  fidèles  la  pose  de  la  statue  de 
saint  Paul  sur  le  sommet  de  la  colonne  Antoninc, 
Sixte  fit  graver  sur  le  piédestal  les  inscriptions  sui- 
vantes : 

Du  côté  du  Levant,  tourné  vers  le  Corso. 

Sixtus  V.  Pont.  Max. 

Golumnam  banc 

Ab  omnî  impietate 

Expurgatam 

S.  Paulo  apostolo 

^nea  ejus  statua 

Inaurata  in  summo 

Vertice  posita.  D.  D. 

A.  MDLXXXÏX.  Pont.  V. 

'    1.  EHe  est  rapportée  en  entier  par  Nibby,  loe,  cit.,  p.  642-643. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  479 

Du  côté  du  nord  : 

Triumphalis 

Et  sacra  nunc  sum 

Ohristî  vere  pium 

Discipulum  ferens- 

Qui  per  crucîs 

PraBdicationem 

De  Romanis  Barbarisq. 

Triumphavit. 

Du  côté  du  couchant  : 

M.  Aurelius,  imp. 

Armenis.  Parthis 

(îermanisq.  Bello 

Maximo  devîctîs 
Triumphalem  hanc 

Golumnam  rébus 

Gestis  insîgaem 

Imp.  Antoniao  Pio 

Patri  dicavit. 

La  dernière  inscription,  au  midi,  porte  : 

Sixtus  V.  Pont.  Max. 

Golumnam  hanc 

Goclidem  imp. 

Antonino  dicatam 

Misère  laceram 

Ruinosamq.  primae 

Formae  restituit 

A.  MDLXXXIX.  Pont.  V, 

2*  Destruction  du  Septizonium. 

Les  monuments  antiques,  et  spécialement  les  tem- 
ples païens,  eurent  beaucoup  à  souffrir,  dtns  les  pre- 
miers siècles  du  christianisme,  de  la  foi  ârdetite  et 


480  VIE  DE  SIXTE-QDINT. 

(lu  zèle  des  prêtres  et  des  fidèles.  A  la  sollicitation  du 
pape  saint  Sylvestre,  l'empereur  Constantin  donna 
l'exemple  de  ruiner  plusieurs  de  ces  édifices,  entre 
autres  celui  de  Vénus  et  Rome,  pour  décorer  la  basi- 
lique qu'il  faisait  élever  sur  le  tombeau  de  saint 
Pierre.  Il  dépouilla  dans  le  même  but  le  tombeau 
d'Adrien  des  magnifiques  colonnes  dont  il  était 
entouré,  et  les  fit  transporter  dans  le  portique  ou 
atrium  qui  précédait  cette  basilique. 

Lorsque  les  barbares,  vainqueurs  des  Romains  dé- 
générés, se  ruèrent  sur  l'ancienne  capitale  du  monde^ 
ils  lui  enlevèrent  ses  ornements  les  plus  précieux,  et 
firent  d'un  grand  nombre  de  ses  monuments  un  mon- 
ceau de  ruines.  Ces  dévastations  continuèrent  pen- 
dant tout  le  moyen  âge;  les  soldats  allemands  des 
empereurs,  les  Normands  de  Robert  Guiscard,  pour- 
suivirent l'œuvre  de  destruction  commencée  par  les 
Hérules,  les  Vandales,  les  Huns  et  les  Goths.  Les  dé- 
molitions et  les  amas  de  matériaux  de  toutes  sortes 
encombrèrent  pendant  plusieurs  siècles  les  anciennes 
rues  de  Rome.  Le  clergé  séculier,  les  congrégations 
religieuses  et  les  grandes  familles  romaines  venaient 
y  chercher,  comme  dans  un  magasin  inépuisable  ou- 
vert à  tous,  les  plus  beaux  blocs  de  pierres,  les  mar- 
bres, les  colonnes  qu'on  employait  à  construire  des 
églises,  des  couvents,  des  palais  et  des  forteresses. 
Ces  dévastations  eurent  lieu  sur  une  grande  échelle, 
surtout  après  la  translation  du  Saint-Siège  à  Avignon 
en  i  305,  translation  qui  laissa  Rome  en  proie  à  une 
anarchie  sanglante,  et  livra  pendant  plus  de  soixante- 
dix  ans  les  monuments  de  la  civilisation  antique  à 
toute  la  rapacité  des  démolisseurs. 

C'est  ainsi,  par  exemple,  que  le  Colisée  devint,  en 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  4at 

4312,  la  propriété  de  la  famille  Ânnibaldi,  qui  s'en 
empara.  En  1332 ,  on  y  donna  un  brillant  tournoi  : 
mais  trente  ans  après,  il  était  dans  un  tel  état  de  ruine 
et  d'abandon,  qu'il  servait  de  carrière,  dans  laquelle 
on  venait  de  toutes  parts  chercher  les  plus  beaux  blocs 
de  travertin  pour  construire  de  nouveaux  édifices.  Le 
retour  des  papes  dans  la  capitale  de  la  chrétienté,  en 
1378,  paraît  avoir  mis  un  terme  à  ce  vandalisme  ;  car 
on  trouve  qu'en  4381  il  fut  établi  un  hôpital  dans  le 
Cotisée,  ce  qui  empêcha  probablement  sa  complète 
destruction. 

Il  s'écoula  toutefois  encore  près  d'un  siècle,  avant 
que  les  souverains  pontifes  se  décidassent  à  faire  usage 
de  leur  autorité,  pour  s'opposer  complètement  à  la  dé- 
vastation des  monuments  de  l'antiquité. 

On  trouve  bien,  à  la  date  du  mois  d'avril  14S5,  une 
bulle  Et  si  cunctarum  \  de  Martin  V,  qui  rétablit  la 
charge  de  magistrat  des  routes,  rues,  places  publi- 
ques, édifices,  etc.;  mais  il  est  douteux  que  cet  ofiSce 
ait  été  créé  pour  assurer  la  conservation  des  anciens 
monuments,  car,  parmi  les  pouvoirs  attribués  à  ce  ma- 
gistrat, on  voit  qu'il  a  ceux  de  :  Destruere  antiqua  œdi- 
ficia,  alia  erigere ,  vias  aperire,  occludere  alias,  «  Dé- 
truire les  anciens  édifices,  en  construire  de  nouveaux, 
ouvrir  des  rues,  en  fermer  d'autres.  » 

Il  appartenait  à  l'illustre  et  savant  iEneas  Sylyius 
Piccolomini,  qui  fut  élu  pape  en  1458,  sous  le  nom  de 
Pie  II,  de  promulguer  la  première  loi  propre  à  assu- 

]«  Voy.»  sur  le  Colisée,  la  dissertatioa  de  GIov.  Marangoni: 
Dalle  memorie  sacre  e  profane  deW  anfiieatro  Flavio  di  RomOy  vu/» 
garmente  ditto  il  Coîotteo;  dans  le  1. 111 ,  p.  421  el  suiv.,  Délia 
piaeevole  raccolta  di  opuseoli  topra  argomento  di  belle  arii,  Roma^ 
iipogrqfia  Menicanti,  3  toI.  in-lS,  1846. 

2.  Guerra^  1. 1,  p.  482,  l'*  cotonne. 

Si 


482  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

rer  la  conservation  des  monuments  antiques.  Ce  pon- 
tife, ami  des  arts  et  des  lettres,  auquel  le  BUmdo  dédia 
sa  Ronia  imtaurata,  fut  sans  doute  excité  par  les  sa- 
vants qui  Tentouraient  à  protéger  Rome  contre  de  nou- 
velles destructions.  Par  sa  bulle  de  1482,  Cum  almam 
noitram  urbem,  il  défendit,  sous  des  peines  sévères,  de 
démolir  en  totalité  ou  en  partie  les  restes  des  anciens 
édifices,  soit  qu'ils  fussent  situés  en  dedans  ou  en  de- 
hors des  murs  de  Rome,  et  encore  que  ces  restes  se 
trouvassent  placés  sur  des  propriétés  particulières,  ur- 
baines ou  rurales. 

Ces  sages  prescriptions  ne  paraissent  pas,  néan- 
moins, avoir  empêché  Paul  II,  successeur  de  Pie  II,  de 
4464  à  1471,  de  se  servir  de  matériaux  tirés  du  Coli- 
sée  pour  construire  le  palais  de  Venise.  Cet  exemple 
fut  imité  par  le  cardinal  Rafaello  Riarto ,  lorsqu'il  fit 
élever,  avec  les  mêmes  matériaux,  le  palais  de  la  Chan- 
cellerie, sur  les  dessins  et  sous  la  direction  de  Bra- 
mante. 

Le  successeur  de  Paul  II,  Sixte  IV  délia  Rovere, 
oncle  du  cardinal  Riario  et  du  cardinal  Julien  délia 
Rovere,  qui  fut  depuis  Jules  II,  n'hésita  pas  à  suivre 
l'exemple  donné  par  Pie  II,  et  s'efforça  de  faire  respec- 
ter les  précieux  restes  de  l'antiquité  qui  existaient  en- 
core à  Rome. 

Par  sa  bulle  Cum  provida,  de  1474,  il  défendit  d'en- 
lever des  églises  publiques  et  de  leurs  annexes,  les 
marbres  antiques  sculptés  ou  unis  de  toutes  sortes,  les 
inscriptions,  les  mosaïques,  les  urnes,  sarcophages  et 
a;utres  monuments  anciens  de  tous  genres.  Cette  bulle 
eut  pour  effet  d'immobiliser  lesstatueSfbas-reliefs,  tom- 
beaux, etc.,  qui  se  trouvaient  dansles  églises  de  Rome, 
de  telle  sorte  qu'il  fallut,  à  l'avenir,  un  ordre  ou  per- 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  483 

mission  spéciale  du  souverain  pontife,  pour  en  auto- 
riser le  déplacement  ou  reiilèveifient.  C'est  ainsi,  par 
exemple,  que  le  magnifique  sarcophage  de  porphyre 
rouge  antique,  qui  a  servi  de  tombeau  à  sainte  Con- 
stance, est  resté  dans  l'église  de  ce  nom,  près  de  celle 
de  Sainte-Agnès  hors  des  Murs,  où  il  avait  été  placé 
du  temps  de  Constantin,  jusqu'en  1789,  époque  à  la- 
quelle, sur  Tordre  de  Pie  VI,  il  fut  transporté  au  mu- 
sée du  Vatican. 

Sixte  IV  ne  se  borna  pas  à  proléger  les  anciens  mo- 
numents, il  chercha  également  à  rappeler  la  popula- 
tion dans  la  campagne  qui  avoisine  Rome,  et  à  embel- 
lir rintérieur  de  cette  ville,  en  y  ouvrant  des  rues  et 
des  places  publiques,  et  en  y  faisant  construire  des 
lûaisons  sur  des  plans  soumis  à  l'approbation  du  ma- 
gistrat préposé  à  la  voirie. 

Sa  bulle  Et  siuniversi,  de  janvier  1475  \  accorde 
aux  citoyens  romains,  tant  ecclésiastiques  que  laïques, 
qui  dans  une  distance  de  dix  milles  de  Rome  consti- 
tueront des  fermes ,  des  palais,  des  maisons  d'habita- 
tion, le  privilège  de  disposer  de  leurs  biens  pendant 
leur  vie,  et  à  Tarticle  de  la  mort4  qu'ils  soient  ou  non 
capables  de  disposer  et  de  tester,  et  ce,  en  faveur  de 
qui  bon  leur  semblera,  à  l'exception  des  criminels 
<îoupables  de  lèse-majesté  et  des  ennemis  de  l'Église, 
pourvu  que  les  biens  ne  soient  ni  ceux  des  églises  ni 
€eux  des  moïiastères^ 

Dans  la  prévision  du  grand  flombre  de  fidèles  que 
lé  Jubilé  *  devait  attirera  Roiiûie,  Sixte  IV,  par  sa  bulle 
Et  si  de  cmctarum,  de  juin  1480,  ordonna^  pour  l'hon- 


1,  Guerra,  t.  I,  p.  482,  2^  col. 

2.  Ibid.,  ibid. 


iS4  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

neur  et  la  commodité  des  Romains,  d'élargir  les  rues 
étroites,  et  d'en  ouvrir  de  plus  larges. 

11  concéda  donc  le  pouvoir  au  camérier  de  la  sainte 
Église  romaine,  ainsi  qu'aux  maîtres  des  voies,  de  faire 
plusieurs  petites  maisons,  et  de  les  louer  aux  indi*» 
gents,  si  les  propriétaires  des  maisons  ne  peuvent  les 
construire  eux-mêmes. 

S'il  y  a  plusieurs  propriétaires  de  maisons  démolies, 
il  veut  que  Tun  d'eux  soit  tenu  d'acheter  les  autres, 
et  de  bâtir  s'il  le  peut  :  autrement  les  maîtres  des  voies 
bâtiront. 

On  devra  établir  des  places  aux  endroits  où  cela  pa- 
raîtra le  plus  commode,  et  s'il  se  trouve  là  des  maisons, 
les  propriétaires  seront  forcés  de  les  vendre  au  syndic 
de  la  ville. 

Du  reste,  ceux  qui  voudront  bâtir  en  auront  la  faculté; 
mais  ils  devront  communiquer  le  plan  de  l'édifice  et  in- 
diquer le  délai  danslequel  la  construction  sera  terminée. 

Les  maisons  seront  vendues  au  propriétaire  le  plus 
voisin  ;  autrement  les  ventes  seront  considérées  comme 
nulles. 

Le  camérier  aura  autorité  sur  les  personnes  ecclé- 
siastiques, les  maîtres  des  voies  sur  les  laïques. 

Enfin,  le  pontife  veut  que  cette  bulle  soit  inscrite 
sur  les  statuts  de  la  ville  de  Rome. 

On  le  voit,  Sixte  IV  établissait  une  loi  d'expropriation 
pour  utilité  publique,  et  cherchait,  par  les  moyens  eu 
son  pouvoir,  à  embellir  la  ville  de  Rome,  à  peupler  sa 
campagne  et  à  conserver  ses  anciens  monuments. 
Ce  pontife  mérite  donc  les  éloges  énumérés  dans  les 
distiques  latins  que  nous  avons  rapportés,  et  qui  sont 
encore  aujourd'hui  inscrits  au-dessous  de  son  portrait 
au  Vatican . 


VIE  DE  SIXTE-QUiNT.  485 

Mais  c^est  surtout  sous  les  pontificats  de  Jules  II  et 
tle  Léon  X,  pendant  lesquels  Tart  moderne  s'éleva  si 
haut,  que  les  antiquités  de  Rome  furent  réellement 
étudiées  avec  amour  par  les  grands  artistes  et  les  il- 
lustres amateurs  contemporains,  et  protégées  avec  une 
haute  intelligence  par  ces  deux  papes. 

On  sait  que  sur  Tinvitation  de  Léon  X,  et  d'après 
les  conseils  de  Baldassare  Castiglione,  Raphaël  avait 
relevé  les  mesures  des  principaux  édifices  de  Rome, 
et  reconnu  remplacement  de  ceux  qui  étaient  encore 
«nfouis  sous  les  décombres,  dans  le  but  de  pourvoir 
plus  tard  à  leur  restauration ,  ainsi  qu'on  le  voit  par 
la  lettre  ou  rapport  qu'il  adressa  à  ce  sujet  à  Tillustre 
pontife  K 

Vers  la  même  époque,  en  1515,  Léon  X  avait 
nommé  Raphaël  architecte  de  Saint-Pierre.  L'année 
suivante,  pour  mener  à  bonne  fin  cette  immense  en- 
treprise, il  lui  conféra,  par  un  bref  du  27  août  1516, 
l'inspection  générale  de  tous  les  marbres,  de  toutes 
les  pierres  qui ,  à  l'avenir,  seraient  fouillés  soit  dans 
rintérieur  de  Rome,  soit  au  dehors,  dans  l'espace  de 
dix  mille,  afin  qu'il  pût  les  acheter  quand  il  le  juge- 
rait à  propos,  pour  les  employer  à  la  construction 
de  la  basilique.  «  C'est  pourquoi,  ajoute  ce  bref,  j'or- 
donne à  tous,  de  quelque  condition  qu'ils  soient, 

1.  On  a  supposé  pendant  longtemps  que  cette  lettre,  qui  a  été 
trouvée  dans  les  papiers  de  Baldassare  Castiglione ,  et  publiée  dans 
«es  lettres  par  Gomino,  en  1760,  in-4*',  Padoue ,  1.  I,  p.  149, 
iétait  de  cet  écrivain.  Une  dissertation  de  Tabbé  Daniel  Fraucesconi, 
publiée  à  Florence  en  1799,  in-8<',  Tattribue  à  Raphaël.  Cette  opi- 
nion a  été  adoptée  par  le  comte  Luigi  Rossi,  dans  le  ^«  toI.,  p.  172 
«t  suiv. ,  de  sa  traduction  italienne  de  la  Vie  et  du  Pontificat  de 
Léon  J,  par  Roscoé  ;  elle  est  partagée  par  M.  Quatremère  de  Quincy 
dans  sa  Vie  de  Rapknël^  et  par  son  traducteur,  Longhena,  p.  345 
«t  531,  Miiano,  1831. 


496  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

nobles  et  élevés  en  dignités,  ou  dans  une  classe  infé- 
rieure, de  vous  donner  avis,  comme  étant  surinten^ 
dant  en  celte  partie,  de  tous  les  marbres  et  de  toutes 
les  pierres,  de  quelque  nature  qu'ils  soient,  qui  seront 
fouillés  dans  Tespace  que  je  viens  de  déterminer;  et 
celui  qui  ne  le  fera  pas  dans  les  trois  jours  sera,  sur 
votre  jugement,  condamné  à  une  amende  de  cent  à 
trois  cents  écus  d'or.  En  outre,  étant  informé  que  les 
tailleurs  de  pierre  emploient  et  taillent  inconsidéré- 
ment  des  morceaux  de  marbre  antiques  sur  lesquels 
sont  sculptées  des  inscriptions,  lesquelles  contiennent 
des  souvenirs  mémorables  dont  il  importe  d'assurer 
la  conservation  pour  l'étude  de  la  littérature  et  de  la 
langue  latine,  et  sachant  que  les  susdits  détruisent 
ces  inscriptions,  je  défends  à  tous  ceux  qui,  dans 
Rome,  exercent  l'art  de  tailler  la  pierre,  de  mutiler 
ou  couper  aucune  pierre  écrite,  sans  votre  ordre  ou 
votre  permission,  sous  la  même  peine  s'ils  n'exécu- 
tent pas  mes  commandemeiits  '.  » 

Investi  de  ces  pouvoirs,  le  Sanzio  avait  entrepris 
une  description  des  plus  précieux  restes  de  Tanti- 
quité  conservés  encore  dans  la  ville  de  Rome  ;  il  avait 
même  composé  un  instrument  pour  prendre  avec 
plus  de  facilité  la  dimension  de  tous  les  monuments, 
dans  le  but  d'indiquer  au  souverain  pontife  les  moyens 
à  employer  pour  présider  à  leur  restauration  et  les 
mettre  à  l'abri  de  dégradations  nouvelles. 

Cest  également  sous  les  pontificats  de  Jules  II  et  de 
Léon  X  que  furent  entreprises,  dans  divers  quartiers 
de  Rome,  les  fouilles  qui  amenèrent  la  découverte 
d'un  grand  nombre  de  chefs-d'œuvre  de  la  sculpture 

1.  Leilres  de  Botlarî,  éd.  îii-12,  t.  VI,  n*  m,  p.  25. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  487 

antique,  parmi  lesquels  il  suffira  de  citer  le  groupe 
de  Laocoon  trouvé,  du  temps  de  Jules  II,  dans  les 
thermes  de  Titus. 

Malheureusement,  la  mort  prématurée  de  Raphaël 
et  celle  de  Léon  X  mirent  obstacle  à  l'exécution  des 
projets  qui  avaient  été  préparés  avec  tant  d'intelli- 
gence. 

Quelques  années  plus  tard,  en  ^  527 ,  la  prise  de 
Rome  par  le  connétable  de  Bourbon  et  les  dévasta- 
tions commises  par  ses  soldats,  que  sa  mort  avait  jetés 
dans  tous  les  excès  de  l'indiscipline,  couvrirent  cette 
ville  de  nouvelles  ruines  ;  il  fallut  de  longues  années 
et  des  sommes  énormes  à  Clément  VII  et  à  Paul  III 
pour  réparer  ce  qu'il  y  avait  de  réparable  dans  ces 
désastres. 

Bien  que  ce  dernier  pape  puisse  être  accusé  de 
s'être  servi  des  pierres  du  Colisée  pour  construire  le 
palais  Farnèse,  néanmoins,  sous  son  règne,  les  an- 
ciens monuments  furent  respectés.  Des  fouilles,  entre- 
prises par  son  ordre  aux  thermes  deCaracalla,  ame- 
nèrent la  découverte  du  fameux  Torse  du  Belvédère; 
au  Vatican,  celle  de  l'Hercule  et  du  Taureau  Farnèse, 
ainsi  que  de  la  Flora,  statues  aujourd'hui  à  Naples. 

Les  successeurs  de  Paul  III,  sans  prendre  aucune 
mesure  spéciale,  laissèrent  les  ruines  antiques  dans 
l'état  où  il  les  avaient  trouvées.  Pie  IV,  de  la  famille 
de  Médicis,  qui  régna  de  4559  à  1565,  fit  faire  quel- 
ques fouilles  et  découvrit  plusieurs  statues,  entre  au- 
tres celle  nommée  Saint-Hippoly te ,  avec  la  chaise 
épiscopale  sur  laquelle  est  gravé  le  célèbre  calen- 
drier dont  l'explication  a  tant  exercé  la  sagacité  des 
savants  et  des  astronomes,  et  celle  d'Aristide  de 
Smyrne,  auteur  d'un  discours  élogieux  sur  la  ville  de 


488  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

Rome.  Ces  deux  statues  ont  été  placées  depuis  dans 
la  principale  salle  de  la  bibliothèque  du  Vatican. 

Grégoire  XIII,  pendant  un  pontificat  de  treize  an* 
nées,  s'occupa  beaucoup  plus  d'embellir  Rome  mo- 
derne que  de  restaurer  les  édifices  antiques.  Cepen- 
dant, le  Baglione%  dans  la  notice  qu'il  donne  des  tra- 
vaux exécutés  par  ordre  de  ce  pape,  lui  attribue  la  trans- 
formation d'une  partie  des  thermes  de  Dioclétien  en 
greniers  d'abondance,  et  la  réparation  des  anciens  murs 
de  Rome,  du  côté  de  Saint-Jean  de  Latran,  où,  après 
avoir  supprimé  l'ancienne  porte  Àsinaria,  il  fit  faire 
celle  qui  donne  accès  sur  la  route  conduisant  à  Naples. 

Sixte-Quint  continua,  en  i586,  la  réparation  des 
anciennes  murailles,  mais  beaucoup  plus  en  vue  de 
la  sûreté  de  la  ville  que  de  leur  restauration.  Malheu- 
reusement, à  la  même  époque,  il  mit  à  exécution  la 
regrettable  pensée  de  détruire  un  monument  très-cu- 
rieux, le  Septizonium^  construit  par  Septime-Sévère. 
Cet  empereur  avait  le  goût  de  restaurer  les  édifices 
publics  et  d'en  construire  de  nouveaux,  dignes  d'être 
comparés  aux  plus  remarquables  monuments  de  ses 
prédécesseurs.  Spartianus,  dans  la  Vie  de  ce  prince, 
cite  le  Panthéon,  le  Portique  d'Octavie  et  le  temple 
de  Jupiter  Tonnant,  comme  ayant  été  réparés  par  lui. 
A  l'exemple  de  Titus,  de  Nerva  et  d'autres,  il  avait 
fait  établir  des  bains  publics  qui  portaient  le  nom  de 
Thermes  de  Sévère.  L'arc  de  triomphe  placé  au  bas 
du  Capitole,  du  côté  de  l'ancien  Forum  ^  ne  fut  pas 
bâti  par  cet  empereur,  mais  par  le  sénat  et  le  peuple 
romain  qui  le  lui  dédièrent.  Il  fit  considérablement 
agrandir  le  palais  des  Césars  sur  le  Palatin,  et  c'est  à 

i.  Éd.  di  Napoli,  in-40,  1733,  p.  6. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  499 

lui  que  sont  attribuées  les  énormes  constructions  dont 
4es  restes  enveloppent  Tangle  méridional  de  cette 
colline.  Là  se  trouvait  aussi,  en  face  de  Téglise  ac-- 
tuelle  de  Saint-Grégoire,  le  Septizonium^  monument 
l'emarquable  par  sa  disposition  et  ses  grandes  pro- 
portions. 

Selon  SparlianusS  —  «lorsque  Sévère  construisit 
le  Septtzonium^  il  tint  beaucoup  à  ce  que  ce  monument 
ise  présentât  le  premier  à  ceux  qui  arriveraient  d'Afri- 
-que  :  il  aurait  môme  établi  de  ce  côté  l'entrée  d'hon- 
neur du  palais  impérial,  si,  pendant  qu'il  était  absent, 
le  préfet  de  la  ville  n'avait  pas  déjà  placé  sa  statue  au 
milieu  de  cet  édifice.  »  — Il  était  décoré  d'un  portique 
à  trois  étages  de  colonnes,  comme  on  peut  le  voir  sur 
les  plans  et  gravures,  antérieurs  à  Sixte  V,  des  monu- 
ments de  l'ancienne  Rome.  On  ne  connaît  ni  l'origine 
ni  la  véritable  signification  du  mot  Septizonium.  Les 
uns  veulent  qu'il  ait  été  ainsi  appelé  du  nom  de  son 
auteur  Septimius;  d'autres,  à  cause  des  sept  avant- 
iîorps  que  formait  sa  disposition  architecturale  ;  quel- 
ques-uns, des  sept  rues  qui,  partant  de  cet  édifice,  se 
<]irigeaient  dans  sept  directions  ou  zones  différentes. 
<2uoi  qu'il  en  soit,  il  se  faisait  admirer  non-seulement 
pour  sa  forme,  mais  aussi  pour  la  beauté  des  matériaux 
entrés  dans  sa  construction.  Les  colonnes  du  portique 
étaient  de  granit,  de  marbre  africain  et  de  jaune  an- 
tique ;  comme  les  arcs  du  Colisée,  elles  avaient  payé 
leur  tribut  aux  vicissitudes  de  la  ville  éternelle.  Après 
la  chute  de  Tempire  d'Occident,  le  Septizonium  resta 
désert  et  abandonné  comme  le  Palatin.  Dès  le  com- 

« 

1.  Vie  de  Septime-Sévère ,  éd.  de  Panckoucke ,  Ecrivains  de 
4' Histoire  Auguste,  dans  la  seconde  série  des  classiques  latins^  t.  I, 
1844,  traduction  de  M.  Fi.  Legay,  u9  xxiv,  p.  147. 


490  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

meneement  du  dixième  siècle,  il  appartenait  aux  moi- 
nes chartreux,  qui  possédaient  Tëglise  de  Saint-^Gré^ 
goire.  Au  milieu  des  troubles  et  des  combats  qui 
désolaient  souvent  la  ville  de  Rome,  ils  s'y  réfugièrent 
plus  d'une  fois,  et  s'y  fortifièrent  pour  résister  aux  at- 
taques soit  des  Romains,  soit  des  étrangers.  Dans  le 
siècle  suivant,  le  Septizonium  servit  d'asile  à  la  famille 
de  Grégoire  VII,  Hildebrand,  qui  habitait  dans  le  voi- 
sinage, et  l'on  voit  dans  la  vie  de  ce  pape,  écrite  par 
Pandolfo  Pisano  ',  que  Rustique,  son  neveu,  s'y  retira 
en  4084  et  y  soutint  Tassaut  de  l'empereur  d'Allema- 
gne, Henri  IV.  Jusqu'en  1145,  le  Septizonium  resta  en 
la  possession  des  Chartreux;  ils  le  cédèrent  alors  à 
Ancio  Frangipani.  Comme  la  famille  Frangipani, 
ajoute  Nibby,  auquel  nous  empruntons  ces  détails  ^ 
soutenait  ordinairement  les  papes  contre  leurs  enne- 
mis, une  partie  des  cardinaux  se  retira  dans  le  Septi- 
zonium en  1198,  après  la  mort  de  Célestin  III.  En  1227, 
après  celle  d'Honorius  III,  il  s'y  retirèrent  de  nouveau 
et  y  tinrent  le  conclave  dans  lequel  Grégoire  IX  fut 
élu.  En  1256,  les  Romains  y  mirent  en  prison  leur 
sénateur  Rrancaleone  ;  mais  ayant  recouvré  la  liberté 
l'année  suivante,  il  exerça  la  plus  cruelle  vengeance 
sur  ses  ennemis  et  fit  détruire  plus  de  cent  quarante 
tours  qu'ils  avaient  établies  pour  se  défendre,  la  plu- 
part sur  des  monuments  antiques,  ce  qui  causa  la 
ruine  d'un  grand  nombre  de  ces  édifices.  Le  Septizo- 
nium eut  beaucoup  à  souffrir  de  ce  démantèlement, 
comme  si  Rrancaleone  eût  pris  à  cœur  de  se  venger 
même  du  lieu  où  il  avait  été  retenu  prisonnier. 


]  •  Apud  r«r,  Italie,  seriptores. 

2.  Rome,  etc,  parte  anticOf  t  11,  p.  463  et  Buirantet, 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  491 

Un  siècle  après,  Pétrarque  énumérant,  dans  ses 
lettres  familières  à  Giovanni  Colonna,  les  monuments 
de  Rome,  rappelle  le  Septizontum,  désigné  alors  par 
le  peuple  sous  le  nom  de  Sede  del  Sole  (Demeure  du 
Soleil).  Vers  la  fin  du  quinzième  siècle,  cet  édifice  était 
entièrement  ruiné,  enfoui  dans  la  terre  et  recouvert 
de  décombres.  Néanmoins,  une  grande  partie  des  co- 
lonnes et  des  marbres  était  intacte. 

L'état  de  dégradation  du  monument  détermina  sans 
doute  Sixte-Quint  à  y  faire  prendre  les  matériaux  pré- 
cieux dont  il  avait  besoin  pour  décorer  l'intérieur  de 
Saint-Pierre,  et  bâtir  le  nouveau  palais  qu'il  élevait  à 
côté  de  Saint-Jean  de  Lalran.  Cette  détermination  est 
regrettable  ;  car  les  monuments  antiques,  môme  à  l'état 
de  ruines,  sont  toujours  intéressants  et  doivent  être 
respectés.  Toutefois,  deux  raisons  peuvent  expliquer, 
et  même,  jusqu'à  un  certain  point,  justifier  la  conduite 
du  pontife  :  la  première  est  l'état  du  Septizonium^  qui 
n'admettait  pas,  comme  le  Cotisée,  la  possibilité  d'une 
consolidation;  la  seconde,  c'est  qu'en  transportant 
dans  la  basilique  de  Saint-Pierre  ses  colonnes  et  ses 
marbres,  on  les  sauvait  d'une  destruction  à  peu  près 
certaine. 

Aucun  pape,  aujourd'hui,  n'imiterait  cette  manière 
d'agir  de  Sixte-Quint.  Depuis  1803,  Pie  VII,  par  son 
rescrit  du  i"  octobre,  a  mis  définitivement  terme  à 
toute  dévastation  des  monuments  antiques.  Ces  pré- 
cieux restes,  qui  décorebt  la  ville  de  Rome,  ont  été 
placés  sous  la  surveillance  et  la  sauvegarde  d'une 
commission  spéciale»  composée  des  archéologues  et 
des  artistes  les  plus  compétents.  Le  célèbre  Canova 
avait  été  choisi  par  Pie  VU,  comme  Léon  X  avait  dé- 
signé Raphaël,  pour  inspecter  ces  monuments  et  les 


492  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

■ 

faire  respecter.  Selon  les  termes  de  ce  rescrit,  Canova 
était  investi  du  pouvoir  :  «  de  prendre  toutes  les  me- 
sures nécessaires  pour  conserver  et  accroître,  dans 
rintérét  de  l'instruction  générale,  les  monuments  de 
Tantiquité  et  les  beaux  modèles  des  arts,  afin  d'exciter 
rémulation  de  ceux  qui  les  cultivent.  »  Cet  acte  fait 
le  plus  grand  honneur  à  la  mémoire  de  Pie  VII.  De- 
puis, tous  ses  successeurs,  même  au  milieu  des  événe- 
ments les  plus  graves  et  des  préoccupations  politiques 
les  plus  pressantes,  n'ont  pas  cessé  de  veiller  avec  une 
louable  sollicitude  à  la  conservation  de  tous  les  édi- 
fices antiques,  de  toutes  les  ruines  de  l'ancienne  capi- 
taie  du  monde. 

3^  Nouvelles  rues  ouvertes  dans  Rome, 
Création  du  quartier  du  Château  Saint- Ange. 

Dès  la  première  année  de  son  pontificat,  Sixte  fut 
frappé  du  mauvais  état  de  certaines  rues,  de  la  diffi- 
culté d'accès  de  plusieurs  autres,  et  de  l'insuffisance 
des  voies  existantes  pour  permettre  aux  fidèles  de  se 
rendre  commodément  à  un  grand  nombre  d'églises  : 
il  résolut  donc  de  faire  ouvrir  immédiatement  six  rues 
nouvelles. 

La  première  qui  fut  livrée  à  la  circulation  en  1585, 
fut  celle  qui,  delà  Trinità  de'Monti,  conduit  à  Sainte- 
Marie  Majeure,  au  commencement  de  laquelle  on  lit  : 

Sixtus  V.  Pont.  Max. 

Vîam  aperuît;  relîgionî^  ornamento, 

Commoditati. 

La  seconde,  fut  celle  qui,  de  Sainte-Marie  Majeure, 
s*étend  jusqu'à  Sainte-Croix  en  Jérusalem,  au  milieu 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  493 

de  laquelle,  sur  un  endroit  élevé,  on  voit  cette  in- 
scription : 

Sixte  V.  Pont.  Max, 
Quod  Yiam.felicem  aperuit 

stravitque 
Pont,  sui  anno  I,  MDLXXXV. 

La  troisième  et  la  quatrième  conduisent  de  la  porte 
San-Lorenzo  à  Sainte-Marie  Majeure,  et  de  Sainte- 
Marie  des  Anges  au  Quirinal.  Elles  furent  créées  par 
Sixte  avec  les  fonds  de  son  revenu  particulier,  ou  liste 
civile^  dont  il  se  priva  pour  en  faire  jouir  le  public. 
On  lit  rinscription  commémorative,  gravée  sur  l'arc 
où  passe  YAcqua  Felice,  au  milieu  de  la  rue. 

Sixtus  V.  Pont.  Max. 

Vias  utrasque 

Ad  Sanctam  Mariam  Majorem 

Et  ad  Sactam  Mariam  Angelorum 

Ad  populi  commoditatem  et  devotionem 

Longas^  latasque  sua  impensa  stravît 

A.  D.  MDLXXXVI.  Pont.  H. 

Sixte  fit  frapper  l'année  suivante  une  médaille  com- 
mémorative de  l'ouverture  de  ces  quatre  premières 
rues. 

La  cinquième  mène  de  la  colonne  Trajane,  par  le 
Viminal,  aux  Esquilles,  ou  deux  collines  formant  au- 
trefois le  mont  Esquilin.  Il  aurait  voulu  qu'elle  s'éten- 
dît jusqu'à  Saint-Pierre,  et,  dans  ce  but,  il  avait  fait 
jeter  à  terre  un  grand  nombre  de  mauvaises  petites 
maisons,  ce  qui  contribua  beaucoup  à  embellir  la  ville, 
en  la  débarrassant  de  ces  tristes  bâtiments  tombant 
en  ruines. 


494  VIE  DE  SIXTE-QaiNT. 

Enfin,  la  sixième  rue  qu'il  créa,  conduit  de  Saint- 
Jean  de  Latran  au  Colisée. 

Sixte  avait  l'intention  d'ouvrir  une  septième  rue,  de 
Saint-Jean  de  Latran  à  Saint-Paul;  une  huitième,  de 
Saint-Paul  à  Saint-Pierre,  et  une  neuvième,  de  Monte- 
Cavallo  au  Vatican.  Il  fil  restaurer  la  Via  Flaminia, 
hors  de  la  porte  du  Peuple,  et  celle  qui  s'étend  de 
Monte-Cavallo  à  Porta-Pia;  il  y  fil  établir  des  trottoirs 
de  chaque  côté,  afin  qu'on  pût  les  parcourir  à  pied 
sec.  Il  fit  paver  en  briques  et  en  pierres  beaucoup 
d'autres  rues  défoncées,  dont  l'aspect  était  affreux  et 
le  parcours  incommode  *. 

Pour  attirer  et  maintenir  des  habitants  dans  les 
rues  qu'il  venait  d'ouvrir,  et  particulièrement  dans  les 
rues  Felice  et  Pia,  Sixte  n'hésita  pas  à  concéder  plu- 
sieurs privilèges  à  ceux  qui  viendraient  y  fixer  leur 
résidence,  fussent-ils  même  étrangers.  Sa  bulle  Decet 
ramanum  Pontificem,  du  mois  de  septembre  4587', 
fait  connaître  quels  étaient  ces  privilèges. 

Le  premier  consistait  en  ce  que,  une  fois  bâtis,  les 
maisons  et  édifices  construits  dans  ces  deux  rues  ne 
pourraient  être  ni  confisqués,  ni  abattus,  à  moins  que 
ce  ne  fût  pour  crime  de  lèse-majesté  divine  et  hu- 
maine. 

Par  le  second,  ceux  qui  auraient  fixé  leur  résidence 
pendant  deux  années  consécutives  dans  ces  nouvelles 
voies,  devraient  jouir  de  tous  les  droits  de  citoyens 
romains. 

Par  le  troisième,  les  personnes  ayant  contracté  des 
dettes  hors  de  TÉlat  ecclésiastique,  qui  viendraient 


1.  Tempesti.  t.  I,  lib.  XIV,  b9*  xxii  à  xxiv,  p.  229-330. 

2.  Guerra,  t.  1,  p.  435,  1^  coloune. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  WB 

établir  leur  domicile  dans  ces  rues,  ne  pourraient 
être  inquiétées  par  leurs  créanciers,  et  jouiraient  du 
bénéfice  de  la  Cwria  Capitolina;  —  c'est-à-dire, 
croyons-nous,  d'être  jugées  par  le  tribunal  siégeant 
au  Capilole. 

Enfin,  il  voulait  que  les  ouvriers  habitant  ces  rues, 
fussent  exempts  des  rondes  de  nuits  à  faire  en  temps 
de  peste  \  et  des  aggravations  d'impôts  que  les  con- 
seils des  arts  et  métiers  avaient  coutume  de  leur 
faire  supporter. 

Par  une  autre  bulle,  Dum  ad  uberes^  du  11  août 
1590  *,  il  autorisa  la  confrérie  du  couvent  et  collège 
des  veuves  de  Saint-Bernard  à  bâtir  des  boutiques  et 
des  magasins  dans  Je  Borgo  Felice,  près  des  Thermes 
de  Dioclélien,  et  à  les  louer,  et  il  lui  accorda  les  mêmes 
privilèges. 

Après  avoir  nommé  son  petit  neveu,  Michel  Peretti, 
gouverneur  du  Borgo,  c'est-à-dire  de  cette  partie  de 
la  ville  qui  avoisine  Saint-Pierre,  le  Vatican  et  le 
château  Saint-Ange,  il  la  sépara  par  une  bulle,  Ut 
primum,  du  1"  décembre  1586  ^  du  quartier  du  Pont 
et  du  Trastevere,  lui  donna  le  titre  de  quartier  du 
Château  Saint-Ange,  et  voulut  qu'elle  prît  pour  em- 
blèmes ses  propres  armoiries. 

Par  l'érection  du  Borgo  en  quartier,  Rome  se  trouva 
divisée  en  quatorze  rioni  distincts.  Aux  deux  magis- 
trats préposés  depuis  une  époque  ancienne  au  service 
des  rues,  Sixte  en  ajouta  douze  autres,  afin  que 
chaque  quartier  eût  le  sien.  Il  leur  recommanda  de 
veiller  à  ce  que  toutes  les  rues  et  places  fussent  tenues 

1 .  Erunt  exempii  ah  excubm  tempore  pesris» 

2.  Guerra,  ibid, 

3.  Guerra,  ut  supra. 


496!  VIE  DB  SIXTE-QUINT. 

proprement;  qu'autrement,  il  saurait  se  faire obëif.  Il 
leur  donna  le  pouvoir  de  présider  aux  constructions 
nouvelles,  et  voulut  que  deux  d'entre  eux  fussent  doc* 
teurs  en  droit»  élus  librement»  à  la  majorité,  par  les 
autres,  et  il  assigna  deux  écuspar  mois  à  ces  docteurs, 
et  moins  aux  autres. 

On  voit,  par  ce  qui  précède,  que  Sixte  étendait  les 
soins  de  son  gouvernement  aux  petites  choses,  aussi 
bien  qu'aux  grandes,  voulant  tout  voir  et  tout  régler 
par  lui-même,  méritant  qu'on  dise  de  lui  comme  de 
Jules  César: 

Nil  actum  reputans,  si  quid  superesset  agendum. 


CHAPITRE  XXII  ET  DERNIER 


Agrandissement  du  palais  de  Uonte-Cavallo.  —  Élargissement  de  la  place  et 
transport  des  chenaux  dits  Colosses  antiques.-—  Constructions ,  réparations 
et  embellissements  au  palais  du  Vatican.  —  Grande  porte  du  palais  de  la 
Chancellerie.  —  Reconstruction  de  l'église  Saint-Jérôme  des  Esclavons.  — 
Restauration  de  l'église  de  Sainte-Sabine.  —  Établissemeut  du  pont  Felice 
sur  le  Tibre.  —  Conclusion. 


1°  Agrandissement  du  palais  de  Monte-Cavallo;  élar- 
gissement de  la  place  et  transport  des  chevaux  dits 
Colosses  antiques. 

L'établissement  de  la  résidence  des  papes  pendant 
Hne  partie  de  Tannée  sur  le  mont  Quirinal,  appelé 
aujourd'hui  Monte-Cavallo^  ne  remonte  qu'au  milieu 
du  seizième  siècle.  Dans  les  premiers  temps  du  chris- 
tianisme, à  Rome,  les  chefs  de  l'Église,  on  l'a  vu,  ha- 
bitaient le  palais  patriarcal  de  Latran.  Ils  Tabandon- 
nèpent  pour  le  Vatican ,  d'abord  parce  qu'il  tombait 
en  ruines,  ensuite  pour  être  plus  en  sûreté  dans  ce 
dernier  édifice,  qui,  pouvant  communiquer  facilement 
avec  le  château  Saint-Ange,  les  mettait  à  l'abri  de 
toute  surprise.  Mais  le  quartier  du  Vatican,  comme 
celui  de  Saint-Jean  de  Latran,  est  envahi  par  le  mau- 
vais air  qui  règne  à  Rome ,  depuis  le  commencement 
de  l'été  jusque  après  les  pluies  de  l'automne.  Pour 
éviter  ce  danger,  les  souverains  pontifes  durent  cher- 
cher à  transporter  ailleurs  leur  résidence,  pendant  les 

32 


498  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

chaleurs  d'été.  Paul  III,  Farnèse,  fut  le  premier  qui 
alla  s'établir  sur  le  mont  Quirinal,  dans  une  villa 
modeste,  située,  au  milieu  d'un  jardin,  sur  le  pla- 
teau dominant  une  partie  de  la  ville,  d'où  Ton  pouvait 
jouir  d'une  vue  magnifique.  Cette  villa  ne  subit  aucun 
changement  jusqu'à  Grégoire  XIII,  qui  résolut  de  l'a- 
grandir. Dans  ce  but,  il  commença  par  acheter  le  jar- 
din contigu,  qui  appartenaitaucardinal  d'Esté;  ensuite, 
trouvant  le  corps  de  logis  insuffisant  pour  les  différents 
services  publics  qui  doivent  accompagner  le  souverain 
pontife,  il  fit  élever,  par  l'architecte  Ponzîo  Lombardo, 
les  premiers  bâtiments  du  palais.  Après  la  mort  de 
Grégoire,  Domenico  Fontana  fut  chargé  par  Sixte  de 
continuer  cet  édifice,  et  c'est  sur  ses  dessins  qu'a  été 
élevée  la  plus  grande  partie  de  la  façade  qui  s'étend 
le  long  de  la  Strada  Pia.  Voici,  au  surplus,  en  quels 
termes  l'architecte  lui-même  rend  compte  des  travaux 
exécutés  par  lui  dans  ce  palais,  sur  la  place  et  dans  la 
rue  qui  Vavoîsinent  :  —  «  Notre  seigneur,  dit- il,  a 
nivelé  et  agrandi  une  très-belle  place  pour  la  commo- 
dité des  consistoires  qui  se  font  à  Monte-Cavallo,  et  il 
y  a  établi  un  emplacement  spacieux  et  magnifique» 
avec  une  fontaine  publique  fournissant  des  eaux  abon- 
dantes; il  a  baissé  de  plus  de  douze  palmes  la  Strada 
Pia^  afin  de  la  dresser  au  niéme  niveau  dans  toute  sa 
longueur,  et  qu'on  puisse  apercevoir  la  porte  [Pia)  de 
la  ville,  qui  est  éloignée  de  plus  d'un  mille.  Sur  ladite 
I^aoe,  on  bitit  un  grand  palais,  qui  fait  équerre,  et 
doat  une  façade  est  tournée  vers  la  place ,  tandis  que 
l'autre,  destinée  à  l'habitation  de  Sa  Sainteté  et  de  sa 
suite,  donne  sur  la  Strada  Pia,  l'ancienne  habitatioii 
se  trouvant  beaucoup  trc^  petite  pour  la  cour  d'tm  si 
grand  prince.  Entre  les  deux  corps  de  logis  du  palais. 


»VIE  DE  SIXTE-QUINT.  499 

on  a  établi  une  place  avec  deux  loges  {ou  portiques), 
une  de  chaque  côté  :  ces  loges  sont  surmontées  de 
deux  galeries  qui  ccmimuniquent  d'un  corps  de  logis  à 
Tautre;  cette  place  est  longue  de  quatre  cent  cinquante 
palmes,  et  large  de  plus  de  cent  quatre-vingts;  il  y  a 
une  caserne  pour  deux  cents  Suisses  qui  servent  de 
garde  au  palais.  » 

Cette  construction  fut  continuée  par  Clément  VIII, 
qui  employa  Fontana  jusqu'en  1598,  époque  où  il  lui 
retira  sa  confiance.  Mais  le  palais  de  Monte-Cavallo  ne 
fut  achevé  que  sous  Paul  V,  par  Tarchitecte  Carlo  Ma- 
derno,  en  1615,  ainsi  que  le  prouve  Tinscription  gra- 
vée sur  une  plaque  de  marbre  blanc,  au-dessus  de  Tare 
de  la  porte  d'entrée  principale. 

Pour  embellir  la  place  qu'il  avait  fait  agrandir  et  ni- 
veler. Sixte  y  fit  transporter  les  chevaux  antiques  de 
marbre,  plus  grands  que  nature,  attribués  alors  à  Phi- 
dias et  à  Praxitèle.  On  n'est  pas  d'accord  sur  leur  ori- 
gine :  les  uns  soutiennent  qu'ils  furent  apportés  à 
Rome  du  temps  de  Néron,  et  placés  devant  sa  maison 
dorée  ^  ;  d'autres  veulent  qu'ils  aient  été  enlevés  de 
la  Grèce ,  par  Constantin ,  pour  la  décoration  de  ses 
thermes,  situés  sur  le  mont  Quirinal  ^.  Quoi  qu'il  en 
soit,  ils  gisaient  fort  endommagés  au  milieu  des  ruines 
de  ces  thermes,  lorsque  Sixte  ordonna  de  les  transpor- 
ter sur  la  place,  au  débouché  de  la  Strada  Pia.  Avant 
d'exécuter  ce  commandement,  Fontana  dut  faire  res- 
taurer, avec  le  plus  grand  soin,  ces  chevaux  et  leurs 
conducteurs,  auxquels  il  manquait  des  membres  et 
d'autres  parties  du  corps.  On  fut  également  obligé  de 

1.  Flaminio  Vacca,  cité  par  Nibby,  ui  suprù^  parte  antUa,  t.  II, 
p.  796. 

2.  NIbby,  ibid.,  et  TempestI,  t.  Il,  Ub.  X,  n*  xxvi,  p.  153-4. 


500  VIE  DE   SIXTE-QUINT. 

rétablir  entièrement  à  neuf  les  piédestaux.  Fontana 
ne  dit  pas,  dans  le  récit  de  ces  travaux ,  quel  fut  Tar- 
liste  chargé  de  ces  restaurations  ;  peut-être  peuvent- 
elles  être  attribuées  à  Flaminio  Vacca,  qui,  selon  Ba- 
glione»,  fut  très-employé  à  ce  genre  de  travail. 

On  croyait  alors  que  ces  deux  statues  représentaient 
Alexandre  le  Grand,  domptant  Bucéphale.  L'auteur 
des  inscriptions  gravées  sur  les  piédestaux,  avec  Tas- 
sentiment  de  Sixte,  s'est  laissé  entraîner  dans  cette 
erreur  commune  *. 

En  voici  le  texte,  d'après  Fontana  ^. 

Du  côté  du  levant,  sur  le  piédestal  du  cbeval  attribué 
à  Phidias,  à  droite  du  spectateur  : 

Sixtus  Y.  Pont.  Max. 

Signa  Alexandrî  magnî 

Gelerisq.  ejus  Bucephalî 

Ex  antiquitatis  testimonio 

Phidiae  et  Praxitelis 

iEmulatione  hoc  marmore 

Ad  vivam  effigiem  expressa 

  FI.  Constantino  magno  e  Gracia 

Advecta  suisq.  in  thermîs  in  hoc 

Quîrinali  monte  coUocata 

Temporis  vi  deformata  laceraq. 

Ad  ejusdem  imp.  memoriam  urbisq. 

Decorem  in  pristinam  formam 

Restituta  hic  reponi  jussit 

An.  MDLXXXIX.  Pont.  V. 


1.  Flaminio  Vacca  ^  Romano,  attese  moUo  a  ristorare  statue  an-^ 
tiche^  e  per  questa  ragione  fabbricb  poche  opère  da  $é,  —  Éd.  di 
Napoli,  1733,  p.  68. 

2.  Elles  ont  été  changées  soas  Urbain  VllI. 

3.  Fol.  100  et  101. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  501 

Sur  le  même  piédestal,  au  nord,  en  face  de  la 
Strada  Pia: 

Phidias  nobilis  sculptor 
Âd  artificii  praestantiam 

Declarandam 
Alexandri  Bucephalum 

Domantis  effigiem 
E  marmore  expressit. 

Sur  le  piédestal  du  cheval  attribué  à  Praxitèle  : 

Praxiteles  sculptor 

Ad  Phidias  emulationem 

Sui  monumenta  ingenii 

Posteris  relinquere 

Cupiens^ 

Ejusdem  Alexandri 

Bucephaliqu.  signa 

Felici  contentione, 

Perfecit. 

2*  Constructions^  réparations  et  embellissements  au 

palais  du  Vatican. 

Indépendamment  de  la  nouvelle  bibliothèque  qu'il 
fit  élever  au  Vatican,  et  dont  nous  avons  donné  la 
description,  Sixte  avait  entrepris  des  travaux  très- 
importants  dans  ce  palais.  Nibby^  dit  que  Sixte-Quint 
y  jeta  les  fondements  d'un  magnifique  édifice,  à 
l'orient  de  la  grande  cour  de  Saint-Damaso,  qu'il  fut 
terminé  par  Clément  VIII,  mais  sur  un  autre  plan. 
Selon  Taja",  Sixte  attribuait  l'insalubrité  des  appar- 
tements du  Vatican  à  ce  qu'ils  étaient  tournés  vers  le 

1.  Romat  etc,^  parte  moderna,  t.  II,  p.  422. 

2.  Detcrizione  det  palazzo  apostolico  Vaticano,  Roma,  1750, 
p.  490  el  8uiv. 


502  VIE  DE  SIXTE-QUINT, 

jardin  et  la  campagne,  et  il  voulait  établir  le  nouveau 
bâtiment  du  côté  de  la  ville,  en  l'élevant  assez  pour 
que  le  rez-de-chaussée  se  trouvât  plus  élevé  que  les 
portiques  actuels  de  Saint-Pierre,  appuyant  un  des 
côtés  de  cette  construction  sur  le  portique  oriental 
ou  loge  de  la  cour  de  Saint-Damaso.  Ce  projet,  entre- 
pris en  1590,  ne  reçut  qu'un  commencement  d'exécu- 
tion, ayant  été  arrêté  par  la  mort  du  pontife.  Néan- 
moins, si^r  le  troisième  côté  de  la  cour  des  Damaso 
qui  fait  face  aux  loges  peintes  par  Raphaël  et  ses 
élèves,  au-dessus  d'une  assez  belle  porte  placée  entre 
deux  colonnes,  et  dont  l'architecture  rappelle  le  style 
de  Doraenico  Fantana,  on  lit  cette  inscription  : 

Sixtus  V.  Pont.  Max. 

iEdes  loco  aperto  et  salubri 

Grato  urbis  aspectu  insignes 

Pontificum  commoditati  fecit 

Anne  MDXC.  Pontifie.  VI. 

Restauration  de  F  intérieur  de  la  salle  dite  de  Constan- 
tin. —  Cette  salle,  la  première  et  la  plus  grande  de 
celles  que  Raphaël  a  rendues  si  célèbres  par  ses  im- 
mortelles fresques,  n'a  pas  été  peinte  par  ce  maître. 
Après  l'achèvement  de  celles  de  YHéh'odore  de  réeole 
d'Athènes  et  de  tincendie  du  Borgo,  Léon  X  avait  or- 
donné à  l'artiste  de  continuer,  et  il  l'avait  chargé  de 
représenter  dans  cette  quatrième  salle  les  principales 
actions  de  l'empereur  Constantin.  Raphaël  composa 
les  cartons  de  ces  sujets,  et  il  fit  même  couvrir  d'un 
enduit  blanc  les  parois  des  murailles,  afin  de  pouvoir 
y  peindre  à  l'huile.  Mais  la  mort  Tempôcha  de  pour- 
suivre ses  travaux.  Léon  X  ne  lui  survécut  que  peu 
de  temps;  il  eut  pour  successeur  Adrien  VI,  évéquo 


VIE  DE  SIXTE^QUINT.  SUS 

d'Utrecht,  adcien  précepteur  de  Charles-Quint,  qui 
n'ayant  pas  comme  Léon  le  goût  du  beau,  laissa  cette 
salle  couverte  de  la  préparation  blanche  qui  atten- 
dait la  peinture.  Bientôt,  Clément  VII  fut  appelé  à 
remplacer  Adrien  sur  la  chaire  de  Saint-Pierre.  Il 
était  de  Tillustre  race  des  Médicis,  c'est-à-dire  qu'il 
avait  à  cœur  Tamour  des  arts  et  des  lettres.  Il  s'em- 
pressa de  reprendre  l'œuvre  de  son  oncle  Léon,  et  en 
confia  l'achèvement  au  plus  habile  élève  de  Raphaël, 
Giulio  Pippi,  surnommé  Jules  Romain,  qui  se  fit 
aider  par  Giov.  Francesco  Penni,  dit  Le  Fattore,  égale- 
ment élève  de  Sanzio.  Ce  sont  ces  deux  artistes  qui 
ont  mené  à  fin,  sur  les  cartons  de  leur  maître,  cette 
œuvre  immense.  Jules  Romain  a  peint  la  bataille 
contre  Maxence  et  l'allocution  de  Constantin  ;  Le  Fat- 
tore  le  baptême  du  prince  et  la  donation  par  lui  faite 
à  l'église. 

.  Quelques  années  après,  en  1527,  Rome  fut  prise  et 
saccagée  par  les  bandes  du  connétable  de  Bourbon» 
et  les  Stanze  de  Raphaël,  servant  de  corps  de  garde  à 
ces  soldais,  eurent  beaucoup  à  souffrir.  Grégoire  XIII 
avait  entrepris  de  les  faire  restaurer,  mais  ce  travail 
n'étant  pas  terminé  à  sa  mort,  Sixte  le  fit  reprendre 
et  continuer  dans  la  salle  de  Constantin.  C'est  ce 
qu'indique  l'inscription  suivante,  placée  dans  une 
grande  lunette  au-dessus  de  l'allocution  de  Constan- 
tin à  ses  soldats. 

Sixtus  V.  Pont.  Max. 

Aulam  Gonstantinianam  summis  pont. 

Leone  X  et  Clémente  VII 

Picturis  exornatam 

Et  postea  coUabantem  a  Gregorio  XIII 

Pont.  Max. 


504  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

Instanrari  coeptam  pro  loci  digniUte 
Absolvit  anno  Pontificatus  sui  I. 

Sar  la  frise,  dans  nn  petit  ovale,  est  peinte  la  co- 
lonne Trajane  surmontée  de  la  statae  de  saint  Pierre, 
ce  qu'indique  ce  vers  : 

Sic  de  Trajano  Petros  victore  triumphat. 

Dans  la  petite  lunette  au-dessus  de  la  bataille  est 
représentée  une  femme  arec  un  chien  Corse,  em- 
blème de  cette  île,  dont  la  souveraineté  était  reven- 
diquée par  le  Saint-Siège. 

A  côté  on  voit,  dans  une  grande  lunette,  une  femme 
en  prières  foulant  aux  pieds  des  idoles  pour  indiquer 
le  triomphe  de  la  religion  sur  le  paganisme. 
*  La  Sicile  est  figurée  comme  pendant  à  la  Corse. 

Au-dessus  du  baptême  de  Constantin  on  voit  sainte 
Hélène  adorant  la  vraie  croix  qu'elle  vient  de  dé- 
couvrir. 

Dans  les  angleslaissés  entre  les  lunettes  sont  peintes 
d'un  côté  la  Ligurie  et  la  Toscane,  et  de  l'autre 
Rome  avec  le  Tibre  à  ses  pieds.  Toutes  ces  figures 
dans  la  voûte  sont  trop  grandes  et  trop  pesantes, 
d'un  coloris  crû,  et  nullement  groupées  avec  la  grâce 
que  présentent  les  autres  peintures  de  cette  salle.  «Les 
excellents,  magnifiques  et  glorieux  pontifes  qui  firent 
peindre  cette  voûte,  dit  Taja,  dans  sa  description  du 
Vatican  *,  ne  devaient  pas  être  très-connaisseurs  des 
choses  de  l'art;  car  ils  n'ont  pas  choisi  les  meilleurs 
artistes,  ou  ils  s'en  sont  rapportés  à  des  ministres  qui 
se  croyaient  connaisseurs  et  ne  l'étaient  pas,  ou  qui 

1.  Ul  Mprd,  p.  214. 


VIE  DE   SIXTE-QUINT.  503 

songeaient  plus  à  favoriser  leurs  protégés  qu'à  aug- 
menter la  gloire  de  leurs  souverains.  En  somme, 
cette  voûte  ne  répond  pas  aux  étonnantes  peintures 
<Jes  murailles;  il  y  a  seulement  au  faite  un  temple  mis 
en  perspective  et  colorié  merveilleusement,  dans  le- 
quel est  un  crucifix  sur  un  piédestal  et  une  idole  par 
terre  brisée  en  morceaux,  pour  montrer  que,  grâce 
au  grand  Constantin,  on  pouvait  adorer  publiquement 
Jésus-Christ,  et  que  les  dieux  du  paganisme  étaient 
<iétruits.  Toutes  les  peintures  de  cette  voûte  sont  de 
Tommaso  Laureti,  palermitain,  qui  fut  appelé  à  Rome 
par  Grégoire  XIII,  et  reçut  de  lui  un  gros  traitement 
et  tout  ce  dont  il  avait  besoin  pour  la  vie.  Aussi,  pour 
jouir  plus  longtemps  de  ces  avantages,  Laureti  tra- 
vaillait peu  et  prolongeait  Tachèvement  de  ses  pein- 
tures. Mais  Sixte  ayant  succédé  à  Grégoire,  non- 
seulement  il  le  pressa  d'abord  avec  instances,  ensuite 
avec  menaces,  mais  il  lui  fit  rendre  un  compte  rigou- 
reux de  ce  qu'il  avait  déjà  reçu,  jusqu'au  pain  et  vin 
qui  lui  avaient  été  fournis  du  palais  et  aux  moindres 
choses.  Tommaso  prit  donc  peur  du  nouveau  pon- 
tife, et  il  n'eut  pas  le  cœur  de  terminer  à  sa  ma- 
nière accoutumée  cette  voûte,  et  de  la  conduire  à  un 
plus  grand  degré  de  perfection  dont  il  était  capable, 
comme  on  peut  le  voir  dans  les  histoires  de  Brutus  et 
d'Horatius  Codés  qu'il  a  peintes  dans  la  seconde  salle 
du  capitole.  Une  telle  sévérité,  ajoute  Taja,  bien 
qu'elle  puisse  paraître  excessive,  est  néanmoins  auto- 
risée de  Dieu  dans  quelques  circonstances,  afin  que 
les  professeurs  des  beaux-arts  apprennent  qu'ils  sont 
d'autant  plus  obligés  à  se  conduire  avec  la  loyauté 
des  ouvriers,  leurs  inférieurs,  que  les  arts  qu'ils  pra- 
tiquent sont  plus  élevés.»  LeBoglione,  dans  sa  vie  de 


806  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

Tommaso  Laureti  \  raconte  le  fait  de  la  même  ma- 
nière» avec  celle  différence  qu'il  attribue  à  Gré- 
goire ni  la  sévérité  que  Taja  met,  avec  raison^  sur  le 
compte  de  son  successeur.  Laureti  mourut  pauvre  à 
l'âge  de  quatre-vingts  ans,  sous  Clément  VIIL  C'est 
bien  lui  qui  a  dessiné  la  perspective  figurée  sur  la 
voûte  de  la  salle  Constantin.  Mais^  selon  le  Baglione, 
elle  aurait  été  coloriée  ensuite  par  Antonio  Salviati 
ou  Scalvati,  son  élève  préféré  ^ 

Fontana  ne  parle  pas  dans  son  livre  des  peintures 
exécutées  par  ordre  de  Sixte  dans  la  salle  de  Constan- 
tin, mais  il  décrit  l'établissement  d'un  escalier  secret 
qui  communique  du  Vatican  à  Saint-Pierre,  où  il  pé- 
nètre par  la  chapelle  de  Saint-Grégoire.  La  voûte  en 
est  décorée  de  figures  avec  des  arabesques,*  et  des 
paysages,  attribués  à  Paul  Brill,  et  dans  la  composition 
près  de  Feutrée  de  la  chapelle,  on  voit  la  Cène  avec 
les  apôtres  et  d'autres  sujets.  Au-dessus  de  la  porte 
donnant  dans  la  basilique,  on  lit  : 

r 

Sixtus  V.  Pont.  Max. 

Sacello  Gregoriano  quo  anniversaria  Cœna  Domini  die 

A  summo  Pontifice  Sacro-Sancta  Eucharistiâ  more  solemni 

reponatur 
Caeterisque  Pontificum  commoditatibus  sodas  interiores 

Cum  vestibule 
Gonstruxit  picturisq.  exornavit  auno  Pontificat,  II. 

Fontana  fut  également  chargé  de  la  restauration  de 
la  tour  située  dans  le  jardin  du  Belvédère.  Sixte  la  fit 
relever  à  trois  étages,  avec  une  belle  lanterne  au- 
dessus  du  toit,  de  laquelle,  lorsque  le  temps  est  clair, 

i .  Vt  suprà,  p.  6^. 
3.  i6iU,p.  163. 


VIE  DE  SIXTE-QOmT.  o07 

on  voit  la  mer,  et  Ton  découvre  la  plus  grande  partie 
de  Rome  et  de  la  campagne  ^ 

3**  Grande  porte  du  palais  de  la  Chancellerie, 

Ce  palais,  Fun  des  plus  beaux  de  Rome,  fut  com- 
mencé par  le  cardinal  Ludovic  Scarampo  Mezzarota,  et 
terminé  en  1517  par  le  cardinal  Raffaello  Riario,  neveu 
de  Sixte  IV  et  camerlingue  de  TÈglise.  L'architecture 
de  cet  édifice  est  de  Bramante,  qui  a  montré  dans 
toutes  ses  parties  ce  style  àlafoissimple  et  majestueux, 
qui  est  le  cachet  de  son  génie.  Ce  palais  a  deux  fa- 
çades :  Tune  sur  la  place  qui  porte  son  nom  ;  Tautre 
sur  la  rue  Del  Pellegrino^  au  midi.  A  l'intérieur,  sa 
cour,  modèle  de  noblesse  et  de  grâce,  rivalise  avec 
celle  du  palais  Farnèse  ;  mais  elle  resta  longtemps  sans 
une  porte  d'entrée  répondant  à  sa  grandeur.  Paul  III 
fit  faire  par  le  Vignola  celle  de  Téglise  des  SS.  Lorenzo 
et  Damaso,  attenant  à  la  Chancellerie  :  cette  porte  est 
belle,  mais  elle  ne  s'accorde  pas  avec  le  style  de 
l'édifice. 

La  principale  porte,  ouvrant  sur  la  place,  est  l'œuvre 
de  Domenico  Fontana  :  elle  rappelle  encore  moins  le 
caractère  général  de  l'architecture  de  Bramante,  et 
serait  mieux  placée  ailleurs.  Elle  se  compose  d'une 
sorte  de  loge  carrée,  ouvrant  dans  une  arcade  ar- 
rondie, dans  les  angles  de  laquelle  sont  deux  lions 
tenant  une  branche  de  poirier  chargée  de  fruits,  em- 
blème tiré  des  armes  de  5ixte.  L'arcade  est  encadrée 
d'abord  par  deux  colonnes  d'ordre  dorique,  ensuite 
par  des  pilastres^  le  tout  soutenant  un  entablemen 
au-dessus  duquel  règne  une  corniche  avec  balustres. 
Au  milieu  est  Técusson  de  Sixte,  au-dessous  celui  de 

1.  Fontana,  etc.,  fol.  103. 


508  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

son  petit  neveu  le  cardinal  Alexandro  diMontalto;  de 
chaque  côté  de  ce  dernier  Tinscription  suivante  : 

R.  card.  Riarius  Â.  card.  Montait. 

Sixti  IV  Pronep.  Sixti  V  Pronep. 

Eas  aedes  fecit.  Yicec*.  perfecit 

An.  salut.  Sixti  Y. 

M.  D.  Pontif. 

LXXXIX  Ann.  V. 

Fontana,  qui  donne  le  dessin  de  cette  porte,  ex- 
plique '  qu  elle  fut  faite  aussitôt  que  Sixte  eut  nommé 
son  petit  neveu  vice-chancelier  de  TÉglise. 

4*  Reconstruction  de  Véglise  de    Saint-Jéi^ôme 

des  Esclavons. 

Cette  église  située  près  du  Tibre,  en  face  du  pont  de 
Ripetta^  est  un  titre  de  Cardinal  que  Sixte  avait  porté. 
Il  résolut  de  la  reconstruire  entièrement  parce  qu'elle 
menaçait  ruines  :  il  confia  l'exécution  de  cette  entre- 
prise à  Martino  Lunghi,  le  vieux,  et  à  Giov.  Fontana, 
frère  aîné  de  Domenico,  et  ces  deux  architectes  com- 
mencèrent les  travaux  en  1588. 

Cette  église  n'a  qu'une  seule  nef  avec  sept  cha- 
pelles ;  elle  n'était  pas  encore  entièrement  terminée 
en  i690  :  depuis  la  mort  de  Sixte,  elle  a  été  plu- 
sieurs fois  restaurée.  Voici  les  peintures  que  l'on  croit 
avoir  été  exécutées  sous  son  pontificat.  Dans  la  pre- 
mière chapelle  à  droite,  au-dessus  de  l'autel,  le  tableau 
à  l'huile  de  sainte  Anne,  avec  la  sainte  Vierge  et  l'En- 
fant Jésus,  est  de  Giuseppe  Puglia  del  Bastaro,  jeune 
artiste  romain,  qui  donnait  de  grandes  espérances. 

1.  Fol.  105. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  509 

Vis-à-\is,  le  Christ  mort  est  du  même  peintre,  ainsi 
que  le  saint  Jérôme  pénitent,  dans  la  dernière  cha- 
pelle à  droite.  LeBaglione^  dit  que  ces  tableaux  furent 
les  meilleurs  et  les  derniers  ouvrages  de  Giuseppe.  — 
(c  S'il  eût  vécu,  ajoute-t-il,  il  aurait  orné  de  belles 
œuvres  sa  patrie,  qui  est  aussi  la  mienne  :  mais  la 
mort,  jalouse  de  la  gloire  d'autrui,  trancha  le  cours 
de  sa  vie,  et  il  fut  enlevé  dans  la  plus  belle  fleur  de 
ses  années...  » 

Sur  le  mur  du  maître-autel  est  peinte  la  vie  de  saint 
Jérôme,  œuvre  de  deux  artistes  alors  célèbres,  le  Viviani 
et  Andréa  d'Âncona  souvent  employés  par  Sixte.  On 
attribue  à  Paris  Nogari  le  saint  Jérôme  de  la  voûte, 
bien  que  le  Baglione  n'en  ait  pas  parlé  dans  la  vie  de 
cet  artiste.  Les  peintures  de  trois  des  triangles  sont 
d'Avanzino  Nucci,  et  celles  de  la  voûte  d'Andréa 
d'Ancona.  Enfin,  le  père  Tempesti  ^  dit  que  les  con- 
naisseurs attribuent  à  Antoine  Carrache  le  crucifix 
peint  dans  la  dernière  chapelle. 

L'église  de  Saint-Jérôme  fut  instituée  par  Sixte  col- 
légiale de  la  nation  illyrienne  ou  dalmate ,  en  témoi- 
gnage de  ce  qu'il  tirait  son  origine  de  cette  nation, 
ainsi  que  l'exprime  sa  bulle.  En  outre,  il  la  plaça  sous 
le  patronage  de  ses  petits  neveux,  comme  on  le  voit 
dans  cette  inscription  qu'il  y  fit  placer  : 

Sixtus  V.  Pont.  Max. 

Sancti  Hieronymi  ecclesiam 

Magnlûcentius  extruxit 

Titulum  collegio  canonicorum  adauxit 

Et  pro  nepotibus  suis  D.  D.  Perettis 

Venafrae  principibus 

1.    Ut  suprà,  p.  236,  237. 

2    T.  11,  lib.  Vm,  n»  m,  p.  115. 


î{{0  VIE  DE  SIXTE-QtJINT. 

Jus  patronatus  attribuit 
Loci  et  cleri  ornamento^  ac  securitati. 

5®  Restauration  de  Sainte^Sabine. 

Cette  église,  située  sur  un  des  escarpements  du  mont 
Aventiû ,  est  depuis  longtemps  jointe  au  couvent  des 
Dominicains  qui  la  desservent.  Dans  le  moyen  âge,  ce 
couvent  servit  plusieurs  fois  de  refuge  aux  souverains 
pontifes,  qui  s'y  trouvaient  protégés  contre  le  peuple 
de  Rome,  par  des  fortifications  dont  on  aperçoit  encore 
les  ruines.  Vers  la  fin  du  sixième  siècle,  saint  Grégoire 
le  Grand  décida  que  ses  successeurs  viendraient  dans 
cette  église  distribuer  les  cendres  et  faire  la  première 
station  du  Carême.  Celte  tradition  fut  fidèlement  ob- 
servée, et  Sixte,  qui  avait  remis  en  honneur,  par  sa 
bulle  Egregia  populi  ^,  Tusage  des  anciennes  stations 
aux  Lieux-Saints,  était  bien  résolu  à  n'y  pas  manquer. 
«  Mais  voyant,  explique  FontanaS  que  la  montée  de 
TAventin  était  très-rapide,  ruinée  par  les  pluies  de 
telle  sorte  que  c'était  avec  la  plus  grande  difficulté 
qu'on  pouvait  y  arriver  à  cheval  ;  trouvant  en  outre 
que  ladite  église  menaçait  ruine  dans  plusieurs  de  ses 
parties,  à  cause  de  son  antiquité,  il  la  fit  restaurer,  si 
bien  qu'elle  paraît  nouveltement  construite.  De  plus, 
il  a  fait  abaisser  le  mont  Aventin  et  remplir  les  exca- 
vations, ce  qui  permet  actuellement  d'y  arriver  très- 
commodément,  même  en  coche.  » 

L'inscription  suivante,  gravée  sur  une  table  de  mar- 
bre, pla^îée  au  milieu  de  la  tribune  de  Téglise,  constate 
la  part  prise  par  Sixte  à  ces  travaux  : 

t.  Guerra,  t.  III,  p.  99,  !'•  col. 
2.  Fol.  102,  vo. 


VIE  DÉ  SIXTE-QUINT.  8il 

Ecclesiam  hanc,  intermedio  pariete,  ruinosoque 

Tectorio  sublatis,  pavimento  strato,  'gradibus 

Erectis,  picturis  ad  pietatem  accommodatis, 

Altarique  una  cum  sacris  martyrum  Alexandri 

Papa,  Eventii,  Theodo^i,  Sabinae  et  Seraphiae 

Reliquiis,  ob  stalionerias  pontificiasque  missas 

Celebrandas  translate,  in  hanc  formam 

Restituit*  Anno  Pont.  II. 


6°  Elablissement  du  Ponte  Felice  sur  le  Tibre  ^ 

près  de  Borgketto. 

Un  des  derniers  ouvrages,  et  des  plus  utiles,  entre- 
pris par  ordre  de  Sixte,  fut  la  reconstruction  du  pont 
de  Borghetto,  ruiné  depuis  des  siècles,  et  dont  il  ne 
subsistait  plus  que  des  vestiges,  appelés  le  pile  d' Au- 
guste, 

Depuis  sa  destruction,  les  voyageurs  étaient  obligés 
de  traverser  le  Tibre  en  barque,  en  payant  un  péage. 
La  Via  Flaminia^  qui  conduit  à  Ancone  et  dans  les 
Marches,  se  trouvait  souvent  interrompue  par  le  gros- 
sissement et  le  débordement  des  eaux  du  fleuve,  qui, 
après  les  pluies  ou  les  orages,  présente  tous  les 
dangers  d'un  torrent  furieux.  Sixte  résolut  de  faire 
cesser  cet  inconvénient  grave,  qui  interrompait  pen- 
dant plusieurs  jours  les  communications  régulières 
entre  la  capitale  et  une  notable  partie  des  États  de 
rÉglise.  Il  donna  Tordre  à  Fontana  d'étudier  le  lieu  le 
plus  favorable,  près  delà  cité  de  Magliano,  où  le  nou- 
veau pont  devait  être  placé.  Les  travaux  en  furent  com- 
mencés dans  le  courant  de  Tannée  1589,  comme  Tat- 
teste  cette  inscription  gravée  sur  une  des  pierres 
latérales  : 


5i*2  VIE  DE  SIXTE-QUINT. 

Sixtus  V.  Pont.  Max. 

Ut  commeantes  trajectionis  molestia 

Et  vectigali  sublevaret 

Pontem  inchoavit 

An.  MDLXXXIX.  Pont,  sui  V. 

Trois  piles  furent  entièrement  achevées,  la  qua- 
trième entreprise,  et  les  arches  en  partie  posées  pen- 
dant cette  année  et  le  commencement  de  la  suivante. 
Le  pont  entier  devait  être  livré  au  mois  d'août  1594  ; 
mais  la  mort  de  Sixte,  arrivée  le  17  août  4590,  inter- 
rompit les  travaux  qui  ne  furent  achevés  qu'en  i603, 
sous  le  pontificat  de  Clément  YIII,  ainsi  que  l'atteste 
la  seconde  inscription  ainsi  conçue  : 

Clemens  VIU  ^Pont.  Max. 

Pontem  a  Sixto  V.  Pont.  Max.  incœptum 

Opère  magnifico  absolvit 

Alveo  excavato  Tiberim  induxit 

A.  S.  MDCIII.  Pont,  sui  XII  K 

Après  avoir  décrit  les  travaux  si  nombreux  et  si  va- 
riés qu'il  avait  dirigés  jusqu'à  la  fin  de  l'année  4389^ 
c'est-à-dire  pendant  moins  de  cinq  années  depuis  Ta- 
vénement  de  Sixte ,  Domenico  Fontana  termine  ainsi 
son  récit  : 

«Pendantque  je  composais  ce  livre,  notre  seigneur^ 
suivant  Pinclination  de  sa  grande  âme,  a  commencé 
beaucoup  d'entreprises  nouvelles,  et  il  y  en  a  d'autres 
mémorables,  terminées  aujourd'hui,  que  je  n'ai  pas 
racontées^  :  car  notre  seigneur  fait  plus  que  les  autres 

t.  TempesU,  t.  II,  llb.  X,  n®  xxv,  p.  162. 
2.  Notamment  la  construction  de  la  coupole  de  Saint-Pierre^ 
ainei  que  nous  l*aTons  expliqué,  par  Giacomo  délia  Porta. 


VIE  DE  SIXTE-QUINT.  5«3 

ne  peuvent  écrire  ou  composer.  C*est  pourquoi,  j'ai 
été  obligé  d'abréger  les  descriptions  qu'il  aurait  fallu 
faire,  pour  démontrer  l'importance  et  l'étendue  de 
tant  de  magnanimes  entreprises.  Et  qu'aucune  langue 
humaine  n'ait  la  témérité  de  pouvoir  arriver  à  ex- 
primer la  grandeur  d'âmè  et  l'excellence  des  actions 
d'un  tel  prince  !  Aussi,  bienveillants  lecteurs,  je  pren- 
drai un  peu  de  repos,  en  vous  présentant  ce  livre 
comme  le  commencement  des  grandes  choses  que  con- 
tinuera de  faire  notre  seigneur  :  car,  si  j'avais  voulu 
les  embrasser  toutes,  je  n'aurais  jamais  fini,  puisque 
chaque  jour  il  en  commence  de  nouvelles.  Vous  accep- 
terez donc  le  présent  livre,  en  attendant  de  voir  dans 
l'avenir  des  choses  plus  grandes  encore,  si,  comme 
tout  le  monde  l'espère  de  ce  saint  pontife,  il  plaît  à 
Dieu  de  le  conserver  longtemps.  » 

Les  espérances  que  Fontana  exprimait  pour  l'avenir, 
les  vœux  qu'il  formait  pour  la  prolongation  des  jours 
de  son  protecteur  ne  se  réalisèrent  point.  Sixte  mourut 
au  milieu  de  toute  sa  gloire,  alors  qu'il  se  proposait, 
comme  le  dit  son  architecte,  d'entreprendre  de  nou- 
veaux travaux.  Bientôt  après,  accusé  par  ses  ennemis, 
jaloux  de  ses  succès  et  de  sa  faveur,  Fontana  tomba  en 
disgrâce,  et, pour  échapper  aux  poursuites  commencées 
contre  lui,  il  crut  devoir  recourir  à  un  exil  volontaire. 
Réfugié  à  Naples,  où  il  fut  accueilli  avec  distinction 
par  le  vice-roi  espagnol,  et  employé  à  des  ouvrages 
importants,  il  y  publia,  en  1604,  en  deux  volumes  in- 
folio, une  seconde  édition  de  son  livre,  complété  par 
l'explication  des  travaux  exécuté^  par  lui  dans  sa  nou- 
velle résidence.  Cette  édition  prouve  une  fois  de  plus 
que,  tant  qu'il  vécut,  Domenico  Fontana  resta  fidèle 
au  sentiment  de  reconnaissance  profonde  qu'il  con- 

3^ 


;>i4  VIE  DE  SIXTE-QUINT* 

serva  pour  Tauteur  de  sa  réputation  et  de  sa  fortune  !. 
Aujourd'hui,  près  de  trois  siècles  se  sont  écoulés^ 
depuis  la  mort  de  Sixte-Quint,  et  le  temps,  qui  modifie 
tout,  a  apporté,  dans  les  idées  comme  dans  les  choses» 
de  profonds  changements.  La  politique  du  pontife 
n'est  plus  que  de  l'histoire  ;  son  trésor,  entouré  de 
tant  de  sollicitude  dans  la  prévision  des  futurs  besoins 
du  Saint-Siège,  a  été  dissipé  par  ses  successeurs,  sans 
aucun  profit  pour  l'Église  ;  le  brigandage ,  qu'il  avait 
réprimé  avec  une  énergie  tenant  de  la  cruauté ,  a  re- 
commencé après  sa  mort.  Enfin ,  de  tous  les  actes  de 
son  gouvernement ,  un  seul  a  été  respecté ,  c'est  celui 
qui  fixe  à  soixante-dix  le  nombre  des  membres  du 
Sacré-Col lége.  Tel  est  le  sort  des  institutions  humaines; 
elles  ne  naissent  que  pour  disparaître  bientôt,  et  faire 
place  à  des  idées  nouvelles.  Mais,  comme  pour  montrer 
la  supériorité  de  l'art  sur  la  politique,  les  monuments 
que  Sixte  fit  élever  dans  Rome  existent  encore  aujour- 
d'hui, et  ils  attestent  par  leur  nombre,  leur  variété  et, 
leur  masse,  le  glorieux  règne  du  pontife ,  son  activité . 
prodigieuse  et  son  amour  de  l'utile,  du  grand  et  du 
beau. 

1.  Domenico  Fonlana  mourut  à  Naples  en  1607,  à  Tâge  de 
Bohante-quiitre  ans  ;  il  fut  inhumé  dans  l'église  de  Sainte-Anne , 
de  là  nation  lombarde  ,  où.  ses  iiU  lui  érigèreot  un  tombeau  dans 
la*  chapelle  qu'il  avait  construite  pour  lui  et  les  siens. 


FIN. 


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LIVRE  PREMIER 

Ifi^  POLICE  PERBTTI,  DSPCTIS  SA  NAISSANCE  JUSQU'A 
SON  ÉLECTION  A  LA  PAPAUTÉ 


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GHAPITBE  PREMIER 

e'de  Felice  Peretti.  —  Origine  de  sa  famille  ;  son  établissement  à 
to,.  ^-^  Sa  sœur  Camilla.  —  Son  oncle  Salvator  se  charge  de  son 
f^'sDS  le  coûtent  de  MoBtaUo.  —  A  onze  ans ,  il  prend  l'habit  de 
éiu  —  Ses  études.  -—  Il  devient  régent  daùs  plusieurs  collèges. 
«  lui  accorde  Ridolfo  Pio  da  Carpi  ;  il  se  Ue  avec  son  secré- 
prédications  à  Rome  et  ailleurs.  —  Il  derient  Tami  de  saint 
7^!^  Philippe  de  Néri,  et  fonde  la  Confrérie  des  Dome-Apâ- 
Cllilifte  la  philosophie  d'Ariitote  pour  dresser  la  Table  d'Or,  — 
ili»ô}l^|r^isiteur  à  Venise.  —  Son  rappel  rédané  parle  Sénat  Té- 
aTcnr  dont  il  jouit.  —-  Son  rcloar  à  Rome.  — - 11  est  envoyé  en 
{'i)  revient  par  suite  de  la  mort  de  Pie  IV.  •—  Il  est  nommé 
■uill^lique.  —  Set  visites  aux  couvents  de  son  ordre.  •—  Il  est  fait 
ig^deSinte^Agathe.  —  TonU>eau  qu'il  élève  à  Jean  à  Bipis.  —  Révi- 
^f^Jk^l^tf  de  Gratien.  —  Il  est  promu  au  cardinalat.  —  Il  résigne 
idë*Téfemo>  qu'il  avait  échangé  contre  celui  de  Sainte-Agathe.  — 
npationa  à:  Rome.  —  Tombeau  de  Nicolas  Y  et  chapelle  de  la  Sainte - 
b)|  *tr»yMlle  à  une  édition  des  œuvres  de  saint  Ambroise.  —  Sa 
>e  ,avec  saint  Charles  Borromée.  «-  Jugement  des  Bénédictins 
!^r  sur  cette  édition.  —  Yilla  Montalto  achetée  et  embellie  par 
V.-^  Assassinat  de  son  neveu  Francesco  Peretti.  —  Le  cardinal 
ressentiment.  (  Du  fS  décembre  i  5S 1  au  24  avril  1585.).       I 


/tH<tf 


•    ■*.     ■    .•..-•     •' 


516 


TABLE  DES  MATIERES. 


CHAPITRE  II 


0 


;i: 


ReUtion  du  ConelaTe  dans  lequel  le  cardinal  de  M ontalto  fut  élu  pape.  ^^  î*  f[  ^ 
Mort  de  Grégoire  XllI.  —  Demande!  et  sollicitationi  opposées  des  vabJ^  *  f  ' 
tadeun  de  France  et  d'Espagne.  ~^  Prépondérance  du  comte  d*6liiH^«#>^  %  * 
Composition  du  Sacré-CoUége.  —  Compétitions  et  intrigues  dè|  ïe  piemie^E       ^ 
jour.  —  Exclusion  du  cardinal  Sirleto.  <—  Arrivée  du  card'iqaWiM^di^  •  ^*' 
Andréa  ;  ses  exigences. —  Bruit  répandu  de  l'élection  du  carénai  nnrîèae  9  *    » 
le  peuple  court  à  son  palais  pour  le  piller.  —  Famèse  est  ri 
papauté.  —•  Castagna,  Savello,  Santorio  et  Torrès  échouent 
Projet  de  faire  nommer  Hontalto.  — •  Sa  conduite  avant  et  a| 
clave.— Concours  demandé  à  San-Sisto,  qui  l'accorde. — Arrivée 
Madrueeio ,  confident  de  Philippe  II.  —  Élection  de  Montait^  1iq^ 
pape;  audience  à  P. -G.  Orsini.  —  Couronnement;  prisef. 
du  nouveau  pape.  —  11  signe  dans  sa  villa  le  premier  acte  dé , 
tration  ;  nomination  de  cinq  légats;  promotion  de  son  petit-%e^| ^MMli 
Peretti  au  cardinalat;  il  lui  donne  pour  secrétaire  Flavius  BiOBjiik^flft 
autre  petit-neveu^  Michèle  Peretti^  fait  gouverneur  du  Bp^o. 
avril  i  $85  au  24  du  même  mois.) • 

LIVRE  DEUXIÈME 

GOUVERNEMENT  TEMPOREL 

CHAPITRE  m 

i 

Triple  tAche  imposée  au  souverain  pontife.  —  État  de  Rome  e^< 
ecclésiastiques  à  l'avènement  de  Sixte-Quint.  — -  Répression'd 
—  Supplice  de  deux  frères  porteurs  de  petites  arquebu^  ^^1 
contre  les  bandits.  —  Édit  du  gouverneur  de  Rome.  —  ^1 
soldats  étrangers.  —  Recrutement  de  nouveaux  sbires.*'^^L 
sietto  dal  Sambuco.—  Les  prêtres  Guercino  et  Jean  YMMitëf  ê 
gands.  —  Curiietto  arrêté  à  Triesle;  ses  menaces;  il%st*eml 

*  #      ^  e 

jette  à  la  mer.  t-  Conventions  pour  l'extradition  des  crimift^0i«^-»8p|ii 
gème  du  dnc.d'Urbin  pour  se  défaire  de  trente  brigands.—  CttÉÉQÊJl^i»ré 
aux  malfaiteurs  par  Sixte  ;  sa  sévérité  excessive.  «-  Paswi^ae  4^SiK^  ^ 
Pierre  et  de  saint  PaoU  —  Pardon  général  accordé  par  SMft  .lj)|^*%  A^  9'^  ^     , 

V  t«»'Ak  %     t** 
CHAPITRE  IV  •    AVo'rL*/- 

Mesures  à  l'ûde  desquelles  Si&te-Qulnt  procure  de  l'argent 
fical.-—  Création  d'offices;  augmentation  de  la  finance 
Fondation  de  nouveaux  Luoghi  di  Monte.  ~^  Impôt  sur  les 
cunia  Stsd'na,  trésor 
dettes  des  communes 


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nt  «ïi»^nH«j^4  ?* 

de  jbr^yf^A/"  *  % 
r  déposé  au  Château  Saint-Ange.  —  Jui&iBtn«aa  ^C 


TABLS  DES  MATIERKS.  517 

.    *^  CHAPITRE  V 

^  \     HÎTer  rigoureux  de  1586.  -^  Disette  i  Rome  et  duu  les  promcet*  «-  8iite 

S    s'efforce  de  maintenir  k  bon  marché  le  pris  dn  blé  et  dei  autrea  denrées 

■      ^        dimentaires.  —  Prohibition  de  Tendre  des  terres  à  des  étrangers ,  d'aliéner 

w  W^  Ks  domaines  des  églises  et  de  les  louer  à  longs  termes.  —  Interdiction  aux 
•  -  #  fonctionnaires  de  céder  leurs  charges.  —  Police  du  carnatal;  protection 
9       ^     acqprdée  aux  Juift • ,       91 

\  '       .    CHAPITRE  VI 

:  ê' 

Cneouf  agements  accordés  aux  industries  de  la  laine  et  de  la  soie.  •—  Ano6ne 

*  ^éc^urée  port  franc.  •—  Ciyita-yecchia  fournie  d'eau ,  ses  chianê  mises  en 

cutture.'—  Port  projeté  près  de  Terracine.  ^^  Dessèchement  d'une  partie 

«  des  marais  Fontios • 106 

••"^  •'•  •  '  1  .^^  CHAPITRE  VII 

«  Altamement  de  Sixte  pour  la  ville  de  Montalto  et  pour  la  Marche  d'Ancftne. 

A    **    •  '  T^ÀTantages  qu'il  leur  accorde.  —  Agrandissement  de  Lorète.  —  Répres- 

§    1  sidh,.à  Bologne,  des  Pepoli  et  des  MaWezzi.  —  Collège  Montalto  fondé  à 

1^  •  *,  Pologne.  —  Différends  apaisés  entre  cette  ville  et  Ravenne.  — >  Promotion 

t''  *  A  de  Guido  Pepoli  au  cardinalat.  .—  Interdiction  des  chevauchées. ...     117 

*•  •  l  \.  .  CHAPITRE  VIII 


w  .      .  ^jj^QftiÂdes.  —  Astrologie  judiciaire  défendue.  —  Prophétie  du  Père  Félix, 
'•  I  •  e^Mpueiir.—  Miracles  attribués  à  Sixte. — 11  protège  ses  sujets  contre  les  abus 


".^    iJS^eo^lIreleluxe.  :—  Licence  des  couvents  réprimée.  —  Tricheries  au  jeu 

.  'fs    - 

'7  ^.  |i  l^ffpouvjir  de8*fonctionnaires  publics.  —  Il  améliore  les  bâtiments  et  le 

«       ^  J«g[inbe.f|^s  Plaisons.  ~-  Il  rachète  et  délivre  des  chrétiens  esclaves  des 

W: «" 

LIVRE  TROISIÈME 

EXEBCICE  DU  POUVOIR  SPIBITUEL 

CHAPITRE  IX 

fùuqè  o^pcardinaux  qui  élisent  actnellement  le  pape.  —  Sixte  fixe  leur 

*  *    •IP^M'  «tJeurs  titres,  et  les  répartit  en  quinze  eongrégations.— Secrétaire 

*l  #  ^Up|Ser.do  pape.  —  Obligation  aui  évèques  de  visiter  les  tombeaux  de 

\     ^  *  si^Mpelre  et  de  saint  Paul.  —  Renouvellement  des  stations  dans  certaines 

%fé|iii|9jI^IWme • 139 


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kÎ8  TABLE  DES  MATièRES. 

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CHAPITRE  X 


• 


Hédltoii  an  éajet  de  I&  eommunioa  soug  les  deux  espèces  en  Alleini^ne.  *^  '  ^ 
Droit  aux  dignités  ecclésiastiques  dans  les  Cercles,  du  Rhin,— >  Cont^flatiml      • 
aYee  la  République  de  Venise,  à  Toccasionde  la  nomination  de  Tabb^  Ccl^A  û 
itoendataire  de  Iturano.— >-  Sixte  refuse  au  duc  de  Savoie  la  nomin^tioa  des  ^ 
étêqaes.  —  11  triomphe  de  Topposition  du  Chapitre  de  Beunoon.  -^      9 
Question  dtf  libre  arbitre.  —  DlfBcuItés  avec  le  sénat  de  Luceme.--  Intesi 
diction  du  mariage  des  eunuques  en  Espagne.  —  Approbation  fan 
cile  provincial  au  Mexique.  '— >  Création  d'un  évéché  au  Japon,  fc—  Gonfe 
tion  du  Saint-Chréme.  —  Droits  exigés  sur  le  cumul  des  hénéfidn. .      ij 


.  CHAPITRE  XI 


a  •• 


Canonisations  de  'saints  :  tître  de  Docteur  Séraphique  donné  à  sainf  Be{|aTê] 
ture.  —  Fondation  du  collège  de  ce  nom.  —  Offices  prescrili^^pSte  1^ 
fêtes  de  différents  saints.  —  Cardinaux  de  la  création  de  Sixte-faint.'^    if 0  *  ** . 


f       •  • 

*  • 


LIVRE  QUATRIEME  .  .      |  ^ 


POLITIQUE  EXTERIET7RE  ^' 

CHAPITRE  XII  •    l  .î 

État  de  l'Europe  à  l'avènement  de  Sixie-Quint. «...  •*  1^3 1 

;-.•',.>.'    ■ 

CHAPITRE  XIII  •  ,    **••'■ 

Ambassades  extraordinaires  envoyées  au  pape  à  l'occasion  de  4i^  ^ecln|n.-~ 
Demandes  opposées  de  la  France  et  de  l'Espagne.  —  Sitte  cCde  fOvAolU- 
citations  de  cette  dernière.  —  II  fulmine  l'excommuiacat^n  <9  f  iWi  ve  ' 
Navarre  et  du  prince  de  Cundé.  —  Protestation  du  ^parlement  d#f  ans  « 
et  de  Henri  de  Navarre.— Difficultés  avec  le  roi  de  France,  au  suj^i^  m   ^    7 
nonce  Frangipani. —  Mépris  du  pape  pour  Henri  III.  —  Projet  du  4uc  c^ 
Savoie  contre  Genève.  —  Le  roi  de  France  réclaQue  le  secours  di»^p^  # 
qui  le  lui  refuse.  —  Affaire  du  Val  de  Taro  :  Alexandre  Farnèq^—  f%^é-' 
nitien  Morosini  envoyé  comme  nonce  en  France.  —  Confidenees  4.^  ^^        « 
fait  le  maréchal  de  Retx.  «^  C(Miduite  de  Henri  III *...••  mi  94 

y  A  S   • 

CHAPITRE  XIV  •      '    .^  * . . 

Condamnation  de  Marie-Stuart.  —  Sa  lettre  au  pape.  —  Démaynyj[e  Sf^llfe   \ 
pour  la  sauver.   —  Ses  instructions  à  l'ambassadeur  extfl<fMini^e  de 
HearillI  &  ÉKsabeth.  —  Supplice  de  Marie.  -^  Alliance» (fu ^[>«^  et ^e 


•  ■•   ••#* 


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TABLE  DES  MATIEE9S.  519 

Philippe  II  e<»lre  l'Angletem.— Le  roi  de  France  refuse  de  prendre  part  à 

,     i'entrepriie.  —  Eqnon  dlÛiaabeai  à  BMoe  CKfeolé.  —  Triste  état  de  la 

Franee  ;  enliama  de  Henri  III.  —  Inutiles  effwts  du  nonee  pour  le  réeon- 

*  ^  eilier  avec  ks  GniM.  —  FMpo«ti»n  rtlitfée  dn  mariage  dn  prisée  de 
Joinrille  a^ee  nae  pettle-nièee  dn  pape. -^ Bref  adrené  an. due  de  Gniae  à 

0  ^  ■  l'occasion  de  ses  snceès  sur  les  reitres.  —  NouTcUes  instmelions  dn  pape 
à  son  nonce.  — ^tentatiTes  d'accord  entre  le  roi  et  les  ligueurs.  —  Pro- 

«  positioBS  du  roi  d'Eqwgne.  —  Paix  apparente.  — >  Le  nonce  est  créé  légat  ; 
•  recommandations  qu'il  re^it  dn  pape.  -^  Sxcomnrameation  d'Élisabetli.—- 
ManiAste  de  Philippe  II  aux  Anglais.  —  ConTcntion  secrète  entre  ce  prince 
et  le  Mpe.  —  Préparatifs  de  V Armada.  —  Conseil  du  due  de  Panne  re- 
jeté. •>>  Représentations  de  Sixte  au  roi  d'Espagne  au  sujet  de  la  nomina- 
tion  des  évéques  et  des  cardinaux.  —  La  flotte  espagnole  est  dispersée  par 
les  tempêtes.  —  Explosion  de  joie  en  Angleterre  et  en  Hollande.  —  Senti- 
ments manifestés  par  le  pape,  le  roi  Philippe ,  Henri  III,  le  duc  de  Guise 
€t  le  roi  de  Navarre 214 


CHAPITRE  XV 

lutrigues  qui  précèdent  Touverture  des  États  de  Blois.  —  Henri  III  change 

ses  minisires  et  refuse  de  les  reprendre.  —  Il  promet  de  -veiller  à  la  sûreté 

^da  duc  de  Guise.  —  Le  pape  ne  Teat  pas  s'associer  aux  projets  de  Phi- 

.  lippe  II  sur  la  couronne  de  France.  —  Ouverture  des  États  de  Blois.  — 
Nouvelle  de  Voecupation  du  marquisat  de  Saluées  par  le  duc  de  Savoie.  — 
Discussions  sur  la  publication  du  concile  de  Trente.  —  Henri  la  repousse , 
malgré  les  efforts  du  pape.—  Le  légat  se  rapproche  de  l'Espagne.  —  Sixte 
rejette  ses  propositions.— Xes  États  déclarent  Henri  de  Navarre  incapable  de 
sq^éder  au  trône  de  France. — Puissance  des  Guise. — Relation  du  légat  écrite 
an  pafiê  de  l'assassinat  du  duc  et  du  cardinal  de  Guise. — Démarches  du  légat 
auprès  du  roi.  —  Réponse  de  ce  prince  j  il  se  justifie  par  un  bref  obtenu 

.  du  pape.  —  Indignation  de  Sixte  ;  son  allocution  au  Consistoire.  -*-^  L«  oar- 
dînal  dt  Joyeuse.  —  Cardinaux  chargés  d'examiner  la  conduite  de  Henri  III. 

—  Ce  prince  communique  le  bref  du  pape  au  légat.  —  Réponse  de  SixM. 
V  -^^  Embarras  du  légat.  —  Alliance  de  Henri  lU  avec  le  roi  de  Navarre.  «^ 

Exçpmmonication  du  roi  de  France.  —  Le  légat  Horosini  obtient  son  rap- 
-    (M.  —  Assassinat  de  Henri  III.  >»-  Smgulières  paroles  du  pape  à  ce  siiyet. 

—  Henri  de  Navarre  nommé  roi  de  France. —  État  de  ce  pays.  ^  Le  pape 
favorise  les  vues  du  roi  d'Espagne  et  fait  alliance  avec  lui.  —  Le  cardinal 
Gaetapo  envoyé  légat  en  France  :  ses  instructions.  —  Succès  de  Henri  IV  : 

«  il  envoie  le  duc  de  Luxembourg  à  la  république  de  Venise  et  au  pape.  — 
Sfxte  l'accueille  avec  bienveillance ,  malgré  la  protestation  cTOlivarès.  — 

—  \e  légat*^  Paris.  —  Victoire  d'Ivry.  —  Le  pape  repousse  les  préten- 

tiofrt  d^litarès.  -^'11' penche  du  côté  de  Henri  IV.  —  Il  tombe  malade  et 

ipenrt. 148 

•  •         • 

1  ^       •  '       .  "  r  »,  j       *-.'.'        i  *'•      •  m.     ».• 

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590  TABLE  i>ES  MATIERES. 

LIVRE  CINQUIÈME 

BRAUX-ART8.  —  M0MU1IKNT8,  BNTBBPRI8B8  BT  TRAVAUX 
BBâGDTÉ8  PAB  OBDRB  DE  8IXTB-0UIMT 

CHAPITRE  XVI 

CoDstruetion  de  la  coupole  de  Saint-Pierre,  par  Giacomo  deUa  Porta.  •     3i9 

CHAPITRE  XVU  . 

■ 

Abaiiiement,  traniport  et  redressemeiit  de  Tobélisque  du  Vatican,  par  Dôme-  jjtf 
menico  Fontana 33Î  4^ 

CHAPITRE  XVm 

By»liothèque  du  Vatican  reconstruite  et  ornée  par  Sixte.  —  Imprimerie  an- 
nexée à  la  bibliothèque 3S3 

CHAPITRE  XiX 

f 

Chapelle  del  Presepio,  —  Obélisque  de  Sainte-Marie  Uigenre.  —  Loge» 
palais ,  place  et  obélisque  de  Saint-Jean  de  Latran.  —  Scala  Santa.  —  • 
Obélisque  de  la  place  du  Peuple.  419 

CHAPITRE  XX 

Aqueduc  de  Teau  Felice.  —  Fontaine  de  Moïse  aux  Thermes  de  Dioctétien.  — 
Autres  fontaines  eréées  par  Sixte. .  .• 445 

CHAPITRE  XXI 

Restauration  des  colonnes  Trajane  et  Antonine  ;  érection  à  leur  sommet  des 
.Statues  de  saint  Pierre  et  de  saint  Paul.  —  Destruction  du  «epftioflium.  — 
Nouvelles  rues  ouvertes  dans  Rome.  —  Création  do  quartiw  du  château 
Saint- Ange. 4«»^ 

■ 

CHAPITRE  XXn  ET  DERNIER 

Agrandissement  du  palais  Monte-Cavallo.  -—  Élargissement  de  la  place  et 
transport  des  chevaux  dits  Colosses  antiques.  —  Constructions,  réparations 
et  embellissements  au  palais  du  Vatican.  —  Grande  porte  du  palais  de  la  ^ 
Chancellerie.  —  Reconstruction  de  l'Église  Saint-Jér6me  des  Esclavons.  — - 
Restauration  de  l'église  de  Sainte-Saline.  —  Établissement  du  pont.Ftlice 
sur  le  Tibre.  —  Conclusion. « f.     497 


Paris.  -  Imp.  de  P.-A.  BOURDIER,  CAPIOMONT  sr  C,  rue  des  Poitevins,  8, 


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